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LEUR CONDITION MATÉRIELLE ET MORALE

Au moyen âge, la population agricole se composait de trois grandes classes : les serfs, les niaininortables et les tenanciers libres. La seconde classe était la plus nombreuse dans les campagnes. Quant aux tenanciers libres, ou inlains, ils s'étaient accrus considérablement pendant les temps féodaux et surtout après la révolution communale, qui avait im* primé à l'esprit public une direction irrésistible en faveur de la liberté individuelle. Les vilains ou francs hommes de poeste (génies de corpore et potestate) avaient la pleine et entière disposition de leurs biens, ce qui les distinguait des mainmortables.

La condition des vilains différait peu de

celle des bourgeois des villes. Les uns et les autres, désignes sous le nom de roturiers, étaient régis par les mêmes règles du droit civil, et l'on sait que ces règles différaient de celles qui avaient été faites pour les nobles.

Les concessions avantageuses que faisaient les seigneurs aux étrangers qui venaient résider sur leurs terres contribuèrent puissamment au développement de la classe des vilains au XI^ et au XI I*^ siècle.

A l'origine, le mot vilain était employé pour désigner les habitants de la campagne, les paysans, les laboureurs, les fermiers, les propriétaires de terres aux champs. Plus tard, cette désignation prit un sens plus large, et, au XII^ siècle, on l'appliqua aux hommes de condition servile, aux artisans, aux marchands, en un mot, à tous les roturiers, c'est-à-dire à ceux qui n'étaient point nobles d'état ou de mœurs. Par une extension nouvelle, le nom de vilain fut ensuite appliqué à tous ceux qui étaient laids, difformes, poltrons, lâches.

Comme on le sait, le mot vilain dérive du latin villa (métairie), d'où l'on a fait villanus. Les terres que cultivaient les vilains étaient dites tenues en villenage ; ils ne pouvaient les

aliéner ou les laisser à leurs descendants ou à leurs ascendants sans payer au seigneur un droit de mutation onéreux. Enfin, ils étaient astreints envers leur seigneur à diverses corvées connues sous le nom de coutumes, qu'il serait superflu de faire connaître ici. Nous dirons seulement que la classe des vilains, qui ne comptait point encore alors dans le tiers état, devait faire trois parts des produits qu'elle tirait du sol ; la première était due au seigneur suzerain, la seconde au maître de la terre, et la troisième, souvent la plus petite, restait au vilain.

JOINVILLE rapporte qu'un gentilhomme champenois fort pauvre, ayant deux filles à marier, s'adressa à Henri le Libéral, comte de Champagne, pour obtenir une dot en faveur de l'une de ses filles.

Artaud, le principal intendant du comte — qui fit bâtir Nogent-l'Artaud avec les richesses qu'il avait amassées dans l'exercice de ses fonctions, — reçut fort mal la prière du gentilhomme, et dit à son maître que ses libéralités avaient tellement épuisé ses coffres qu'il ne lui restait plus rien à donner.

« Tu en as menti, vilain, dit le prince ; tu es à moi, et je ne t'ai pas encore donné. »

Se tournant ensuite vers le gentilhomme :

« Prenez-le, dit-il, et faites-lui payer rançon ».

Le gentilhomme se saisit de l'intendant, le mit en prison, et ne lui rendit la liberté qu'après s'en être fait donner 500 livres. Avec cette somme, il put doter sa fille (i).

Toutefois, il est bon de remarquer que le comte de Champagne, en donnant ainsi son trésorier, ne faisait don que des redevances auxquelles Artaud était astreint comme possesseur de terres serviles.

Les différences de caractère des paysans du XIII^ siècle nous ont été conservées dans l'œuvre de l'un de leurs contemporains, intitulée : Des vingt-trois Tnanières de vilains (2). Comme son titre l'indique, cette petite pièce donne une liste de vingt-trois caractères ayant chacun un nom particulier. Mais, si l'auteur stigmatise les vices de ces hommes, en retour,

(i) Hist. de S. Louis, Paris^ 1761, in-f., p. 20.

(2) Piibl. par Fr. Michel. Paris, 1833, in-80, 16 p. Autre édition, publ. par A. Jubinal. Paris, 1834, in-80, 32 p.

il nous laisse apercevoir leurs qualités, leur finesse d'esprit et leur gros bon sens.

Nous citerons quelques-unes des espèces de vilains avec l'explication qu'en donne l'auteur.

Uarchivilain a pour mission d'annoncer les fêtes sous l'orme en face du portail de l'église. Le vilain porchins est celui qui travaille aux vignes et répond à celui qui lui demande son chemin : « Vous le connaissez mieux que moi. » Le vilain kienins s'assied devant sa porte les jours de fête et les dimanches, se moque de ceux qui passent et s'écrie à la vue d'un gentilhomme qu'il voit portant un oiseau sur le poing : « Voilà un milan qui mangera une poule aujourd'hui, et mes enfants s'en feraient un vrai régal. »

Le vilain moussons est l'ennemi de la société ; il hait Dieu, l'Eglise et les nobles ; c'est l'ancêtre du communard de nos jours. Le vilain babiiin est un badaud qui va devant l'église Notre-Dame de Paris, examine les statues des rois du grand portail, en disant : « Voilà Pépin, voilà Charlemagne ^>, et continue ainsi jusqu'à saint Louis ; pendant son énumération, un iilou, qui le voit absorbé, lui coupe sa bourse par derrière.

Le vilain prince va plaider pour les autres vilains devant le bailli, et dit : « Au temps de mon aïeul et de mon bisaïeul, nos vaches allaient par ces prés, nos brebis par ces coteaux » ; il gagnait bien ainsi cent sous aux vilains. Le vilain cornu aime les bons meubles ; dans la crainte que les fruits de la terre ne viennent à manquer, il convertit tout en deniers, mais il vient tant de fruits qu'il ne retire pas du denier une obole ; de désespoir, il s'enfuit. Le vilain capetois désigne le clerc marié qui, vu sa pauvreté, est obligé d'aller travailler avec les autres vilains. Le vilain cropères préfère aller voler les lapins du seigneur plutôt que de suivre sa charrue.

Les sermonnaires du moyen âge ne manquaient jamais de mettre en honneur l'agriculture, qu'ils considéraient comme la mère nourrice des peuples, sans laquelle la société ne pourrait subsister. Mais il fallait aux laboureurs et aux paysans un courage et une énergie que l'on ne trouve en effet que chez eux, pour se livrer aux rudes travaux des champs et souffrir en outre les excès des seigneurs et des hommes d'armes.

D'après un conteur de cette époque, Dieu

partagea le monde entre les che\'alicrs, qui eurent les terres, les clercs, qui reçurent les dîmes et les aumônes, et les vilains ou laboranz, qui devaient tra\'ailler toute leur vie pour nourrir les nobles et le clergé (i).

Les habitants des campagnes étaient-ils réellement aux prises avec la misère noire sur laquelle certains auteurs se sont étendus complaisamment ? Si l'on en croit Guillaume le Bretox, le luxe était sorti, de son temps, de l'enceinte des villes pour se répandre dans les campagnes. Chevalier, citoyen, liabitant des champs, dit-il, tous brillent sous Vécarlate ; nul ne porte que des vêtements de soie, de lin très fin ou de pourpre. Le paysan, tout resplendissant sous les ornements impériaux, s'étonne de lui-même et ose se comparer aux rois souverains. Lliabit change tellement son cœur, qu'il pense que Vhomme lui-même est changé, ainsi que le vêtement qui lui est étranger. Et ce nest pas même assez pojtr cJiacuii de paraître ai^ec autant d'éclat que ses compagnons, si chacun ne cJiercJie encore à se distinguer de beaucoup d'au-

(i)¥Qh\\i\.wdes Catiiis et des Ménétriers. Legrand d'Aiissy, Fabliaux ou contes, t. II. p. 357.

très par quelque ornement. Ainsi, tous se disputent à Venvi, cherchant à se dépasser l'un l'autre par la richesse de leurs vêtements (i).

En un autre endroit, le même poète avait raconté qu'après la campagne du roi de France contre les Poitevins, des hommes d'armes sortirent d'un château chargés de toutes sortes d'effets et de riches dépouilles, tels que calices d'or, vases d'argent, brillants vêtements des nobles, ornement pour la poitrine peints en écarlate et recouverts d'étoffe de soie, de tentes tissues en fil de diverses couleurs, etc. (2).

La confection des effets d'habillement, des étoffes, des chaussures, du linge, avait atteint alors une grande activité, que des relations commerciales s'étendant très loin ne faisaient que développer. En effet, GUILLAUME LE Breton cite des vêteîuents travaillés par' les Chinois avec beaucoup d'art, que le inarchand transporte chez nous de ces contrées lointaines, cherchant, dans son avidité, à multiplier ses petits profits sur quelque objet que ce soit (3).

{i) La Philippide, collect. Guizot, t. XII, p. 360.

(2) Ibid., p. 297.

(3) Ibid., p. 251.

Ce luxe dans les habits était-il si eénéralement répandu que le prétend le poète que nous venons de citer ^ Il est permis d'en douter, car, pour quelques personnages richement habillés que nous font voir les miniatures des manuscrits, combien ne nous montrent-elles pas de roturiers couverts d'habits plus éclatants de couleur que de richesse.

C'est aussi par les miniatures des manuscrits que l'on a la preuve du dénuement de l'ameublement. Le parquet des maisons et même des palais était couvert de paille, et l'on voit des appartements seigneuriaux ne contenir qu'un coffre, un banc et une cage.

Tout le luxe des gens riches consistait dans la beauté des chevaux, la splendeur dans les habits, la vaisselle de table et la somptuosité des repas. A propos du service de table, on voit dans une charte du 24 juillet 1295 que Barthélémy, abbé de Saint-Père de Chartres, se réserve pour son service personnel, après avoir résigné sa charge d'abbé, XXIV écuelles ou assiettes d'argent (XII grandes et XII petites), VI gobelets à pied et VI sans pied, VI madrés ou verres de cristal, VI ayinizei à

pied cl VI sans pied, et XII cuillers d'argent (i).

L'Kglise, qui avait déclaré depuis longtemps la guerre à la vanité, ne cessa de reprocher aux seigneurs de dépouiller leurs malheureux sujets afin de pouvoir paraître avec plus d'éclat dans les tournois et dans les fêtes.

Comme on le sait, la difficulté des communications était fort grande au moyen âge. Les paysans surtout voyageaient très peu, quoi- >^ qu'ils dussent entretenir les chemins du rot (2).

Attachés au sol qui les avait vus naître, ils vivraient ain^i dans Tignorance la plus complète. En certains pays, il arrivait que les habitants ne savaient même pas l'oraison dominicale, et ignoraient le jour où tombaient les fêtes principales, et cependant la foi était vive.

Un auteur contemporain nous a conservé l'anecdote suivante.

(i) Cartulaire de l'abbaye de Saint- Père de Chartres, publ. par M. Guérard, t. II, p. 727.

(2) Par les grands chemins dont parlent les trouvères, il faut entendre tout simplement des sentiers, justes assez larges pour laisser passer le palefroi du seigneur, la haquenée de la châtelaine et le courtaud du marchand. Les larges voies romaines avaient depuis longtemps disparu.

Un vieillard, nommé Gossclin, était le seul habitant de son village qui connût les jours de fêtes ; aussi, dès que ses compatriotes le voyaient sortir avec ses chausses rouges, ils se disaient : « C'est fête aujourd'hui : il faut chômer. »

Rien ne servit tant à entretenir les idées superstitieuses des paysans que l'ignorance dans laquelle ils vivaient. Malgré les efforts continuels du clergé, les vieilles pratiques païennes se perpétuaient d'une façon désespérante au sein des populations campagnardes.

Une épidémie s'étant déclarée dans un village, les habitants accusèrent leur curé d a* voir jeté un sort sur eux. Pour faire cesser la contagion, ils choisirent le moment où le prêtre récitait les dernières prières des morts pour le faire tomber dans la fosse ouverte à ses pieds.

Les pèlerinages étaient alors très fréquents, et les idées superstitieuses se manifestaient fort souvent dans ces actes de dévotion. On rapporte que, dans le diocèse de Lyon, un grand nombre de femmes allèrent s'accuser à Etienne de Bourbon d'avoir porté leurs enfants à Saint'Giiinefort. Le pieux missionnaire ne

connaissait nullement ce lieu de pèlerinage ; il interrogea quelques personnes éclairées, et apprit par elles que c'était le tombeau d'un lévrier tué injustement par son maître (i).

Si le haut clergé formait un corps respectable et instruit, il n'en était pas de même du clergé des campagnes. La plupart des curés de village étaient ignorants, comme on le voit par le fabliau du Prêtre qui dit la Passion (2). Sortis des derniers rangs de la société, les clercs avaient les vices et les défauts des vilains au milieu desquels ils vivaient.

Au moyen âge, les jours chômés étaient fort nombreux. Mais moult miaus vendrait à Vome et à la fen77te qu'il feissent lor hessoigne d'àvrer, que de se reposer comme certaines gens, qui, aus bones f estes et aus dimenches... s'asanblent aux places et aux rues, si déparaient lor voisins, et les vis et les mors, si vont es tavernes et boivent à oUtraige ; et puis si vont es mesons de lor privez, si font tex choses qui ne sunt bêles ne convenables à nommer. Les uns.

(ï) Lecoy de la Marche, La chaire française au moyen âge, p. 394.

(2) Nouveau recueil de fabliaux et contes inédits, publ. par Méon. Paris, 1823, t. II, p. 442-444.

quand ils ont bien bu et bien mangé, célèbrent les saints jours en se livrant au plaisir et à la danse ; les autres, songeant que c'est leur travail qui leur a donné ce qu'ils viennent de consommer, se remettent à l'ouvrage, et, au lieu de lever les yeux vers la croix de Jésus- Christ, ils remercient la croix d'argent (i).

En effet, comme à toutes les époques, les adorateurs de la croix d'argent jouissaient au moyen âge de la plus haute considération. On rapporte qu'un jeune loqueteux, surnommé le Galeux à cause de sa miisère, ayant gagné quelque argent par des moyens plus ou moins avouables, s'habilla alors proprement et se fit appeler Martin Galeux ; ses affaires continuant de prospérer, on le nomma seigneur Martin^ et enfin monseigneur Martin lorsqu'il eut amassé une immense fortune.

Nous venons de voir que les vilains se récréaient souvent, et que l'un de leurs principaux divertissements était la danse ; cependant les prédicateurs ne cessaient de tonner contre cet amusement et reprochaient à ceux

(i) Lecoy de la Marche, loc. cit., p. 337

qui s'y livraient de pêcher contre les sept sacre- Tnents.

Telle qu'elle était alors pratiquée, la danse constituait un divertissement qui nous paraît aujourd'hui bien innocent, puisqu'elle consistait en de simples rondes formées par une chaîne d' hommes et de femmes qui se donnaient la main ; en outre, ce divertissement, comme tous ceux de nos aïeux, avait lieu dans . la journée.

Ce n'était point la danse en elle-même que poursuivait le clergé, mais les chants dont elle était accompagnée, qu'il qualifiait de dangereux. En effet, dans le refrain de ces chants, on enseignait notamment que la femme mariée ne devait point renoncer à se faire un ami :

Je doing bien congié d'amer Dame mau mariée*

Un coryphée était chargé d'entonner les couplets. « Les prédicateurs, dit M.Lecoy de la Marche, comparent sans ménagement la danseuse chargée de ce rôle à la génisse qui marche en tête du troupeau, faisant sonner sa clochette : le maître du bétail, c'est le Dia-

ble qui s'esbanoie quand il entend retentir le signal ^> (i).

Jacques de Vitry, rapporte l'auteur que nous venons de citer, déclare aux jeunes filles qu'en travaillant un jour férié elles ne violent au moins qu'un seul commandement. Le contact des mains, les pressions de pieds, les colloques secrets les exposent à faillir, au milieu d'asseniblées si favorables aux rendez-vous galants. Il peut s'y commettre aussi des sacrilèges, car les danses ont lieu souvent à la porte de l'église, quelquefois dans son enceinte viême ou dans le cimetière qui l'entoure.

La discorde régnait presque toujours dans les ménages des \'ilains. Ce n'étaient à chaque instant que disputes et querelles, qui se terminaient souvent par des scènes de pugilat. Sans cesse, la femme émettait une opinion contraire à celle qu'exprimait le mari. Aussi, les trouvères et les prédicateurs ne manquaient point de raconter les anecdotes plaisantes qu'ils avaient recueillies sur les unions mal assorties. Nous rapporterons quelques-unes de ces anecdotes dans l'un des chapitres suivants.

(i) Loc, cit., p. 413.

/ La femme était alors l'objet de deux théo-

/ ries diamétralement opposées. Tandis que la

I chevalerie professait un culte idéal pour la

\ fille d'Eve, le clergé régulier la faisait res-

\ ponsable de tous les maux qui frappaient l'hu-

\ manité. Cependant, il faut reléguer au rang

des légendes les plus absurdes une histoire

qui a cours depuis longtemps sur la prétendue

question posée dans un concile de savoir si la

femme a une âme. L'Eglise n'a jamais agité

cette question. Ce conte est dû à un incident

qui se produisit lors du second concile de

Mâcon en 585. Par suite d'une interruption

provoquée par un membre de l'assemblée,

celle-ci fut appelée à donner incidemment son

avis sur un passage de l'Ecriture ; les évêques

I présents eurent à décider si, en parlant de

l'homme en général, les textes sacrés enten-

\ daient également parler de la femme (i).

Une preuve que la femme doit être la compagne et l'égale, presque en tout de son mari et non pas sa maîtresse ou sa servante, dit un théologien du XIII<^ siècle, c'est qu'il est écrit

(ï) Voy. Labbe, t. V, col. 1853 ; Grég. de Tours, Hist. franc, WIW, 20.

que le Seigneur a formé Eve de la côte d'Adam et non de sa tcte ou de son pied. Une preuve aussi que Vhomme est le chef de la femme, c'est qu'il a été, en quelque sorte, le principe de son être, et que la femme a été faite de Vhomme et non l'homme de la femme (i).

Un autre théologien du même siècle s'était aussi occupé de cette question. La femme ^ ditil dans son explication mystique^ eût été considérée comme la maîtresse de Vhomyne si elle avait été formée de sa tête, et Dieu ne la lui donna point comme servante, puisqu'il ne la tira pas du pied d'Adam(2).

L'opinion commune au moyen âge était que la femme fut formée d'une côte détachée près du cœur, pour que l'homme l'aimât plus tendrement.

Les fabliaux, avons-nous déjà dit, ont toujours été regardés comme de fidèles peintures des mœurs de tous les rangs de la société du temps. Cependant, il est bon de faire observer qu'une partie de ces contes — assez faible, il est vrai — a une origine antique ou nous vient

(i) Histoire littéraire delà France^ t. XX. p. 69. (2) Ihid., t. XVI, p. 394.

de l'Orient ; très peu d'entre eux néanmoins ont été traduits des écrits latins d'une époque antérieure.

Les poésies en langue vulgaire du XIII<^ siècle surtout fournissent sur la vie privée des paysans des données fort intéressantes, que des documents authentiques de la même époque étudiés par différents érudits n'ont fait que confirmer.

Dans un fabliau de la fin du XIII^ siècle j)ortant pour titre de VOustillement au Villain, on voit que l'habitation des vilains, appelée inanse, se composait de trois corps de bâtiments : la maison, le bordel et le buiron ; le premier contenait les grains ; le second, les foins, et le troisième servait de demeure aux habitants.

Les différents bâtiments constituant le manse étaient pour ainsi dire jetés sans symétrie aucune au milieu d'un espace plus ou moins vaste ; ils étaient construits en torchis et couverts en chaume.

Pénétrons dans le buiron, et voyons en quoi consistait l'ameublement. A la cheminée, très large, était accrochée une crémaillère en fer ; on y voyait aussi un trépied, une pelle et

de gros chenets ; en avant du feu, la ménagère avait placé une marmite où la porée gvouce, suivant l'expression de l'auteur du fabliau ; près de là se trouvait le croc destiné à en retirer la viande sans risque de se brûler.

La cheminée servait à deux fins, pour la cuisson des aliments et ppur celle du pain ; en effet, soit à gauche soit à droite du foyer, on voyait l'ouverture d'un petit four.

Près de la cheminée était un lit de proportions qui nous paraîtraient aujourd'hui fort exagérées ; mais le vilain et sa femme, dont l'hospitalité n'avait point de bornes, s'empressaient, le cas échéant, d'y donner place à l'étranger que la nuit surprenait.

L'ameublement de cette unique pièce était complété par une huche, une table, une cruche, un casier à fromages et quelques paniers ; on y voyait encore une échelle, une doloire, un ciseau, une coignée, une vrille, une hache d'acier, des clous, un petit moulin à bras et un petit mortier.

Comme instruments aratoires, le vilain possédait une charrue, une faucille, une herse, une bêche et une charrette avec des harnais

pour plusieurs chevaux. Dans une établc se trouvaient des vaches laitières.

Tous les vilains, hâtons-nous de le dire, n'étaient pas aussi bien loges que semblerait le faire croire l'auteur du fabliau que nous venons de citer. Un autre trouvère, Gautier DE COINSI en a fait la description suivante :

En une povre maisonète, Close de pieus et de sauciaux, Com une viel sous à pourciaux.

Maint jour avoit pesant et triste; Pou pain souvent et mal giste En sa maison close de coif Avoit souvent et faim et soif.

Le costume du vilain se composait d'une cotte serrée à la taille et d'une surcotte, sorte de manteau qu'il jetait sur les épaules ; souvent, un chaperon était attaché à cette dernière partie du vêtement ; quelquefois le chaperon était remplacé par un chapeau à larges bords. A une ceinture de cuir passée sur la cotte étaient attachées une bourse et une gaine pour le couteau.

Le vilain chaussait des souliers ou de long-ues bottes appelée Jiouseaux, et portait des chausses de laine ou de bure ; il faisait usage de

vniffles ou gants de cuir dans les grands froids ou lorsqu'il travaillait par corvée à la haie d'épines du seigneur.

Il est une autre pièce de vêtement dont ne parle point l'auteur du fabliau que nous analysons, mais qui faisait cependant partie de l'habillement des gens du peuple, c'est la chemise. Dansune pastot^cr elle (i), un chevalier offre en présent une chemise à une bergère pour en obtenir ses faveurs. Comme on le voit par les miniatures des manuscrits, on enlevait sa chemise en se mettant au lit, d'où cette expression, conclier mt à nue, si commune dans les fabliaux.

Un personnage du roman de la Charrette^ nommé Lancelot, se vit oblig'é de coucher chez une femme qui n'avait qu'un lit ; cette femme était devenue amoureuse de son hôte, mais celui-ci, pour faire voir à la dame qu'il ne partageait point sa passion, entra au lit avec sa chemise. L'hôtesse ne s'y méprit point, aussi laissa-t-elle dormir Lancelot, ajoute l'auteur.

Les guerres fréquentes de seigneur à sei-

(i) Voy. aussi le îahVi^iide Bar (7 f et Hainief.

gncur obligeaient les habitants des campagnes à avoir chez eux tout un attirail de guerre. Comme armes défensives, ilsavaientun heaume de fer, un bouclier et une cotte de mailles. Comme armes offensives, ils étaient pourvus d'un arc, de flèches, d'une lance et d'une épée.

Nous devons faire observer que l'ameublement qui se trouve ainsi décrit dans le fabliau De VOustillement au Villain n'appartenait qu'aux plus riches, et que la majorité des paysans ne possédaient qu'un mobilier incomplet et rudimentaire.

Chaque classe de la société avait son costume particulier. JoiNViLLE rapporte à ce sujet qu'un jour de Pentecôte il se trouvait à Corbeil avec le roi saint Louis et trois cents chevaliers environ. Après dîner, le roi alla s'asseoir près d'une chapelle ; pendant qu'il causait, maître Robert Sorbon prit Joinville par son manteau et lui dit, en présence du roi et de toute l'assistance :

« Si vous alliez vous asseoir sur cette place, à côté du roi, en prenant sur son banc une place plus élevée que la sienne, ne seriez-vous point à blâmer ? ^

— Certes, répondit Joinville, je serais blâmable.

— Eh bien ! reprit Robert Sorbon, laissezvous donc blâmer, puisque vous êtes vêtu plus richement que le roi.

— Je ne suis point, sauf l'honneur du roi et le vôtre, de cet avis, dit Joinville, car l'habit que je porte, tel que vous le voyez, m'a été laissé par mes père et mère, et je ne l'ai point fait faire exprès. C'est vous, au contraire, qui êtes à blâmer, puisque, fils de vilain et de vilaine, vous avez renoncé à l'habit de vos père et mère pour en revêtir un de camelot plus fin que ne l'est celui du roi lui-même. ^>

Prenant ensuite un pan du surcot de Robert Sorbon et de celui du roi, Joinville les ayant rapprochés, demanda aux assistants s'il disait la vérité. Saint Louis, voyant l'embarras de M^ Sorbon, prit sa défense, mais, un instant après, il approuva Joinville d'avoir dit qu'il fallait se vêtir honnêtement pour être mieux aimé de sa femme et plus estimé de ses gens, mais que, cependant, chacun devait se vêtir suivant son èt3.t, ajïn que les preiides du monde ne puissent dire : Vous en faites trop, n aussi les jeunes gens : ]^ous en faites peu (i).

(i) Hist. de St. Louis, Paris, 1668, in-fol. p. 7-9.

Astreints au dur Inbcur des champs, les paysans, on le conçoit, accueillaient avec joie les jours de repos, alors fort nombreux. Les fêtes religieuses étaient fréquentes, et les fidèles les observaient rigoureusement. A la sortie de la messe, ils se réunissaient devant le portail de l'église ou sous les arbres du cimetière et faisaient de longues causeries ; ils traitaient d'abord les affaires de la communauté, puis s'entretenaient de leurs affaires personnelles. A l'issue des vêpres, ils se livraient à des jeux divers appropriés à l'âge, aux goûts et aux facultés de ceux qui y prenaient part.

Outre les fêtes de TEglise, d'autres fêtes, qui avaient survécu au paganisme, venaient couper la monotonie de la vie rurale. V.2i plantation du 7na{, les brandons, les fêtes de la ynoisson ou des vendanges^ etc., donnaient toujours lieu à des divertissements ; pendant qu'ils s'y livraient, les paysans oubliaient leurs misères quotidiennes. Toutes ces réunions entretenaient chez ces gens un esprit de solidarité aujourd'hui inconnu de leurs descendants.

Les fêtes religieuses et les fêtes profanes dont nous venons de parler ne suffisant point, les vilains se récréaient encore en d'autres

occasions. Quand Tiin d'eux tuaît un porc — > dont la viande était aussi bien recherchée par les grands seigneurs que par les gens du peuple, — il invitait ses parents, ses amis et ses voisins au repas bacom'que (i) — du mot bacon, qui veut dire poi'c. A ce festin pantagruélique, d'une durée interminable, les paysans faisaient montre d'un robuste appétit, qu'ils étaient du reste en droit d'avoir par suite de leur jeûne forcé de chaque jour.

Les noces donnaient lieu aux réunions les plus nombreuses. Dans les petites localités, presque tout le village y assistait, le curé en tête, et souvent même le seigneur. Le premier venu, un étranger qui passait, pouvaient s'inviter et prendre place au milieu des convives.

Vers la fin du repas, les jeunes gens allaient rejoindre les invités et chantaient de ces couplets quelque peu gaillards que les assistants applaudissaient avec frénésie. Pour les ré-

(i) La coutume de donner un repas à cette occasion s'est perpétuée jusqu'à ce jour, notamment dans les villages de la Picardie, où ce repas s'appelle fripée, mais cet usage tend à disparaître. Dans le fabliau de Barat et Hainiet, on voit que les vilains tuaient leur porc pour Noël ; il en est encore de même aujourd'hui.

compenser de ramiisement qu'ils donnaient à ses convives, le nouvel époux régalait les chanteurs, et ce régal, nommé, suivant les pays, droit de ban, de coulage, de cullage, etc.^ consistait soit en un repas soit en boissons. Le fameux droit du seigneur, autour duquel on a fait tant de bruit, n'a pas d'autre signification.

Dans ces repas, on faisait asseoir les invités sur des bancs, d'où est venu le mot banquet ; les grands seigneurs, les princes même n'avaient point d^autres sièges chez eux.

En hiver, les salles de festin — de même que les églises et les appartements particuliers, — étaient jonchées de paille pour les tenir plus chaudement ; en été, on les jonchait d'herbe ou de feuilles vertes pour obtenir de la fraîcheur, et l'on garnissait les murs et les cheminées de rameaux de verdure. Le comte de Foix, dit FroiSSART; entra dans sa chambre, qu'il trouva toute jonchée et pleine de verdure fresche et nouvelle, et les parois d'environ toutes couvertes de rajueaux tous verts pour y faire plus frais et odorant, car le temps et l'air du dehors estoit merveilleusejnent chaud.

La nourriture des vilains était insuffisante ; dans le fabliau le Vilain Mire^ per-

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