DES DEUX CHEVAUX
Un vilain de Longueau avait acheté un cheval avant la moisson pour rentrer ses récoltes. Son août terminé, il voulut revendre son « roncinet », qu'il avait épuisé de travail et fort mal nourri. Un samedi de grand matin, il étrilla soigneusement sa bête, et, lui passant un licol, il prit le chemin d'Amiens pour se rendre au marché. Ce cheval, qui n'avait ni selle ni bride, paraissait bien plus chétif qu'avec des harnais.
En passant devant Saint- Acheul, le vilain de Longueau fut arrêté par un moine qui se trouvait à la porte du couvent et qui, après s'être quelque peu moqué de son cheval, lui demanda s'il était à vendre.
« Certainement qu'il est à vendre, et j'en retirerai bon prix, quoique vous vous en moquiez.
— Par la foi que je dois à Mgr l'Abbé et à l'ordre dont je fais partie, je n'ai pas voulu vous causer de peine. Nous avons un cheval dont nous voudrions nous défaire ; si vous y trouvez votre avantage, nous pourrions l'échanger contre le vôtre. Venez, vous le verrez. Si nous faisons le marché, tant mieux ; si nous ne nous entendons pas, nous n'en serons pas moins amis comme par le passé.
— Volontiers ! » répond le villageois.
Ils entrent dans la cour et se rendent à l'écnrie; le moine en fait sortir un roncin,
Qui 11' estait mie des plus forts Conques vi, ne des plus vaillanz, Ainz estait maigres et taillanz, Dos brisié, mauvais par monter, Les castes H pot on conter ; Hauz ert derrière, et bas devant, Si alait dhin pied sous clochant, Dont il 11' estait preu afaitiez ; N'estait reveleus ne haitiez, N'il n'avait talent de hennir.
Quant li vilains le vit venir.
Si l'es garda moult d'en travers.
« Que r es gardez ? » fet li convers.
Piqué d'entendre mépriser son cheval, le moine prétend qu'on en vend tous les jours cent sous qui ne levaient point; il en fait l'éloge, mais le vilain de Longueau, après avoir répondu qu'il ne vaut que la peau, -vante son « roncin », qu'il déclare être propre à tout service, aussi bien à la charrue qu'à la herse, aux traits qu'en limons ; il n'a pas son pareil dans le monde et court plus vite que ne vole l'hirondelle. Enfin, le vilain reprocha au moine de l'avoir arrêté, car, s'il n'avait ainsi perdu son temps, il serait arrivé à Amiens. Le religieux le défia alors en ces termes : « Attachons nos chevaux Tun à l'autre par la queue, si le nôtre entraîne le vôtre jusqu'à cette grange, ils seront à nous tous les deux ; si,
au contraire, le vôtre entraîne son rival au dehors de la porte du couvent, ils vous appartiendront tous les deux. »
Le moine attacha les deux chevaux et, armé d'un fouet, frappa sur son roncin, tandis que le villageois agit de même à l'égard du sien.
« Allons, Baillet ! » crie le religieux en voyant que son cheval entraîne celui de son adversaire. Déjà, il n'est plus qu'à quelques pas de la grange, et la victoire sera pour lui, mais, à la suite de cet effort, il s'arrête essoufflé.
Le vilain, saisissant ce moment, encourage Ferrant, qui, par un effort désespéré, se cramponne au sol et traîne à sa suite Baillet; le moine qui tenait ce dernier par son licol, se voyant entraîné avec son cheval, allait perdre, lorsque, par une ruse de vilain, il s'avise de couper la queue de Ferrant à l'instant où celui-ci avait déjà la tête hors de la porte du couvent.
Redevenus libres, les deux chevaux allèrent chacun de leur côté. Le religieux ferma aussitôt la porte, et c'est en vain que le villageois protesta contre un procédé si peu loyal. Il prit le parti de faire citer le moine à la cour de l'évêque d'Amiens, mais le procès ne fut jamais jugé (jean de Boves, Barbazan, III, i()7).