‹ Les Vilains dans les œuvres des trouvèresChapitre 3 sur 41 · LES ŒUVRES DES TROUVÈRES · texte numérisé non relu

LES ŒUVRES DES TROUVÈRES

MEXESTRELS ET JONGLEURS.

Le Français, né malin, créa le vaudeville.

a dit Boileau, et le conte, aurait-il pu ajouter. En effet, c'est en France que le fabel ou fabliau a pris naissance ; il appartient même à la région du Xord.

Ces compositions en vers sont bien différentes des poésies des troubadours ; tandis que ceux-ci transportaient leurs auditeurs dans le domaine de l'Idéal, les trouvères, plus positifs, peignaient avec un réalisme brutal le portrait de leurs contemporains, qu'ils fussent nobles, clercs ou bourgeois.

Dans chacun de ces fabliaux, on remarque l'esprit gaulois, railleur et mordant, que possé-

daicntàun haut degré les conteurs 'du nord de la France ; leur verve cynique s'y donne libre carrière. Dans leurs écrits satiriques, rien n'est respecté, et c'est surtout à la femme qu'ilss'attaquent avec le plus d'acharnement.

C'est à l'esprit d'observation dont ils sont fortement empreints que les fabliaux ont dû toute leur popularité ; les contemporains y retrouvaient le miroir du monde, spéculum mundi; ils applaudissaient au portrait de telle ou telle de leurs connaissances.

Les fictions les plus invraisemblables ont presque toujours une base qui repose sur un fait réel. A ce titre, les fabliaux sont une source précieuse pour la reconstitution de la physionomie de la société. C'est ce qui a fait dire avec infiniment de raison à un écrivain qui s'est tout spécialement occupé des œuvres des trouvères : Opinions, préjugés, superstitions, coutu7nes, ton des conversations, manière de faire l'amour, tout se trouve là, et beaucoup de choses ne se trouvent que là... Ce sont des contes, il est vrai, mais il en est de ces contes comme de certains tableaux, dont le sujet et les personnages sont imaginés par le peintre, et

dans lesquels tout est vrai excepté les personnages et leurs aventures, (i)

Partant de cette idée, l'auteur que nous venons de citer ajoute fort justement que la lecture des fabliaux fait mieux connaître 1 état de la société que toutes les histoires modernes.

De son côté, ROQUEFORT a dit du fabliau : Ce genre de poésie peignait les actions ordinaires de la vie et les viœitrs générales ; c'est un miroir fidèle et véritable de lliistoire civile et privée des Français (2).

Les trouvères se rendaient de ville en ville, de bourgade en bourgade, et récitaient leurs fabliaux ; quelques-unes de ces pièces étaient déclamées ; d'autres, comme les lais^ se chantaient avec accompagnement de harpe. Dans les châteaux comme dans les fêtes publiques, le trouvère était toujours bien accueilli ; il s'acquittait envers son hôte par un conte ou par une chanson.

Les trouvères abondaient de toutes parts.

(i) Legrand d'Aussy, Fabliaux ou Contes, Paris, Renouard, 1820. T. I^i', p. 49.

(2) De l'Etat de la poésie française dans les XII'^ et XI IF siècles, p. 188.

ta

MÉNESTREL ET DANSEURS (Bibl. d'Abbev., ins. ii^ i6).

comme on le voit par le début du fabliau le

Cuvier :

Chascuns se veut mes entremettre De biaus contes en rimes mettie. (i)

Ces poètes jouissaient d'une considération bien supérieure à celle des jongleurs. Dans son Dit des trois Vertus^ Watriquet rapporte que les trouvères recevaient de belles robes et des présents de ceux qu'ils avaient amusés, tandis qu'aux jongleurs on donnait de l'argent. (2).

Philippe-Auguste s'entourait volontiers de chanteurs et de trouvères, qu'il admettait dans son intimité, notamment le ménestrel HÉLI- NAND. On rapporte que Tun d'eux demanda un jour un secours au roi en faisant valoir la parenté qui existait entre eux.

« De quel côté et à quel degré es-tu mon parent ? fit le souverain.

— Nous sommes frères du côté d'Adam, répliqua le solliciteur avec aplomb, seulement l'héritage a été mal partagé entre nous. »

(i) Fabliaux et Contes..^ publ. par Barbazan. Paris, 1808. T. III, p. 91.

(2) L'abbé de la Rue, Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo-normands, T, III, p. 244,

Philippe le remit au lendemain, et, alors, en présence de toute sa cour, il donna une obole au poète en disant :

« Je te rends la portion légitime que réclame ta parenté, car, lorsque j'aurai payé l'équivalent à tous mes frères et semblables, il ne m'en restera pas même autant. »

Les chansons, qu'avaient d'abord perfection, nées les troubadours, furent ensuite cultivées avec succès par les trouvères qui composèrent des jeux-partis, des rotruenges, des sirventois (i) et des pastourelles. Dans ces dernières pièces,Théroïne était toujours une bergère, qui se laissait parfois séduire par les propositions d'un jeune et beau chevalier, mais qui, le plus souvent, appelait à son secours les bergers des environs. Le canevas de ces pièces varie très peu, et l'allure en est toujours fort libre. Nous en donnerons une idée par l'analyse suivante de l'une des cinq pastourelles laissées par Jean Bodel d'Arras.

(i) Le sirventois date de la fin du Xle siècle, et paraît avoir été créé par les poètes picards.

Un chevalier aperçut un berger et une bergère qui chantaient sous un pin. Le chevalier se tint caché, et, quand le berger eut quitté sa place, l'autre se rendit auprès de la bergère, espérant la séduire ; celle-ci lui accorda trois baisers, mais il en prit six. Se croyant ainsi autorisé à exiger davantage, il devint plus entreprenant, mais la bergère s'écria, et les paysans qui travaillaient non loin de là arrivèrent à son secours et chassèrent le trop pressant chevalier.

Il était d'usage de chanter à la fin du repas, et on obligeait alors les convives à y aller de leur couplet ou de leur conte, ainsi qu'on en a la preuve par plusieurs fabliaux ; il arrivait même que si Tun des convives refusait de satisfaire à l'usage, ses compagnons le forçaient à ouvrir le feu. (i)

C'était alors le temps de la franche gaieté, et Ton n'aurait point pu en dire ce qu'un poète de notre époque a écrit :

On ne rit plus, on sourit aujourd'hui.

Et nos plaisirs sont voisins de Tennui.

C'est avec la chanson, qui servit à égayer les festins, que commença la première danse. Rien n'était plus commun au XII^ siècle que

(i) Roquefort, De l'ciai de la Poès. franc, p. 215.

MENESTREL ET JONGLEUR (Bihl. d'Ahhev., ms. ;/o i6).

les chansons erotiques, disent les auteurs de V Histoire littéraire de la France (i), qui nous apprennent que le goût de gaieté frivole était général. En Normandie — où prirent naissance les premières chansons vulgaires — les femmes chantaient des pièces badines dans les longues processions (2) pendant que le clergé reprenait haleine.

Selon les mêmesauteurs, AbÉLARD, au temps de sa liaison avec Héloïse, composa des chansons tendres et galantes ; elles étaient notées en musique et se trouvaient dans la bouche de tous les contemporains. (3).

C'est au XII^ et au XIII*^ siècle que se formèrent des troupes nombreuses de ménétriers et à.^ jongleurs, qui couraient de château en château, jouaient des instruments et chantaient ou récitaient des romans et des contes. La ^nénestrandie formait une corporation sérieuse qui avait pour patron saint ^Julien.

Les jongleurs voyageaient achevai, la vielle suspendue à l'arçon de la selle. Ils portaient des habits bariolés ; à leur ceinture pendait

(i) T. VIII. préface, p. L.

(2) Ibid. p. LI.

(3) Ibid., p. L.

JONGLEUR (BihL d'Abbev., ms. n^ i6),

une bourse appelée inalette, dans laquelle ils déposaient l'argent qu'ils avaient reçu de ceux qu'ils amusaient par leurs romans ou leurs chansons.

Après leurs récits, les jongleurs montraient des chiens, des singes et d'autres animaux auxquels ils avaient appris à faire des tours. Parmi leurs agréments, ces bateleurs comptaient aussi celui de faire ces chapels de flors qui, dans les joutes, étaient la récompense des vainqueurs. Ces chapeaux étaient simplement des couronnes, que les hommes chastes formaient avec des branches vertes. Il n'y avait point de cérémonie d'éclat, point de noces, point de festins oîi l'on ne portât un chapel ou chapeau de roses, (i).

Un Italien qui a longtemps habité la France, Brunetto Latini, a écrit à propos du jongleur : Le rire, le jeu, voilà la vie du jongleur, qui se 7noque de lui-même, de sa femme, de ses enfants et de tout le monde (2).

Les jongleurs apprenaient les vers des trou-

(i) Legrand d'Aussy, Vie privée des Français ^ t. II, p. 245.

(2) Li livres doit trésor, (Collect. de doc. inéd. sur Thistoire de France), p. 302.

vères, qu'ils allaient ensuite reciter ; quelquefois, ils en ajoutaient de leur crû, mais ils étaient toujours moins bons et plus licencieux. A la suite de toutes les cours, il y avait constamment des jongleurs, et il ne se donnait jamais une belle fête qu'ils n'y fussent appelés^

Les histoires galantes ou guerrières que débitaient les jongleurs ont été l'origine de nos romans.

Quand on eut défendu les paroles licencieuses de ces pièces, il y fut suppléé par des ^^^z^^^.

D'après un règlement datant du régne de saint Louis, portant fixation des droits dont étaient frappées les marchandises à leur entrée dans Paris, on voit que tout jongleur qui se présentera aux barrières avec un singe devra, pour pouvoir passer, faire faire quelques cabrioles à son singe devant le péager ; de là est venue cette expression : Payer en monnaie de singe. Quant au jongleur lui-même, il en était quitte pour un couplet de chanson, (i)

Un fabliau plein de verve, les deux Trou-

(i) Le livre des métiers d'Etienne Boileait, publ. parR.de Lespinasse et F. Bonnardot. Paris, 1879, in-fol. p. 236.

vères rivaux^ contient sur la mcnostrandic de fort curieux renseignements que nous croyons devoir résumer.

Deux ménestrels, placés aux deux extrémités d'une grande salle, entrent en lutte pour amuser les assistants. Le premier apostrophe ainsi son adversaire :

« N'est-il pas raison que tu te taises, toi qui ne sais rien dire qui plaise FChétif chu en pauvreté, qui es affamé de froment, connais-tu le moyen de gagner chausses de Bruges et souliers de Cordouan ? As-tu jamais reçu une robe neuve pour quelque chose que tu aies dite ? Tu semblés un meneur d'aveugles, un vrai truand, un bouvier ; toi, qui ne vaus pas trois pommes, comment oses-tu vouloir rivaliser avec un jongleur tel que moi ? Apprends que je suis Gautier, et que je n'ai pas mon pareil dans le monde. Je sais conter en roumanz et en latin. Je chante fort g^racieusement devant les comtes et les ducs,

Quant je suis à court et à feste.

Car je sai des chançons de geste.

« Je sais Aïe de Nanteuil, et comment elle

Page 1