CHAPITRE IV
Ghéne-Liége.
Espèces. — Nous avons en France trois espèces de chênes pouvant fournir du liège. Ce sont des arbres à feuilles persistantes, offrant une tige qui, dans les situatiens favorables, peut s'élever jusqu'à 20 mètres et
atteindre un diamètre de 1"",30. Ces arbres sont cultivés pour leur écorce épaisse et spongieuse qui fournit le liège dont on fait des bouchons , des semelles, des chapelets de pêcheurs, etc. Voici quelles sont les trois espèces qui fournissent ce produit :
Le chêne-liége (quercas subery Lin.) (//gr. 368), connu sous les noms vulgaires d' alcornoqueydesurieroude sioure. Ses feuilles, qui persistent pendant deux ans, sont coriaces, entières ou Kig. 368. - Chêne-liège. dentéos-épineuses , luisan*-
les en dessus, tomenteuses ou grisâtres en dessous. Les glands, longs de 0°'03, quelquefois doux et comestibles, sont à demi enfoncés dans une cupule conique dont les écailles, de plus en plus proéminentes en se rapprochant du sommet, présentent vers ce point la forme de lanières molles et fragiles. Ils mûrissent à la fin de Tannée de la floraison. Le chêne faux-Iiége (quercus pseudo^suber). — Il se distingue du précédent par son port plus élç^icé, sa çimi?
CHÈNE-LIÉGE. . 535
plus conique, sa croissance plus rapide, par ses feuilles moins fermes et persistant seulement pendant un an, enfin par ses glands de même forme, mais exigeant deux années pour arriver à maturité.
Le chêne occidental [quercas occidentalis) vulgairement corsier. Il diffère du chêne-liège par ses glandes à malu* ration bisannuelle, dont la cupule est revêtue extérieurement d'écaillés petites, obtuses, non prolongées en lanières.
Variétés. — Si ces trois espèces n'offrent pas de variétés bien tranchées, elles présentent au moins plusieurs races caractérisées par une écorce plus ou moins profondément crevassée, ou surchargée de callosités, ce qui influe beaucoup sur la qualité du liège, et aussi par la tendance qu'ont les tiges à développer un tronc plus ou moins difforme et ramifié dès sa base. L'expérience a appris qu'en général les races à glands assez gros, renflés et de saveur douce produisent des individus à écorce plus lisse et à tronc plus régulier.
CTIimat. — Les espèces de chênes qui fournissent le liège redoutent les froids de l'hiver, mais elles ne sont pas toutes aussi exigeantes au point de vue de la chaleur.
Le chêne-liège habite surtout les bords de la Méditerranée, de Toulon à Nice ; on le trouve également dans le Lot-et-Garonne, et aussi dans les Pyrénées-Orientales où il peut s'élever jusqu'à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer. Enfin il forme d'importantes forêts en Corse et en Algérie.
Le faux chêne-liège se rencontre dans les mêmes régions que le précédent et en mélange dans les -némes massifs.
Le chêne occidental est très-répandu sur le littoral du golfe de Gascogne entre l'Adour et la Gironde* Il forme dans les Landes des forêts considérables, seul ou mélangé au pin. maritime ; enftn oa Ye^ prqpagé my Ips côtç§f d^
rOcéan jusqu*à rembouchiiro de la Loire, ce qui indique qu*il est plus rustique que les deux espèces précédentes.
La planche VI ci-contre indique ceux de nos dépai^tements où les chênes à liège sont cultivés.
Sol. — Le chêne-liège appartient surtout aux terrains primitifs ou de transition, les granités, les schistes, mais à la condition que ces sols soient divisés, profonds et frais. On le voit cependant prospérer dans les terrains sans profondeur, rocheux, et Ton constate que, dans de pareilles conditions, le liège qu'il produit est de qualité supérieure, si Texposition oii il se trouve est chaude et abritée.
Le chêne occidental prospère surtout dans les sols siliceux ou silicéo-argileux. Les divers chênes à liège redoutent les terrains calcaires.
Culture. — Les trois espèces de chêne dont nous venons de parler réclament le même mode de culture ; leurs produits sont semblables et sont récoltés à l'aide des mêmes procédés. — Les chênes à liège sont cultivés en massifs formés, soit au moyen de semis, soit en plantant de jeunes arbres.
Semis. — Pour créer un massif de chênes-lièges au moyen des semis, on prépare le sol par bandes alternées de un mètre de largeur ; on conservera avec soin, sur les bandes non cultivées, les arbres, arbrisseaux et broussailles qui serviront d'abri aux jeunes plants contre l'ardeur du soleil, les vents froids et les gelées prin(anières. Les glands sont répandus en février dans des rigoles ouvertes au centre des bandes cultivées et dans la proportion de 6 hectolitres à l'hectare. On les enterre à environ 0™03 de profondeur. Si les circonstances locales le permettaient il serait utile, avant toute autre opération, de pratiquer Técobuage sur toute l'étendue du terrain. Les cendres qui en résulteront favoriseront singulièrement le premier développement des jeunes plants.
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Dans les sols qui conviennent à la vigne, toute la surface est défoncée ; puis en février on plante des vignes disposées en lignes distantes de 2 mètres ; sur les rangs de vignes, mais seulement sur les lignes impaires, on sème des glands, de façon à ce que les lignes semées en chênes soient distantes de 4 mètres. Les vignes servent d'abri aux jeunes plants. Ceux-ci profitent des cultures appliquées au sol pour le vignoble. Mais les jeunes chênes, en se développant, finissent par rendre la vigne chétive et dépérissante ; c'est ce qui a lieu vers Tàge de vingtcinq ans. Alors les ceps sont arrachés. Il résulte de ce mode d'opérer que les produits annuels de ce vignoble payent la rente du sol et les frais de culture jusqu'au moment où les chênes commencent à donner leurs premières récoltes.
Dans les Landes, la vigne est souvent remplacée par un semis de pins maritimes pratiqué entre les lignes de glands. Ces pins sont éclaircis puis exploités lorsqu'ils commencent à gêner les chênes.
plantation. — La formation d'un massif de chênesliéges au moyen de la plantation exige les soins suivants :
Ces plantations sont faites dans les mêmes conditions que les semis. Le sol est préparé de la même façon et ces plantations peuvent être aussi associées à la vigne ou au semis de pin maritime qui aura dû être pratiqué deux ans à l'avance et de façon à laisser libres des bandes alternées de 2 mètres de largeur pour la plantation. Les plants devront être âgés de trois à quatre ans et avoir été repiqués en pépinière pendant un an, afin que leur appareil de racines soit. mieux constitué. La plantation est pratiquée h l'époque oii l'on fait les semis.
Quant au choix à faire entre ces deux méthodes, il est assez difficile de l'indiquer. La plantation, faite avec soin, donne des résultats un peu plus prompts; elle est aussi
un peu plus assurée ; mais elle est plus coûteuse, toutes choses égales d'ailleurs.
Dans les Landes on plante souvent, avec succès, le chêne occidental ou coi^ier dans un âge plus avancé. On choisit des sujets de pépinière âgés d'environ douze ans et dont la tige bien formée présente un diamètre de 5 à 6 centimètres. On les étête à la hauteur de 2"20 et on les plante au printemps dans des fosses de 2 mètres de côté, sur 1 mètre de profondeur. Ces plantations sont faites en lignes dans la proportion d'environ 200 par hectare. Si cette plantation est faite au milieu d'un semis de pins maritimes âgés de trois ou quatre ans, elle profitera de l'abri de ces arbres qui seront éclaircis à mesure des besoins.
Entrelien des jeunes semis et plantations. — Quel que soit le procédé employé pour former les massifs de chênesliége, il sera bon de biner, chaque année, le sol qui les nourrit et plus tard, appliquer un labour tous les deux ans. Il conviendra également de débarrasser le sol des broussailles ou mort-bois qui croissent sous le couvert p.eu épais de ces chênes et qui sont un aliment pour les incendies qui dévorent trop souvent les forêts du Midi.
Les jeunes ehênes-liége atteignent environ 0"*16 de hauteur la première année de semis; à trois ans leur tige mesure 0"*50, sur 0"»02 à O^OS de diamètre à la base, et ils présentent Taspect d'un petit buisson. A six ans ils ont plus d'un mètre et commencent à prendre une forme plus élancée. Dès ce moment il faut diminuer un peu l'abri sous lequel ils se sont développés, élaguer les ceps de vigne ou éclaircir les pins. 11 convient aussi de supprimer les branches inférieures des jeunes iîhênes, afin de favoriser la formation régulière de leur tronc, d'en augmenter la hauteur et de stimuler leur végétation. Cet éla* gage, répété une ou deux fois chaque année jusqu'à l'âge de vingt ans, doit êlre fait avec modération. On devra se
CttÈNË-LlÉGË. 539
contenter chaque fois de couper rez-tronc les branche» inférieures sur la moitié de la hauteur du sujet, et de retrancher la. moitié de la longueur de celles qui, placées plus haut, menacent par leur vigueur de diviser le tronc avant qu'il n'ait atteint une hauteur convenable. L'éclaircie des jeunes arbres est aussi pratiquée progressivement, surtout pour les semis, de façon que vers la vingtième année ces arbres soient placés à environ 8 mètres les uns des autres. Les diverses opérations que nous venons de décrire sont pratiquées un peu plus tôt sur les sujets plantés que sur les semis.
Vers la vingtième année les jeunes chênes présentent une hauteur d'environ 8 mètres et leur tronc mesure 4 mètres d'élévation sur un diamètre de 0'"25. On enlève alors les ceps de vigne et les pins conservés jusqu'à ce moment. A partir de cette époque, les arbres et le sol sont abandonnés à eux-mêmes, et ce dernier, qui se couvre bientôt de gazon, est livré au pâturage des moutons.
Exploitation* — Les chênes à liège sont cultivés non pour leur bois, mais pour la production de la partie subéreuse de leur écorce, à laquelle on donne le nom de liège. Cette partie, qui recouvre le tissu sous-épidermoïde placé à la surface du liber, s'accroît chaque année par le développement de nouvelles couches annuelles qui naissent au-dessous des anciennes et repoussent celles-ci à l'extérieur.
. Démasclage. — Les couches subéreuses formées en premier lieu à la surface de l'écorce, et annuellement repoussées au dehors par celles qui se forment au-dessous se crevassent de tous côtés de plus en plus profondément, et si la main de l'homme n'intervient pas, il en résultera un produit défectueux qui aura peu de valeur commerciale. Pour prévenir cet inconvénient, on enlève cette première couche, à laquelle on donne le nom de liège nnîh'j de façon à faciliter à l'arbre la production de liège de
540 AHBRË8 ET AnUUlSSEAUX ECONOMIQUES.
meilleure qualité. On donne le nom de démasclage à celle opération.
Le démasclage est pratiqué lorsque les jeunes arbres offrent un diamètre de*0"*10 à 0"»15, ce qui a lieu vers rage de 20 ans. Mais il faut bien se garder de rappliquer en une seule année sur toute l'étendue de la tige. Autrement, les jeunes arbres pourraient périr sous Tinfluence du froid, des fortes chaleurs ou des incendies accidentels. On ne doit faire d'abord le démasclage que sur environ 1"50 au-dessus du sol. Lors de chacune des récoltes suivantes, on étend successivement ce travail sur de nouvelles surfaces qui ne doivent pas dépasser O^^ôO de longueur chaque fois. On procède de même lorsqu'on arrive aux premières branches susceptibles de donner des produits.
Le démasclage peut être pratiqué pendant tout le temps oii la sève est en circulation, depuis le mois de mai jusqu'à la mi-septembre. Mais on préfère généralement opérer du 15 juin au 15 août. Plus tôt, on mettrait à nu de jeunes tissus en formation qui, frappés pai* l'action desséchante de l'air et du soleil, seraient désorganisés, et l'on compromettrait ainsi la vie de l'arbre ou au moins la mort partielle de Técorce, ce qui laisserait sur le tronc des surfaces improductives. Plus tard, ces mêmes tissus pourraient aussi souffrir des vents froids. Ajoutons que le démasclage sera toujours suspendu par les temps de grandes pluies, de fortes chaleurs, et par les vents violents et froids de mistral, de tramontane ou les vents brûlants de sirocco.
Le démasclage ne doit enlever que la partie externe et inerte de l'écorce. Si le tissu sous-épidermoïde ou couche herbacée ou mère du liége^ comme on l'appelle, et surtout le liber, étaient atteints, l'écorce se dessécherait sur ces points, le corps ligneux serait mis à nu et il en résulterait des défauts sur le liège récolté plus tard.
CHÉNE-LIÉGE.
Pour procéder au démasclage, l'ouvrier, qu'on nomme rusquier en Provence, commence par examiner et sonder l'arbre, afin de s'assurer qu'il est bien en sève; puis il choisit une des plus longues gerçures, et pratique, en la suivant, une entaille longitudinale sur toute la longueur à démascler, et quelquefois deux ou plusieurs entailles parallèles, suivant les circonstances ; il fait ensuite une incision circulaire tout au pied de l'arbre, puis une autre à la hauteur jusqu'à laquelle il veut conduire le démasclage, et, s'il est nécessaire, d*au(res incisions encore espacées d'environ 1 mètre. Ces coupures ne doivent pas pénétrer jusqu'au bois, mais seulement jusqu'à la mère. Après cela, le rusquier bat l'écorce sur les deux bords de la fente verticale, pour rompre l'adhérence de la mère et du liège mâle, et soulève ce dernier
en introduisant par-des- C^^^,^^^ sous l'extrémité du manche ir*^ de sa cognée, amincie en coin dans ce but. Il s'aide aussi dans ce travail .des instruments en os, en bois ou en fer qu'indiquent les figures 369 et 370. C'est une opération délicate qui exige beaucoup de soin et d'habileté pour ne point détacher ni blesser la mère, ce qui est de la plus haute importance.
Quand le liège mâle a été enlevé au moyeu d'une seule entaille longitudinale, il forme un cylindre creux appelé canon ; si l'ouvrier a cru devoir faire plusieurs coupures verticales, afin de facihter sa besogne, l'arbre ayant de fortes dimensions, ou le démasclage ne s'effectuant, pour une cause quelconque, qu'avec peine, les
Fig. 369. Fig. 370.
losiruments pour i'écorçage du chêne liège.
morceaux obtenus sont désignés sous le nom de planches. Le liège mâle est dm% plus dense et plus serré que le liège qu*on récoltera ultérieurement ; il est n^pins souple et, en outre, est fortement gerçure. 11 ne peut servir qu'à un petit nombre d'usages, tels que la confection des bouées de sauvetage, des signaux d'ancrage, des chapelets destinés à faire flotter diverses sortes de filets, et notamment les madragues employées à la pêche du thon dans la Méditerranée ; avec les canons de liège naturel on fait encore d'excellentes ruches pour les abeilles ; enfin on en tire, pai* la carbonisation en vase clos, du noir d'Espagne, et, par la combustion, du noir de fumée.
Récolte du liège. — Après Topération du démasclage, chaque année la mère produit une couche subéreuse dont l'épaisseur va en diminuant d'année en année. D'après les observations de M. A. Rousset, sous-inspecteur des forêts, l'accroissement du liège suit la marche indiquée. par le tableau suivant :
F« année, Tépaisseur de la couche subéreuse varie de 0™0030 à o^^OOSO
♦je — — — 0 0015 à 0 0020
Tu lai pour douze ans o»"0200 à e"»02»5
Épaisseur moyenne à douze ans. 0"»02i7
non compris la partie rugueuse ou croûte extérieure de récorce, dont l'épaisseur est de 0'"002 à 0»"003.
Ces chiffres ne peuvent être considérés que comme une moyenne autour de laquelle les nombreuses circonstances de climat, de fertilité du sol, de force végétative de l'arbre font mouvoir l'épaisseur du liège produit après le démas-
clage, et auquel on donne le nom de liéc/e leinelJc ou Jiége de repwchiction.
Quand le liège a atteint Tépaisseur de O'^OâS à 0"'027 fixée par Tusage et les besoins ordinaires du commerce, on procède à sa récolte ou levée. En France, il faut environ neuf à dix ans, parfois douze ans, pour que le liège acquière cette dimension ; en Algérie, huit aTinées suffisent le plus souvent ; Tintervalle de quatre à six ans ne se remarque qu'exceptionnellement sur des chênes vigoureux, dans les sols fertiles, aux expositions chaudes. La culture du sol augmente la rapidité de la reproduction du liège; mais si cette culture est poussée trop loin, la qualité des produits s'en ressent, ainsi que Ta constaté M. N. Eymard. Qn a également observé que les branches fournissent du Hège plus fin, mais d'un accroissement plus lent que sur le tronc, et que le côté des arbres exposé au nord présente ordinairement une écorce un peu plus mince que le côté qui regarde le Midi. La levée du liège femelle s'effectue de la même façon • et avec les mêmes précautions que le démasclage ; afin d'empêcher que la mère ne se gerce par suite du grossissement du bois, ce qui d'onnerait un liège fendillé, de qualité inférieure, on recommande de pratiquer une entaille longitudinale pénétrant jusqu'au bois, sur toute la Iong-ueur de la partie dèmasclée ; toutefois l'efficacité de ce procédé n'est pas admise par tout le monde. L'ouvrier doit s'efforcer d'obtenir le liège en canon, ou au moins en planches larges, pour éviter les déchets qui se produisent sur les planches étroites ; néanmoins, quand le liège ne présente pas l'épaisseur voulue sur toutes les parties de l'arbre, il vaut mieux remettre à une ou deux années plus tard l'enlèvement de ces portions trop minces^ et Ton est ainsi conduit exceptionnellement à former des planches d'une faible largeur. Il aiTive quelquefois aussi que le rusquier, lors de la levée, rencontre des parties qui ne
se détachent pas de la mère, parce que le froid, ou un incendie, ou encore la présence de certains insectes, et notamment des fourmis, a interrompu en ce point la circulation de la sève ; pour éviter que la mère ne soit aiTachée, il doit s'empresser de couper le liège tout autour des scclws, ainsi que l'on appelle ces portions adhérentes.
Aussitôt après la levée du hége, les planches sont transportées sur remplacement qui leur est destiné et empilées en plein air ou sous un hangar bien aéré, de manière qu'elles se croisent et que l'air puisse facilement circuler en tous sens ; la croûte qui les recouvre extérieurement doit se trouver dirigée vers le ciel. Au bout de deux mois de dessiccation, le liège a perdit un cinquième de son poids.
Pour être de bonne qualité, le liège doit être homogène, souple, de couleur rosée ou roussâtre, point gerçui'é, ni poreux, ni ligneux.
Aménagement. — Lorsqu'il s'agira de forêts de chênesliège, il sera nécessaire de les soumettre à une sorte d'aménagement. Le mode d'exploitation le plus usité en pareil cas est celui par jardinage. C'est la méthode la plus simple et la plus commode ; en parcourant la forêt, les ouvriers examinent chaque arbre et jugent de Topera-, tion à leur faire subir, suivant leur âge, leur dimension, leur vigueur de végétation, et enfm l'épaisseur de leur liège. Ici Ton fera le premier démasclage, là ce sera le second ou le troisième démasclage qu^il sera utile de pratiquer sur les parties supérieures du tronc ou sur les branches ; ailleurs, la couche de liège femelle ayant l'épaisseur voulue, on procédera à sa levée. Seulement, dans de vastes forêts, on ne pourrait disséminer cette exploitation sur toute leur étendue sans entraîner une grande perte de temps, occasionner des frais élevés de transport, et ren- - dre presque impossible une surveillance efficace; dans ce
cas, alors, la forêt ayant été divisée en série d'exploitation, et ces dernières en parcelles, on limite le démasclage et la levée chaque année sur une parcelle ou, du moins, sur un petit nombre d'entre elles dans chacune des séries.
Renouirelleiueiit;. — Les chênes-liége peuvent continuer à donner des produits suffisants, jusqu'à l'âge de •120 à 150 ans, suivant les circonstances locales plus ou moins favorables àja végétation. Arrivés à cette limite, leur production subéreuse devient insuffisante. Les arbres se couronnent et deviennent languissants. Dans ce cas, il faut se hâter de les exploiter, car on perdrait sans profit le tronc de ces arbres, qui peut représenter une grande valeur comme bois de service. Quant au repeuplement des vides laissés par ces exploitations successives, il se fait naturellement au moyen des jeunes chênes nés sur toute la surface, et qui résultent des glands que les arbres y ont annuellement répandus.
Les extractions d'arbres porteront non- seulement sur ceux qui sont dépérissants et sur ceux qui auront atteint ' l'âge et les dimensions préalablement fixés pour être ré.pûtes exploitables, mais encore sur les chênes plus jeunes qui seraient mal venants, ou trop nombreux et trop serrés sur certains points, c'est-à-dire qu'on y pratiquera, quand il y aura lieu, une sorte d'éclaircie locale. Lors de chacune de ces extractions d'arbres, on devra procéder encore au nettoiement pour dégager les jeunes brins de semence et faire disparaître les broussailles qui servent d'aliment aux incendies. Remarquons toutefois que, dans les parties très-claires, ou à sol très-sec, partout enfin où Texistence du sous-bois sera nécessaire pour abriter le terrain et empêcher son dessèchement exagéré, on pourra, on devra même conserver les bruyères, genêts, cistes, lentisquei, arbousiers, philarias, etc., à condition d'éta- Irlir, de distance en dislance, des Inics ou tranchées, qui
s'opposeront, en cas d'incendie, à la propagation du feu.
]II»liulie« et ln«ecte« niti«ible«. — Le chênellége est exposé à la plupart des maladies qui attaquent les autres arbres ; la carie, les chancres^ les gouttières, viennent souvent abréger sa durée et diminuer ses produits. Nous avons indiqué à la page 397 et au chapitre des arbres forestiers d'alignement (1) les moyens de remédier à ces altérations.
L'écorçage du chêne-liége expose subitement à l'action de Tair, à l'ardeur du soleil et aux intempéries de l'hiver les couches vivantes du liber. Or, ce changement subit de milieu influe parfois d'une manière très-facheuse sur leur organisation. Ainsi, on voit quelquefois des étendues plus ou moins considérables de liber se dessécher complètement, tomber et laisser à découvert le corps ligneux de l'arbre. Cet accident se manifeste souvent lorsqu'un hiver rigoureux ou un été très-chaud et très-sec succède à l'écorçage. Le tronc est alors couvert de larges plaies sur lesquelles le liège ne se reproduit plus, qui se carient, rendent l'arbre languissant, et le font bientôt périr. Oo pourrait, selon nous, prévenir ce grave accident en réouvrant toute la surface du tronc, immédiatement après l'écorçage, d'un engluement composé par moitié de chaux éteinte et de terre argileuse, délayées dans une quantité d'eau sufBsante pour former une bouillie un peu épaisse.
Quelques insectes attaquent aussi le chêne-liége. Les plus redoutables sont ceux dont les larves percent de nombreuses galeries dans l'enveloppe subéreuse, et enlèvent ainsi au hége toute sa valeur commerciale. De ce nombre sont : le capricorne de Falcornoquey décrit par Dejean sous le nom de hamathicherus velutinus, et Vhamathicherus miles, décrit par Bonelli. Malheureuse-
i) Manuel tl'arOoricuHure (\e9i ingénieurs.
CHÉNE-LIÉOE. 547
ment on ne connaît encore aucun moyen prompt et pou coûteux de détruire ces insectes.
Rendement* — Quant au rendement en liège, il va en augmentant. avec Tâge et les dimensions des chênes ; faible au début, la première récolte ou lire, après le démasclage, ne fournit souvent que du liège de qualité très-secondaire. Ce n*est guère qu'à partir de quarante ans, dans les Landes, que les tires deviennent productives ; l'arbre rapporte alors de 1 franc à 1 fr. 50. C'est à l'âge moyen (de quatre-vingts à cent vingts ans) qu'on obtient le plus de liège et que celui-ci est de meilleure qualité ; d'ailleurs l'arbre peut en donner jusqu'à cent cinquante et même deux cents ans, seulement l'accroissement du liège se ralentit, et dès lors l'opération devient de moins en moins lucrative. Quand un chêne est en plein rapport, on estime son produit à 50 kilogr. en moyenne, soit &^À par métro carré de planches ayant l'épaisseur ordinaire de 0"»023 à 0^027 ; mais ce chiffre peut être de beaucoup dépassé; un chêne séculaire et vigoureux rend parfois 100 kilogr. de liège à chaque tire, et l'on en cite même qui ont fourni jusqu'à 440 kilogr.
Les planches de liège subissent, avant d'être livrées auxîommerce, une préparation qui a pour but de les dé-, barrasser de leur croûte extérieure. On appelle cela démérer. On peut faire cette opération à sec ; mais elle est plus facile lorsqu'on a d'abord humecté les planches pour ramolHr leur partie externe. L'ouvrier se sert pour cela d'une doloire ou d'un instrument à lame recourbée, nommée brille, qu'il fait fonctionner avec les deux mains. Il l'introduit entre le liège et la croûte pour détacher celle-ci, ou parfois il se contente de racler celle-ci avec cet instrument. Cinq à six semaines après la levée^ les planches de liège sont en état d'être livrées aux divers industriels qui les préparent pour les usages auxquels le liège est destiné.
La statistique offîcioUe ne donne pas la quantité de liège récolté en France ; mais on y trouve l'indication de la somme de ce produit exporté et importé pendant Tannée 1869. 11 résulte de ces renseignements, que nous avons exporté 512,145 kilogr. de liège valant 1,695^,105 francs, et que nous en avons importé pour 3,897,065 kilogr. valant 3,582,566 francs. On voit que la balance est loin d'être à notre avantage et que nous pourrions, sans crainte, étendre notre production sous les climats et dans les terrains qui conviennent à cet arbre.