‹ Les villes de Thuringe:Chapitre 4 sur 12 · L.of C · texte numérisé non relu

L.of C

folles prodigalités du luxe, voilà qui est moins facilement acceptable.

En arguant de ses goûts rustiques et de sa solitude, selon les désirs de la simple nature, Gotter se trompait de bonne foi ; il était sincère, mais il ne touchait pas juste. Le superflu se confondait trop à ses yeux avec le nécessaire. Frédéric connaissait le faible de son ministre, et peut-être prit-il un malin plaisir à lui tenir, comme on dit, la dragée haute. Les lignes justificatives de Gotter étaient donc datées de juillet 1745. Au mois d'août de la même année, l'incident paraissait vidé à la plus grande satisfaction du comte qui remerciait chaudement le roi de ne l'avoir point méconnu; et malgré cela, dix-huit mois plus tard, la pension se faisait encore attendre. Les derniers nuages, semble-t-il, ne s'étaient point dissipés. Une lettre très-bienveillante et fort bien tournée de la reine-mère, Sophie-Dorothée, ne laisse aucun doute à cet égard:

« Mon cher Monsieur Comte de Gotter, si j'étais une divinité qui méritât de l'encens, je n'en voudrais point de plus pur, ni de plus agréable que celui qui fume sur les autels de votre ermitage. J'ai toujours été persuadée de votre bon cœur, et les vœux qu'il vous dicte en ma faveur dans cette nouvelle armée me sont très-précieux. Je voudrais bien en revanche faire fumer votre cuisine et améliorer votre situation par mes bons offices. Soyez assuré, mon cher Comte, que je me ferai toujours un plaisir de vous rendre service.

<t J'ai déjà parlé au Roi mon fils pour le rétablissement de votre pension, mais vous savez qu'il faut attendre le moment. Quand il sera venu, je serai la première à y prendre part, étant avec estime

Votre très-affectionnée Sophie.

« Berlin ce 4 janvier 1747. »

DE MOLSDORF,

!.e comte Goller.

La disgrâce du seigneur de Molsdorf ne devait pas être perpétuelle, car Gotter qui s'était aventuré jusqu'à Berlin en 1748 éprouva de nouveau les bontés du roi, et un an après ce voyage, il renouait sa correspondance avec le souverain auquel il citait Horace disant à peu près d'Auguste : « Sitôt que vous paraissez à nos yeux, votre présence est pour nous ce qu'est à l'univers l'arrivée du printemps ; nos jours coulent avec plus de douceur et le soleil brille avec plus d'éclat. »

Voilà qui est bien, mais le monarque disposait de la clef des champs. Or, grâce à l'air de la campagne et aux eaux de Montpellier, la santé de Gotter s'était améliorée ; Horace n'était plus relié en noir. Les derniers restes de soucis et de mélancolie avaient cédé au courant d'une verve naturellement épicurienne; Bacclms, l'Amour, les Grâces recommençaient à hanter les bos-

quets de Molsdorf, le Dieu Pan comme autrefois agaçait les nymphes et, la voix adoucie, Jupiter foudroyant laissait dormir les orages pour mordre à la grappe des jouissances. Fruits de l'automne, fleurs de l'arrière-saison ! Le comte cueillait les unes, savourait les autres avec l'insouciance d'un habitant de la Sabine et de Tibur, quand une invitation d'Auguste ou plutôt un ordre de Frédéric vint l'enlever aux champs.

Il fallait une bonne fois opter entre le caprice et le devoir. Gotter comprit : il s'élança sur la route de Berlin où l'appelait sa triple charge de grand-maréchal de la cour, de directeur général des postes et de curateur de l'Académie des Sciences. Rendu dès 1752 à l'exercice de ses' hautes fonctions, il ne fit plus que toucher barres à Molsdorf. Sa dernière visite date de 1756; et encore se vit-il obligé de fuir loin de son cher domaine, à l'approche des troupes ennemies. Trois jours après son départ, une division de hussards hongrois entrait dans le pays et fouillait le château où l'on soupçonnait sa présence. Cela se passait à l'ouverture de la Guerre de Sept ans, avant la fin de laquelle Gotter devait mourir à Berlin en 1762.

Molsdorf doit au célèbre comte sa renommée et son caractère actuel. C'est un château dans le goût du temps, à deux étages seulement, au toit d'ardoise. La façade nord est flanquée de deux petites tours, du côté de la cour et de la métairie, dans la direction du village, tandis que la façade sud regarde le parterre. Sur les deux frontispices courent des guirlandes de fleurs poétiques empruntées au jardin d'Horace : « Que ma maison ne connaisse pas les soucis ! — Qu'ici s'arrête le voyageur fatigué! » Et au-dessus du grand portail , sous les armoiries comtales : « Ce petit coin de terre me sourit plus que tous les autres. » Et sous les deux horloges du jardin : « Les années s'écoulent rapides. — L'heure emporte le jour. » ■

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Voulez-vous voir le dix-huitième siècle de profil et de face? Pénétrez dans l'intérieur du château. L'art de Watteau et de Boucher partout triomphe; partout le grand seigneur de céans a laissé les marques de son goût; partout, enfant prodigue de la grâce et de la beauté, il a embelli sa demeure d'êtres charmants et de majestueux héros. On porte à quelques centaines le nombre 1 des tableaux à l'huile de Kupetzky , de Beck , d'Auerbach, de Rigaud, de Pesne, de Pierre Steudel et d'autres, outre des originaux ou des copies de quelques maîtres italiens. La vaste salle à manger est garnie de portraits enchâssés dans les lambris. A Frédéric-Guillaume Ier, au prince Eugène, au prince Joseph de Lichtenstein s'associent Frédéric le Grand lorsqu'il était prince héréditaire, le célèbre, Léopold d'Anhalt- Dessau, le comte de Schwerin, des têtes couronnées et de grands dignitaires de l'époque.

Contiguë au salon à manger, la chambre des dames a je ne sais quel attrait. C'est dans cette galerie d'élite qu'on aime à se représenter le comte Gotter encore élégant, bien qu'ayant franchi la cinquantaine , le cœur partagé entre le monde et la solitude. C'est là qu'à certains jours il a dû passer plus d'une heure languissante et troublée ; on le voit, en présence de ses hôtes muets, qui recueille ses souvenirs, souriant avec respect à l'une, familièrement enjoué avec une autre et, qui sait? murmurant à toutes quelque chose comme :

Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame, Las ! le temps non, mais nous nous en allons.

Il n'y a pas moins de trente-cinq regards scrutateurs braqués sur vous et que vous n'affrontez pas sans péril. Voici la mère, les sœurs et l'épouse de Frédéric II; voici Madame de Brandt,

1 D'après le dernier inventaire dressé en 1856 le nombre de ces peintures est de 330.

la grande-maîtresse de la cour de Prusse ; voici Marie-Thérèse, voici les impératrices de Russie Elisabeth, Anne, Catherine. Telle qu'elle est représentée à Molsdorf, peu après son mariage, la czarine, Catherine le Grand au moral, était au physique de moyenne taille. Sous ses sourcils épais et arqués, pétillaient des yeux bleus; le nez, quoiqu'un peu large, ne manquait pas de petitesse ; de belles lèvres couronnaient la bouche, et l'ensemble exprimait une impressionnabilité vraiment féminine.

A la suite de cette haute et puissante majesté, se pressent d'autres beautés de noble souche, les comtesses de Schulenbourg, de Schlieben, de Sparr et, entre toutes celles qui brillaient à la cour de Prusse, Mesdames de Pannewitz, de Dankelmann, la marquise de Varenne. Ah! la marquise, elle vous donne des éblouissements et je n'ai pas perdu son souvenir. Est-ce le nom français qu'elle porte, est-ce un charme inexplicable qui l'embellissait à mes regards? Robe rose, bras deminus, fleurs autour du sein, fleurs dans les cheveux poudrés, petit chapeau coquet sur l'oreille : ainsi gracieuse et parée comme on l'était à Sceaux ou à Marly, elle aurait été digne d'inspirer le pinceau de Théophile Gautier:

J'aime à vous voir en vos cadres ovales, Portraits jaunis des belles du vieux temps, Tenant en main des roses un peu pâles, Comme il convient à des fleurs de cent ans.

Il est passé le doux règne des belles ; La Parabère avec la Pompadour Ne trouveraient que des sujets rebelles Et sous leur tombe est enterré l'Amour.

Vous, cependant, vieux portraits qu'on oublie, Vous respirez vos bouquets sans parfums, El souriez avec mélancolie Au souvenir de vos galants défunts.

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Une des reines de la chambre des dames est la spirituelle correspondante de Gotter, l'amie de Voltaire, la duchesse Louise- Dorothée de Gotha.

Suivant ses désirs, le duc Frédéric III, son mari, instituait en 1739 un ordre de salon, l'ordre des Ermites de la bonne humeur, dont le but était de faire régner « une joie convenable et une liberté sage. * Il se composait de 71 membres, la plupart alliés ou amis de la maison de Gotha, qui se réunissaient tantôt à Friedrichswerth, villa ducale près de Gotha, tantôt au château de Molsdorf, parce que le comte Gotter appartenait à l'ordre. Les débats, dans ces singulières séances, n'étaient conduits qu'en français. Chacun avait son nom d'ordre en harmonie avec son caractère individuel ; ainsi Gotter s'appelait Tourbillon. Tous les membres portaient certaines marques distinctives, avec l'habit d'ermite. Le costume des dames était d'un goût ravissant; et à Molsdorf Louise-Dorothée fait valoir encore cette toilette. De la main gauche, la souve-

Sceau des Ermites de la bonne

humem-, raine tient une houlette et, de la droite,

elle montre sur sa poitrine un nœud rose portant la devise de

l'ordre : Vive la joie !

Du cénacle des dames vous passez dans la chambre de marbre où le sexe masculin reprend l'empire, cet empire qui ne fait pas sa force : c'est le jeune frère de l'impératrice Catherine, le prince d'Anhalt-Zerbst, c'est le seigneur de Molsdorf lui-même en habit de chasse, c'est le baron de Kaiserling, ami d'enfance de Frédéric, c'est d'Auerbach, de Pesne, ce dernier tenant un verre de vin de Champagne près d'un Horace ouvert : « Naguères j'étais victorieux dans les combats de l'amour ...» La chambre de marbre

conduit au balcon et dans des pièces qui présentent l'image de

Gotter, de ses parents, de Marie-Thérèse avec ses enfants, Marie- Antoinette et Joseph.

En vain j'ai cherché partout et jusque dans la chambre à coucher, où de petites glaces miroitent à tous les coins, le portrait d'un ami du comte, le cardinal Passionei. Gotter s'était assez étroitement lié à Vienne avec ce nonce, archéologue distingué, qui devint conservateur de la bibliothèque du Vatican, et c'est à son sujet qu'il exprimait ces vœux 1 : « J'aurais souhaité que le Saint-Esprit eût voulu un peu souffler et inspirer en faveur de ce digne savant et estimable prélat dans le dernier conclave. Mais ce n'est pas cent fois le mérite qui y décide, au contraire c'est souvent l'obstacle le plus dirimant. Je me vois dispensé d'un voyage à Rome, auquel je m'étais engagé sur ma parole d'honneur, en cas que le sort fût tombé sur la dite Éminence. »

L'Anacréon du Temple, l'abbé de Chaulieu, aurait chanté à Molsdorf en sortant de table. Savez-vous à qui est consacré l'un des salons du rez-de-chaussée? A Bacchus, au dieu Apollon, à la sage Minerve ? Vous n'y êtes pas. Au malin petit dieu Amour avec ses flèches et à Vénus sa mère ? C'est plus vrai. Apparaissez, comédiennes et danseuses, et affrontez les feux de la rampe, ô vous Adrienne Lecouvreur, ô vous la Barberini et vos compagnes de succès; répétez vos rôles, essayez vos pas pour le prochain menuet et quand vous serez lasses des applaudissements dont on vous enivre, asseyez-vous à la table du festin, couronnez-vous de roses et videz la coupe du plaisir. Mais où est Glycère, où est Délie, mais où sont les adorateurs qui vous encensent, où est la cohorte des courtisans attachés à votre char? Où sont-ils, où êtes-vous vous-mêmes?

Mais où sont les neiges d'antan?

1 Lettre datée de Berlin, 29 août 1758, au conseiller Schlaeger, de Gotha. Ms. de la Bibliothèque de Gotha.

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Des portes vitrées s'ouvrent sur le jardin que le comte Gotter avait fait planter dans le goût de Versailles. Allées tirées au cordeau, alignements d'arbres formant voûte, haies taillées droit, élégants bosquets, palissades d'ifs, canaux, cascade, étangs, fontaines. Au milieu du parterre s'étendait un vaste bassin surmonté d'une statue d'Hercule, avec tous les attributs de la force. Après avoir brandi la massue et frappé un coup mortel, le héros portait fièrement sur ses épaules la peau du lion de Némée descendant jusqu'à terre, tandis qu'à ses pieds se repliait l'hydre, d'une des monstrueuses têtes de laquelle s'échappait un rayon d'eau. Sur les côtés des ailées, de hauts piédestaux supportaient les grandes déesses de l'antiquité ; près d'elles les neuf Muses, puis Flore, Vertumne, Pomone, et les dieux des fleuves faisant jaillir l'onde des urnes renversées , pendant que les sphinx étaient aux écoutes dans les buissons.

A olympienne compagnie, plaisirs de l'Olympe, nectar, ambroisie. C'est vous dire que le comte Gotter vivait en joie et en liesse. Dans le château comme au dehors, dans les salons comme sur le sable fin des sentiers allaient et venaient sans cesse des hommes d'esprit, des femmes belles et aimables, qui tuaient les heures à coups d'éventail, à force de traits pétillants et de piquants à-propos. La tradition populaire a conservé plus d'une anecdote sur le train de vie qu'on menait à Molsdorf, sur la magnificence des fêtes, sur les fastueuses prodigalités du grand seigneur. Le rat de ville et le rat des champs n'auraient pas fait maigre chère des reliefs du menu ; Grimod de la Reynière se serait déclaré satisfait. Ainsi lorsque Gotter eut gagné le gros lot d'une loterie en Angleterre, il fit préparer un splendide festin pour célébrer l'événement. On versa le vin de Champagne à la ronde dans de très-hauts verres, sans pied, de telle sorte que les hôtes se virent forcés de vider le contenu d'un

trait. L'un des mets de prédilection du comte était ce jour-là le plat principal : chacun des petits pois verts servis sur cette table de Lucullus avait coûté plus de deux sous !

S'il est vrai que l'homme d'esprit seul sache manger, il est le seul aussi qui sache faire manger les autres. Un jour Gotter était invité au château de Gotha, et l'heure de son départ approchait. Tout à coup on lui annonce la visite du coadjuteur d'Erfurt qui vient à l'improviste lui demander à dîner. Aucun repas n'a été préparé pour ce jour-là, et le garde-manger est vide. Comment faire ? Le comte est un homme d'expédient ; il fait venir le cuisinier. « Trouvez donc un veau, » lui dit-il, « et vous ne serez pâs longtemps dans l'embarras. Avec un peu d'imagination et d'adresse, vous aurez fait bientôt le nécessaire. » Là-dessus, le cuisinier court aux étables, n'y voit qu'un malheureux veau, l'égorgé, et réussit à en faire vingt plats, tandis que Gotter dépèche en hâte un messager à Gotha pour s'excuser auprès du duc.

Les difficultés de tout genre convenaient à l'humeur aventureuse de Tourbillon. Il paria une fois une forte somme que son coureur n'aurait pas besoin de plus de trente-six heures pour aller de Molsdorf à Hanovre et revenir de Hanovre à Molsdorf. Comme la distance est au moins de cinquante lieues, les témoins de cette gageure savaient d'avance à quoi s'en tenir, mais le coureur fit diligence et accomplit le trajet en moins de temps qu'il ne fallait. Seulement, lorsqu'en vue de Molsdorf il fut parvenu jusqu'à un lieu élevé, le Palmberg, il s'affaissa, épuisé de fatigue, et succomba à un coup de sang.

Des scènes heureusement moins lugubres avaient quelquefois pour théâtre le Palmberg. C'était là qu'on sonnait de la trompette, à certains jours, pour appeler les villageois dans la cour du château. Au signal convenu, tous, jeunes et vieux, quit-

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taient leurs maisons ou accouraient des champs, sans même se donner le temps de revêtir leurs habits du dimanche. Le comte leur faisait servir à boire et à manger, ordonnait des jeux, des danses, et prenait part lui-même à la fête. Les plus habiles aux jeux étaient d'ordinaire récompensés par des prix. Aux branches d'un arbre pendaient des bonnets, des chapeaux, des casaquins, des gilets, des habits, des cravates, des rubans, des bas, des jarretières, des souliers, jusqu'à des pipes et à des montres. Les meilleurs grimpeurs s'élevaient jusqu'aux plus hautes branches pour dénicher les plus beaux objets. Et la course variait les plaisirs du mât de cocagne improvisé. On ne sait pas qui s'amusait le plus, des paysans ou de leur hôte généreux.

Là, du reste, ne se bornaient pas les bienfaits du seigneur du village. A Noël , il faisait distribuer aux nécessiteux des habits chauds, du bois, de l'argent. Il n'avait garde, dans ses largesses, d'oublier les enfants auxquels il réservait aussi des divertissements. Dans un premier testament il avait légué 300 thalers aux enfants de l'école de Molsdorf pour être employés à des réjouissances, et plus tard à Berlin, l'année de sa mort, il porta cette somme jusqu'à 500 thalers, stipulant que l'intérêt au cinq pour cent serait consacré à l'achat de chapeaux et de bonnets pour des jeunes filles et des jeunes gens admis à la sainte Cène. Après quoi, le surplus, s'il y en avait, servirait à acheter des livres, et à faire danser écoliers et écolières.

Tandis que la munificence et l'affabilité de Gotter lui conciliaient autant d'affection que de gratitude, son peu d'assiduité au culte ne lui attirait pas les faveurs ecclésiastiques.

Un jeune pasteur nommé Stœlzel, récemment entré en fonctions à Molsdorf, et désireux de ramener au bercail la brebis égarée, invita le comte à prendre part désormais à la com-

munion afin de donner ainsi un bon exemple à la paroisse. L'avertissement parut toucher le mondain, qui promit d'agir en conséquence. A quelques jours de là, vers minuit, on sonne à coups redoublés à la porte du presbytère. Qui peut faire vacarme à cette heure ? Quelque sinistre , un incendie s'est déclaré, bien sûr, et on appelle au secours. Brusquement arraché à son premier sommeil, le pasteur tout ému saute à bas du lit, court à la fenêtre , l'ouvre , et que voit-il ? Un domestique portant la livrée du château :

« Monsieur le comte veut recevoir la sainte Cène et fait prier M. Stœlzel de venir sur-le-champ. »

En entendant cette singulière communication, le révérend Stœlzel ne se déconcerte pas. Il « prie Monsieur le comte d'agréer son humble respect et de vouloir bien l'excuser, s'il n'obéit pas sur-le-champ ; mais il n'est qu'un jeune ecclésiastique tandis que Monsieur le comte est un vieux pécheur, ce qui fait que l'un et l'autre ont besoin d'une longue préparation. » Dès le lendemain de l'aventure, Gotter invitait à sa table le spirituel et hardi pasteur qui, assuré dès lors d'une haute bienveillance, devait obtenir un jour la place de prédicateur de la cour à Gotha.

Moralité : avec un peu d'esprit et quelque connaissance du cœur humain, on ne se laisse pas toujours prendre aux pièges du monde.

La bonté, quoi qu'on en dise, nous éclaire comme l'esprit, et le comte Gotter était bon. Il ne prenait pas sur ses terres des allures de maître inflexible et de tyran domestique. On raconte qu'il avait une fois refusé à son chasseur l'autorisation de se marier. Le refus était catégorique. Grand émoi de la fiancée, femme de chambre à la cour de Gotha, qui se jette aux pieds de la duchesse, la suppliant d'intercéder auprès du comte pour

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son fiancé. Inutile de dire qu'à la voix de Louise-Dorothée tous les obstacles sont levés. Mais Gotter se plaît à doter richement le couple amoureux auquel il accorde encore une petite demeure. Cette bonne action lui donne l'idée d'en faire d'autres et il se met à élever quatorze maisons pour de jeunes ménages. Ces maisons furent appelées libres, parce que leurs possesseurs, dégrevés de toutes autres redevances, n'étaient tenus qu'à payer le cens seigneurial annuel.

En vidant à ses côtés la corne d'abondance, Gotter ne se réservait que le tonneau percé des Danaïdes. Avec ses habitudes et son genre dévie, l'argent lui coulait des mains. Aussi Frédéric le Grand assurait-il que « tout était possible, sauf d'enrichir le comte Gotter. » Et pourtant cet enfant prodigue était un fils chéri de la fortune : deux fois , à Londres et à La Haye, il avait gagné le gros lot, mais le gros lot avait été deux fois aussi vite dépensé que promptement acquis. Étrange manie de beaucoup de gens de ne jamais mettre en balance le doit et Y avoir, manie, à la vérité, qui ne préjudiciait en rien à la bonne humeur du disciple de Lucullus et d'Épicure. Sur les montants de la porte du château, à l'entrée de la cour, il avait fait placer deux grandes figures de pierre, armées de piques, d'épées, de boucliers, qui portaient sur le dos de gros sacs d'argent. Le peuple les nomme encore les « hommes d'argent » du comte Gotter et croit voir en eux les deux Suisses qui , de temps à autre, apportaient à Molsdorf des espèces de la cour de Prusse. Tant que les sacs arrivèrent, ces figures étaient disposées de manière à regarder le château, mais quand le Pactole ne roula plus d'or, on leur tourna le visage du côté de l'extérieur. C'est ainsi qu'on peut les voir encore.

Malgré son insouciance apparente, le comte ne chercha pas jusqu'au bout à s'étourdir sur le triste état de ses finances.

Lorsqu'il abandonna sa terre en 1756, on le vit s'arrêter dans une prairie qu'il aimait, à une faible distance du château, et tournant un dernier regard vers les lieux témoins de tant d'années heureuses : « Adieu , mon cher Molsdorf, tu m'as coûté beaucoup d'argent ! »

Peu d'années après cet adieu qui devait être définitif, le château était vendu d'abord au baron Rœder de Schwende, puis au duc de Gotha. Le successeur de Frédéric III, Ernest II, séjourna quelquefois à Molsdorf et, suivant ses goûts astronomiques, fit placer dans le jardin plusieurs cadrans solaires d'un curieux mécanisme.

Différentes assemblées se sont tenues dans notre siècle à Molsdorf. C'est là qu'en 1813 se donnèrent rendez-vous, pour conférer ensemble, les généraux Doucet, Dutailly, de Yismes, Brunoy et même le maréchal Sébastiani qui commandait un corps d'armée. Pendant ces campagnes de 1813 et de 1814, une partie du château et des dépendances servit de lazaret au corps prussien d'occupation d'Erfurt. Les plus belles salles auraient reçu la même destination, si le capitaine Bube n'eût réussi, à travers toutes sortes de dangers, à parvenir jusqu'au général de Kleist et à se faire écouter. Plus de trois cents soldats prussiens moururent au lazaret de Molsdorf et furent inhumés dans le cimetière du village.

Les dommages causés au château par le lazaret étaient déjà réparés quand le dernier duc de Gotha vint à mourir. Le ministère appelé à gérer les intérêts du pays, en attendant la loi de partage, trouva trop élevés les frais d'entretien de Molsdorf; il décida donc de transformer en un parc anglais le jardin dessiné et planté dans l'ancien goût français. Dès ce moment statues, cascade et fontaines disparurent ; on combla les bassins et les canaux ; les allées et les haies poussèrent des branches. De

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nouveaux arbres , bosquets, gazons remplacèrent les anciennes plantations. En changeant ainsi de caractère, le jardin prit un aspect moderne qui, s'il n'est pas sans charme, ne convient sruère à l'architecture du château.

Aujourd'hui l'élégante et voluptueuse demeure du comte Gotter est ouverte au public. Les secrets du boudoir, les petites portes de sortie, les escaliers dérobés, s'il y en eut, ne seraient plus une énigme pour l'observateur. Le dix-neuvième siècle est impitoyable. Sur la terrasse, sur les pelouses, partout où se posaient les pieds légers des ermites de la bonne humeur, s'effacent jusqu'aux dernières empreintes des jours passés. C'est à l'ouverture du printemps, à l'Ascension et à la Pentecôte, que citadins et rustiques du voisinage s'abattent comme une nuée d'oiseaux sur Molsdorf. Les terres du comte Gotter virent, le 46 août 1843, une fête qui a laissé des souvenirs. La Société des chanteurs de la Thmïnge se réunissait alors pour la première fois ; la façade du château resplendissait de bannières, et d'une haute estrade enguirlandée et fleurie, six cents chanteurs envoyèrent aux échos de la Forêt les lieder thuringiens, mêlés aux parfums des orangers. L'éloquence fit ce jour-là concurrence à la musique, car les poètes nationaux Ludwig Bechstein et Ludwig Storch électrisèrent par leurs discours des milliers d'auditeurs.

En 1851, comme en 1843, l'attention publique s'est portée sur Molsdorf: le ministre prussien de Radowitz y vint habiter avec sa famille. Là, le général reçut de fréquentes visites d'écrivains et d'hommes d'Etat; là, travaillant avec zèle, il entretenait une correspondance étendue ; là, le roi son ami lui donna de nouvelles marques d'affection. Les appartements du général de Radowitz sont devenus plus tard , pendant les mois d'été, ceux du baron de Witzleben, colonel au service de Prusse, auteur de plusieurs ouvrages militaires distingués. M. de Witz-

leben a daté même de Molsdorf la préface de son ouvrage sur le prince Frédéric-Josias de Cobourg. Plus récemment, le petit paradis terrestre du comte Gotter a vu célébrer les fiançailles du prince Ernest de Linange avec la princesse Marie de Bade.

Cent ans, c'est quelque chose dans l'histoire de l'humanité; c'est beaucoup dans l'histoire d'un château. Le poëte l'a dit :

Que peu de temps suffit pour changer toutes choses !

A l'une des extrémités du jardin de Molsdorf, on aperçoit une éminence ombragée d'un tilleul : de là le regard se porte sur le gracieux paysage qui s'étend d'Ichtershausen à Arnstadt, l'une des entrées de la Forêt de Thuringe.

Ichtershausen n'est qu'un bourg, mais un bourg ancien et de quelque importance dans les chroniques du pays. Il possédait déjà au douzième siècle un cloître de l'ordre de Cîteaux sous l'invocation de la Vierge, de saint Georges et de saint Boniface. Ce cloître sur lequel reposa la protection de plusieurs empereurs, entre autres de Louis IV et de Charles IV, jouissait de divers privilèges et avait des propriétés assez nombreuses ; il posséda même à Erfurt, pendant un certain temps, des échoppes de boulangers dont les loyers lui assuraient un revenu. Dévasté et dépeuplé pendant la malheureuse guerre des paysans, il ne survécut au pillage que pour changer de destination et devenir la maison du bailliage. L'ancien château ducal construit par un fils d'Ernest le Pieux eut aussi son moment : il servit de demeure à quelques grands personnages et même à cet infortuné Jean- Frédéric de Weimar de qui la raison égarée rendit la fin aussi tragique que la vie. Mais l'âge moderne a mis là son enseigne : les grandes salles et les galeries renferment une fabrique. L'in-

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dustrie n'a pas chassé les lettres et les arts, puisque dans le voisinage des métiers se sont plu à vivre deux contemporains, les littérateurs Hey et Palleske. Ichtershausen s'est d'ailleurs fait connaître par un beau trait. Lorsqu'en 1813 et 1814 sept cents soldats prussiens du corps de Kleist eurent succombé à une épidémie de fièvre nerveuse, la commune employa son petit trésor à l'érection d'un monument , que l'on voit encore, en souvenir des braves morts pour la patrie.

D'autres souvenirs fleurissent aux environs de Molsdorf avec les fleurs des champs. Ainsi l'étang de Sùlzenbrûck a vu un drame. A Molsdorf, raconte la poétique tradition1, résonnent les joyeux accords des instruments. C'est le soir de la kermesse et les couples tournoient emportés par l'allégresse de la fête. Alors dans l'étang de Sùlzenbrûck, sous le paisible empire des ondes, une jeune nixe à la couronne de roseaux a entendu la mélodie qui invite à la danse. Elle lève sa tête humide, prête l'oreille et bondit au clair de lune sur la rive. Elle secoue sa verte chevelure, sèche ses vêtements, se pare avec élégance, puis se glisse alerte dans la salle au milieu des jeunes filles du pays. « Ici, dit-elle, je puis pirouetter et consacrer quelques instants à la danse. Mais avant que les premiers rayons de l'aube aient dissipé les ombres nocturnes, je m'échapperai, je regagnerai la campagne et mon palais de cristal ; autrement je devrais donner ma vie pour une joie fugitive. » Bientôt elle s'élance dans le cercle au bras du plus beau garçon; elle enchante tous les regards, tant son port est élégant, tant elle se balance avec douceur. Et le jeune homme sent battre plus vite son cœur ; il passe tour à tour de la joie à la douleur ; ses yeux de flamme plongent avec ivresse dans les yeux de la nixe. Elle-même, tantôt heureuse , tantôt triste, ne sait ce qui lui arrive. Le

1 Adolphe Bube, Die Sage von dem Sùlzenbrucker Teiche bei Molsdorf.

feu de l'amour terrestre l'a touchée, et elle ne cesse pas de tourner. Elle ne prend nulle garde au temps qui s'écoule jusqu'à ce que le coq chante dans la cour et qu'elle voie pâlir l'éclat des lampes aux premières lueurs de l'aurore. Alors d'effroi elle soupire : « Hélas et malheur ! » Elle devient pâle , toujours plus pâle, s'arrache aux bras du bien-aimé, se précipite hors de la maison, court rapide comme une flèche vers l'étang, et se jette essoufflée dans les Ilots . . . L'eau furieuse écume, sa transparence est troublée; sur chaque vague nage une goutte de sang. A ce spectacle, le jeune homme éprouve une souffrance indicible ; et cette souffrance est si vive, elle le mord tant au cœur qu'il ne peut y survivre. Il suit la route que vient de lui tracer l'ondine ... Et les dernières étoiles d'or brillant au ciel se mirent dans les flots bouillonnants.

A quelque distance d'Ichtershausen et de Molsdorf, près d'Erfurt, sur le territoire prussien, s'étend un joli village, Mœbisbourg, au pied d'une montagne, dans la direction du Steigerwald. A l'une des extrémités de Mœbisbourg, est un monticule que couronnent une église et un cimetière sur les ruines de l'ancien château seigneurial. L'origine de ce château se perd dans la nuit des temps. Les chroniqueurs rapportent une tradition suivant laquelle le roi des Francs Mérovée aurait de cet emplacement dominé la Thuringe. Le Burgberg renferme des galeries et des oubliettes dont nul n'a pu mesurer la profondeur ni l'étendue; on parle aussi de conduits souterrains et de portes de fer qu'un hasard aurait fait découvrir. M. Max d'Œr a recueilli de la bouche populaire quelques-unes des légendes du lieu.

Il y a longtemps de cela, le château était occupé par un prince puissant, auquel appartenait toute la contrée environnante. Ce prince, brouillé avec la paix, guerroyait toute l'année ; plus il avait d'hommes à combattre , plus il était satisfait.

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Longtemps il fut heureux, mais à la fin il succomba sous le nombre, et ses ennemis ligués l'ayant battu, mirent le siège devant ses murailles seigneuriales. Aucun moyen de fuite; plus d'espoir, quand un matin le château se vit entouré d'un lac, et ce lac couvrait toute la vallée. Grâce à cette circonstance providentielle, le prince crut être désormais protégé contre les assaillants. Mais il faut compter avec la faim, et le château affamé dut se rendre. Ivres de vengeance, les vainqueurs ne voulurent laisser libre personne, excepté la femme du malheureux seigneur. On permit à la princesse de se retirer avec autant de biens qu'elle en pourrait prendre, à la condition de ne rien emporter de vivant. Cet ordre ne l'empêcha pas de cacher son mari dans un coffre, et ainsi chargée, elle sortit du château, passa les ponts et se fraya une route à travers les assiégeants.

A peine avait-elle échappé à la surveillance des dernières sentinelles que le prince, cognant contre le couvercle du coffre, se prit à murmurer : « Ouvre-moi, je manque d'air. — Je ne peux pas, répondit la courageuse femme, les ennemis sont encore trop près de nous. » Après une pause , le prince frappa les mêmes coups et reçut la même réponse : « Impossible , les ennemis nous regardent encore, et ils ont soif de ton sang. Prends patience encore un moment , nous serons bientôt dans les bois. » Enfin se montre le toit protecteur de la forêt. L'infortunée se met à genoux, dépose son fardeau et remercie Dieu. Elle regarde, mais hélas! son mari n'est plus! .. Héroïque jusqu'à la fin, elle se décide alors à remporter le coffre sur ses épaules, pour faire de belles funérailles à celui qu'elle aime.

Lorsqu'elle parvint à Riechheim, la princesse ayant prié les paysans d'accorder une tombe à son époux, n'éprouva que refus et ingratitude : on la chassa hors du village. Versant en silence des larmes amères, elle alla plus loin avec son fardeau. Dans la

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