‹ Les Vilains dans les œuvres des trouvèresChapitre 10 sur 41 · DU VILAIN MIRE · texte numérisé non relu

DU VILAIN MIRE

Ce conte célèbre porte aussi pour titre, le Mire de Brai ou le Médecin malgré lui.

Un vilain très riche, quoiqu'il n'eût qu'une charrue, une jument et un roussin, passait pour être fort avare. Ses amis l'engagèrent vivement à se marier; il leur répondit qu'il se marierait volontiers s'il trouvait une bonne femme. Ils allèrent demander pour lui la main de la fille d'un chevalier du même pays, fort belle, mais pauvre; elle lui fut accordée, et les noces eurent lieu dans le plus bref délai.

A peine fut-il marié, le vilain fit des réflexions amères sur une union qui lui convenait si peu.

Pourquoi avoir pris la fille d'un chevalier ? Tandis qu'il se rendra aux champs, sa femme écoutera les doux propos des nobles et du curé, pour lesquels tous les jours de la semaine sont dimanche. L'idée lui vint de la battre chaque matin avant de partir ; pendant qu'elle pleurera, elle ne pensera point à mal.

Au vespre, quant je reviendrai, Por Dieu merci H crierai ; Je la ferai au soir haitie, Mes au. 7naUn est couroucie.

Le vilain mit son beau projet à exécution. Ayant pleinement réussi, il recommença le lendemain. Sa femme était tout en pleurs lorsque deux messagers du roi entrèrent chez elle et lui demandèrent à manger. Ils racontèrent à leur hôtesse que le souverain les avait envoyés à la recherche d'un grand médecin pour sa fille, qui était en péril.

Une idée de vengeance traverse aussitôt l'esprit de la femme du vilain. Elle déclare à ses deux hôtes que son mari est un excellent médecin, et qu'il est plus expert en urines qu'Hippocrate ; elle ajoute :

Mes il est de ielc nature Qu'il ne ferait par nului rien S'ainçois ne le hatoit-on bien.

Les deux envoyés allèrent trouver le vilain à sa charrue et le prièrent de les suivre à la cour ; il refusa d'abord et répondit qu'il n'entendait rien à la médecine ; ils mirent aussitôt pied à terre et le

battirent le plus consciencieusement du monde. Il demanda grâce et promit d'obéir.

Arrivé à la cour du roi, le médecin improvisé déclara qu'il ne connaissait rien à l'art d'Hippocrate. Il fut de nouveau vigoureusement battu ; il s'engagea alors à guérir la royale malade. Celle-ci souffrait d'une arête de poisson qui lui était restée dans le gosier depuis huit jours. Le médecin réussit à faire sortir l'arête en provoquant un fou rire de la part de la princesse. Il voulut alors re'ourner chez lui, mais, roué de coups de nouveau, il demeura, car le roi lui fut tellement reconnaissant qu'il voulut le garder près de lui.

Cette guérison fit du bruit, et, bientôt, de toutes parts, arrivaient plus de quatre-vingts malades. Sur la menace d'être encore battu, le vilain promit de les guérir tous jusqu'au dernier. Il lit allumer lui grand feu dans la salle, et, ayant rangé les malades autour de la cheminée, il leur dit que, pour guérir, il fallait que le plus malade d'entre eux fût jeté dans le brasier, et que les autres, en avalant de sa cendre, obtiendraient leur guérison.

Successivement interpellés, les malades préten^ dirent ne plus éprouver aucun malaise et sortirent tous un à un de la salle, disant au roi, qui se tenait dehors, qu'ils étaient guéris.

Le vilain, félicité par le monarque, rétourna chez lui comblé de présents, mais il dut promettre de se rendre à la cour toutes les fois que sa présence y serait indispensable^ sans qu'il fût nécessaire de le faire battre.

Rentré avec sa femme, il ne la battit plus, l'aima, en fut aimé et n'alla plus aux champs. [Barbazan, III, I).

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