LES VILLES DÉBOUCHÉS DES INDUSTRIES VILLAGEOISES
un point de perfection extrême. Tous les objets produits sont remarquablement adaptés à leur destination. Les procédés de fabrication sont très simples ; que l’on regarde ces singulières sandales en cuir qui rappellent les opanci serbes et se fixent aux pieds au moyen de cordons en poils de chèvres : elles sont faites d’un morceau de cuir taillé selon un patron immuable, recourbé et cousu grossièrement, mais néanmoins d’une résistance et d’une solidité étonnantes.
4) Malgré leur destination utilitaire ces objets offrent toujours un caractère artistique : motifs décoratifs, ingéniosité, tout concourt à faire des artisans ruthènes de véritables artistes. On ne saurait pourtant parler de luxe : les chemises paysannes sont admirablement brodées, mais ce ne sont point des blouses, ce ne sont que des chemises. Les ustensiles en bois, gravés avec goût, ne constituent en vérité qu’un bien pauvre matériel.
b) Travail du bois. — Les bûcherons huculs construisaient autrefois ces grands radeaux en bois que les crues de printemps emportaient vers la plaine chargés de lourds troncs de chênes et de hêtres. Ces troncs étaient débités rudimentairement au moyen de la hache, qui fut toujours l'emblème des Huculs. Ce métier, qui tombait en désuétude avant la guerre, a pris une nouvelle extension depuis que l’État a fait construire, tout le long de la Cerna Tisa, des « clausures » qui permettent d’élever à volonté le niveau des eaux. Les méthodes de coupe employées par les Huculs sont très primitives. La forêt est attaquée, comme en Slovaquie orientale, sur de longues bandes parallèles entre elles et perpendiculaires au vent. Là où les résineux dominent les coupes se font l’été. Mais, si les feuillus sont en maJorité, elles ont lieu l'hiver. Dans le premier cas les bûcherons huculs sont nettement isolés des populations paysannes ; dans le second, ils peuvent se livrer à des travaux d’agriculture (« forestiers-laboureurs » de Deffontaines).
Le travail du bois peut également revêtir des formes plus délicates. Autour de Jasiña la fabrication des barattes, des gourdes, des tabatières est en faveur. Quelques-unes de ces industries furent importées. L'histoire de Jurij Skrébljak est caractéristique Skrébljak était un Galicien qui apprit aux Ruthènes hongrois à rénover le travail du bois et leur apporta une technique nouvelle. Un des ouvriers de Skrébljak inventa même un procédé qui devait rapidement être en honneur chez les Huculs : l’incrustation des perles. Les fils de Skrébljak contribuèrent également au développement de ces industries et le gouvernement autrichien finit par créer deux écoles professionnelles, une à Kolomyja, l’autre à VyÿZnica, en Bucovine (exposition de Stry] en 1908). Les Magyars ne fondèrent
Jamais ee école pour encourager les dispositions naturelles des paysans !
Vers Es fin du siècle dernier, la grande région du travail du bois était la haute vallée de la Tisa : elle l’est restée encore aujourd’hui. Pourtant, si l’on pouvait parler de spécialisation, il y aurait lieu de noter dans cette région une tendance à la création d’objets purement artistiques, pyrogravés et parfois destinés à l'exportation. Au contraire, la vallée de la Turja se consacre uniquement à la fabrication d’ustensiles de ménage (salières, assiettes, rouleaux à calandrer le linge) et de meubles (étagères, tables, chaises). Le souci décoratif y est presqu’inexistant.
c) Les industries céramiques. — L’industrie céramique paysanne est importée de Hongrie : l'influence slovaque est également sensible à l’ouest. On peut distinguer cinq grands centres : la poterie d’Uzhorod, celle de Sevljuë, celle de Kapusany, celle du Marmaroë et celle de Chust. Nous n’avons pas à comparer, du point de vue décoratif, l’ornementation géométrique de l’art hucul au décor floral hongro-slovaque, ou au décor stylisé des potiers de Chust. Il suffit de remarquer qu’on fabrique plutôt à UZhorod, Chust et Sevljuÿ une poterie courante destinée aux usages domestiques (tasses, cruches, plats, etc.) sans grande décoration. La région du Marmaroë est spécialisée dans la poterie d’argile. Depuis quelque temps la poterie d’UZhorod connaît l’exportation. Certains modèles ont été demandés en Amérique. Mais cette vogue, loin d'encourager la céramique, semble la vulgariser. À Kapusany, on fabrique une poterie dite « populaire » destinée uniquement au tourisme. Une simple visite au marché aux poteries d’UZhorod ou aux collections Lehocki à Mukaëevo suffit pour faire ressortir la différence entre «un art populaire d'exportation » et un art paysan riche de traditions et de technique. On a remarqué les similitudes étranges entre certains dessins de la poterie moderne subcarpatique et les dessins des cruches et des amphores de l’âge du bronze.
d) La broderie et le tissage. — Les broderies ruthènes sont une des branches les plus caractéristiques de l’industrie paysanne. Sans aborder le problème complexe de l’origine des thèmes décoratifs, nous pouvons discerner quatre grandes régions où le travail de la broderie est particulièrement prospère.
19 La Verchovina, spécialisée dans la broderie au point de croix
1 L'exemple de Jura Mikhalèuk, dit « Cuperek », est aussi intéressant que celui des Skrèébljak ; il transforma la région de Ta en un petit centre spécialisé dans la production des gourdes sculptées en bois de platane. Ces gourdes cerclées de bois, grossièrement taillées à l’aide d’un couteau et d’une gouge, étaient vendues aux bergers du pays.