‹ Les villes de Thuringe:Chapitre 3 sur 12 · LE CHATEAU DE MOLSDORF · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE MOLSDORF

— Monsieur a raison de voir tout par lui-même et de tout contrôler. Monsieur a raison de préférer les guides en chair et en os, les guides bien vivants comme moi, aux Guides imprimés, vendus par les libraires. Oui, Monsieur a raison. Le fait est donc, comme Monsieur le disait hier, que la population de Gotha ne serait pas de 16,000 âmes, mais bien de 48,000 à peu près, suivant le dernier recensement. Voilà qui est bon. Ah ! c'est sûr, que de choses Monsieur découvrirait s'il prolongeait son séjour à Gotha ! Que d'erreurs ....

— J'en conviens. Que de choses nous aurions à apprendre, vous et moi, si nous demeurions quelque temps encore à Gotha. Un centenaire qui aurait passé cinquante années de son existence à voyager comme il faut en saurait long. Mais il faut partir, quoique à regret. La vie se compose de départs.

— 77 faut et partir ! Deux mots que je trouve tristes. Monsieur me pardonnera ma familiarité. On sait ce que l'on quitte, on ne sait pas ce qui vous attend. Et oserais-je demander à Monsieur où nous allons ?

— A Neudietendorf et lieux circonvoisins , au château de Molsdorf ensuite.

— A Molsdorf, connais pas. Mais Neudietendorf, je ne connais que trop. J'y ai passé, il y a bien des années déjà, quand je faisais mon tour de Saxe comme compagnon. Neudietendorf est triste, un vrai couvent. On s'y ennuie à périr.

— Et la preuve, c'est que vous y êtes mort, n'est-ce pas? On ne s'en douterait guères, à vous entendre. Votre langue n'est point paralysée.

— Il ne m'appartient peut-être pas d'en juger. Je bavarde, je m'oublie, Monsieur a raison, et j'ai tort. C'est l'ordinaire.

Ainsi s'émancipait , en bouclant mes malles , mon ancien guide dans la Forêt, maître Lucas, d'Eisenach, la perle des bons cœurs au demeurant.

Deux heures après ce dialogue, et nos comptes réglés avec l'excellent M. Stabler, propriétaire du Deutscher Hof, la vapeur nous éloignait au petit trot du Friedenstein et de ses souvenirs.

Entre Erfurt et Gotha, Neudietendorf est une station de quelque importance ; en été l'animation y règne. Au passage des trains, une voiture de poste attend les voyageurs qui veulent se rendre à Arnstadt ou aux châteaux de Gleichen, et de là dans la Forêt. Quant aux étrangers, aux touristes, il est rare que la fantaisie leur prenne de camper longtemps à Neudietendorf: oiseaux de passage pour la plupart, ils traversent la localité et ne s'y arrêtent pas. Est-ce indifférence ou préjugé ?

Toujours est-il qu'avec ses cinq cents habitants, Neudietendorf passe pour un village. Son aspect riant, verdoyant vous attire ; par ci par là des fleurs. Les rues pavées sont larges, claires, d'une propreté modèle, et les maisons, pas hautes,

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selon le vieil usage, mais bien alignées, se suivent avec régularité. On respire le calme, l'ordre, la dignité. Pas de gamins qui frôlent les murs en fredonnant un air grivois, pas de mendiants échelonnés sur votre passage, pas d'ivrognes tapageurs et vociférant , pas de charretiers aux prises avec le vocabulaire des imprécations. Les passions se taisent, à l'extérieur du moins. La curiosité ou la rêverie n'attire personne aux fenêtres ; chacun est à son affaire, chacun travaille. Tout au plus voyez-vous dans l'après-midi quelques bonnes femmes aux coiffes blanches qui devisent sans bruit sous un berceau de chèvrefeuille.

Eh quoi ! quelle peinture idyllique ! Tant de paix et de recueillement au dix-neuvième siècle ! Tant de vertus apparentes, est-ce vrai, est-ce possible, et serions-nous revenus au temps de la primitive Église 1

Réfléchissez que Neudietendorf est habité par des Moraves, c'est-à-dire par des chrétiens dont les mœurs, les habitudes, les préoccupations, et jusqu'à l'organisation sociale et religieuse se reconnaissent à des caractères tout à fait originaux et d'un ordre élevé. V Unité des Frères forme une société à part dans la grande famille humaine. Les malheurs, les persécutions, les anathèmes auxquels furent longtemps en butte les sectaires, derniers restes des Hussites, n'ont réussi, en retrempant leurs croyances, qu'à les éloigner du monde profane.

Des dix-huit communautés moraves du continent européen, Neudietendorf n'est ni la moins ancienne, ni celle dont la naissance a coûté le moins d'efforts.

Une circonstance étrangère à la foi et à l'Église se rattache à son origine. Vers 1737 en effet, le comte Gotter, devenu propriétaire du domaine de Molsdorf, bâtissait des maisons, à une petite distance de son château, et fondait une manufacture d'étoffes de laine. Mais l'entreprise industrielle ayant échoué, le

village désormais connu sous les noms de Gottern, de Gnadenthal et de Neudietendorf, était vendu par M. de Gotter au comte Balthasar de Promnitz. Ce dernier, protecteur et ami des Moraves , favorisa sur ses terres la réunion de quelques Frères dispersés en Thuringe. A peine toutefois la congrégation futelle fondée qu'elle se vit l'objet d'attaques violentes et réitérées, surtout de la part du prédicateur de la cour, Cyprian, membre influent du consistoire de Gotha. De là, pendant plusieurs années des conflits que le comte de Promnitz et, après lui, sa veuve ne purent ni prévenir, ni apaiser. Le temps fit son œuvre, et dès que Neudietendorf eut passé aux mains du baron de Ludeke, en 1753, il s'opéra peu à peu un revirement dans l'opinion. A la fin les circonstances changèrent si bien en faveur des Moraves de Neudietendorf que leur nombre alla croissant et qu'en 1764 le duc de Gotha accordait à la communauté tous les privilèges et toutes les libertés désirables. Sous les successeurs de Frédéric III nulle entrave n'a été apportée à l'exercice de ces libertés.

La communauté de Neudietendorf est une fille de Herrnhout, qui elle-même est la fille du comte de Zinzendorf. L'histoire de cet homme célèbre est maintenant connue, et en dernier lieu elle a été racontée de la façon la plus complète par un écrivain de conscience et de talent, M. Félix Bovet.

Né avec un siècle moins chrétien que philosophique, Zinzendorf se sépare de son époque par la profondeur et l'énergie de ses convictions. L'Évangile est la loi de son esprit, la règle unique de sa vie. De bonne noblesse et considérée dans l'Empire, sa famille, qui avait dû quitter l'Autriche pour cause de luthéranisme, le destine à un haut emploi politique ou administratif à la cour de Dresde; tandis que lui, jeune disciple de Franke, de Halle, et du piétiste Spener n'aspire qu'à suivre la carrière théo-

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logique et pastorale. La vocation l'entraîne. Il fréquente les universités allemandes et étrangères, il court l'Europe, il voit le monde, il se lie avec des hommes éminents de tous pays, et la vocation subsiste, toujours plus décidée. Qui pourrait la contrarier? Il fléchira ses parents, il luttera, il l'emportera. Mais non; il connaît l'obéissance, et résigné de bon cœur à son devoir il finit par accepter, dans la Saxe électorale, sa patrie, les fonctions de conseiller aulique et de justice. Juge et prêtre à la fois, il tient d'une main la balance de Thémis et de l'autre la croix du Calvaire, la condamnation et le pardon.

Investi d'une position selon le monde, Zinzendorf songe au mariage; la sœur de son ami, le comte régnant de Reuss- Ebersdorf, lui devient une femme digne de le comprendre, capable de le seconder. Dès lors l'avenir se dessine à ses yeux sous de plus vives couleurs, avec de plus riches promesses. Sans renoncer d'abord à sa charge, il aime à habiter en Lusace la terre de Berthelsdorf qu'il a achetée de sa grand'mère; il moralise, il évangélise ses vassaux et c'est auprès d'eux qu'il conduira sa compagne. Par un soir de décembre, le jeune couple se disposait à faire son entrée au château, duquel il n'était encore qu'à une faible distance, quand « le comte aperçoit avec surprise dans les bois, au pied du Houtberg, une petite lumière inaccoutumée.1 » La voiture s'arrête, il regarde, il questionne. Où quelques mois auparavant il n'avait vu qu'un terrain marécageux et des broussailles, il aperçoit une maisonnette. Que s'est-il passé pendant son absence? Deux familles d'émigrés moraves auxquelles il a offert un asile sur ses terres ont obtenu la permission de faire du bois dans la forêt, et l'intendant, digne de son maître, a autorisé ces malheureux à se construire un toit. Voilà tout le mystère,

1 Félix Bovel, Le comte de Zinzendorf.

A côté de cette cabane isolée, qui reçut le nom significatif en allemand de Herrnhout (garde du Seigneur), d'autres habitations s'élevèrent bientôt, et le nombre des Moraves alla grossissant. A la vue de ces chrétiens indépendants dont il était la confiance et l'espoir, le noble comte se sentit enflammé d'un nouveau zèle, et renonçant au service du roi pour se consacrer à Herrnhout, il reconstitua l'Église des Frères. Plus de repos désormais qu'il n'eût propagé ses doctrines ; plus de repos qu'il n'eût gagné et plaidé dans les deux mondes la cause de ses disciples et de ses amis. Luttes, bannissement, emprisonnement, exil, voyages en Prusse, en Danemark, en Hollande, en Angleterre, en Suisse, en Livonie, jusqu'aux Indes et en Amérique, Zinzendorf a bravé tous les obstacles, surmonté toutes les barrières. Que de persévérance et de courage ! Et lorsqu'il a réussi peut-être au delà de ses espérances, lorsqu'il a travaillé sans trêve ni repos avec JEternitati pour devise, il ne lui reste que quelques années à passer à Herrenhout, car il s'approche du dernier terme (1760). Mais lèguera-t-il à d'autres sa richesse d'intelligence, sa faculté d'observation, son sens pratique et mystique à la fois, son génie créateur? « L'Éternel tourne sa face vers toi, et te donne la paix! A ce dernier mot: la faix, » dit le biographe, « Zinzendorf rendit le dernier soupir. »

Outre un grand nombre de communautés anglaises et américaines, outre sa chère colonie de Herrenhout, le restaurateur et le chef de Y Unité des Frères laissait sur le continent plusieurs institutions, entre autres celles de Berlin, de Gnadenfeld, de Wiesky, de Neuwied en Prusse, d'Ébersdorf dans la principauté de Reuss, de Kleinwelke (Saxe royale) où sont élevés les enfants des missionnaires, de Neudietendorf. Suivant les vœux de Zinzendorf et à la suite de missions réitérées, on a vu de nos jours les fondations moraves s'étendre et se multiplier. On évalue

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pourtant à des chiffres assez différents le nombre total des frères, tous pays compris. C'est à Berthelsdorf, à un quart de lieue de Herrnhout, que siège le pouvoir exécutif de l'Eglise ou la Conférence des Anciens. Les Anciens, pour la plupart évêques, sont à la tête des synodes, auxquels les trois provinces, continent européen, Angleterre, Amérique envoient des plénipotentiaires. Ces synodes traitent des affaires générales et des intérêts communs, mais sans porter atteinte à l'indépendance des provinces.

Herrnhout ayant été le premier type des sociétés fraternelles, Neudietendorf a eu, comme la métropole, ses bandes et ses chœurs, ou petites associations fondées les unes sur le principe des ressemblances spirituelles, les autres sur des rapports dans la condition matérielle et civile. On distingue des chœurs de célibataires, de veufs, de veuves, de personnes mariées, d'enfants. A chaque chœur des fonctionnaires principaux, ouvriers-chek. La simplicité de la toilette, la couleur des vêtements et jusqu'à l'absence des habits de deuil, tout cela, strictement prescrit et réglé, avait dans l'esprit du fondateur sa raison d'être, mais tout cela, sans parler d'autres choses, donne à réfléchir au point de vue moral et social.

Sous le joug de ce système disciplinaire, vous suivez une route immuablement tracée et votre liberté d'action est compromise. Vous n'appartenez en un sens ni à vous-même, ni à vos enfants. Vous avez beau faire, vos droits souverains de chef de famille et de maître du foyer sont méconnus ; vous n'êtes plus vous de biens, de corps et d'âme, dans la plénitude de votre volonté individuelle ; fraction d'une unité qui vous absorbe, fraction vous restez. Socialisme librement accepté des adeptes, communisme sans convoitises, qui ne contraint et ne dépouille personne, soit; communisme étranger aux grossières jouissances, puisqu'il ne va pas sans le détachement du monde

et de ses vices, soit encore. Mais qu'y a-t-il de plus méritoire, je vous prie, de rester dans ce monde vicieux et d'y connaître l'effort avec la lutte, ou d'en sortir pour ne vivre qu'au milieu de gens dont la sainteté inspire toute confiance ? Le mysticisme exagéré sera toujours commode à plusieurs : il les débarrasse, au nom de l'extase, du fardeau quotidien; il leur épargne la peine de vivre comme la foule. Combien de mécomptes supprimés ! Que de déceptions auxquelles on échappe!

Pendant les trop courts instants que j'ai passés à Neudietendorf, les paisibles Herrnhoutes ne se préparaient à aucune solennité. Pas la moindre cérémonie extraordinaire. Je n'ai point assisté à l'office des morts, je n'ai vu ni procession funèbre, ni cercueil tendu de blanc, je n'ai entendu ni la prière du pasteur, ni le son des trompettes au bord de la fosse, mais j'ai pu visiter l'église, la maison d'éducation, le cimetière. C'était déjà quelque chose ; et il m'a suffi pour cela de franchir le seuil du logis commun.

Dans ce logis, autrement dit l'hôtel du lieu, tout est reluisant de propreté , plancher , murs , tables , vaisselle ; rien qui sente l'auberge, avec ses odeurs nauséabondes, graisseuses, fumeuses ; vous croyez être à la ferme chez quelque bon particulier. Cela aiguise- l'appétit ; aussi bien était-ce l'heure du repas. Je n'ai pas eu le souci de consulter une carte et de dresser le menu. On m'a apporté ce qu'on avait sous la main, deux ou trois plats simples, mais bien préparés et, un pot de bière aidant, me voilà satisfait. Du reste, la grande affaire pour moi n'était pas le dîner, c'était le dessert, dessert intellectuel, composé d'observations à recueillir et de curiosité à satisfaire.

De quelle façon seulement m'y prendre pour ne paraître ni indiscret ni suspect aux nouveaux religieux de la Stricte Observance ? Je n'avais point de lettres de recommandation , point

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d'amis dans la place. » L'idée me vint de mettre dans mes intérêts l'hôtelier; il paraissait bienveillant, il m'écouta. Dès que je lui eus exprimé mon désir de juger Neudietendorf autrement que sur l'apparence : « Qu'à cela ne tienne, » répondit-il, « on vous fera voir ce que vous souhaitez. » Et un quart d'heure ne s'était pas écoulé qu'un Frère d'âge mûr, un des principaux de la communauté sans doute, venait m'ofïrir son intervention et ses services. Offre acceptée avec reconnaissance, on peut le croire.

Chemin faisant, et tandis que nous arpentions la première et longue rue de Neudietendorf, j'examinai mon complaisant cicérone. Il n'avait rien de mystérieusement béat ; c'était bien plutôt l'homme de la règle et du devoir. Mélange de placidité et de sérieux concentré , sa physionomie ne contredisait ni ses vêtements de couleur foncée, ni l'aspect général des lieux. Il répondit à mes questions en peu de mots, comme une personne habituée à voir parfois des étrangers et que ces questions n'étonnent pas. Ses renseignements confirmèrent pour la plupart ceux que j'avais déjà. Neudietendorf possède une Société biblique considérable. Neudietendorf, grâce à sa proximité d'Erfurt et de Gotha, ne manque pas, tant s'en faut, de vie commerciale et les produits de l'industrie des Frères trouvent de faciles débouchés. La pharmacie de l'endroit est renommée, moins encore pour ses excellentes liqueurs que pour la préparation des médicaments homœopathiques. L'agriculture n'est pas en général le fait des Moraves qui s'adonnent à des professions urbaines et sédentaires.

A ce propos, j'étais grandement tenté d'amener la conversation sur le chapitre des divertissements. Mais que dire, en vérité ? Que les hommes ont des inclinations artistiques et théâtrales dont la

puissance ne saurait être méconnue dans une certaine mesure,

que notre existence est en partie double, moitié terre, moitié ciel , que des récréations innocentes ne réussissent qu'à faire mieux ressortir le fond sérieux de la vie, que le plaisant, le badin, l'enjoué, ces nuances tempérées du comique, ont corrompu moins de jeunes cœurs que l'ennui, l'exaltation solitaire ou de timides aparté ; que si Alfred de Musset s'est écrié magnifiquement un jour :

Une larme a son prix, c'est la sœur d'un sourire ;

on pourrait retourner le vers du poète :

Un sourire a son prix, c'est le frère des pleurs, Le rayon de soleil sur nos sombres douleurs !

Voilà ce que j'aurais dit, et j'aurais risqué de contrister mon conducteur en pure perte. Il m'eût été facile pourtant d'invoquer en ma faveur des témoignages. Un littérateur contemporain, auquel on doit une étude sur la Lusace saxonne et sur Herrnhout, M. Sigismund, raconte une anecdote assez concluante. « Ce serait excellent, » disait un judicieux vieillard, tisserand de son état, « que tout allât dans notre commune aussi bien que « chez les Frères, qu'il régnât parmi nous autant d'esprit de « corps et de concorde, et aussi que notre jeunesse se tînt « pareillement à l'écart des folles joies et de la dissipation. Mais « d'après moi, Herrnhout ne convient pas à tout le monde. « Croyez-vous que si tous les hommes devenaient Moraves, ce « serait une bonne chose? » Lorsque je lui demandai pourquoi, il me répondit: « Voyez-vous, il est dit dans la Bible quelque « part : Le Maître fait joyeusement son œuvre. Eh bien, doit-on « refuser une petite danse au jeune monde? Vivre toujours sur « sa chaise est aussi trop ennuyeux, si l'on n'a pas quelque « distraction permise. » Et ce vénérable, à la tête grise, parlait si joliment des joies de sa jeunesse, dont il n'avait pas à se

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repentir, qu'un ennemi déclaré de tous les plaisirs du monde n'aurait pu se fâcher contre lui. » M. Sigismund ajoute qu'à Bethléem, dans la province d'Amérique, la tolérance morave a fait des progrès en matière .... de danse. Mais revenons à Neudietendorf.

Aucune impression d'emprisonnement cellulaire, de claustrale rigueur ne se rattache à ma visite au pensionnat de jeunes filles. Cela n'empêche pas qu'on n'y respire point dans l'atmosphère commune. Au-dessus des portes, sur les murs, des inscriptions, des sentences chrétiennes ne laissent nul doute sur le caractère et les habitudes de la maison. Le directeur, homme vif, actif, intelligent, m'a fait parcourir l'établissement en tous sens. La distribution des chambres m'a plu tout à fait. L'espace, l'air, la lumière ne font pas défaut; l'hygiène physique m'a paru être aussi respectée que l'hygiène morale. En traversant les salles d'étude où notre brusque apparition a dérangé plus d'une leçon, j'ai remarqué quelques figures expressives et allègres. Indice favorable au système d'éducation.

On entend quelquefois parler comme d'un épouvantai] de la discipline austère des institutions moraves et de l'excessive sévérité des instituteurs. J'ajoute, je l'avoue, assez peu de foi à ces on dit. Il est si facile de tout ignorer et de tout exagérer à distance ! Il est si facile d'avoir des préjugés ! Ce que je sais, c'est que les Frères de l'Unité, dont je ne suis point le disciple, se montrent paternels à l'égard de leurs élèves ; ce que je sais, c'est que leurs maisons d'éducation sont florissantes et réputées. Kœnigsfeld, par exemple, a de la vogue en ce moment : eh' bien, allez dans le grand-duché de Bade, à Kœnigsfeld, voyez et observez ; vous prononcerez ensuite.

A Neudietendorf, comme à Herrnhout et ailleurs, l'église se distingue par une extrême simplicité ; on dirait moins une

église qu'un lieu de réunion, une salle de prières. Blanches murailles, bancs, lampes suspendues au plafond, la chaire ou plutôt un pupitre, c'est là tout le luxe de cette chambre digne des premiers chrétiens. Chaque soir à sept heures, il y a réunion d'édification et de prières. Là les fidèles ne sont attirés ni par le langage de la symbolique ogive, ni par de riches peintures byzantines, ni par les chants d'une messe en musique comme à Saint-Eustache ou à Saint-Roch. Réduit à sa plus simple expression, le culte, pour eux, n'exige point de pompe extérieure, point de mise en scène, point d'appât à la curiosité, point d'appel aux sens ; c'est un culte intérieur dont la foi seule est le prêtre avec la conscience pour autel. Arrière tout ce qui flatte la vue et l'ouïe ! Arrière les enivrantes séductions de l'art! Les Moraves viennent s'entretenir seul à seul avec Dieu, et la voix divine leur répond.

Mais l'adoration n'est pas le culte, et autant à l'une le recueillement intime convient, autant l'autre veut d'expansion et de mouvement ? Je me garderais d'y contredire, je constate un fait, et rien de plus. Les sectaires personnifient le rigorisme chrétien, et en cela, différant du grand nombre, ils s'éloignent de la route commune.

Chez beaucoup de Thuringiens et d'Allemands c'est, en effet, le contraire qui souvent arrive. Une vague religiosité poétique leur tient en partie lieu de foi ; l'esthétique du christianisme les soumet plus que la doctrine chrétienne, et le même enthousiasme qui porte en philosophie sur des systèmes s'attache en religion aux représentations de l'idéal et aux cérémonies. Ils ne disent pas : « Il est bon, il est vrai de croire, » mais ils disent : « Il est beau de croire. » L'imagination, aidée de la sensibilité, leur suffit. Elle n'aurait pas suffi, l'imagination, à inspirer les naïves prières que les petits enfants répètent en Allemagne :

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(( Je suis jeune, mon cœur est ingénu et personne autre que Dieu seul n'y doit habiter, » ou aussi :

Seigneur, mon Dieu, détruis en moi Ce qui m'éloigne encor de toi !

Et dans les villages, à l'heure du couvre-feu, il y a autre chose que de la poésie dans cette invocation : « 0 mon Seigneur, que peuvent bien signifier présentement ces cloches qui sonnent ? Elles signifient le but, elles marquent la durée de notre vie. Voilà un jour qui a pris fin et la mort est proche. A cause de cela, homme, prépare-toi à mourir saintement. »

Tous les cimetières moraves se ressemblent ; celui de Neudietendorf est très-simple, comme l'église. J'y suis entré avec une certaine émotion, je l'ai parcouru avec surprise. Vous n'y rencontrez ni colonnes brisées, ni cippes, ni urnes funéraires, et à défaut de ces monuments que la douleur élève, vous cherchez au moins des tertres gazonnés, de fraîches fleurs, des immortelles. Mais rien. Vous n'apercevez que des pierres plates, rectangulaires, qui pèsent comme des dalles sur les cadavres, et toutes ces pierres se suivent avec une régularité mathématique, et toutes sont semblables. Égalité dans la mort, égalité dans la vie. L'avenue et ses beaux arbres protecteurs, l'avenue seule adoucit le tableau et vous arrache à une monotonie voisine de la sécheresse. Les inscriptions tumulaires indiquent le lieu et la date de la naissance, le lieu et la date de la mort ; il y a des trépassés de tous pays. Quant à des oraisons funèbres, à des panégyriques, on n'en voit point qui s'étalent.

L'unique tombe que j'ai remarquée, comme exception à ce pieux laconisme, était celle d'une femme dont les jours n'avaient pas été longs, mais mauvais, à en croire ces paroles : « Après les soucis de la terre, la félicité du ciel. »

Neudietenilorf, Le cimetière.

Un mot, rien qu'un mot, pour commentaire, un mot que chacun connaît et que chacun oublie, accompagne toujours les noms, prénoms et âges des défunts ; c'est le mot : Endormi, ou : De retour à la maison. C'est que déloger est la grande

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chose ; c'est que la vie présente n'est qu'une étape sur le chemin de l'éternité. Non que les Moraves se creusent chaque jour leur fosse comme les Trappistes ; non que vêtus de la robe de bure, ils s'éloignent, ainsi que des pestiférés, des autres hommes ; non, les Moraves vivent loin du monde au milieu du monde, ils se distinguent du commun des mortels sans en être séparés par les murs d'un cloître. Ils croient seulement, et ontils tort? qu'ici-bas, ombres d'un jour, nous passons; ils croient qu'au delà de nos étroites sphères, de plus chauds rayons pénètrent un sol moins ingrat, et on les entend qui s'écrient avec un poëte :

La lerre est un exil, la patrie est aux cieux.

Nous étions au mois de juillet. L'atmosphère était suffocante, et précisément ce jour-là, vers trois heures de l'après-midi, il devait y avoir une éclipse de soleil. Je me reposais avec Lucas à l'ombre d'un magnifique tilleul en attendant la voiture qui devait nous conduire de Neudietendorf au château de Molsdorf.

« Un violent orage se prépare, » me dit le maître ou le garçon de l'hôtel de la communauté, d'un air moitié souriant, moitié sinistre. A cet avertissement , je regardai de côté et d'autre. L'horizon n'annonçait rien de bon; il était gris plombé, avec de lumineuses échancrures; un vent lourd, frère du siroco, soufflait du sud.

<a Merci, merci, je vois bien, mais n'importe. Roulons!» répondis-je à l'étourdie, m'efforçant à mon tour de sourire.

J'aime les contrastes. Il me semblait piquant, non de braver la tempête, mais de la suivre. Je me faisais d'ailleurs un plaisir de passer incontinent d'un mystique asile à une voluptueuse retraite, de l'exaltation de l'âme aux joies sensibles, de la région

des consciences au pays de la fantaisie. Neudietendorf et Molsdorf! Saint-Cyr et la Comédie française! La rigide Madame de Maintenon et les petits soupers de Versailles ! Solitaires et mondains ! Stoïciens et épicuriens ! Les uns et les autres regrettaient peut-être quelque chose: ceux-ci le devoir méconnu, ceux-là des jouissances ignorées; ceux-ci le ciel, ceux-là notre terre et ils habitaient côte à côte, et. ils ont passé !

Tandis que je me livrais à ces réflexions, la prédiction du Frère morave allait s'accomplir. Une teinte morne était répandue sur le paysage, l'épaisse brume qui couvrait déjà le ciel à notre départ, devenait à chaque instant plus intense; çà et là seulement des lueurs fauves et sinistres. Ce n'était pas le jour, ce n'était pas la nuit. Tout à coup , au milieu de ce calme plat, un roulement a retenti ; de larges gouttes tombent , une à une d'abord, puis en un clin d'œil la pluie se déchaîne à flots pressés, serrée, furieuse, torrentielle; à chaque minute elle redouble de violence, bientôt les sillons sont noyés, la route changée en lac. Et point d'abris pour les voyageurs.

Les orages en plaine sont moins sublimes qu'effrayants. Que faire ? Rétrograder ? Nous avons parcouru au moins la moitié de la route. Impassible sur son siège, le cocher fouette, les chevaux prennent le galop. Marchons, marchons! Ayons confiance. Mais à ma gauche Lucas, l'impressionnable Lucas paraît consterné ; il ne parle plus que par monosyllabes, et son regard me dit: « Est-ce notre dernier jour? Est-ce la fin du monde? Seigneur, mon Dieu, si cela continue, nous sommes perdus! C'est le déluge thuringien de 1613 qui recommence ...» Et le déluge continue. L'eau monte, monte.

Vingt longues minutes s'écoulent pendant lesquelles nous ne soufflons mot. Enfin, enfin, voici Molsdorf, nous sommes au port. Aussitôt les nuages lourds se dispersent, la gaieté renaît,

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haies et buissons s'animent; jamais les enchantements du soleil sur les campagnes n'ont paru plus féeriques ; on respire. Adieu, mauvais moments; adieu, pénibles souvenirs d'alarme! Non pas adieu, mais louange et gratitude à toi, Providence qui veilles: tu es là toujours quand tout vous abandonne !

Non loin de quelques maisons de paysans , le château de Molsdorf a d'abord trompé mon attente. L'élégante demeure du dix-huitième siècle était transformée en un bon domaine agricole du dix-neuvième. On y entre du côté du village. A l'extrémité d'une belle et longue cour, entourée de bâtiments d'exploitation, se présente dans toute sa longueur l'habitation seigneuriale. Comme je passais devant les dépendances, je me suis trouvé face à face avec des vaches et bestiaux qui, le nez au vent, humaient les odeurs de terre humide et les fortes émanations que laisse après lui l'orage. Scène naïve, toujours fraîche et charmante, à laquelle je n'étais point préparé pourtant: je comptais sur un madrigal, et j'avais une idylle. Mais les hommes à vue courte ont quelquefois le malheur d'avoir aussi une courte vue. A deux pas de la façade et presque sur le seuil , je reconnaissais mon erreur : il était facile de deviner que le présent n'est pas tout à Molsdorf et que le passé y respire encore.

Dès le douzième siècle, Molsdorf devint le séjour de quelques nobles familles, entre autres des Schwanfelder et des Weller. Les Weller qui signaient « de Molsdorf» passèrent bientôt en Voigtland et de là se répandirent en Misnie. Le plus distingué de cette race fut un certain Nicolas Weller lequel, dans la sanglante guerre entre l'électeur Frédéric le Doux et son frère Guillaume, s'acquit un nom mémorable. En sa qualité de bourgmestre de Freyberg et de sujet de Guillaume, Weller répondit . à l'électeur Frédéric qui voulait recevoir les hommages de

la ville conquise et lever des troupes fraîches : «J'aimerais

mieux voir tomber ma tête grise que d'agir un seul instant contre mon devoir ; je dois le remplir fidèlement envers mon maître. » Là-dessus, l'électeur, abandonnant son dessein, frappa sur l'épaule de Weller et dit : « Point de tête à bas , point de tête à bas, mon vieux. Nous avons besoin de braves gens comme toi, qui sachent tenir leur parole et demeurer inébranlables dans leur devoir. »

Pendant la guerre de Trente ans, la peste sévissait à Molsdorf, et le pays fut complètement dévasté par le général des troupes impériales, Melchior de Hatzfeld. Maisons incendiées, habitants martyrisés. En 1647, après que le pasteur eut pris la fuite, il n'y avait plus même ni maître d'école, ni écoliers. Malgré tant de fléaux, le village se repeupla peu à peu. Au commencement du dix-huitième siècle, en 4717, le château était vendu à un conseiller de légation et bailli du Hanovre. Ce conseiller, nommé Schultz, ne se fit connaître que par des bienfaits. A l'érection d'une nouvelle église plus vaste et d'un style meilleur que l'ancienne, il ajouta un legs de deux mille écus dont les intérêts devaient être distribués le jour de Noël aux pauvres de l'endroit. Aussi bien des cœurs n'ont-ils pas perdu le souvenir de Schulz ; les restes mortels de ce philanthrope reposent, entourés de respect, dans l'église de Molsdorf.

Dès 173°2, la terre que Schultz avait embellie et améliorée devenait la propriété de Gustave-Adolphe comte de Gotter. C'est à Molsdorf, où il a vécu plusieurs années, que ce spirituel homme du monde et homme d'Etat sut attirer la plus aimable comme la plus brillante compagnie ; c'est de Molsdorf qu'il devait s'éloigner à regret pour continuer de remplir ses hautes charges à Berlin et mourir ensuite loin de son pays natal.

Sans le comte Gotter, les murs de Molsdorf n'auraient vu ni piquantes aventures, ni fêtes somptueuses, renouvelées de

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Vaux et de Trianon ; sans Molsdorf, l'ami du grand Frédéric n'aurait pas laissé dans le duché de Gotha un nom entouré de tant de prestige.

Les vies accidentées ne sont pas faciles à connaître. Au dernier siècle, le Fontenelle de l'Académie de Prusse, Formey, prononçait l'éloge du comte Gotter, mais les particularités intimes et les détails personnels sont restés dans l'ombre. De nos jours seulement la publication des œuvres complètes de Frédéric1 a remis en pleine lumière la personnalité du ministre grand-maréchal de la cour de Prusse. Plus récemment encore, un littérateur distingué, parent de Gotter, Ludwig Storch, a esquissé les principaux traits de la physionomie de l'illustre « parvenu » 2 ; et en dernier lieu, M. le conseiller Adolphe Bube, de Gotha, a étudié l'histoire de Molsdorf et de son possesseur. Ce travail, écrit de sa propre main, M. Bube l'a mis généreusement à notre disposition, nous invitant à l'utiliser. Voilà un trait d'hospitalité littéraire comme il y en a peu. En retour du droit qui nous a été octroyé avec tant de largesse, que M. Bube nous permette d'accomplir un devoir de reconnaissance et de dire au moins: Suum cuique.

Né en 1692 dans le duché de Gotha-Altenbourg, Gotter appartenait par sa naissance à la noblesse et à la haute bourgeoisie. Son père, conseiller ducal, occupait un emploi des plus honorables et sa mère était fille du chancelier baron de Happe

1 Sainte-Beuve,, clans l'une de ses causeries, a fait connaître au public européen celte belle édition à laquelle oni travaillé, sous la direction de l'Académie de Berlin, MM. Preuss, historiographe du Brandenbourg, le Dr Ma?rcker, le prof Ch. de la Harpe, de Lausanne. Ce dernier a publié il y a quelques années sur les œuvres de Frédéric des articles qui, développés et réunis en un volume, formeraient une précieuse étude littéraire.

2 Ein Parvenu des vorigen Jahrhunderts . Gartenlaube, 1859.

de la principauté de Schwarzbourg. A Iéna et à Halle, où accourait la jeunesse lettrée, il sut se créer de bonnes relations et lia principalement amitié avec le futur et célèbre ministre hanovrien de Munchhausen ; puis ses études universitaires achevées, il voyagea , comme on le faisait volontiers , en France et en Angleterre. A son retour, il promettait d'être un de ces hommes faits pour réussir. A une éducation classique et aux agréments extérieurs, il avait l'art d'allier l'habitude du monde, le tact, du savoir-vivre et ce je ne sais quoi qu'on appelle le don de plaire.

Un jour il reçut à Gotha la visite de son ami de Munchhausen qui voulait l'emmener dans ses terres. Mais, raconte Storch, « les deux camarades avaient d'autres projets en tête. Tandis que les parents de Munchhausen le croyaient à Gotha et que la famille Gotter voyait déjà son fils à Munchhausen , les jeunes gens gagnaient en toute hâte Vienne pour y goûter les distractions et les plaisirs.

«Ce coup de tète les conduisit àRatisbonne où ils se mirent en quête d'un de ces bateaux qui font le service du Danube. Ils n'en trouvèrent qu'un seul prêt à partir, et encore était-il arrêté par deux dames de distinction, bien décidées à ne tolérer à bord aucune compagnie qui ne serait pas de leur rang : c'étaient des princesses de Savoie-Carignan, nièces du grand feld-maréchal autrichien , le prince Eugène. Cette nouvelle rendit Gotter d'autant plus désireux de s'embarquer pour Vienne sur le même bateau, et grâce à un certain charme de persuasion dont il avait le secret, il réussit à gagner à sa cause le maître de la cour des princesses : il fut convenu que les deux amis se tiendraient cachés à 'fond de cale.

« Mais qu'arriva-t-iP? Pendant le trajet, le bateau donne sur un tournant, aussi redouté alors que Tétaient jadis Charybde et Scylla, et l'inhabileté du pilote accroît le danger. Les princesses

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poussent des cris d'angoisse, les matelots prient, les dames de la suite se tordent les mains. En cet instant suprême, apparaît tout à coup un jeune homme beau comme un ange ; il saisit le gouvernail , et oblige les nautonniers à faire la manœuvre sous ses ordres. Tous lui obéissent ; lui-même se met à l'œuvre, il commande au navire, il commande aux eaux, et en peu de minutes le péril est vaincu. Personne ne sait comment est arrivé sur le pont ce sauveur inattendu, resplendissant de jeunesse et de grâce ; au comble de la surprise et de l'émotion, les princesses le prennent pour un envoyé céleste, jusqu'au moment où, avec la plus adroite délicatesse, il décline son nom, révèle sa terrestre origine et donne ainsi le mot de l'énigme. »

Voilà une anecdote qui rappelle les aventures des princes indiens dans les contes orientaux. Se non e vero e ben trovato. Comme la bonne fortune tient aussi fidèle compagnie à certaines gens que la mauvaise, le comte Gotter, favorisé une première fois de la destinée, ne devait pas s'arrêter dans le chemin du succès. Arrivé à Vienne, il éprouva les effets de la reconnaissance : les princesses de Savoie le présentèrent à leur oncle, et sous les auspices de l'illustre généralissime des armées impériales, le jeune Thuringien n'eut qu'à se nommer pour que les portes des salons de Vienne, fermées à tant d'autres, s'ouvrissent sans peine. A la cour, les mêmes faveurs l'accueillirent; son aisance, sa courtoisie, sa vivacité d'esprit, jusqu'à son air distingué et à sa figure, tout concourait à le faire passer pour un gentilhomme accompli.

Sur ces entrefaites, son père arrive de Gotha à Vienne, chargé d'une négociation de quelque importance. Il apprend que le prince Eugène donne une grande fête et, pour réjouir ses yeux de ce spectacle , il se mêle au public admis , selon

l'usage, dans une tribune. Les galeries et les salons sont resplendissants ; il voit défiler « clans le plus riche costume de gala la famille impériale, les princes et princesses, les comtes de l'Empire, les hauts dignitaires de l'Église, des officiers, des hommes d'Etat, des Hongrois, des Italiens, des Espagnols. Soudain il remarque un jeune homme qui semble être né dans ce brillant cercle, tant il a bel air. Il est intime avec les plus nobles, recherché des dames, connu de tous. Les yeux du bon conseiller de Gotha demeurent attachés sur cette singulière apparition, et pourtant il n'ose se confier au propre témoignage de ses sens. Jamais il n'a vu ressemblance plus frappante . . . Il interroge enfin un serviteur de la maison :

« — Qui est le jeune homme avec lequel Son Altesse Sérénissime le prince Eugène daigne converser?

« — Monsieur de Gotter, lui répond le valet.

« Muet d'abord d'étonnement, le père qui croyait son fils en Westphalie, multiplie les questions ; il apprend que Monsieur de Gotter est un ami de la maison et des premières maisons de Vienne.1 » Là-dessus, il se met à la recherche de l'heureux privilégié. Il le rencontre ; tout s'explique. On se comprend si bien qu'en peu de temps la mission du conseiller Gotter a réussi au gré du duc de Gotha. L'élégant cavalier de Vienne a plus fait pour cela que toutes les bonnes raisons du négociateur officiel.

Après la légende, l'histoire. Plusieurs pensent que l'aventure du bateau sur le Danube a été aussi agréablement inventée que la reconnaissance fortuite du père et du fils dans un salon de Vienne. Je me mets du côté de l'histoire. Si l'on ne prête qu'aux riches, on ne prête des romans qu'aux romanesques. Qu'avec ses excellentes manières, sa vive humeur, sa souplesse,

1 Luclwig Sloreh,

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Gotter, protégé d'ailleurs et recommandé par son père, ait conquis les faveurs du monde viennois, il n'y a rien là de si extraordinaire, encore moins d'invraisemblable.

Un fait positif, c'est que, jeune, il entrait au service du duc de Gotha qui bientôt le nommait conseiller intime et envoyé extraordinaire à Vienne. Là Gotter, sa position diplomatique aidant, fit les premiers pas dans une carrière où il devait aller haut et loin. En possession de la faveur impériale, il reçut de Charles VI des lettres de noblesse, en même temps que la cour de Gotha s'apprêtait à récompenser d'une autre manière ses fidèles services. L'amitié croissante du prince Eugène et du cardinal Passionei acheva de consolider son influence. C'était à qui s'attacherait un personnage de tant de crédit et de considération : on ne voyait que lui , on n'écoutait que lui ; on répétait ses bons mots, on épousait ses goûts joyeux sans songer encore aux souffrances de Werther : c'était un oracle.

Il fallait bien qu'il en fût ainsi , puisque le czar lui envoya par estafette le cordon de Saint-Alexandre Newski, accompagné d'une lettre flatteuse du prince Menschikoff. De son côté, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier avait des vues sur Gotter : il s'en ouvrit au duc de Gotha qui autorisa son conseiller d'ambassade à accepter l'invitation et les offres royales. Une fois à Berlin, Y homme heureux gagna les bonnes grâces du monarque si aisément qu'un ordre du cabinet lui accorda un siège et une voix dans le Conseil avec de beaux appointements, outre d'autres avantages et distinctions honorifiques.

L'éclat du rang ne l'éblouit pas. Loin de renoncer à ses anciennes affections, Gotter réussit à mener quelque temps de front les affaires de Berlin et celles de Gotha, mais à la mort du duc Frédéric II, il se vit exclusivement attaché au service du roi. En 1 732 on lui confiait l'ambassade de Prusse à Vienne,

sa chère ville de Vienne, le premier théâtre de ses succès, à Vienne où il était connu autant qu'aimé, et où sa voix de Stentor le faisait surnommer le Jupiter foudroyant. Au bout de quatre ans, pendant lesquels son étoile ne l'abandonna point, il se prit toutefois à rechercher le calme des champs. Il n'était plus à l'âge où l'enivrement du monde tient lieu de tout; puis Molsdorf exigeait sa présence, et quand la pensée de son beau domaine le suivait, Virgile, Horace, ses poètes favoris, lui semblaient préférables à tout. Eheu felices!... Le poste de ministre plénipotentiaire dans la Haute-Saxe combla ses désirs : il put établir sa résidence à Molsdorf.

Mais en 4740 Frédéric II de Prusse montait sur le trône. Et ce souverain, après la mort de Charles VI, choisit Gotter pour le représenter à Vienne et faire valoir ses prétentions sur la Silésie. Le seigneur de Molsdorf s'acquitta si bien de sa mission que le roi lui conféra le titre de comte. Le grand Frédéric avait une prédilection pour Gotter , qu'il appelle dans une de ses épîtres le fils chéri de Bacchus et du plaisir.

L'état de santé du comte motiva seul son retour à Molsdorf vers 1745. Jusqu'alors, et depuis son ambassade de Vienne, il avait été tantôt à Berlin, tantôt dans sa terre. Aussi ne fut-ce pas sans peine qu'il obtint du roi la permission de se retirer momentanément. «Je plains un homme aimable, » lui écrivait le monarque, « dont la perte fait une banqueroute pour Berlin, et si l'on pouvait envoyer quelqu'un au Diable à votre place, je vous assure que je lui ferais tout un détachement pour sauver par là votre âme précieuse et grande de ses mains. » Et plus tard : « L'espérance que vous me donnez de vous revoir un jour me fait plaisir. La bonne société porte à Berlin, depuis que vous êtes mort pour elle, un deuil assez profond pour flatter votre amour-propre. Mon Horace est relié en noir, et

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Joyard ne fait plus que des ragoûts d'une couleur sombre. Voilà tous les torts que vous nous faites, et on est encore assez bon de ne vous en estimer pas moins. »

Comme il avait quitté Berlin avec l'assentiment du roi pour rétablir sa santé soit à Molsdorf, soit aux eaux près de Montpellier, le grand-maréchal de la cour semblait n'avoir rien à redouter de l'absence , de l'absence souvent si « dangereuse pour les favoris, » a dit quelque part Frédéric le Grand. Mais les plus forts n'échappent pas à la loi commune. Privé d'un courtisan aimable et spirituel, le roi s'accoutuma d'abord difficilement à cette perte ; puis le comte ne faisant pas mine de revenir, bien que ses services fussent souvent nécessaires , une certaine impatience gagna le souverain ; l'impatience produisit l'irritation, et l'irritation ne se dissimula pas longtemps. Gotter apprit tout à coup que sa pension était supprimée sans motifs apparents : on l'avait certainement noirci dans l'esprit du prince. Alors il prit la plume (27 juillet 1745) et écrivit à Frédéric, en français selon l'usage:

« Je me trouve frappé comme d'un coup de foudre de la cassation de la pension de mille écus avec d'autant plus de raison qu'il m'est impossible de combiner cette nouvelle avec la lettre de V. M. du 4 de ce mois, qui me vient en même temps, et dont le contenu n'est qu'un tissu d'assurances des plus gracieuses et positives de la satisfaction qu'Elle a de ma conduite, de la persuasion où Elle est de la droiture de mes sentiments de zèle et d'attachement, et de la continuation de sa protection qu'Elle veut bien m'accorder. Je n'ai garde, Sire, de me justifier sur le voyage de Hanovre qui doit avoir donné lieu à cette disgrâce marquée, puisque le bruit mal fondé qui en a couru se détruira bientôt de soi-même , faute de preuves et de vraisemblance, n'étant pas peut-être sorti quatre fois en quatre mois de

l'enceinte de ma campagne. Je ne m'arrête pas davantage à un principe d'intérêt pour demander la pension .... Je cours au plus pressé. J'imite l'exemple de ceux qui, dans les plus grands dangers, ne pensent qu'à sauver ce qui leur est le plus précieux. Ce ne sont que vos bonnes grâces, Sire, qu'il m'importe de conserver. C'est mon honneur que je dois mettre à l'abri de tout soupçon et blâme. Cela étant, je ne saurais cacher à V. M. mes justes plaintes, et la vive douleur dont je me sens saisi, à la considération que V. M. m'a cru capable d'une démarche dont il résulterait nécessairement un de ces deux cas, ou que je fusse allé à Hanovre dans les présentes conjonctures, et dans le dessein d'y tramer et négocier contre la volonté et les intérêts de V. M. Ce serait une trahison et déloyauté ouverte. Ou que le motif en eût été une pure curiosité et l'envie d'y promener les débris de mon équipage.

« Je mériterais alors au moins qu'on me taxât d'imprudence et de manque de jugement. Quant au premier, Sire, je puis défier l'univers entier de me reprocher d'avoir démenti pendant 93 ans, que j'ai eu l'honneur d'avoir été chargé des ordres et commissions de feu le roi, (d'avoir démenti) un moment mon zèle et mon esprit de parti pour la très-auguste maison royale de Prusse. A.u contraire celui-ci (ce zèle) est allé jusqu'à rejeter les plus grandes offres et avantages qui m'eussent tiré de tout embarras pour le reste de ma vie, de sorte que quelque grandes obligations, quelque reconnaissance que j'aie pour mille autres bienfaits et grâces à V. M. et à feu le Roi son Père, je n'ai pu regarder les suffrages et témoignages qui m'ont été rendus plus d'une fois en public sur le soutien inviolable du caractère de franc et honnête homme, que comme autant d'actes de justice qu'en conscience on ne saurait me refuser.

« Pour ce qui est de la seconde alternative, je m'accuse de

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tous les défauts inséparables d'un tempérament naturellement vif et inquiet, dont l'impétuosité m'a souvent entraîné dans des pas dont j'ai eu lieu de me repentir dans la suite. Mais grâce à Dieu je n'ai pas sacrifié à mes passions les égards et respects dus à mon maître, ni payé la folle enchère de mes désirs déréglés (autrement) qu'à mes propres dépens. A ce point que pouvant vivre à l'heure qu'il est dans l'opulence, je me vois contraint de me rompre la tête jour et nuit en calculs pour mesurer ma vie à mon aune et finir ma carrière en honnête homme. C'est à quoi, s'il plaît à Dieu, j'espère réussir. Une heureuse expérience, depuis ma dernière maladie, m'a appris qu'à un homme répandu dans le grand monde, et qui se pique d'honneur, rien ne suffit; tandis qu'un solitaire, qui ne suit que les désirs de la simple nature, peut se contenter de peu de chose. Me voilà, Sire, plein de confiance dans le retour des bontés ordinaires de V. M. de même que dans la conservation de la dite pension, ayant prouvé mon innocence clair comme le jour; à moins que V. M. ne voulût me traiter comme la femme de César et me faire un crime d'avoir été soupçonné aussi à tort d'infidélité. »

Malgré la syntaxe et les allures germaniques, cette lettre d'un des hommes à la mode du dernier siècle ne manque pas de style. En quelque langue qu'elle eût d'ailleurs été écrite, elle n'aurait pas renfermé une déclaration plus franche avec une confession plus naïve. Que Gotter, le passionné, le fantaisiste, le dissipé comte Gotter ait eu seulement la velléité d'abandonner le service de la Prusse pour desservir son bienfaiteur, rien, absolument rien n'autoriserait à le croire. Mais que le grand-maréchal de la cour se soit abîmé nuit et jour dans des réflexions sur l'économie, qu'il ait cherché par tous les moyens possibles à équilibrer le budget de sa maison et à renoncer aux

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