LE VILAIN AU BUFFET
Dans le Dit du Buffet ou le Vilain au buffet^ qui repose sur un jeu de mots, l'auteur raconte avec un certain talent comment un vilain a résisté à un officier seigneurial.
Le comte Henri envoya un jour des messagers annoncer qu'il tiendra cour pour tout le monde. Des chevaliers, des écuyers et des dames arrivent bientôt de tous côtés. L^n vilain, revenant de labourer, voulut aussi prendre sa part du festin qu'offrait son seigneur aux gens de tout rang qui s'étaient rendus à son invitation.
En voyant arriver ce bouvier malpropre, le séné* chai du comte, homme pervers.
Félon, et aver, et reeuit,
he put s'empêcher de laisser voir sa mauvaise humeur.
« Sire, dit le vilain au sénéchal, je viens manger, car j'ai entendu dire que tout le monde est reçu ici, mais je ne sais où m'asseoir. — Je te prêterai un siège ! » répond le sénéchal, qui, levant la main, lui donne une buffe (un soufflet), en disant : « Assiedstoi sur ce buffet, que je te prête, y>
L'officier du seigneur fait cependant servir à boire et à manger au manant ; il fait constamment verser dans son verre pour qu'il s'enivre et soit ainsi plus facile à battre.
Le repas terminé, les ménestrels sont appelés par le seigneur qui promet une robe neuve d'écarlate à celui qui saura le mieux amuser l'auditoire. L'un contrefait Tivre, l'autre le sot, un troisième chante, un autre récite un fabliau.
Le comte allait décerner le prix quand le vilain se présente pour prendre part au concours. Les assistants se demandaient ce qu'il allait faire ou dire, lorsque, s'approchant du sénéchal, il lui appliqua sur la figure, de sa main caleuse, un soufflet d'une violence telle qu'il l'abattit aux pieds du comte. Ce dernier, ne comprenant rien à ce qui venait de se passer, se montra courroucé de l'acte que venait de commettre le vilain et lui en demanda l'explication. «J'ai voulu rendre au sénéchal le buffet qu'il m'avait prêté », répondit le manant ; il fit connaître alors de quelle façon l'officier du seigneur l'avait accueilli à son arrivée.
Le comte ne put s'empêcher de rire, et toute l'assemblée l'imita. « Tiens, dit-il au vilain, voilà
Ma robe qui n'est pas usée, Quar fet as la meillor risée Seur toz les autres ménestrels.
« C'est la vérité, dirent les ménestrels ; il l'a bien gagnée. » En retournant chez lui, le vilain faisait cette réflexion : « On dit que, pour faire quelque
chose, il faut sortir de chez soi. Si j'étais resté k ma maison, je n'aurais pas cette robe neuve. Le proverbe a bien raison : Qui cherche trouve. » (Barbazan, III ^ 264).