DE DEUX BOURGEOIS ET D'UN VILAIN
Un vilain accompagna un jour deux bourgeois qui se rendaient en pèlerinage ; ils réunirent leurs provisions, comme cela avait toujours lieu, parce qu'il n'y avait d'hôtelleries que dans les villes. Arrivés près du terme de leur voyage, ils s'aperçurent qu'il ne restait plus qu'un peu de farine pour faire un petit pain. Les deux bourgeois résolurent de jouer un tour au paysan, qui s'était montré gourmand. Ils proposèrent de faire un pain avec ce qui restait de farine et décidèrent que ce pain serait mangé par celui des trois pèlerins qui aurait fait le plus beau songe pendant la nuit.
Sur ce commun accord, les trois compagnons se couchèrent. Le vilain, s'étant assuré que les deux
bourgeois étaient bien endormis, se leva doucement, alla retirer le pain du feu et le mangea, puis il se recoucha.
Le jour venu, l'un des bourgeois se leva, et, réveillant l'autre, lui dit :
« Quel beau songe j'ai fait ! J'ai rêvé que S. Gabriel et S. Michel, m'ayant ouvert la porte du paradis, me portèrent devant Dieu.
— Moi, dit l'autre, j'ai fait un bien mauvais songe : il me semblait que deux anges me portaient en enfer.»
Le vilain, qui faisait semblant de dormir, avait entendu ce que venaient de dire les deux songeurs ; ceux-ci s'approchèrent pour le réveiller.
« Qu'est-ce donc ? dit-il comme effrayé.
— Nous sommes vos compagnons, vous le savez bien.
— Mes compagnons r Depuis quand ètes-vous de retour ? dit-il en continuant de feindre de rêver.
— De retour ? Es-tu fou ? Nous n'avons été nulle part.
— Je rêvais, répliqua le paysan, que l'un de vous était porté en paradis tandis que le diable entraînait l'autre en enfer. Comme je croyais vous avoir perdus pour toujours, je me suis levé et j'ai mangé le pain en entier. » {Barbasan, II, 127.),