CHAPITRE VIL
Renouvellement des ceps.
Vers rage de 15 à 40 ans, suivant les cépages, le mode de taille et les circonstances locales plus ou moins favorables, les récoltes de la vigne commencent à diminuer, et c/ette diminution de production, d'abord peu sensible, finit par devenir considérable : là où une vigne produisait 20 hectolitres, avec les mêmes soins et les mêmes engrais, elle n'en donne plus que 9 à 10 quand la vigne a 30 ou 40 ans. Cet état de choses ne tient pas entièrement à l'épuisement du sol ; il est surtout produit par la conformation tortueuse de la charpente des ceps. Les sarments qui prolongent chaque année les branches principales sont taillés de façon à former autant d'angles très-rapprochés dans lesquels les anastomoses des vais-
seaux composent un labyrinthe où la sève a peine à circuler.
Il est donc utile de procéder au renouvellement des ceps lorsqu'ils présentent des signes de décrépitude assez avancés. Le moment à choisir pour cela est indiqué par le degré de diminution du produit ; mais ce degré de diminution devra être d'autant plus considérable que Ton sera plus disposé à sacrifier la quantité du vin à la qualité.
Nous savons, en effet, que cette qualité augmente en raison inverse du degré de vigueur des ceps. On attendra donc, pour faire le renouvellement des vignobles oîi l'on recherche surtout la qualité, que cette qualité ne compense plus la diminution du produit. Au contraire, dans les vignes oii Ton tient avant tout à la quantité, on pratiquera ce renouvellement dès que le rendement ne donnera plus un bénéfice suffisant.
Dans un vignoble bien organisé et bien entretenu, où les divers cépages sont cultivés séparément et dont chaque partie est assise sur un sol homogène, les ceps de chacune de ces parties se trouvant placés dans les mêmes conditions, ils présenteront, à peu près à la même époque, des signes de décrépitude qui rendront nécessaire leur renouvellement. Cette opération pourra donc être appliquée en une seule fois sur toute l'étendue de chacune des parties. Toutefois, certains ceps peuvent devenir languissants ou disparaître longtemps avant les autres par suite d'accidents tels que la mauvaise qualité du sol au point où vivent leurs racines, les gelées intenses, la présence d'insectes nuisibles; les maladies, la maladresse des ouvriers chargés de la culture du sol, etc. Dans ce cas, on est conduit à des renouvellements partiels. D'un autre côté, si l'on renouvelle d'un seul coup toute l'étendue d'un vignoble, tous les vieux ceps sont ainsi remplacés par déjeunes plants, et cela influe très-défavorablement sur la qualité dans les crus renommés. Là encore.
on préfère renouveler seulement une partie de la surfoee en commençant çà et là par les ceps les plus languissants et en continuant d'année en année. Le produit dps vieux ceps vient ainsi masquer en partie la qualité médiocre de la récolte des jeunes ceps. En Bourgogne, on renouvelle ainsi chaque année environ 4/20 de tous les ceps au moyen du provignage:
De tout ce qui précède, il résulte que le i-enouvellement des ceps est plus souvent pratiqué d'une manière successive qu'appliqué d'un seul coup sur toute la surface. Quoi qu'il en soit, on peut procéder au renouvellement des ceps à l'aide des quatre opérations suivantes :
Provi^na^e. — Cette opération consiste à choisir la souche la plus rapprochée du point où l'on veut étaUir un ou plusieurs nouveaux ceps. On fait en sorte que cette souche soit vigoureuse et pourvue de deux ou trois beaux sarments. Alors, on ouvre une fosse qui, naissant au pied de la souche, se dirige vers le point ou les points qui doi-
-^^Lii^>*
Fig. 161. — Cep provigné.
vent être occupés par les nouveaux ceps. La largeur de cette fosse est d'environ 0°*50, et sa profoudeur varie entre 0"»30 et 0"40, suivant que le sol est plus ou moin
exposé à la sécheresse. On place au fond de la fosse une <x)uche de terre mélangée d'engrais d'environ 0">05 d'épaisseur ; puis la souche, sur laquelle on n'a conservé qu'un nombre de sarments égal à celui des nouveaux ceps à obtenir, est couchée horizontalement au fond de cette fosse, ainsi que les sarments, qu'on dirige vers le point où les nouveaux ceps doivent être établis. — L'un de ces sarments {fig. 161) doit être ramené au point occupé par la souche primitive, afin de remplacer celle-ci. La figure 161 montre une souche ainsi couchée au fond d'une fosse. Ce travail terminé, et la souche et les sarments fixés à l'aide de quelques crochets en bois, on remplit la fosse à moitié avec de la terre mélangée d'engrais, puis on coupe les sarments de façon à ne laisser que deux boutons hors du sol. On pique un échalas au pied de chacun de ces sarments. La terre excédante reste accumulée autour de la fosse. On n'achève de la combler qu'en donnant au sol la première façon d'hiver, l'année suivante. En procédant ainsi, les sarments enterrés moins profondément s'enracinent plus facilement.
La souche choisie pour le provignage doit appartenir au rang sur lequel le vide existe, et cela afin de ne pas être obligé de laisser ouverte en travers de l'intervalle des lignes une fosse qui gênerait l'action de la charrue.
Le provignage est pratiqué à la \\n de l'automne dans les terrains secs, et au printemps dans les sols argileux. A la fin de l'automne qui suit le provignage, et avant de combler les fosses, on déchausse un peu chacun des pro* vins, et l'on coupe celles de leurs racines qui sont le plus rapprochées du sol, et cela pour les habituer à vivre de leurs racines plus profondes et moins exposées à la sécheresse.
Le mode de renouvellement et d'entretien des ceps que nous venons de décrire présente les avantages suivants : 1* les vides qui se produisent dans les vignobles sont
•!6 CULTUKE DU VIGNOBLE.
très-rapidement comblés sans qu*il soit nécessaire de se procurer des plants enracinés ; 2° le produit se fait beaucoup moins attendre qu'avec une nouvelle plantation, car les provins donnent souvent une récolte dès la première année ou, au plus tard, la seconde.
Mais à côté de ces avantages, le provignage présente de graves inconvénients : 1® cette opération est plus coûteuse que la plantation de jeunes plants enracinés, car il faut déplacer une masse de terre plus considérable ; 2» les provins couchés horizontalement sont moins solidement enracinés que les jeunes vignes résultant de la plantation ; leurs racines s'enfoncent moins profondément ; elles sont plus exposées à la sécheresse, et les ceps ainsi obtenus sont moins i*ustiques et \âvent moins longtemps que ceux résultant de vignes plantées au moyen de plants enracinés ou de crossettes ; 3® enfin, si ce provignage. esl -pratiqué pendant une certaine période de temps, le sol est rempli d'un réseau de racines inextricable. Ces racines se nuisent réciproquement, et les façons données à la ten*e ont toujours pour résultat, quoi qu'on fasse, de mutiler ces souches rampantes et souterraines et de nuire à la vigueur des ceps attaqués. Ajoutons enfm que ce procédé ne peut être employé que dans le nord et le centre de la région viticole. Dans le Midi, la grosseur des ceps s'op.pose à leur provignage.
IHareotta^e. — Nous avons déjà décrit cette opération en parlant des divers procédés de multiplication de la vigne. Elle est également employée pour le renouvellement des ceps. On choisit sur une souche voisine du vide à combler et placée dans la même ligne un sarment long, vigoureux et attaché à la base du cep. On ouvre une tranchée profonde de 0*"30 à 0"40, suivant que le sol est plus ou moins exposé à la sécheresse, et large de 0'"40. Cette tranchée, longue de 0™60 à 0"80, naît au point où lu nouveau cep doit être établi, et se divv^G vers la souche
OPÉKATIONS DIVERSES.
qui fournit le sarment. Ce sarment y est couché et enfermé avec les soins indiqués plus haut pour le provignage ; puis on le coupe de façon à conseï-ver deux boutons audessus du sol, et on le fixe sur un échalas. La tranchée n'est complètement rempUe qu'au bout d'un an. La marcotte n'est sevrée, c'est-à-dire séparée de la souche mère en A (%. 11, page 58), qu'après deux ou trois années de végétation.
Le marcottage présente tous les avantages du provignage. Il lui est préféré lorsqu'on trouve des sarments vigoureux convenablement placés pour cette opération, parce qu'il est plus rapidement exécuté. Mais cette sorte de renouvellement offre aussi tous les inconvénients du mode précédent, et de plus, il a pour résultat d'épuiser très-notablement le cep qui fournit la marcotte.
Rnbatsmciiieiit des cepy. — On procède à cette
Fig. 162. — Vieux cep soumis au rabaissement.
opération en profitant pour cela de la présence de sarments vigoureux soit vers la base des bras du cep, soil
sur la tige même de ce cep. On prépare ces sarments une année à l'avance en les taillant en courson. Ce résultai étant obtenu, on coupe la tige immédiatement au-dessus du point où Ton a obtenu le développement de ce courson, et on reforme la charpente du cep. S'il s'agit seulement de raccourcir les bnjs, ceux-ci sont coupés en a b {fig. 162),
immédiatement au-dessus du point où sont nés ces nouveaux coursons. La figure 163 montre ce même cep après la taille.
Rereiias^* — Cette opération consiste à couper la tige du cep tout près du sol, et à reconstituer la charpente au Fig. 163. — Le même cep après moveu d'un sarmeut vigourabaissement. ^.^^^^ choisi parmi ceux qui se
développent toujours au-dessous de la section.
Ce recepage est pratiqué d'une manière différente suivant les localités. Dans la Lorraine, on profite de la présence d'un sarnient développé près de la base du cep, et l'on coupe la tige immédiatement au-dessus du point d'attache de ce sarment, qui sert alors à reconstituer le cej). Dans certaines parties de la Saintonge et de l'Aunis, on déchausse un peu le pied des souches, puis on rase celles-ci à quelques centimètres au-dessous du niveau du sol. Pendant l'été qui suit cette opération, on voit naître au-dessous de cette section un certain nombre de bourgeons, parmi lesquels ou conserve deux ou trois des plus vigoureux. L'hiver suivant, on garde, parmi ces deux ou trois sarments, le plus vigoureux, et, autant que possible, celui qui est attaché le plus bas, puis on rechausse la souche de façon à enterrer la base du sarment qui sert de point de départ au nouveau cep. Ce dernier mode de recepage, qui a pour résultat de faire naître la nouvelle ti^e directement du sol, nous paraît préférable au jire-
OPÉRATIONS DIVERSES. il9
mier. Dans tous les cas, il sera bon de pratiquer en même temps que ces rabaissements ou recepages un labour énergique et une fumure copieuse, afm que les mcines résultant du renouvellement des tiges trouvent les éléments nutritifs nécessaires à un vigoureux développement.
Quant à la valeur de ces opérations de rabaissement et de recepage, elles sont certainement préférables, surtout le dernier mode, au provignage et au marcottage ; mais un comprend qu'elles n'auront de succès assuré qu'autant que les ceps ne seront pas arrivés à la dernière limite de la décrépitude.
Plantation. — De tous les procédés de renouvellement de la vigne, la plantation est certainement le plus simple et le plus convenable, lorsque l'état languissant des ceps est tel que le rabaissement ou le recepage ne présente plus de chance de succès. On obtient ainsi des ceps dont les racines sont mieux distribuées dans le sol et s'enfoncent plus profondément qu'avec le provignage ou le marcottage. Ces ceps sont, par cela même, plus rustiques et vivent plus longtemps. On évite enfin tous les inconvénients indiqués plus haut pour ces deux derniers modes d'opérer. — Cette plantation est d'ailleurs exécutée avec les soins indiqués précédemment pour la création du vignoble. Ce renouvellement des ceps est fait, de place en place, sur toute l'étendue de la surface, et il convient dès lors d'employer des plants enracinés âgés de deux ans.
Dans la région du Midi, on attend, en général, que l'ensemble du vignoble soit devenu languissant, puis on renouvelle toute la surface au moyen d'une plantation qui n'est pratiquée que quatre ou cinq ans après l'arrachage des souches. Pendant ce temps, la terre est cultivée et livrée à d'autres récoltes. Les anciennes racines se désorganisent et les couches inférieures du sol s'enrichissent de nouveau, par la filtration, des éléments nutritifs qu'elles avaient i)erdus.
WD
CLLTLKE DL' VIGNOBLE.
Ce renouvellement complet par la plantation pourra aussi être appliqué utilement aux vignobles du Nord, lorsqu'ils auront été longtemps négligés et que le plus grand non)bre des ceps présentera des signes de décrépitude.
Fig. !6'». — Anachoir.
Lorsqu'on renouvelle ainsi complètement toute retendue d'un vignoble, les frais d'arrachage et de fouille pour
hmi
Fig. 465.— Détails de Tarrachoir.
iQù. — Pied de chèvre.
extraire les grosses racines sont ordinairement payés par le bois de la vigne. Toutefois, on abrège le travail et on le rend moins coûteux en employant soit Varrachoir in-
COMPTfc: 1)K Cl LTIHK. *il
diqué par les figures 164 et 165, soit l'arrachoir en pied de chèvre employé par les vignerons de Saône-ct-Loire {/iffi 166). M. de Gasparin conseille aussi pour le même usage une sorte de tour. Il se compose d*un cabestan formé d'un essieu en bois sur deux roues de tombereau. On lie la tête du cep à une corde, que Ton tourne sur le cabestan, et le cep est arraché avec toutes ses racines. — Ce travail ne coûte que la moitié de celui fait à la main.