DE LA CITÉ FÉODALE A LA VILLE JUIVE
Le nom a varié beaucoup à travers les âges : Munkats, Mongats, Mongast ou Monkatz. Nous le rencontrons pour la première fois à la fin du xr1® siècle ou au commencement du xire siècle, dans la célèbre Chronique de l’Anonyme. Les Magyars, ayant éprouvé les plus grandes difficultés pour s’emparer de cette place, l’appelèrent Munka (travail, peine) en souvenir de leurs peines. C’est à l’ombre de cette forteresse où périt le Prince Laborec que commencèrent à se former les premiers groupements urbains dont l’histoire nous ait transmis le souvenir. Pourtant, ce n’est pas sous les Arpäd, mais sous les Anjou que l’on peut noter les premiers progrès de Mukaëevo. Charles Ier et surtout Louis le Grand compprirent l'intérêt militaire d’une position qui défendait la frontière nord-orientale et gardait la route de Galicie. La ville obtint ses premiers privilèges lorsqu’elle fut attribuée à la reine douairière Élisabeth, reine de Hongrie et de Pologne, mère de Louis-le-Grand. Celle-ci permit aux habitants de Mukatevo de jouir d’une certaine indépendance et de ne relever, dans les affaires litigieuses ayant trait à leurs propriétés foncières, que du Tribunal de leur ville. Il est intéressant de constater que cette Élisabeth était d’origine slave, duchesse polonaise de la Dynastie des Piast. Avec elle les Slaves jouirent d’une certaine autorité : le maréchal de la Cour était un Russe du nom de Marocaux qui devait plus tard être nommé Joupan du joupanat de Berehovo. À côté des Slaves nous retrouvons également l'influence des Lituaniens. Le frère d’Élisabeth avait épousé la sœur du prince de Lituanie, dont un fils. Theodore Korrarovië, devait fonder, sur les rives de la Latorica, le cloître de Saint-Basile.
M. Sa$ remarque que cette autonomie municipale de Mukaëevo,
dont nous retrouvons aussi haut dans l’histoire les témoignages, n'eut pas l’avenir auquel on pouvait s’attendre. Au temps de Sigismond de Luxembourg, tandis qu’un certain nombre de villes recevaient le privilège des villes libres royales, c’est-à-dire l’honneur de relever directement du Roi et d'envoyer leurs députés à la Diète, Mukaëevo (tout comme les autres villes des Carpates occidentales) demeurait une ville pourvue de privilèges municipaux limités à des exemptions fiscales et douanières assez importantes, mais sans grande autonomie politique. Il faut sans doute voir, avec M. Saë, dans le grand pouvoir qu’exerçaient les féodaux, propriétaires du sol, une des raisons qui entravèrent l’essor urbain. Toutefois, comme un grand nombre de propriétaires terriens appartenaient à la dynastie régnante, au début du xv® siècle, Mukaëevo avait fini par . jouir en fait des droits d’une ville libre royale sans en avoirle titre.
Au xve siècle, Mukaïevo appartient quelque temps à Georges Branxovié, mais le prince serbe, soupçonné de s’entendre avec les Russes, fut privé en 1440 de son domaine par le roi Vladislav Ier. Mukaëevo passa, mais pour peu de temps, à l’intendant de la Cour, Ladislav Paroczy. De 1445 à 1451, la ville fut gouvernée tour à tour, suivant le contrat conclu entre les deux princes, par Georges Brankovié et Jean Hunyade. En 1451, ce dernier conserva définitivement Mukaëevo entre ses mains. La forteresse et la ville devaient rester la propriété des Hunyade de 1451 à 1495. Cette seconde moitié du xv® siècle fut pour Mukaëevo une des périodes les plus heureuses de son histoire. Josef Jankovich dit que « les Hunyade s’occupèrent de la destinée de la ville, comblèrent la population d’un véritable amour, et les citoyens de Mukaëevo de tellement de privilèges et d'avantages que nous voudrions savoir comment les habitants avaient pu mériter autant de faveurs » !. Déjà en 1445, Jean Hunyade conférait à la ville tous les privilèges d’une ville libre (libera civitas). Par une faveur insigne, il libérait la population de Mukaëevo d’une obligation traditionnelle curieuse qui consistait à transporter, chaque année, de Berehovo à la Forteresse, 12 foudres de vin (70,5 h1.). Il diminua également les impositions en nature.
Le maire et les 12 échevins furent exemptés de l’impôt d’État. A cette politique de déflation fiscale venaient s’ajouter d’intelligentes mesures économiques : désormais les viticulteurs de Mukaëevo purent vendre librement leur vin alors que, dans le passé, le vin du seigneur avait le monopole de la vente. D’autre part, Jean
1 Jankovic (Josef), Mukaëevskyÿ hrad (Palanok) a Mukaëevo, Uïhorod, 1929, p. 19.
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Hunyade se rendit populaire en diminuant d’un tiers les amendes dont avaient été frappés en justice les habitants indigents de Mukaéevo tout comme les serfs.
Sous le règne de Jean Hunyade la cité entretint des rapports commerciaux avec la Pologne, l'Allemagne et même la Bohème. Les souvenirs historiques qui rattàächent Mukaëevo à la Bohème sont souvent évoqués. Un nom les résume non sans éclat : celui du célèbre Maître Vincent (Magister Vincentius), humaniste de haute culture qui vécut au milieu du xv® siècle et fut un des secrétaires de Jean Hunyade. En même temps que curé de Nagybanya, Vincent était commandant de la citadelle de Mukatevo !, cumul qui s’explique lorsqu’on songe que ces deux places étaient la propriété collective de Stefan Lazarevië, Frankovié et de la famille Hunyade ?. Jean Hunyade avait nommé Vincent évêque et c’est en cette qualité qu’il l'avait envoyé à Prague pour discuter avec Georges de Podébrad de la mise en liberté de Mathias Corvin. La négociation réussit pleinement et il faut croire que l’ambassadeur plut à la Cour de Prague car ce fut entre ses mains que Georges de Podébrad, lors de son mariage avec Jeanne de RoZmital, prêta serment de fidélité à l’Église catholique romaine. Vincent Silaëi est donc bien le fil ténu qui a uni quelque temps, au xv® siècle, Prague à la lointaine cité au pied des Carpates.
La veuve de Jean Hunyade devait poursuivre la même politique. Nous la voyons ordonner aux capitaines de la forteresse de respecter les droits des citadins et de ne pas « leur demander plus qu’ils n'étaient obligés de donner ». L’impôt foncier est réduit de moitié. Un décret destiné à défendre les intérêts du marché local défend d'importer à Mukaëevo du vin étranger, tant que le vin de la région n’a pas été entièrement vendu. Les vins importés en dépit de cette interdiction devaient être confisqués par les autorités municipales. Mathias Corvin se montra aussi clément et confirma tous les privilèges accordés par Jean Hunyade et sa veuve. Il en fut de même pour le fils de Mathias Corvin, Jean Corvin qui abaissa encore les impositions fiscales comme en témoigne cet acte de 1494 où ül conseille aux châtelains de Mukaëevo de remplacer la dîime en nature, perçue jusqu'alors, par le paiement d’une taxe à.
Ces heureux temps ne devaient guère durer. La citadelle de Mukaëevo avait toujours attiré sur la cité l’hostilité des armées ennemies. Mukaëevo avait connu les dévastations des Koumanes
. SAë, op. cit., p. 39.
2? SAË, op. cit., p. 82.
3 Voir les textes publiés par SAS, Archi privilegovaného mésta Mukaëeva 1376- 1850, Mukaëevo, 1933, p. 107-122.
au xn siècle, des Mongols au xt et, le siècle suivant, elle avait subi le siège d’un ennemi farouche de Charles-Robert, le palatin Omoda. A la mort de Mathias Corvin, les Polonais la mirent à feu et à sang. En 1567, Mukaëevo subit un nouveau siège entrepris cette fois par l'Empereur Maximilien. Elle se releva cependant de ses ruines, comme les fois précédentes.
En 1649, on comptait à Mukaëevo, hors la citadelle, environ 44 « pauvres familles » qui habitaient des cabanes : 16 d’entre elles seulement payaient l'impôt ; les 28 autres travaillaient pour le compte d'étrangers. On estimait qu’une seule famille possédait en propriété une vache. Si l’on comptait par tête, Mukaëevo comprenait 202 roturiers contre 50 nobles.
Dix ans plus tard, sous le règne de Georges Raxoczr II, Prince de Transylvanie, la cité était à nouveau dévastée par les Polonais. Dès lors les épreuves se succéderont sans interruption. Thôkôly, le magnat hongrois qui prit le parti des Turcs contre l’Autriche, s’enferma dans le château de Mukatevo après sa défaite par Maximilien de Bade : il fallut un siège de trois ans pour le réduire à merci (1685-1688) 1.
Rebelle comme lui, François Rakoczi devait capituler à son tour,
1 Nous possédons une intéressante description de Mukatevo au xvrie siècle dans une petite Histoire et Description Ancienne et Moderne du Royaume de Hongrie, parue à Paris en 1688 : « Moncatz ou Mongaz dans le Comté de Pereczas est au milieu d’un marais. Il y a la Ville basse et la Forteresse. Celle-là n’est défendue que d’une Palanque environnée d’un fossé plein d’eau, large de 40 pieds et de 16 de profondeur. Il est couvert d’une haye et fortifié par deux rangs de palissades terrassées. 11 y a deux autres fossés au dedans, qui, s’étant remplis des ruisseaux coulant du Roc, peuvent communiquer leurs eaux au fossé extérieur par des canaux particuliers. La Forteresse est située sur ce Roc, qui n’est commandé d'aucune hauteur. Elle est composée de trois Châteaux qui dominent l’un sur l’autre. Ils sont séparés chacun par un fossé sec très profond taillé dans le roc, outre un troisième qui est de même lequel entoure toute la forteresse ; et ils sont défendus par divers bastions et d’autres fortifications à l’antique. On ne peut y monter que par un chemin étroit dont la défense est facile et qui est même coupé en plusieurs endroits. » (Histoire et Description du Royaume de Hongrie, Paris, 1688, pages 235-236).
Une gravure du xvir1® représente assez étrangement la citadelle de Mukatevo, hérissée de sept tours, les unes élancées comme des minarets, d’autres pourvues de bulbes comme les églises orthodoxes. Le plan rectangulaire si simple du xv® siècle s’est beaucoup compliqué : du côté du principal accès une barbacane défend l'avancée. Des tours cylindriques précèdent une première enceinte où s’abrite, autour du donjon, tout un complexe d'habitations. Une autre estampe, de la fin du xvue siècle, offre une image assez fantaisiste des fortifications de Mukatevo : un ensemble de bastions se commandent les uns les autres et défendent un ouvrage de forme bizarre. Le tout juché sur un roc digne du pinceau des Primitifs. Une circonvallation pleine d’eau protège les habitations qui s’essaiment au pied du rocher (Jankovica, Mukacevsky Hrad, p. 28).