LE CHATEAU DE MOLSDORF
forêt, elle se reposa pendant la nuit sous un chêne, qu'on a montré longtemps, et gagna Osthausen. Les villageois d'Osthausen inhumèrent le défunt, se montrèrent compatissants envers la pauvre femme, et l'aidèrent à se diriger vers l'orient. Où elle passa les dernières années de sa vie, nul ne l'apprit jamais, mais elle a donné à perpétuité des forêts aux paysans qui lui avaient accordé un asile. Il est de fait qu'il y a quelques années, Osthausen et les villages environnants, excepté Riechheim, possédaient encore des bois communaux1.
L'église de Mœbisbourg a, comme le château, ses traditions fantastiques et ses contes de revenants à faire peur. Pourquoi des étrangers courent-ils la nuit sur les tombeaux? Pourquoi dépouillent-ils les trépassés de leurs suaires ? Pourquoi la cloche d'une heure après minuit a-t-elle le mystérieux pouvoir d'éloigner l'esprit du mal ? Vous m'en demandez trop. La légende est une fée humoristique et originale qui ne livre pas ses secrets à chacun. Autant l'histoire est universelle, faite par tous et pour tous, autant la légende aime à hanter certains lieux et à visiter de préférence certaines contrées. Mœbisbourg est un de ces petits coins de terre favorisés par la fantaisie. On y raconte beaucoup de merveilles relatives à des trésors, à des chariots dorés, à une dame blanche. Mais ... car il y a toujours des mais dans ce monde, j'entrevoyais à l'horizon des tours, des clochers, un dôme, et ce que je pouvais savoir d'Erfurt allumait en moi le désir de pénétrer au plus tôt dans les murs de la cité forte.
1 Max von Œr, Thuringia. 1842.
ERFTJRT.
Sur l'une des grandes routes du nord de l'Allemagne, dans une plaine embellie par la nature et par la main des hommes, Erfurt est une des citadelles de l'histoire thuringienne. De quelque côté qu'on y arrive, de Leipzig, d'Arnstadt, de Molsdorf, de Gotha, cette ville inspire un sentiment de respect mêlé de curiosité. Sa grandeur et son ancienneté, l'étendue de ses remparts, son esprit municipal, les changements que les révolutions et les guerres ont apportés à sa destinée, son amour des sciences et des arts, son zèle pour l'industrie, sa prospérité commerciale, les événements religieux et politiques dont elle a été le théâtre, tout jusqu'à sa position géographique et à l'architecture de ses édifices concourt à la rendre précieuse à l'observateur. Salut aux cités qui, riches de souvenirs, ne se dévoilent pas en un clin d'œil au premier passant! Salut à celles dont les traits accentués et la physionomie expressive laissent apercevoir une âme fortement trempée, que les coups du sort n'ont pu ni amollir ni briser ! Erfurt est une de ces cités-là. L'expérience de la vie l'a mûrie, sans lui ôter rien de son énergie naturelle; joie et tristesse, luttes de partis, paix et combats, les vicissitudes les plus diverses ont favorisé son développement.
Parcourez les rues d'Erfurt, il n'y a presque pas de maison qui n'ait sa chronique, pas de quartier sans signification. C'est grand dommage seulement que les touristes partent comme une flèche en s'écriant : « Erfurt a une forteresse. Connu ! » Un trait dominant de prime abord fait oublier le reste ; comme si un chef-lieu militaire n'était et ne pouvait jamais être que cela. Serait-il donc impossible d'accorder avec le bras qui agit la tête qui pense ?
La première fois qu'en wagon vous entrerez à Erfurt, défiezvous de votre imagination. Pour peu que l'heure du soir soit avancée, le ciel gris, votre humeur mélancolique, pour peu que la rêverie ou un mauvais rêve vous assiège , vous vous frotterez les yeux et les écarquillant: «Où me mène-t-on! Suis-je prisonnier? » Des ponts, des murailles, des fossés pleins d'eau, quelques soldats qui vous regardent, des ouvrages fortifiés, puis un tunnel étroit et sombre, puis des lanternes rouges, vertes, bleues, sont autant d'images qui passent, disparaissent, repassent avec la rapidité de la vapeur. En plein jour, si vous êtes bien éveillé, calme, dispos, vous n'avez à craindre aucune de ces impressions vertigineuses et de ces chimériques visions. Vous vous rendez compte de l'état des lieux ; la réalité reprend ses droits. Mais à peine avez-vous eu le temps de vous bien reconnaître que vous voilà au débarcadère, en face d'une magnifique maison crénelée. C'est là que siège la direction du chemin de fer de la Thuringe. Des militaires, des curieux, des bonnes, des enfants se promènent sur le trottoir: on attend le train, et le train pénètre jusque dans la ville. Erfurt offre en Allemagne un curieux et assez rare exemple de ces voies ferrées qui, sans gêne, côtoyent ou traversent les rues de Paris et de Londres.
Erfut't. La sûre.
Vous n'êtes pas descendu de wagon que vous^êtes à l'hôtel le meilleur, le plus agréable, le plus convenable qui se puisse. L'hôtel Silber n'est séparé de la gare que par une cour. On y est bien reçu, on y est bien traité. Silber veut dire argent en allemand, et le propriétaire du dit hôtel s'appelle Silber. Ce qui me faisait dire que le Silber d'Erfurt, c'est de l'or. Mauvais calembourg, j'en conviens, dont riait mon Lucas.
Je suis descendu souvent chez M. Silber ; donc j'ai pu comparer sa maison avec beaucoup d'autres logis. Comparaison futile, oiseuse, diront les gens sérieux; comparaison de quelque importance, dira le gros des touristes; les plus petites choses ont leur valeur, et la civilisation matérielle donc !
Il y a deux catégories d'hôtels en Saxe et en Thuringe : les modernes et les anciens. Les modernes, à qui les prétentions au souverain bien font oublier l'a modestie. . . des prix et du genre de vie, se distinguent rarement par un caractère original; ils s'ouvrent à quiconque possède avec un extérieur décent une bourse suffisamment garnie; ils se ferment ou s'entr'ouvrent seulement à qui n'offre ni l'un ni l'autre de ces avantages. Du reste, ils sont cosmopolites de tout point. Pour eux, vous êtes moins un homme qu'un numéro de chambre, un lit, une place à table. Peu leur importe que vous soyez gai ou chagrin, bien portant ou cacochyme , pourvu que votre mélancolie ne tourne pas au spleen, votre gaieté au scandale, votre maladie à la mort. De quoi vous plaindre d'ailleurs? N'avez-vous pas tapis, meubles de palissandre ou d'acajou , sonnettes à votre disposition, allumettes sous la main, sommeliers dans tous les corridors? Commandez, et l'on vous obéira.
Les anciens hôtels ne sont pas tant des hôtels que des auberges recommandables. Le maître vient à vous sur le seuil, vous salue, vous examine, vous devine ; il quitte sa cave pour s'asseoir un moment à vos côtés; il vous fait l'histoire de sa famille, vous raconte son passé, vous dit ses espérances, et si par hasard vous êtes son compatriote, ou voisin de son pays, il se mordra les lèvres pour ne pas vous dire : « Connaissez-vous X ? Un bon enfant! C'est mon beau-frère, mon compère, mon cousin. . . » Bref, il se dévoile, il se livre, il se fait connaître, et vous devez à votre tour, par civilité, lui rendre la petite monnaie de sa pièce.
C'est un homme heureux de vous donner les renseignements que vous cherchez, plus heureux d'entendre louer ses vins, très-heureux du prix qu'on attache à sa conversation et à sa table d'hôte. Pour mettre le comble à son bonheur, déclarezvous content, la note payée, et promettez-lui de revenir.
L'hôtel Silber à Erfurt réunit, comme le Prince héréditaire à Weimar et la Maison allemande à Gotha, les plus réels avantages des hôtels anciens et modernes. On y rencontre une bonne compagnie, composée de militaires, de gentilshommes, de fonctionnaires. Le ton est excellent, comme le café, comme la cuisine. Elle n'est jamais à dédaigner en voyage, la cuisine : demandez plutôt à vos docteurs et à votre estomac. Chez Silber, on rougirait de vous servir sous le nom de café l'eau noirâtre qu'on vous donne ailleurs à profusion ; chez Silber, il n'est nul besoin de faire cinq repas par jour, parce que les repas y méritent leur nom. On reproche bêtement aux Allemands de manger beaucoup : savez-vous que, toute question de tempérament et de race à part, ils n'ont pas tort ? L'amour déréglé des sauces, des viandes mal rôties, des légumes aqueux est prédominant dans les maisons bourgeoises, et ne faut-il pas, bon gré mal gré, compenser la nature lymphatique des aliments par l'abondance? Ces défauts-là ne m'ont pas frappé à Erfurt, et si M. Silber n'est ni Vatel, ni l'un de ses petits-fils, il est du moins à la hauteur des progrès de la cuisine européenne.
Quand on se porte bien, on est rarement disposé à médire des autres ; la médisance est une âcreté morale, un malaise. Sans être prévenu en faveur des habitants d'Erfurt, je les ai vus de bon œil cheminant dans la rue, je les ai fréquentés, je les ai écoutés, j'ai étudié leurs usages et leurs goûts. Leur caractère est en rapport avec l'histoire de leur ville. Doués d'un esprit entreprenant et du sens pratique, ils se distinguent par l'énergie.
Moins mobiles que constants, ils se montrent attachés aux vieux us, ils aiment leur patrie et sa renommée, ils s'intéressent aux affaires publiques, mais le gouvernement d'Erfurt excite plus leur attention que le gouvernement de l'État. Comme les Romains et certains peuples du moyen âge, ils sont municipaux avant tout. Les relations des bourgeois avec les soldats de la forteresse concourent à développer de bons instincts de dévouement et de rondeur militaires. Je me rappelle avoir une fois demandé à un passant mon chemin dans les rues d'Erfurt: « Ici en bas, à gauche ! » me répondit catégoriquement et sur le ton d'un tambour-major le passant qui était un brasseur de bière.
Une ville qui a possédé jadis une université, serait excusable d'être sinon pédante, au moins un peu professorale. Eh bien, non, Erfurt ne l'est pas. L'un de ses plus récents érudits, M. Charles Hermann , de la direction du chemin de fer thuringien, est le naturel en personne. Son enthousiasme et sa bonté se montrent à découvert aussi vite que ses vastes connaissances historiques. Il n'a rien de commun avec les faux bonshommes et les poseurs. Avec les faux bonshommes, famille aussi ancienne que le monde, qui se perpétue dans les salons comme sous la hutte, et dont le théâtre contemporain a ridiculisé les types. Avec les poseurs, d'une origine plus récente, ceux-là, vrais enfants de notre siècle, fort supérieurs aux précieux et aux incroyables, les uns graves, les autres frivoles, les uns intelligents, les autres niais, mais se drapant tous dans une orgueilleuse modestie , sans autre but que de produire de l'effet par une apparente absence d'effet, sans autre ambition que de faire dire et penser à leur propos infiniment plus de bien qu'ils n'en pensent eux-mêmes. Jadis on ne posait que dans les ateliers pour se faire peindre; on pose aujourd'hui partout pour l'admiration publique. Et dire que ces poseurs finissent par se prendre
au sérieux! A force de jouer un rôle, ils ne sont plus que des acteurs, ils oublient d'être hommes.
On ne connaît ce genre ni à Erfurt, ni en Thuringe ; on y pécherait plutôt par l'excès contraire. Quand l'abandon et la familiarité régnent, quand on se laisse aller trop doucement au plaisir de vivre et de jouir de la vie, dans une atmosphère d'indulgence extrême pour les faiblesses, que servirait d'étudier son maintien ou son langage, et pour qui, pourquoi poser? Tout ce qui est dans la nature n'est, il est vrai, ni beau, ni bon, j'en conviens. Que voulez-vous? Où est ici-bas la vertu qui n'ait son écueil? L'austérité tourne bien à la sécheresse, la science à l'orgueil, l'énergie à l'obstination! Mieux vaut encore, disent les moralistes , avoir les défauts de ses qualités que les qualités de ses défauts.
Le sentiment du droit apparent ou réel , toujours très-vif à Erfurt, y a enraciné le principe de l'égalité devant la loi. Les chroniques racontent de curieux traits à ce sujet. Malheureusement la rudesse et la barbarie des temps ont défiguré ce sentiment plus d'une fois , témoin la tragique histoire du Dr Bobenzahn.
Au seizième siècle, quiconque était redevable au Conseil d'une certaine somme devait tenir les volets de sa maison fermés, jusqu'à ce que la dette fût acquittée. Or un certain Hans Kuhne, potier d'étain, ne craignit pas de se déclarer contre ce règlement. « Pourquoi , dit-il à haute voix et avec une certaine violence, pourquoi nous traiter, nous autres pauvres bourgeois, d'une façon si dure, quand des patriciens et de grands docteurs ne payent pas au Conseil ce qu'ils doivent? » Et comme on lui demandait qui étaient ces patriciens et ces docteurs, il répondit : « L'un d'eux est mon voisin le docteur Bobenzahn. Voilà deux ans qu'il n'a pas payé l'impôt, et pourtant il est citoyen, il fait
toutes les années brasser de la bière, et il reçoit encore du Conseil 200 florins!» Informé de ces propos, le Dr Bobenzahn, qui était secrétaire du Conseil, entra dans une grande colère et, passant devant la maison de Kuhne, débita une série d'injures. i Monsieur le docteur, répliqua le franc-parleur, si je vous ai fait tort, nous comparaîtrons ensemble devant le respectable Conseil . » Le lendemain de cette escarmouche , un ami de Bobenzahn s'en va demander à Kuhne ce qu'il peut bien avoir contre le docteur. Kuhne conte l'affaire en ajoutant : « Je vous en prie, Monsieur, persuadez au docteur de ne plus s'arrêter devant ma fenêtre pour m'insulter; sinon je le ferai déguerpir, et cela le chagrinera. »
Qui fut irrité de la menace et des expressions de Kuhne? Le docteur. « Eh bien, je vais me rendre à la maison de Kuhne pour voir ce qu'il me fera. » Les amis de Bobenzahn essayent en vain de le détourner de ce projet. Kuhne travaillait précisément devant sa fenêtre. Bobenzahn arrive, exaspéré; il s'empare d'un pot, puis d'un autre, d'un autre encore, les jetant avec rage dans la boutique du fondeur. Quand il n'a plus rien sous la main, il tire son épée, en menace Kuhne, et ne pouvant l'atteindre du dehors, fait mine d'entrer dans la maison ... A ce moment, des clameurs se font entendre, on s'attroupe. « Est-ce une garantie de légalité et de paix, s'écrie une voix, que nous soyons ainsi traités dans nos maisons bourgeoises? Voulez-vous nous ôter nos droits, détruire cette paix? » A ces paroles, le docteur remet l'épée dans le fourreau, et s'en va sur-le-champ demander asile à des chartreux.
A quelques jours de là, Bobenzahn était conduit sous bonne escorte à l'hôtel de ville. Plainte avait été portée. Kuhne l'accusait d'être un meurtrier qui, contre Dieu, l'honneur et le droit, avait voulu pénétrer dans sa maison, pour lui ôter la vie. Un
conseiller demanda au docteur : « Qu'avez-vous à dire? — Que puis-je dire? répondit-il, je n'ai jamais entendu en ma vie une telle plainte. J'espère d'être traité non en meurtrier, mais en bourgeois. » Et le docteur ayant été reconduit au couvent où il s'était réfugié, on demanda à Kuhne s'il voulait remettre l'affaire au Conseil. Mais Kuhne: « Oui, je remets l'affaire à nos tuteurs; je vous donne mes pleins pouvoirs. » Cette réponse n'était pas faite pour amener un arrangement. La foule continua d'entourer le cloître, et les moines se virent bientôt privés de l'eau même qui remplissait leurs étangs. Quand l'embarras de ces malheureux chartreux fut au comble, Bobenzahn demanda grâce, offrant ses services au Conseil et à la commune, et si l'on n'agréait pas ses offres, il sortirait de la ville avec l'engagement de ne favoriser aucun ennemi de l'État ; à défaut de quoi enfin, il saurait bien s'y prendre pour n'être pas recherché dans le cloître.
Cette parole étourdie décida de sa destinée. Il l'avait à peine laissé échapper que la foule se rua sur le couvent. La pieuse maison étant alors sous le coup d'un anathème, pour une faute d'un ecclésiastique, le Conseil laissa faire, et Bobenzahn conduit en prison, y subit la torture. Dans les angoisses de la mort, il fit tous les aveux que le bourreau voulut lui arracher, jusqu'à dire qu'il avait eu l'intention de livrer la ville à la Saxe. Il n'en fallait pas tant pour le faire condamner à mort, et le malheureux, déjà martyrisé de tous ses membres, subit le dernier supplice.
En aucun temps le gouvernement d'Erfurt n'a laissé méconnaître ses arrêtés et règlements, quels qu'ils fussent, de grande ou de médiocre importance. Par exemple, en 1354, le Conseil renouvelait une ancienne prescription d'après laquelle quiconque placerait devant la porte de son prochain des tonneaux, des chariots , de la terre, quitterait la ville pour un an et payerait
vingt marcs d'argent, sinon il serait tenu pour un fou. Voilà une pénalité extraordinaire. En revanche, la tolérance envers les Israélites, tolérance qui ne dura pas toujours , devenait l'objet d'une ordonnance spéciale qui fait honneur à Erfurt : « Nul ne doit, ni en paroles, ni en actions, faire quoi que ce soit contre les Israélites , autrement le Conseil aura à s'entretenir avec le délinquant pour qu'il se conforme à la loi de la ville. »
De la tolérance vraie à la bienfaisance, au civisme, le chemin est facile ; et beaucoup de vrais hommes de bien glorifient Erfurt. Ainsi brilla parmi ces gens d'élite, dès 1593, le DrZimmermann, l'un des tétrarques d'Erfurt, qui, d'abord riche, donna presque toute sa fortune aux pauvres. Victime de son zèle pour le bien de tous, Zimmermann tomba dans la gêne; ce que voyant, par un hiver rigoureux, quelques braves gens firent conduire devant sa maison une voie de bois. « Cela ne m'est pas dû, dit-il, portez ce bois ailleurs, d A sa mort, on se cotisa pour subvenir aux frais de ses funérailles, et la moitié des habitants accompagnèrent sa dépouille au champ du repos.
Ce qu'un particulier seul, malgré la meilleure volonté, n'aurait pu faire, l'État et les bourgeois l'ont accompli, car les hôpitaux et les institutions charitables de toute espèce donnent une bonne idée de la philanthropie d'Erfurt.
L'Académie des sciences, l'Université, bien qu'aujourd'hui elle n'existe plus, de nombreux établissements d'instruction publique ont produit depuis longtemps un mouvement intellectuel et habitué la population aux choses de l'esprit. Indépendamment des théologiens et prédicateurs dont l'histoire se rattache à celle de la Réformation, plusieurs personnages distingués dans les sciences et les lettres ont habité Erfurt, s'ils n'y ont pas tous vu le jour. Tel fut, à la fin du seizième siècle, un professeur et recteur de l'Université, Antoine Mocker, d'Hildesheim, excellent philo-
logue, poëte latin digne de la Renaissance, et même instituteur habile, dont les théories originales sur l'éducation devancèrent les travaux de la pédagogie moderne; tel aussi le savant Eckard Leichner, de Salzungen, versé dans toutes les sciences, mais plus particulièrement médecin, physicien, chimiste, auquel on ne peut reprocher d'autre tort grave que d'avoir combattu la découverte d'Harvey sur la circulation du sang; tel encore Wieland que ses succès comme professeur à Erfurt désignèrent à la duchesse Amélie de Weimar pour l'instruction de son fils Charles-Auguste; tel un Erfurtois, élève de Wieland, l'auteur bien connu de Gumal et Lina, Gaspard-Frédéric Lossius, prédicateur, poëte religieux, l'un des plus zélés fondateurs d'une école supérieure déjeunes filles; telle enfin cette moderne Sapho, noble interprète des Psaumes de David, panégyriste du prince Eugène, chantre de la vie des mineurs, Sidonie-Hedwige Zasunemann, qui eût été digne d'être célébrée par André Chénier :
Je pars, el des ormeaux qui bordent le chemin J'ai passé les premiers à peine.
Elle succomba dans sa fleur, non comme la Lesbienne à Leucade, non comme Héro à la recherche de Léandre. Un jour elle se rendait à Ilmenau, la jolie petite ville aimée de Gœthe, pour voir sa sœur, lorsqu'en traversant un gué, le pied lui glissa et les flots l'emportèrent pour ne la rendre qu'expirante.
A côté de la poésie et des sciences, l'histoire peut revendiquer les services de Falkenstein, de Motschmann, de Dominikus, d'Arnoldi, de Beyer, du Dr Erhard, de Michelsen, de Kampschulte, de Paulus Cassel, qui ont concouru à faire connaître Erfurt et la Thuringe. Les travaux du professeur Cassel sont ceux d'un bénédictin. Il en faut dire autant des profondes recherches de M. le conseiller Charles Hermann.
Loyale, instruite, diligente, accorte sous son air martial, la bonne ville d'Erfurt n'est pas sans capitaux ni revenus. Au quinzième et au seizième siècle, elle s'était élevée, selon le vœu déjà ancien de Charlemagne, au rang d'une des premières places de l'Allemagne centrale; les marchandises étrangères lui étaient expédiées des villes hanséatiques ; ses négociants rivalisaient avec ceux d'Augsbourg, de Nuremberg, de Leipzig; ses foires jouissaient d'une grande vogue; son trafic de guède, ou indigo allemand, était très- considérable. De nos jours, sans avoir reconquis toute son importance de jadis, Erfurt voit, sous le gouvernement prussien, son industrie et son commerce prospérer. Les distilleries de Berlin, pour toutes sortes de liqueurs fines, ont des succursales bien achalandées à Erfurt. La plupart des arts mécaniques, des professions et métiers ne peuvent pas se plaindre de la rareté de la vente et de la difficulté des débouchés : il suffit de parcourir la ville pour s'en convaincre. Les marchands sont à leur affaire. Il est possible que, pareillement à ce qui se passe ailleurs, ils manquent de savoir-faire, de prestesse et ne possèdent pas à fond l'art de faire un paquet avec goût. Mais ce n'est qu'un détail.
La culture des jardins et des champs ouvre une source de gains à Erfurt; il n'y a qu'à semer pour recueillir. Les environs sont, comme ceux de Bamberg, d'une remarquable fertilité; le soi n'est rebelle à aucune espèce de céréales, de légumes, de plantes potagères et médicinales. Le cumin, cette ombellifère à la forte odeur, dont on saupoudre certains pains en Allemagne et d'où l'on tire l'excellente liqueur du même nom, des fèves monstres qu'on n'oserait pas cacher dans le gâteau des Rois, un cresson de fontaine, tendre et savoureux à réjouir Cyrus luimême, si son ombre habitait Erfurt, sont autant de produits estimés dans le commerce et dans les repas. Ce n'est point que
nouveaux disciples de Pythagore et répugnant à l'usage des viandes, les Erfurtois se condamnent à une nourriture végétale et aqueuse; ils savent comme d'autres apprécier un quartier de chevreuil et vider une coupe. Le Dr Charles Rinne n'a pas fait pour être chantée devant un plat de raves sa chanson de table : « Tant que le vieux Dôme se tiendra debout, levant sa tête grise et vénérable, tant que la brise soufflera sur nous deDreienbrunnen et du Steigerwald, aussi longtemps notre étoile brillera au ciel de l'Allemagne, aussi longtemps Erfurt avec ses hautes tours restera notre petit monde! — Il est vrai que Vienne, Vienne la grande, a beaucoup de belles choses, et pour cela l'Empereur y habite, et pour cela on la nomme la ville impériale! Eh bien, contre elle nous ne voudrions pas troquer notre Erfurt: c'est la patrie, c'est le sanctuaire; qui pourrait nous être plus cher? — Oui, notre Erfurt, la vieille et fidèle cité, est connue et le monde a parlé de tout ce qu'elle a fait de noble; elle aime le chant, elle tient à la musique, c'est ce qu'annoncent le son de ses cloches et le jeu de ses orgues. — Et dans notre poitrine bat un cœur plein de loyauté, un cœur qui, avec la conscience de ce qu'il vaut, ne se consacre qu'au bien ; et nous oublions le rang et la condition dans notre doux empire, la gaieté nous rapproche, la cordialité nous rend tous égaux. — Elle résonne bien la parole de notre Dalberg : « Il fait bon «demeurer à Erfurt,» et cette parole se transmet de bouche en bouche et le cœur bat plus fort.. . — Aussi, quand la coupe circule à la ronde dans nos banquets, buvez à notre précieux Erfurt! Le Dôme élevé est encore debout, sa vue continue à nous édifier, et son clocher nous contemple en paix. »
Amis du luxe et des divertissements, les Erfurtois avaient jadis quelque faible pour la cuisine. Aucun enfant ne venait au monde, disent les chroniqueurs, aucunes fiançailles, aucun
mariage, aucune inhumation n'avaient lieu sans être suivis d'un repas. Les traiteurs furent longtemps adjoints à la corporation des bouchers. Ils se divisaient en deux classes: les simples cuisiniers ou rôtisseurs au service des particuliers, et les traiteurs proprement dits; les premiers étaient libres, les seconds appartenaient à une corporation. Rien n'est curieux comme les règlements auxquels ils étaient soumis les uns et les autres. Alexandre Dumas trouverait, en feuilletant ces vieux documents, d'étranges anomalies culinaires. Un maître ne pouvait prendre un apprenti à l'essai que pendant quinze jours; passé ce terme, il devait le renvoyer ou l'accepter définitivement. L'apprentissage durait trois ans. Il n'était pas loisible à l'apprenti de changer de maître.
Lorsqu'un compagnon aspirait à la maîtrise, il n'était admis à subir l'examen obligatoire qu'après avoir produit un certificat de naissance et d'apprentissage. Le fils ou le gendre d'un maître ne payait que la moitié des frais de la promotion.
Entre autres droits, les traiteurs possédaient ceux de vendre au-dehors comme dans l'intérieur de leur logis, de tuer des animaux, sauf le gros bétail, de ne tolérer dans les banquets aucun mets apprêté par des personnes inexpérimentées, d'empêcher enfin les cuisiniers privés de se donner pour des cuisiniers publics. Telles étaient jadis les singulières entraves mises à l'exercice de l'industrie. . . culinaire. On reconnaît bien là jusque dans les plus petits détails l'esprit des corporations.
Elles étaient nombreuses et fortement organisées à Erfurt les corporations de métiers, filles du moyen âge et de l'Italie, qui de Hambourg et de Magdebourg où elles commencèrent à fleurir ne tardèrent pas à se répandre dans tous les pays germaniques, dans les Flandres, en France, en Europe. Qui pourrait nier qu'elles n'eussent des avantages, ces associations profession-
nelles, aujourd'hui condamnées sous leur ancienne forme? On a beau parler avec raison de libre travail et de libre concurrence ; on a beau avoir horreur de la réglementation exagérée ; on a eu beau s'élever contre les trois degrés du noviciat, déplorer la longueur des épreuves imposées à Yapprenti et au compagnon, et signaler les difficultés de toute sorte inséparables de la maîtrise, les corporations s'accordaient avec les mœurs sociales et le génie des temps; elles ont fait régner l'ordre dans les relations commerciales et la discipline dans le travail; elles ont prévenu la misère, assuré l'excellence de certaines industries, et leur développement a coïncidé avec celui des franchises municipales.
A Erfurt, la même maison a servi de logis pendant cinq siècles aux compagnons de différents métiers. C'était, il n'y a pas longtemps, en 4863, par un beau dimanche de juillet. Devant la vieille auberge se rassemblèrent dix corporations, celles des ébénistes, des forgerons, des charrons, des charpentiers, des meuniers, des vitriers, des ferblantiers, des gantiers, des doreurs, des tonneliers, pour prendre solennellement congé des lieux qui avaient vu se succéder tant de générations. Au moment du départ, un garçon meunier, s'adressant à ses collègues, les engagea de bon cœur à pousser un vivat en l'honneur des autorités et des respectables voisins accourus en foule. L'assemblée obéit à cette double invitation et la musique ayant accompagné le chant : « Adieu, paisible maison ! » le cortège se mit en marche.1
Après avoir traversé les principales rues d'Erfurt, il s'arrêta devant la maison du Cygne d'or où il fut accueilli par ces paroles toutes simples: « Dieu soit loué, nous voici arrivés dans
1 Au mois d'août de la même année 1863, la même cérémonie se renouvela. Les bouchers traversèrent processionnellement les rues et se réunirent aux dix autres corporations.
notre nouvelle auberge! Que Dieu bénisse notre entrée, et nul d'entre nous n'aura rien à souffrir ! » Et le père des ouvriers, c'est-à-dire l'hôte, conduisit les compagnons dans l'intérieur. Un chant de table répondit à un choral, et lorsque tous eurent pris place, l'un d'entre eux, habitué au langage de la poésie, s'écria de manière à être entendu jusque dans la rue : « Aujourd'hui, frères, choquez, choquez vos verres en l'honneur de votre pèrel Aussi longtemps que nous prononcerons son nom, il restera l'hôtelier du Cygne. Il nous verse toujours à boire avec zèle et ne se fait pas appeler trop souvent ; la mère, à son tour, nous héberge finement et nous régale de plats chauds et froids. La sœur nous donne aussi beaucoup de joie, le garçon lui-même nous convient, et tous deux savent fidèlement écrire à la craie, quand la monnaie nous manque. » Après un quadruple hourra, vint la dernière strophe : « Si vous avez formé quatre vœux, à qui adresserez-vous le cinquième ? Ah ! l'affaire sera bientôt faite : Vivent toutes les corporations ! »
Cette scène et ce petit discours vous plaisent-ils? Ne se croirait-on pas de deux ou trois siècles en arrière ? Si donc vous traversez quelque jour la rue Saint-Michel à Erfurt, n'oubliez pas l'auberge du Cygne d'or.
Près de ce cygne au resplendissant plumage, se balancent fraternellement groupés les attributs des corporations. Franchissez sans façon le seuil, ainsi que je l'ai fait, abordez le père et la mère de ces nombreux ouvriers fatigués le soir du travail de la journée, ils vous apporteront comme à leurs enfants une chope d'excellente bière et souriront à vos questions, les bonnes gens! Ils ont leur mission à cœur autant que le haut fonctionnaire d'une province; en donnant libéralement la nourriture du corps, ils donnent, à qui les désire, leurs conseils ; ils encouragent, ils exhortent, ils sont la providence matérielle et visible du compagnon.
Erfurt, Paie Saint-Michel.
Les cordonniers, dont on ne voit pas les semelles au Cygne d'or, forment une des plus puissantes et des plus anciennes corporations germaniques. De tout temps, ils ont tenu le haut du pavé. Erfurt a conservé le souvenir d'une de leurs escapades. En 4795, eux aussi voulurent changer, non pas de formes, mais de logis. Il arriva qu'un conseiller supérieur, alarmé du bruyant voisinage qu'il allait avoir, mit le Conseil de la ville dans ses intérêts. Là-dessus, on invita les cordonniers ou à ne point déménager ou à renoncer à l'auberge par eux choisie. Mais l'habitude des clous et de la poix rend tenace. En dépit de tous les ordres, les garçons cordonniers, au nombre de 400, 'se rendirent bien endimanchés à leur nouveau local, au son des hautbois.
Le comique de cette procession était une botte, si grande, si grande, dit la chronique, qu'elle aurait pu appartenir au géant
Goliath. Dans cette colossale botte de carton peint en noir, était caché un homme, et la botte marchait, entourée d'une garde de compagnons, le sabre dégainé. La confrérie suivait. Tout à coup s'élève un grand tumulte. Ordre a été donné au maître chef de s'arrêter, mais il n'en tient compte, et la colonne arrive à sa destination. Alors nouvelle injonction de quelques députés du Conseil, et nouveaux refus. Les cheveux frisés et poudrés, tenant à la main un rouleau noué avec une faveur rose, l'orateur désigné se glisse par une fenêtre jusqu'au haut d'un échafaudage et là, déployant son manuscrit, il multiplie les souhaits de bienvenue à la communauté et termine par une série de toasts, sans oublier les autorités et Messieurs du Conseil. Cela dit, et l'enseigne régulièrement accrochée, l'orateur disparaît, laissant la foule ébahie.
Cependant le fait ne passera pas pour accompli. Les compagnons devront évacuer la place au bout de trois heures et enlever leur enseigne; s'ils s'y refusent, on les dissipera par la force. De la menace à l'exécution, il n'y eut pas loin. Une compagnie de soldats s'avance, l'arme au bras, suivie d'une escouade de bourgeois : les disciples de saint Crépin demeurent inébranlables, ils sont tout à la joie, ils ont pour eux Notre-Dame de Liesse. Soudain le commandement de feu! se fait entendre et, à cette minute suprême, soldats et bourgeois décampent à qui mieux mieux. Ainsi finit ce drame plaisant. 1
Comme dans la plupart des cités germaniques adonnées surtout au négoce, les corporations d'Erfurt célébraient chaque année leur fête. Le choix du maître chef de la communauté était suivi des cérémonies prescrites pour l'investiture, de la remise des statuts de la confrérie, du serment sur le crucifix. Le chef élu par la corporation des cordonniers jurait fidélité à
1 Constantin Beyer, Neue Chronilt von Erfurt.
ses devoirs à l'hôtel de ville. De là, accompagné de ses confrères habillés de manteaux noirs et bleus, il allait dans une certaine rue consacrée où il recevait une baguette blanche, signe de sa juridiction, et une couronne de fleurs. Un des plus jeunes maîtres s'écriait ensuite: «Maîtres et compagnons, je vous demande si c'est le moment de faire justice ? » Et un autre répondait : « C'est le moment. » A cette question répétée trois fois, et suivie trois fois de la même réponse, succédait l'invitation catégorique : « Si quelqu'un a une proposition à faire ou quelque sujet de plainte, qu'il le dise. » Et chacun gardant le silence, un des vénérables Nestors disait : « Oui, nous aurions sujet de nous plaindre, mais nous nous tairons jusqu'à ce que le chef de notre corps soit entré dans sa demeure. » A ces mots, le nouveau maître se levait précipitamment de sa chaise, et le cortège s'en allait comme il était venu.
L'habitude prise à cette occasion par les cordonniers d'aller chercher dans la forêt du feuillage pour en décorer leurs demeures a donné naissance au lundi vert. La grande fête du lundi vert, particulière à Erfurt, se célébrait chaque année à la Saint-Jacques. Ce jour-là les corps de métiers recevaient la confirmation de leurs privilèges du gouvernement du pays, c'est-à-dire pendant longtemps de l'archevêque de Mayence ou de ses représentants. En retour de cette confirmation accomplie suivant certains rites, les ouvriers faisaient à l'autorité un petit cadeau en argent ou en nature. Puis le reste de la journée se passait en réjouissances. A partir de la fin du dernier siècle, le lundi vert a vu disparaître son ancienne solennité et son éclat, sans rien perdre pourtant de son attrait populaire. Un littérateur digne de confiance nous a laissé une description pittoresque des plaisirs du célèbre lundi, tels qu'on les goûtait encore avant 18401 : «Vers
1 Fr.-A. Reimann, Deutsche Volksfeste.
midi, si le temps est propice, la moitié de la population d'Erfurt s'achemine en groupes animés vers le Steigerwald , au sommet et sur les pentes duquel se préparent de simples plaisirs. Partout flotte le drapeau de la gaîté; partout, au sein de cette belle nature, sous la fraîche feuillée comme au pied des arbres que caresse le soleil, on oublie les soucis et le souvenir des mauvais jours. L'écho de la forêt répète les chants d'allégresse qui résonnent de toutes parts avec le choc des coupes, et ce n'est qu'aux derniers rayons empourprant la cime des vieux hêtres, lorsque s'ébranle la cloche du soir, que la multitude s'écoule et laisse le Steigerwald désert. La grande route et les sentiers aux environs de la ville se couvrent de bandes folâtres qui, de retour à la maison et dans le cercle de la famille, aiment encore à se rappeler les heureux moments d'une vraie fête populaire allemande. »
Les mœurs patriarcales et les goûts idylliques du lundi vert n'ont rien de commun avec les bachiques folies du lundi bleu. Ceux qui font le lundi bleu, en Allemagne, continuent le dimanche sans autre excuse que la paresse, la sensualité, la fantaisie; ils vident la coupe des jouissances ; ils partent sains d'esprit de chez eux, pour y revenir les jambes chancelantes, la raison égarée, la tête souvent meurtrie d'ecchymoses. C'est par allusion aux traces bleuâtres des coups et horions sur le visage des viveurs en goguette, que la langue allemande a consacré la pittoresque expression de lundi bleu.
Ce n'est ni le bleu de l'espérance, ni le bleu du ciel qu'elle a voulu rappeler.
Erfurt qui de loin s'annonce par des tours, des églises, des aiguilles, des bastions élevés, ne ressemble, dans l'intérieur de
ses murs, ni à une caserne, ni à un couvent. La discipline militaire et la règle ecclésiastique n'imposent silence à personne; on s'aperçoit vite que la vieille cité germanique ne sommeille pas depuis des siècles comme l'empereur Frédéric Barberousse. Elle parle, elle s'anime, elle agit. La Géra, l'un des affluents de l'Unstrut, la divise en quartiers, d'un aspect vivant et varié. Ici des ponts, de larges rues, de jolies places; là des ruelles tortueuses d'une architecture irrégulière avec des galeries de bois en saillie au bord de l'eau; ailleurs de sombres portes à franchir pour pénétrer dans les forts qui dominent la ville; plus loin des magasins à la mode et de confortables habitations modernes, à côté d'imposantes demeures patriciennes ornées de sculptures, d'inscriptions, d'armoiries.
— Intéressant , intéressant ! Nous sommes ici dans un vrai musée ! murmure près de moi Lucas qui prend plaisir à divulguer ses impressions , quelles qu'elles soient.
— Ah ! si les murs pouvaient parler ou si je pouvais les faire parler ! N'est-ce pas ?
Il faut se rappeler que toutes les fois que nous entrons dans une ville d'importance (je dis nous comme Lucas) le brave Thuringien aime à causer et plus encore à me faire causer. Il est curieux, curieux de tout. Chez un père de huit enfants, chez un homme voué d'abord à l'exercice d'un métier, et qui a dû être soldat, puis se faire gendarme, et partager enfin sa vie entre les soucis d'un petit négoce et les devoirs d'un guide d'étrangers, l'amour de l'instruction, le désir de connaître est une rareté. Or, à défaut du savoir proprement dit, Lucas a l'instinct qui nous entraîne vers les choses et le sentiment qui les fait goûter. En lui le sens critique est faible, la crédulité abonde. Il adore l'art, il respecte l'histoire, il aime la chronique, il est passionné pour la légende, les antiquités le ravissent, et il n'est versé dans aucune de ces
branches. Ses interpellations, ses interrogations, ses exclamations n'ont donc rien de surprenant.
— Est-il vrai , Monsieur , que la plupart des maisons d'ici ont un nom, et que sur chacune, ou peu s'en faut, on raconte une anecdote?
— Rien n'est plus vrai. M. Bernard Hartung a même publié une chronique des maisons d'Erfurt; les unes s'appelaient arcen-ciel, jardin des roses , petit ciseau rouge; les autres avaient pour enseigne St-Christophe, un fer à cheval, la porte du ciel. C'est un livre avec lequel on peut faire une charmante promenade historique dans Erfurt.
— Une promenade historique ! çà doit être piquant! Et. . . . la voulez-vous faire, la ferons-nous, Monsieur, cette promenade?
— Sans doute, nous sommes ici pour cela. Nous la ferons tant bien que mal. Allons à la découverte. Quand je lâcherai des phrases impossibles en allemand, quand j'estropierai votre belle langue en m'entretenant avec celui-ci ou celui-là, vous me corrigerez.
— Vous corriger, Monsieur, y pensez-vous ?
— Oui, j'y pense. Si du moins je savais mon Erfurt par cœur, mes fautes de langage seraient excusables.
— Monsieur, vous voulez me donner à croire que vous n'êtes pas un Thuringien comme moi, que vous ne connaissez pas l'histoire d'Erfurt que j'ignore. . . Mais! Mais! Mais!... Professez, Monsieur, professez, si j'ose me permettre de parler ainsi, et vous aurez en moi un disciple fidèle, un auditeur tout yeux et tout oreilles.
— C'est trop dire. En m'attribuant l'érudition de M. le conseiller Hermann et de M. Hartung, vous faites une pitoyable plaisanterie.
— Une mauvaise plaisanterie, oh! jamais. Mille excuses. Si
peu que ce soit, daignez me déniaiser, Monsieur, ou plutôt, ayez la bonté de faire vos réflexions à haute voix, et cette journée me laissera un éternel souvenir.
Qu'un étranger balbutie l'histoire thuringienne à un Thuringien, voilà qui est pour le moins bizarre. Il me semblait piquant d'intervertir ainsi les rôles, d'autant plus qu'à enseigner bien ou mal on gagne toujours soi-même un enseignement.
— Allons soit, Lucas, j'y consens. Aussi bien nous causerons à bâtons rompus , tout en marchant , et si nous nous égarons, nous en serons quittes pour demander notre route. A Erfurt, tout chemin mène au Dôme. Donc attention, mon élève, et je commence:
Plusieurs tirent le nom d'Erfurt d'un certain meunier Erf, ou Erfes qui, établi au bord de la Géra, aurait fait passer les voyageurs dans un bac d'une rive à l'autre. De là Erphesfurt, comme le mot est écrit dans certaines chroniques. Quant à l'époque précise où s'est élevée la ville, on n'en sait rien. Un savant du seizième siècle, Sébastien Munster, assure qu'on commença à la bâtir au temps des empereurs romains Théodose et Arcadius , et qu'un roi des Francs, Dagobert, aurait favorisé plus tard son extension. Ce qui n'est pas douteux, c'est que sa position était déjà importante au huitième siècle, en sorte que saint Boniface,1 Yapôtre des Thuringiens, proposa au pape d'y créer un évêché. Les premiers évêques furent Eoban et Adolar, qui devaient être un jour canonisés et dont les restes devinrent un but de pèlerinage. Seulement ces prélats n'ayant pas eu de successeurs, le diocèse erfurtois se trouva bientôt soumis à l'archevêché de Mayence. Au temps de Charlemagne et de sa dynastie, lorsque les Slaves, les Huns, les Avares envahirent la Thuringe, Erfurt aurait pu être englouti sous les flots
1 Sagittarius, Falckenstein, Arnold, Erhard, Graebner, Sydow, etc.
de ces hordes étrangères, mais la cité menacée eut le bonheur d'échapper à la ruine. Sa prépondérance s'accrut même en raison des dangers qu'elle avait courus. En 852, Louis le Germanique y tenait déjà une diète, comme le firent plus tard à son exemple Henri l'Oiseleur, l'empereur Frédéric Ier et Rodolphe de Habsbourg.
Vous savez sans doute que dans ces siècles reculés qu'on appelle le moyen âge l'autorité religieuse n'était pas volontiers séparée de l'autorité civile. Aussi l'archevêque de Mayence n'aurait-il pas eu de peine à maintenir à Erfurt des fonctionnaires et un gouverneur, si les landgraves de Thuringe, descendants d'un Franc salien, ne s'étaient assuré des droits sur la ville.
C'était un beau temps que le règne de ces landgraves qui tenaient le premier rang parmi les princes de l'empire, quand Louis le Ferré entrait dans Erfurt au galop de son coursier, enseignes et bannières déployées, quand protecteur de l'opprimé il châtiait rudement ses plus nobles vassaux et qu'en véritable preux il ne craignait pas de se mesurer avec Henri le Lion. C'était un beau temps que celui où les poètes, réunis en un tournoi solennel à la Wartbourg, accordaient leur lyre pour se disputer la palme de l'idéal, en glorifiant le seigneur hospitalier de la Thuringe; c'était un beau temps de candeur, de foi, de poésie, alors que Louis le Pieux, enflammé pour les Croisades, allait mourir sur le chemin de Palestine, loin de sa chère Elisabeth de Hongrie laissée en otage aux malheureux , aux pauvres, aux déshérités de ce monde. Oui, c'était un beau temps que celui-là !
Mais revenons à Erfurt.
Vous comprenez bien que, malgré le prestige de leur nom et la grandeur de leurs alliances , les landgraves n'empêchèrent pas l'archevêque de Mayence de faire valoir et même d'exercer
sa suprématie à Erfurt. De là des rivalités sourdes ou ouvertes, des querelles de voisinage souvent armées, des conflits de pouvoir. Entre plusieurs épisodes relatifs à ces luttes, vous en connaissez certainement un qui représente bien les mœurs de l'époque: c'est l'histoire du landgrave Conrad et de l'archevêque Siegfried. A propos d'un injuste et odieux traitement infligé à l'abbé de Reinhardsbrunn, Conrad entre dans une église d'Erfurt, saisit l'archevêque par les cheveux, le traîne devant l'autel, le menace de mort, puis va piller sans merci les territoires épiscopaux. Et le prélat de se plaindre à Rome, et le landgrave de se faire battre publiquement de verges en guise de mortification. On trouve beaucoup d'autres traits de cette force dans les chroniques.
— Nos landgraves ne badinaient pas , Monsieur , quand on maltraitait leurs sujets, et ils avaient raison. Ne m'avez-vous pas dit une fois que Louis le Pieux entreprit une guerre contre l'évêque de Wurzbourg pour un âne volé à un marchand mercier d'Eisenach?
— En effet, rien n'est plus vrai. Ce qui n'est pas moins vrai, c'est qu'Erfurt se déroba pour un temps aux convoitises des uns, aux prétentions des autres, en s'assurant des libertés et une constitution sanctionnées par l'empereur. Le pouvoir épiscopal ne lui refusa pas non plus le privilège de battre monnaie et de tenir un marché. Dès lors le bien-être s'accrut, le commerce fleurit, les patriciens commencèrent à jouer un rôle très-important dans les Conseils et la population atteignit jusqu'au chiffre de soixante mille âmes.
Mais le calme perpétuel n'est pas plus fait pour les villes que pour les hommes. Afin d'accroître ses revenus annuels qu'il jugeait insuffisants, le landgrave Albert avait cédé aux Erfurtois une partie de ses biens, et lorsque ses fils qui n'avaient nulle
connaissance de cette convention, voulurent faire acte de propriété, les Erfurtois leur opposèrent un refus assez brutal. Ce qui était aliéné était aliéné, on n'y pouvait rien changer. Alors Frédéric le Mordu s'étant dit qu'il aurait bientôt raison de tant d'audace, fit barricader les routes qui conduisaient à Erfurt et empêcha les approvisionnements. La pénurie ne tarda pas à se déclarer. Quand elle parvint à son comble, plusieurs bourgeois s'aventurèrent hors de la ville pour se procurer des moyens de subsistance, mais les ennemis aux aguets tuèrent ceux qu'ils ne firent pas prisonniers. Usant de représailles, les Erfurtois détruisirent un château de leur voisin.
La querelle allait de mal en pis. Accusés d'avoir violé la paix, les Erfurtois furent sommés par le landgrave de comparaître devant son tribunal. Ils s'y rendirent en foule, précédés d'ecclésiastiques, porteurs de croix et de bannières. Cette pieuse apparence cachait une préoccupation profane: tous armés, ils étaient tous prêts à soutenir leur cause avec l'épée. Grande colère de Frédéric qui remit la citation à un autre jour. Ce jour arrivé, comme les Erfurtois accouraient encore en armes, des gens apostés les chassèrent à coups de bâton.
Brûlant du désir de venger cet affront, les Erfurtois se tournent du côté du comte Hermann de Weimar, dont ils connaissent les dispositions. Une campagne s'apprête. Après avoir pénétré dans le territoire du comte de Weimar, le landgrave tente vainement d'assiéger Wiehe , tandis que les ennemis appuyés par le comte se présentent devant le château d'Udstsedt qui tombe en leurs mains au bout de cinq jours. Malheureusement ce triomphe enivre les vainqueurs : il n'est pas d'excès auxquels ils ne se livrent. Le Mordu les leur fait expier. L'occasion aidant, il fond sur eux à l'improviste , les met en déroute et s'en va chargé d'un riche butin.
ERFuivr. 145 Croyez-vous, par hasard, que le découragement gagna les Erfurtois? Nullement. Bien qu'abandonnés à eux-mêmes, car le comte de Weimar s'était réconcilié avec le landgrave, ils se lèvent de tous côtés pour la défense de leurs foyers ; ils désertent leurs champs, leurs magasins, leurs comptoirs, engagent des mercenaires, et attendent de pied ferme. Ils n'attendront pas longtemps. Le landgrave promène l'incendie dans leurs ivillages. Aussitôt s'organise une formidable défense, et l'armée deFrédéric qui, pendant quinze jours, a vainement battu les remparts d'Erfurt se retire en semant la ruine sur son passage. Alarmés toutefois de l'avenir, les Erfurtois utilisent ce moment de répit pour implorer et obtenir de puissantes alliances ; l'empereur ne leur est point défavorable, ils peuvent tout oser, au point d'attaquer les bourgs et châteaux du landgrave.
Mais ils rencontrent une résistance des plus vigoureuses ; peu à peu leur énergie s'épuise en inutiles efforts et, pour comble de malheur, la discorde se glisse dans les rangs des citoyens d'Erfurt. Les corporations récriminent à haute voix contre les fauteurs d'une guerre nuisible au travail, au commerce, à la prospérité de la ville, ajoutant que les maux de cette guerre seraient à la rigueur supportables si les bourgeois n'étaient maltraités des gentilshommes. Voilà la source d'une profonde division intestine. Le patriotisme seul y peut mettre fin; le patriotisme agira. Sans renoncer à ses anciens privilèges, la noblesse accorde à la bourgeoisie d'Erfurt le droit de choisir dans son sein quatre représentants pour la protéger. Les quatre représentants, appelés tétrarques, entrent solennellement en fonctions, le 25 février 4310, jour de Walpurgis. Dès lors chaque année et à pareil jour, les Erfurtois ont longtemps célébré une fête populaire.
— Pardon, Monsieur, pardon de vous interrompre. La langue
me démange. Je n'aurais pas aimé à vivre dans des temps où l'on ne pouvait jamais dormir sur ses deux oreilles. On ne restait pas deux ans sans prendre le mousquet. A chaque instant des troubles, des attaques, des alertes. Aujourd'hui les hommes sont beaucoup plus raisonnables, et comme on fait son lit, on se couche.
— Ah ! pour cela , je n'en sais rien. Ne parlons pas tant de raison. A plusieurs siècles de distance, les hommes ont toujours les mêmes passions qui les entraînent à être quelquefois déraisonnables. Seulement ces passions changent de formes et de nuances. De nos jours, il est vrai, on guerroyé rarement, mais quand on fait la guerre, on la fait bien. Le monde va vite, mais va-t-il beaucoup mieux que jadis? Les hommes seront toujours les hommes, comme Lucas sera toujours Lucas pour me couper la parole, pas vrai?
— Moi! juste ciel! Couper la parole à Monsieur, quand je suis suspendu à ses lèvres. Ah! qu'ai-je dit? qu'ai-je fait?
— Calmez-vous, Lucas, je continue. Sachez donc que vingtcinq ans après la première fête de Walpurgis, les Erfurtois entraient de nouveau en campagne. Cette fois , c'était à propos d'un conflit ecclésiastique. Par parenthèse, il faut vous dire, avec l'historien Dœring, que la crosse épiscopale de Mayence pesait lourdement sur les Thuringiens. Or, Mayence avait désigné pour son vicaire à Erfurt un prélat désagréable au pape, et agréable à l'empereur. Là-dessus, les Erfurtois ne se mirent-ils pas d'abord du côté du pape, puis de celui de l'empereur , jusqu'à ce qu'ils eussent réussi à s'attirer les plus grands embarras et à se brouiller avec tout le monde ? Ils se virent pourtant bien forcés à la fin de se soumettre au choix que Mayence avait fait de l'archevêque Baudouin. Que de peines perdues! Que de tracas, vous m'avouerez, pour n'aboutir à rien ! Encore si les Erfurtois
n'eussent eu que les propres querelles où leur vivacité imprudente les engageait! Mais non, ils étaient un peu sur le chemin de tout le monde et, quand on ne se disputait pas leur alliance, ils prenaient part aux contestations des autres. Ainsi quelques années après l'affaire de Baudouin, Erfurt se trouva enveloppé dans une nouvelle guerre, à propos d'un mot échappé de travers.
C'était en 4342. Le comte Gunther de Schwarzbourg et le comte Hermann de Weiuiar, festoyés par les magistrats d'Erfurt, se divertissaient à l'hôtel de ville. Tout à coup , le landgrave
Erfurt. Ancienne salle de l'hôtel de ville.
Frédéric le Sérieux, suivi de ses chevaliers, passe à cheval et en grande pompe devant le palais municipal. Attiré à la fenêtre par la musique et le bruit du cortège, le comte Hermann s'écrie:
« Fritz, d'où viens-tu ? Fritz , où vas-tu ? »
A cette familière interpellation, le landgrave irrité se contente de répondre d'un air menaçant :
« En vérité, pour peu que je vive encore un brin, je ferai en sorte que tu m'appelles seigneur! »
La question et la réponse avaient été publiques. Autant aurait valu se déclarer la guerre en bonne forme. On s'y prépara de part et d'autre, le comte de Weimar ayant pour lui le comte de Schwarzbourg, et le landgrave agissant de concert avec Erfurt. Ni les châteaux , ni les chaumières n'échappèrent à l'incendie et à la destruction. Puis vint le tour des villes. Comme les soldats allaient appliquer les échelles contre les murs d'Arnstadt, il- s'éleva au sujet du butin une dispute entre les gens du landgrave et ceux d'Erfurt. Frédéric pouvait invoquer certains droits sur le comté, tandis que les Erfurtois, ses alliés, n'ayant rien de semblable à alléguer en leur faveur, prirent le parti de se retirer plutôt que d'accorder quoi que ce fût. Cette détermination leur coûta cher. Poursuivis dans leur retraite par les habitants d'Arnstadt, ils appellent forcément à leur aide le landgrave et les siens qui se dirigeaient vers Weimar. Frédéric revient sur ses pas, un combat s'engage où il va remporter l'avantage, quand un renfort inespéré arrive à l'ennemi. Le plus grand danger menace Frédéric.
Cette nouvelle se répand aussitôt dans Erfurt, d'où le prieur d'un couvent dépêche en voitures sur le lieu du combat un certain nombre d'ecclésiastiques. A la faveur de la nuit et du brouillard, ces voitures ont tout l'air d'un convoi de troupes auxiliaires, et trompés par les apparences, ceux qui auraient pu se dire bientôt vainqueurs, opèrent un mouvement en arrière. Grâce à cette équivoque, le Sérieux grièvement blessé et au bout de ses forces peut gagner Erfurt, mais il a tenu sa promesse, la bataille est gagnée. Il passera pour un vaillant seigneur, pour un Cid campeador, et le comte de Weimar s'engagera, n'ayant pas d'héritiers, à laisser par testament son territoire au landgrave de Thuringe.
Vous voyez que Frédéric le Sérieux menait bien les affaires de la Thuringe. Du reste, les aventures guerrières, si fréquentes au moyen âge en tous pays , n'auraient pas été un grand sujet de trouble pour Erfurt si de véritables calamités n'avaient désolé le pays. Il faut toujours compter dans ce monde avec l'imprévu.
En 1348 , c'est un épouvantable tremblement de terre qui ébranle la Thuringe et l'Europe ; montagnes, villes , châteaux frémissent sur leurs bases; le sol s'entr' ouvre; on ne voit que fugitifs et malheureux égarés par la peur. Des entrailles de la terre s'échappent des exhalaisons malsaines et la peste ou la mort noire, ainsi qu'on l'appelait tristement, ajoute à un mal un mal pire encore. Jamais la funèbre faux ne s'est promenée sur autant de têtes à la fois; jamais plus lamentables scènes n'ont produit plus de terreur. Chacun se préparait à mourir, assure la chronique, et comme beaucoup voyaient dans le fléau une punition du ciel, ils essayaient par des prières, des sacrifices et des pèlerinages d'apaiser la colère divine. « En plusieurs endroits,» suivant Dœring, «les sept dixièmes des habitants succombèrent, ailleurs c'étaient les deux tiers; on comptait parmi les trépassés plus de jeunes que de vieux, plus de femmes et de jeunes filles que d'hommes et de jeunes gens.» Les cimetières regorgeaient de cadavres.
La seule ville d'Erfurt ne perdit pas moins de douze mille personnes. Mais comme les Juifs furent plus épargnés de la maladie que les Chrétiens, la malveillance et le fanatisme interprétèrent le fait à leur façon. — Les Israélites sont la cause de tout le mal, s'écria-t-on, ils ont empoisonné les fontaines. Qu'ils meurent ! Sans pitié massacrons-les ! — Et ces infortunés, victimes de la plus odieuse barbarie et d'un raffinement d'injustice, endurèrent d'affreux tourments dans les principales villes de la Thuringe. A Erfurt, il en périt par centaines. A quoi servaient,
je vous prie, pour racheter ces fureurs, les macérations des Flagellants?
Malgré tant de vicissitudes, Erfurt à qui les circonstances avaient valu une augmentation de territoire, recueillait, vers la fin du quatorzième siècle, les fruits du travail et de la fortune ; son crédit s'étendait avec le nombre de ses commerçants, de ses joailliers, de ses changeurs ; ses patriciens élevaient de belles maisons particulières et ses chefs de beaux édifices publics; son enceinte fortifiée, ses portes, ses tours étaient pourvues d'un riche matériel de guerre. Cette prospérité, dont rien ne semblait devoir tarir la source, motiva la création d'une université.
Savez-vous que les grands négociants, lorsqu'ils sont généreux, font bien les choses? Se mettent-ils dans la tête une entreprise d'importance, ils la mènent à bout coûte que coûte, sans lésinerie. Or, croyez-moi, ce n'était pas une petite affaire, ni matériellement, ni spirituellement, que d'organiser à cette époque un enseignement supérieur. On ne connaissait guères que l'université de Paris déjà célèbre par ses docteurs et l'affluence de ses élèves, et après Paris, Toulouse, Montpellier, Orléans. En Espagne et en Portugal les écoles de Valence, de Salamanque, de Lisbonne, en Italie Naples, Padoue, Rome, Pise, Florence commençaient à faire parler d'elles, moins pourtant qu'Oxford et Cambridge. Prague et Vienne étaient les seules villes germaniques, avec Cologne et Heidelberg, où la jeunesse lettrée pût recevoir des leçons et trouver des modèles. L'université d'Erfurt devint ainsi l'asile des hautes études en pays saxon, longtemps avant Leipzig, Wittemberg et Iéna.
Le premier recteur qui entra en fonctions dès 1 392 s'appelait Louis Mùlner, natif d'Arnstadt, tout près d'Erfurt. Sous l'administration de ce savant, très-versé dans le droit canonique, 523 étudiants se firent immatriculer , et dans ce nombre figuraient
plusieurs ducs et comtes. Sans poser l'épée qui faisait leur gloire, les gentilshommes commençaient à apprécier la plume et la parole.
Comment l'université d'Erfurt, qui d'ailleurs, je vous le répète, fut la première de la Saxe et du nord de l'Allemagne, parvintelle à conquérir promptement une solide renommée? Je vais essayer de vous le dire.
D'abord, l'agréable position d'Erfurt, le mouvement et les ressources de cette ville, autant que la vie à bon marché, pouvaient à bon droit séduire l'étranger; ensuite l'amour de l'antiquité classique régnait à Erfurt, et la connaissance des auteurs grecs et latins mise en honneur par Pétrarque et Dante en Italie, avait passé les monts et les mers ; d'excellents professeurs enfin, des hommes éminents dans tous les genres se plaisaient à former des élèves appelés à les surpasser. Aussi accourait-on de tous côtés vers le foyer des lumières, vers la pépinière des sciences. Les maisons princières de Saxe, d'Anhalt, de Bade, de Hesse, de Holstein, de Henneberg y envoyaient leurs sujets, et les universités fondées au quinzième siècle ne manquèrent pas de demander des maîtres à Erfurt.
Les théologiens se virent particulièrement recherchés; on les tenait en si grande estime que plusieurs d'entre eux siégèrent aux conciles de Constance et de Bâle. La tendance théologique dominait dans l'université et y a dominé longtemps. Un détail en ferait juger. En 1778, un candidat au grade de docteur ne craignait pas de se livrer à une dispute publique sur les maladies produites par les longues prédications, maladies de deux espèces, les unes nuisibles aux prédicateurs, les autres aux auditeurs. Cette thèse, singulière sans contredit, prouve que les recommandations des Pères de l'Église et de saint François de Sales touchant la brièveté des sermons étaient trop fréquemment méconnues.
Du reste, aucune branche d'étude n'était négligée à Erfurt. « Quelle image du cheval de Troie ! » disait à ce propos un érudit ingénieux. <r Des héros sortaient des flancs de ce cheval; des savants s'échappent du sein de notre université ! » Ce fut cette instruction encyclopédique pour le temps qui attira sans doute à Erfurt un contempteur des choses du ciel et de la terre, un mauvais génie s'il en fut jamais, qui aurait inventé le mal si le mal n'eût pas existé. Vous le connaissez bien de nom, Lucas, devinez.
— Le docteur Faust, peut-être, car il y a du Faust et du Méphistophélès dans chacun de nous.
— Précisément, le docteur Faust. On parle volontiers de ses séjours à Ingolstadt, à Wittemberg, à Leipzig où il sortit de VAuerbacl/s Relier à cheval sur un tonneau, et on oublie ses faits et gestes à Erfurt. Motschmann et Hartung les ont enregistrés. Entre autres traits merveilleux, il aurait une fois interprété les poëmes homériques avec tant de vérité et de vivacité que les étudiants lui demandèrent si son art ne lui permettrait pas d'évoquer les héros de l'Iliade et de l'Odyssée. Au jour dit, ces héros apparurent tous les uns après les autres, tous jusqu'au géant Polyphème dont l'aspect rébarbatif glaça d'effroi les écoliers.
Une autre fois, comme il y avait à l'université une promotion de maître ès arts, le discours tomba sur quelques comédies de Plaute et de Térence dont la perte était regrettable pour la jeunesse. A ce sujet le Dr Faust dit qu'avec la permission des théologiens et du Conseil, il s'engagerait à présenter toutes ces comédies perdues, de façon que les étudiants pussent en prendre rapidement copie. Mais les théologiens, pas plus que le Conseil, n'accédèrent à cette proposition.
— Et ils firent bien.
— Oui, seulement le maudit sorcier ne s'en tint pas là. A
l'exemple de Klingsor, de célèbre mémoire, qui vint en une nuit de Hongrie à la Wartbourg, Faust passait pour avoir fort aisément cavalcadé d'Erfurt à Prague, aller et retour. Dans sa propre demeure d'Erfurt où rien n'était préparé pour une réception, il invita ses amis à célébrer son heureux voyage, et grâce au secours d'un sien esprit, on put boire et manger à discrétion, sans compter la musique.
A la fin, cette magie noire qui pouvait troubler l'ordre public alarma les autorités civiles et ecclésiastiques. Un certain Conrad Clinge, moine de l'ordre des Franciscains, accepta la difficile mission d'arracher Faust à ses égarements, et voici, au dire de Motschmann, sur la foi d'une ancienne chronique, comment les choses se passèrent.
Le Dr Faust faisait de si mauvaises farces dont la ville et le pays commençaient à gloser, qu'on se prit à redouter l'influence de ces machinations du diable sur la jeunesse et sur les gens simples. Comme on savait d'ailleurs que l'enchanteur était trèslié avec un jeune gentilhomme reconnu pour papiste, il fut décidé que le Dr Clinge essayerait de convertir Faust et de chasser l'esprit malin.
Prêt à employer tous les moyens, le moine eut d'abord recours à la persuasion; puis les paroles amicales ne suffisant pas, il effraya le pécheur de la colère divine et de l'éternelle damnation, sans lui fermer toutefois la voie du salut : s'il s'était laissé séduire dans sa jeunesse par Satan, que ne revenait-il à Dieu pour lui demander le pardon de ses péchés? Dieu ne demeurerait pas sourd à ses prières.
Mais le Dr Faust : « Mon cher Monsieur , je reconnais les
bonnes intentions que vous avez à mon égard, et je conviens
aussi de tout ce que vous venez présentement de me dire. Mais
je me suis trop fourvoyé; j'ai contracté un engagement avec le
diable, je lui ai, sur mon sang, promis mon âme, et comment m'y prendre, comment me tirer de là ? »
Le Dr Clinge répondit : « Cela se pourrait encore à la condition d'implorer sérieusement la miséricorde divine, de faire acte de repentance et d'expiation, de renoncer à la sorcellerie et à vos rapports avec le démon. Nous dirons devant vous la messe dans notre couvent, et ainsi le diable vous abandonnera. »
«Messe par ci, messe par là!» répondit le docteur, «ma promesse me lie trop fortement. J'ai méprisé Dieu dans ma malice, je suis devenu parjure et infidèle, j'ai cru au diable plus qu'à Lui; c'est pourquoi sa grâce, que j'ai perdue par ma faute, ne peut me consoler. En outre, ce ne serait de ma part ni honorable ni loyal de retirer ma parole. Le diable a tenu fidèlement la sienne ; je dois faire de même. »
«Eh bien, soit! » dit le moine, «continue, fils maudit de Satan, puisque tu ne veux ni te laisser sauver, ni te sauver toimême. »
Là-dessus Conrad Clinge se rendit auprès du magnifique et très-honoré recteur de l'université, auquel il fit son rapport, et le Conseil en ayant été instruit, Faust dut sortir d'Erfurt.
— Pour n'y jamais rentrer, je pense.
— Il faut le croire. Mais son souvenir n'a pas disparu. On sait que son plus intime ami, le baron de Dennstaedt, avec lequel on le voyait sans cesse, habitait dans la Schlœssergasse la maison de Y Ancre. Non loin de cette maison est la ruelle de Faust, à travers laquelle le docteur infernal aurait fait passer un char de foin, et la ruelle est si étroite qu'un homme seul peut à peine la traverser.
— Pardon, Monsieur, de vous interrompre si souvent. Votre indulgence m'est connue... Si j'ose vous adresser humblement des demandes, c'est pour m'instruire.
— Dites, Lucas, dites. Les vrais ignorants ne questionnent guères.
— M'est avis que le Dr Faust a dû diaboliser les étudiants par ses exemples et ses discours.
— Je ne sais que vous dire. Mais avant l'époque présumée de son séjour à Erfurt, la jeunesse avait déjà la tête près du bonnet. Ce n'est pas le séducteur de Marguerite qui a pu provoquer l'affaire de 1510.
Il paraît qu'en ce temps-là le magistrat, pour se mettre à l'abri de certains coups de main du voisinage et assurer le repos des citoyens, avait à son service une sorte de garde mobile. Lorsque vint la kermesse, à la Saint-Michel, on but et on mangea beaucoup selon l'usage, on s'échauffa à la ronde, et pour mieux fêter le saint sans doute, étudiants et soldats s'adressèrent des quolibets, en vinrent aux insultes et des gros mots à une batterie. Les étudiants, qui eurent d'abord le dessus, repoussèrent la troupe jusque dans la rue du Marché; mais les ouvriers et les bourgeois prirent parti pour les militaires, et au milieu d'une grêle de projectiles, de morceaux de bois, de pierres, les étudiants se virent singulièrement maltraités.
Alors ils réussissent à s'armer tant bien que mal et se retirent dans l'université. Ils ferment toutes les entrées, barricadent les portes, et quand les bourgeois qui, eux aussi, avaient couru aux armes, s'avancent, ils les reçoivent à coups de pistolets tirés des fenêtres. Exaspération de la foule, d'autant plus qu'il y a des blessés. Des canons sont braqués contre le bâtiment universitaire. Effrayés de cette attaque inattendue, les assiégés prennent la fuite, pour la plupart, de l'autre côté de la Géra, tandis que les autres sont faits prisonniers et que les bourgeois, maîtres du champ de bataille, enfoncent les portes, se précipitent dans les salles d'étude, et mettent en morceaux les chaires,
les bancs, lacérant jusqu'aux livres et manuscrits précieux. Le magnifique recteur se plaignit bien au Conseil , en revendiquant les objets endommagés ou disparus, mais on sait ce qui arrive en pareil cas. Ce qui est détruit est détruit, et, comme dit un proverbe français, quand le vin est tiré, il faut le boire. Mauvais vin dont l'université n'avait que faire.
N'allez pas croire au moins que les troubles de 1510 portèrent préjudice à l'enseignement supérieur; il aurait fallu d'autres événements pour produire un effet si désastreux. Dans le siècle proprement dit de la Renaissance, plus encore qu'au quinzième, l'université reposait sur de solides bases. Chaque faculté avait sa vie propre, conférait des grades, nommait son doyen, sous l'autorité suprême du recteur. L'élection de ce grand-maître de l'université était accompagnée d'une véritable cérémonie. Au mois de mai les assesseurs, professeurs, licenciés et maîtres, réunis à dix heures du matin chez le recteur, se dirigeaient vers la cathédrale au son des cloches ; ils entendaient la messe du Saint-Esprit, après quoi ils entraient dans une salle consacrée. « Que le magnifique recteur de l'université passe! Qu'il passe ! » criait en latin le plus ancien bedeau. Et les facultés ayant pris la place assignée à chacune d'elles, le secrétaire de l'université lisait les statuts concernant le rectorat. Cette lecture faite, le bedeau reprenait, toujours en latin, avec la contenance d'un héraut d'armes : « Que les facultés se séparent ad loca distincta ! » Et chaque faculté désignait l'un de ses membres pour procéder en son nom à l'élection. Puis le bedeau continuait: «Que mes maîtres et seigneuries procèdent à l'élection ! »
Cette élection à plusieurs degrés était aussi compliquée de formalités qu'un conclave. L'entrée en charge du nouveau recteur avait lieu avec un cérémonial à peu près semblable à celui de
Erfurt. Ancien bâtiment de l'université.
l'élection. Après le service divin, après les discours et remerciements d'usage, l'installation se terminait par un banquet. Les membres de chaque faculté s'y montraient dans le costume de ., rigueur : bonnets noirs, rouges, verts, cramoisis avec manteaux noirs et blancs, bleu-violets , rouges. Ce mélange formait un ensemble flatteur à la vue.
La promotion au doctorat en théologie comptait aussi au premier rang des solennités universitaires ; on y déployait une pompe en rapport avec l'élévation de la science et les sentiments présumés du candidat. De nos jours les formes consacrées par le temps et par les traditions tendent trop à disparaître pour faire place à un sans-façon vulgaire. Les universités, en Allemagne, n'ont pas heureusement renoncé à tous ces anciens usages dont elles connaissent le sens et la profondeur. Mais dans d'autres pays de l'Europe, on est porté à séparer la forme du fond et le signe de la chose signifiée. C'est un tort, selon moi, de conférer
un gTade académique sans paraître y attacher extérieurement du prix. Le docteur d'aujourd'hui sera un maître demain.
Mais de quoi vais-je vous parler, Lucas? Il s'agit bien de l'université quand, depuis un long quart d'heure , nous rôdons comme des âmes en peine autour du Dôme ! Suivez-moi. Il n'y a pas d'antiquaire ni d'ami des arts qui ne rende hommage à Notre-Dame d'Erfurt.
Aérée, spacieuse, bordée de maisons, plantée de quelques arbres, la place Frédéric-Guillaume s'anime et s'égaie dans les jours de parades et d'exercices militaires. On y voit un obélisque en souvenir de la visite que fît à Erfurt en 4777 l'électeur Frédéric-Charles-Joseph. A l'une des extrémités de cette place, le Dôme et l'église St-Sever se découpent vigoureusement, avec leurs hautes tours et leurs clochetons aigus. Saint Boniface, le grand convertisseur, le propagateur du christianisme en Thuringe, élevait vers 752 une maison sainte sur l'emplacement de laquelle on commença de bâtir au douzième et au treizième siècle le Dôme actuel. De larges degrés, au nombre de cinquante environ, vous conduisent presque au seuil de l'édifice gothique, décoré d'un splendide portail.
A l'intérieur, la première impression, vive et spontanée, l'impression d'ensemble n'a rien que de satisfaisant. Mais pour peu que le démon de l'analyse vous saisisse, ou qu'un architecte vous accompagne, vous découvrez un certain manque d'harmonie et de proportion, des irrégularités dans le plan. Les nefs latérales écrasent la nef centrale et le chœur du quatorzième siècle écrase la nef du quinzième. Les modernes vitraux paraissent décolorés ; les vieux vitraux ont gardé leur éclat. Avec sa voûte
sans piliers , ses élégantes nervures, ses arcs hardiment élancés , c'est le chœur qui fascine les yeux et ravit l'âme : il est imposant et majestueux. Sa beauté ferme la bouche à la critique. Pour le reste, doit-on s'étonner qu'un monument autour duquel se sont promenés les guerres et l'incendie, qu'un monument plus d'une fois réparé, embelli, agrandi jusqu'à nos jours, ne s'accorde pas dans toutes ses parties et qu'un goût sévère puisse y relever des inégalités et des imperfections ?
Les arts plastiques ont payé un riche tribut à l'architecture du sanctuaire. J'ai vu la chaire nouvellement refaite d'après un modèle de Schinkel , une adoration des Mages de Beck, un excellent travail sur bois attribué à Wohlgemuth , sans parler d'un bronze de Peter Yischer , d'un gigantesque saint Christophe et d'un lustre splendide. J'ai admiré, avec les délicates sculptures des chaises du chœur, une vieille statue de métal , surnommée le Wolfram et donnée jadis à l'église par un malheureux patricien condamné à faire publiquement pénitence le cierge en main. On m'a indiqué la place des tombeaux d'Adolar et d'Éoban, les premiers évêques d'Erfurt, mais je n'ai pas eu de peine à découvrir la pierre sépulcrale du comte de Gleichen. C'est une curiosité historique.
Le célèbre bigame \ qui devait avoir une belle stature, est représenté entre ses deux femmes, ayant à sa droite la douce Ottilie l'allemande, et à sa gauche Mélechsala, la fille du sultan sarrasin, avec la couronne sur la tête. Voilà qui est étrange, n'est-ce pas? Eh bien, ce qui est plus frappant que ce souvenir, c'est la réalité. Si vous passez derrière le grand autel , vous voyez dans un modeste cercueil de bois le squelette du comte auprès des deux crânes de celles qui portèrent en même temps
1 Notre voyage dans la Forêt de Thuringe renferme le récit des aventures du comte de Gleichen. (V. Châteaux de Gleichen.)
son nom. Lors de la destruction du cloître des bénédictins où ils reposaient, les restes des Gleichen furent confiés au Dôme sous la protection des fidèles et du clergé.
Je n'aurais pas voulu m'éloigner de l'église principale d'Erfurt avant d'avoir fait, comme le commun des visiteurs, l'ascension de la grande tour. Ascension peu effrayante, quoi qu'en dise Lucas dont la tête facilement tournoie. A moins d'être en proie aux visions délirantes du haschisch ou à l'ivresse de l'opium, il n'y a pas moyen de se laisser aller à des terreurs folles; point de spectres qui vous frôlent dans l'ombre, point de voix gémissantes , point de hiboux effarouchés au détour d'un escalier en spirales, ni de guivres, ni de dragons. Mais lorsqu'au sommet de la tour vous revoyez enfin le bleu,
Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme, Une crainte vous prend, un vertige sublime A se sentir si près de Dieu ! 1
Eussiez-vous eu de la peine à parvenir jusqu'au clocher, ce voisin du ciel, la vue qu'on a de là-haut vous dédommagerait de vos efforts: océan d'hommes à perte de vue, vertes campagnes, châteaux, monts, routes aux replis onduleux, bois, prairies, jardins, ville et banlieue, ravelines, bastions, tandis qu'à vos pieds la Maria gloriosa, célébrée par le poète Adolphe Bube, est assez belle pour rendre orgueilleuse et superbe la fille du sacristain qui vous la montre.
La Gloriosa est une cloche, ou plutôt la cloche par excellence d'Erfurt. Il faut à peu près vingt personnes, dit-on, pour la sonner aux jours de fête, et encore n'ose-t-on plus guère la mettre en mouvement de peur d'ébranler les tours sur leur base. Fondue en 1497 par Gerhard de Kempen, elle pèse
1 Théophile Gautier.
Erfurt. Le Dôme et l'église St-Sever.
286 quintaux, y compris le battant. Le peuple la nomme encore la Susanna, du nom de son aïeule victime d'un incendie , et qui portait cette inscription: « La grande Susanne chasse le diable d'ici »
En face du Dôme, l'église gothique de St-Sever, dont saint Boniface posa la première pierre, ne fut bâtie, telle qu'elle est aujourd'hui, qu'au commencement du quinzième siècle. Ses trois tours élancées sont remarquables autant que son baptistère, autant que les peintures et les reliefs de l'autel. Elle eut pour vicaire un certain Conrad Stolle, auteur d'une chronique thu-
1 Die grosse Susanna treibt den Teufel von danna.
ringienne, très-précieuse pour l'histoire d'Erfurt '. C'était un observateur érudit que ce Stolle qui, en 1491, était, suivant son propre témoignage, âgé de 55 ans. Il a raconté l'histoire de la Gloriosa et de la grande cloche de St-Sever, en terminant son récit par ces mots naïfs : « Moi Conrad Stolle, vicaire de St-Sever, j'ai vu tout cela, et je l'ai écrit. »
Ce n'est pas dans la ville des archevêques de Mayence que les esprits forts et les blasphémateurs auraient pu vivre impunis.
Au treizième siècle, deux fripons ayant forcé de nuit la porte d'une église, y volèrent le saint ciboire contenant neuf hosties. Comme ils traversaient une place, ils jetèrent les hosties dans un bourbier et s'enfuirent à Eisenach avec le ciboire. Or il arriva qu'un de ces voleurs étant tombé malade jusqu'à l'article de la mort, appela un confesseur afin de décharger sa conscience du fardeau qui l'oppressait. Le père donna l'absolution à l'agonisant, mais il crut devoir aller incontinent à Erfurt pour faire sa déclaration. Sur ces entrefaites , on vit briller une petite lumière aux lieux désignés par le confesseur. L'archevêque s'y rendit, suivi de son clergé, et quelle ne fut pas sa surprise en retrouvant le saint sacrement intact ! Il le prit, et le porta dans l'église principale en chantant : « Christ nous est apparu ; venez et adorons-le ! »
Hélas! à Erfurt comme ailleurs les boucs se mêlaient aux brebis. Même dans les rangs du clergé, quelques malheureux, esclaves de leurs passions, se déshonorèrent. A cet égard, l'histoire du moine Faber n'est rien moins qu'édifiante. Elle eut pour théâtre le couvent des chartreux.
1 Cette chronique, connue et utilisée de quelques historiens, a été pour la première fois publiée en 1854, d'après le manuscrit de la bibliothèque universitaire d'Iéna, par le savant docteur et conseiller Hesse, de Rudolstadt, dans le recueil de la Société littéraire de Stuttgart.
Il faut savoir que ce cloître, au commencement du dix-septième siècle, se trouvait dans de cruels embarras. Plusieurs fonds de terre, d'une part, avaient été engagés pour couvrir des dettes criardes; d'autre part, quelques prieurs, amis du luxe et de la bonne chère, jouissaient de la vie, sans souci des maux qu'ils accumulaient sur la tête de leurs successeurs. De là des désordres et des abus de plus d'un genre. Il était temps d'y remédier, lorsque André Berz revêtit la charge de prieur. C'était un homme de sens et de cœur, d'une grande instruction, avec une volonté éclairée. Juste et impartial, sévère mais humain, et, ce qui est rare, aimé de tous, il entreprit soit de réformer les mœurs de ses frères, soit de rétablir la fortune et la considération du couvent. Malheureusement les forces physiques de Berz étaient trop au-dessous de sa force morale pour une semblable tâche. Fatigué du poids des ans et du fardeau de l'administration, il dut choisir un vicaire, et jeta les yeux pour le suppléer sur un certain Isaac Faber, natif de Franconie.
Ce moine était indigne de cet honneur. Longtemps prodigue, hypocrite, débauché, il s'était attiré des réprimandes qui avaient amené en apparence un changement de conduite ; si bien que l'indulgent Berz, se prenant à aimer celui qu'il avait autrefois châtié, n'hésita pas à lui donner sa confiance et à l'investir de ses propres fonctions. Confiance bien mal placée. On ne put rien reprocher d'abord à Faber, soigneux de garder les dehors de la dignité et de la douceur. Mais son humilité s'étant changée en arrogance et sa mansuétude en brutalité, il marcha d'excès en excès, infidèle à ses devoirs, dissipant les biens du cloître et n'ayant pour son bienfaiteur d'autres paroles que d'odieux quolibets.
Il va sans dire que les représentations du vénérable Berz demeuraient infructueuses. A la fin le scandale devint si grand
et le blâme si général que, pour satisfaire aux vœux de la communauté, Berz se vit obligé de citer devant lui Faber et de le condamner au fouet et à la prison. ce Soit ! essayez, je voudrais bien voir cela, » s'écrie Faber en rugissant. A ces paroles succède un cri d'indignation. Les frères présents se jettent sur le vicaire, lui arrachent les insignes de sa charge, et n'auraient pas été loin de le mettre en pièces sans l'intervention de leur supérieur. Mais tandis que tout se préparait pour un interrogatoire en règle, le prieur, soudain obligé de faire un petit voyage, crut devoir ajourner jusqu'à son retour l'instruction de l'affaire et le jugement. Il ne connaissait pas son ennemi, car le jour où il rentra au couvent, l'astucieux moine avait disparu. On fit des perquisitions dans la contrée. Peines perdues. Un bruit vague se répandit que Faber avait abjuré le catholicisme et jeté le froc aux orties.
Quelques mois s'étaient écoulés depuis cette habile évasion lorsqu'un soir, vers dix heures, les dernières prières achevées, un homme qui rôdait autour du couvent, aperçoit une porte ou une fenêtre entre-bàillée. Il la pousse, pénètre sans bruit dans la maison, traverse les corridors, et frappe doucement à la cellule du prieur. Celui-ci se lève, persuadé qu'un malade réclame son assistance; il tire le verrou, et à peine a-t-il rencontré deux yeux brillant d'un éclat sombre, qu'il tombe frappé d'un coup d'épée. Le sang l'étouffé, mais il lui reste la force de se suspendre à une cloche. L'alarme donnée, serviteurs et frères lais s'empressent autour du malheureux à qui l'on prodigue vainement les secours de l'art. La blessure est mortelle, l'agonie approche; près de rendre le dernier souffle, il prononce le nom de Faber. . . puis il expire.
Instruite de ce meurtre l'autorité civile fit diligence. A force de recherches, elle découvrit le monstre à Hassfurt, ville de Fran-
conie, où il s'était réfugié, et le livra à l'évêque de Wurzbourg qui le jeta dans une affreuse prison. Tous les tourments, tous les martyres eussent été préférables à l'habitation de ce cachot. La nécessité d'être constamment étendu sur le dos et d'avoir pour lit des barreaux de fer au-dessus d'un fossé bourbeux, des exhalaisons malsaines, le voisinage des serpents, des grenouilles, des sangsues qui grouillaient dans une mare fétide, et pour comble de souffrance la privation d'air et de soleil auraient rendu idiot ou fou tout autre que Faber. Au moment de subir le supplice de la roue, il réussit encore à prendre la fuite; ce n'était que prolonger ses malheurs. Après qu'il eut erré quelque temps loin des villes, disputant aux bêtes fauves sa nourriture , son énergie céda aux besoins, et s'étant remis lui-même entre les mains de la justice, il fut envoyé de Ratisbonne à Rome. Là, enchaîné dans un souterrain du château Saint- Ange, il attendit trois ans sa condamnation aux galères , où il ne tarda pas à mourir misérablement et honteusement comme il avait vécu.
Outre le couvent des chartreux auquel se rattache cette mélodramatique histoire, Erfurt posséda longtemps un très-grand nombre de fondations pieuses et de cloîtres d'hommes et de femmes. Rénédictins, franciscains, augustins, dominicains jaloux de propager leur règle, se disputaient l'empire des âmes. Aucune ville à la ronde n'avait un clergé aussi puissant et aussi considéré. A la fin du dix-septième siècle, en 1690, les vingt-quatre paroisses d'Erfurt portaient presque toutes des noms vénérés de l'Église : Saint-Jean , Saint-Paul , Saint-Laurent , Saint-André, Saint-Rarthélemy , Saint-Georges, Saint-Maurice, Saint-Michel. Aujourd'hui ce caractère exclusivement clérical s'est peu à peu effacé sous l'influence des deux communions rivales ou, pour mieux dire, des deux émules. Catholiques et réformés n'ont pas, en effet, de motifs d'hostilité ; ils pratiquent cette sage ,
cette bienfaisante tolérance dont les pays mixtes donnent trop rarement l'exemple. Des dix-sept édifices religieux d'Erfurt, la moitié presque appartient à chacun des deux cultes. La population, qui est de 36,000 âmes environ, ne manque donc pas de lieux de dévotion.
L'église des minorités- franciscains, qui date du treizième siècle, passe avec le Dôme pour l'une des plus grandes et des plus belles de la Cologne de la Thuringe. Logés d'abord dans la banlieue chez quelques pieux habitants qu'ils édifiaient par leur humilité, puis protégés par la noble et riche famille des Witzthum d'Apolda, les disciples de François d'Assise, bientôt comblés de dons et de bénéfices, exercèrent l'influence à laquelle ils aspiraient.
Leur église, attenant au cloître détruit, fait honneur à leur goût. Après le chœur très-gothique, après les piliers qui n'offrent pas tous des colonnettes engagées, après l'escalier de la tour creusé dans la haute voûte, j'ai remarqué un lustre ancien style, ouvrage récent d'un jeune ouvrier erfurtois, ainsi que des reliefs et ornements d'autel, dans le goût de l'école de Cologne, très-habilement restaurés par Schropp. 1 Je me suis promené ensuite au milieu d'un inonde d'inscriptions funéraires et d'épitaphes. Les tombeaux des grands seigneurs et des patriciens d'Erfurt abondent. Ici repose le noble comte-évèque, Albert de Beichlingen, avec sa corde de franciscain et sa mitre armoriée; là tout vous parle des Ludolph, des Milwitz, des Gerstenberg, des Kniephof, des Schwenkfeld, des Ziegler, des von der Sachsen, personnages distingués et chers à la contrée; plus loin s'offre l'image sculptée du premier pasteur réformé de l'église, plus loin encore voici la pierre sépulcrale de deux étudiants,
1 Dr Ludwig Scliorn, Veber altdmtsche Sculptur, mit besonderer Riicksichtaufdie in Er fart vurhandenen Bildwerke. Erfurl, 1839.
dans le costume du dix-septième siècle, qui s'étaient mortellement blessés en duel.
Et les morts endormis sous le pavé des salles,
Sur leurs chevets poudreux posent leurs fronts glacés.
Vis-à-vis l'une de l'autre, mais séparées par un bras de la Géra, l'église des franciscains et celle des dominicains se communiquaient, suivant la tradition populaire, par un souterrain. On attribuait aux dominicains d'Erfurt une sévérité sans bornes; les plus secrètes pensées, les moindres passions en dehors de la règle étaient citées à leur tribunal. Le comte Elger de Hohenstein, fondateur et premier prieur de l'Ordre en Thuringe, contribua plus que personne à la célébrité des frères prêcheurs. Du reste l'église, construite peu avant celle des franciscains qui lui ressemble, fut l'une des premières où se célébra plus tard le culte réformé. On l'appela même Rathskirche, quoiqu'elle ne dépendît pas plus que toute autre du Conseil. Malgré les phases diverses par lesquelles on l'a vu passer, puisqu'elle fut convertie en magasin pendant l'occupation française, le choix des nuances et l'éclat des vitraux plaisent encore au coloriste, tandis que l'architecte étudie la perspective des arcs échelonnés à la voûte et la svelte délicatesse des piliers. Peintures, sculptures, tombeaux des plus grands magistrats et dignitaires1 remplissent, comme chez les franciscains, le chœur et les anciennes dépendances du cloître. Seulement je n'ai pas découvert ce que sont devenues les reliques de saint Jacques de Compostelle. Est-il vrai qu'elles aient été données aux dominicains par Mathilde de Querfurt , née comtesse d'Orlamunde ? Est-il vrai que cette comtesse les ait héritées de son mari, qui les tenait
1 A. Zacke, Ueber das Todlenbuch det> Dominikanerklosters und die Prediyerkirche zu Erfurt. Erfurl, 1861.
Erfui't. Reliquaire de l'église St-Laurent.
d'un roi de Suède, qui lui-même les aurait reçues en présent du roi Alphonse XI de Castille ?
Je rougirais moins de mon ignorance si l'on me demandait quels souvenirs m'a laissés l'église catholique de Saint-Laurent. Là, des poëmes se lisent sur les murailles; là, le Christ souffre et agonise; là, resplendissent les bienfaits célestes et terrestres de la Rédemption. A côté d'une des portes, Jésus tient le calice d'une main et le pain de l'autre ; dans une niche est une crucifixion sur bois avec les délicates figures de la Viersre et de saint Jean, et sur le troisième côté de l'église c'est encore le Fils de Dieu, toujours Lui, et les saintes femmes. L'intérieur ne vaut pas le dehors, malgré les statues des deux patrons, Laurent et
Venceslas de Bohème. Mais on montre dans la sacristie un crucifix d'argent et un riche chandelier du même métal qui représente un ange tenant un flambeau. Symbole heureux : n'est-ce pas d'en haut que nous vient la lumière ?
C'est de l'église paroissiale de Saint-Laurent que partait anciennement la procession de la Fête-Dieu l. Cette procession donnait lieu à des réjouissances publiques et n'était nulle part entourée d'autant de solennité et de popularité qu'à Erfurt. Au moment de la bénédiction épiscopale, devant chacun des autels où était exposé le saint sacrement, on entendait retentir les canons de la forteresse, les cloches sonnaient à toute volée, les troupes faisaient feu. Le déploiement du cortège, la pompe et la magnificence des costumes, la variété des couleurs, les sons de la musique au milieu d'un nuage d'encens, disposaient l'âme des uns à la dévotion, l'imagination des autres à l'enthousiasme. La ville tirait un grand profit de celte fête : les rues comme les auberges, étaient remplies d'étrangers, et jusque dans les plus pauvres demeures on chantait, on se divertissait sans souci du lendemain.
— Eh bien ! Christian Lucas, d'Eisenach en Thuringe, sommesnous content ?
— Sans aucun doute, je suis content d'Erfurt. Jamais je n'ai vu en un jour tant d'églises avec autant de belles choses. Ces crucifixions, ces anges flottent devant mes yeux; certainement j'aurai des rêves ce soir.
— Des visions ? Quel homme nerveux vous me faites !
1 Thur. Vaterl.Kunde, 1801, 1802, et Reimann.
— Nerveux, et nerveux plus qu'un autre, j'ai bien sujet de l'être. Quand mon esprit familier m'entretient des personnes et des choses que j'aime, il y a aussitôt en moi surabondance de fluide magnétique. J'ai beaucoup de fluide aujourd'hui.
— Puisque vous voilà à moitié magnétisé, je vais achever de vous endormir par mes histoires. C'est un service à vous rendre.
— Juste ciel ! Monsieur me raille. . . Aurais-je parlé de m'endormir, moi qu'une histoire tiendrait éveillé jusqu'à l'aube?
— Il n'est pas question pour le moment de l'aube, mais bien de l'hôtel de ville d'Erfurt. Dégourdissez vos jambes et marchons. Dans la « cité des souvenirs, » comme dit Cassel, l'hôtel de ville est le plus vieux palais du passé; je ne sais pas d'événements un peu considérables dont il n'ait été le théâtre ou le témoin. Là de courageux dévouements, là de nobles desseins formés pour le bien public, là le commerce, les sciences, les lettres ont trouvé des protecteurs, là le malheureux a fait entendre ses plaintes, le coupable ses soupirs ; là les arrêts de la justice ont fait triompher le droit. C'était le palladium des bourgeois d'Erfurt. Courage donc! Pour ménager vos nerfs, nous sauterons à pieds joints par-dessus l'époque de Charlemagne, des landgraves, de l'invasion des Hussites; même je vous ferai grâce des aventures de ce maudit Wolff de Selwitz, ce détrousseur fieffé, ce chevalier pillard, la terreur des Erfurtois qui revenaient de la foire de Leipzig ; mais pas moyen de vous épargner le récit du grand incendie et de la folle année. Ces deux faits ont marqué dans les annales du pays.
— Un grand incendie ! Le mot seul me fait trembler.
— Il y a de quoi. Comme beaucoup de villes du moyen âge, Erfurt n'a pu échapper à de fréquentes calamités. Mais le désastre de 4472 a surpassé tout ce qu'on peut imaginer en ce genre; on ne saurait lui comparer que l'incendie de Hambourg, le
plus effrayant de notre siècle. Ce qu'il y a d'odieux, c'est qu'il fut allumé par la vengeance et attisé par la haine. Deux personnages qui croyaient avoir à se plaindre d'Erfurt, associèrent à leurs sinistres projets un moine cistercien, du cloître de Pforta près Naumbourg. Cet indigne serviteur de l'Eglise mit le feu, avec huit autres de ses complices, à douze endroits à la fois. Les flammes dévorèrent abbayes, églises, cloches, hôpitaux, établissements publics. Si l'élément perfide s'arrêta dans sa marche, c'est que Dieu le voulut. On réussit à se rendre maître du criminel qui se présenta devant l'hôtel de ville, le calice à la main, comme pour dire la messe. L'évêque d'Erfurt lui ayant arraché ce calice, il dut échanger son froc contre une robe grise, et après avoir été tenaillé, il fut brûlé vif à la porte de la ville. Jusqu'à sa dernière heure il persista dans son endurcissement. Le bourrreau lui ayant demandé s'il n'avait nul repentir d'avoir réduit en cendres tant d'édifices et fait tant de mal à la bonne ville d'Erfurt : « Tout ce que je regrette, répondit-il, c'est de n'avoir pas brûlé le couvent Saint-Pierre; si je l'eusse fait, je mourrais plus content. »
— Horreur! Et la folle année? Ah! ce nom est aussi de bien mauvais augure.
— Il est vrai. A certains moments les villes peuvent délirer. La folle année en est la preuve. Mais vous ne comprendriez ni l'intrigue, ni le dénouement de ce drame, si vous ignoriez qu'à Erfurt il y avait trois partis : le parti de Mayence et de l'archevêque ou parti clérical, le parti des landgraves, investi par la volonté impériale de l'autorité supérieure sur Erfurt, et le parti municipal ou de la ville. Cela connu, tout s'explique ou se devine.
En 1508, le Conseil d'Erfurt avait aliéné en faveur de l'électeur de Saxe, Frédéric le Sage, et de son frère Jean le Constant, le château et le bailliage de Capellendorf pour la somme de huit
mille florins. Cette vente était motivée par des dépenses extraordinaires auxquelles il fallait pourvoir : les reconstructions faites à la suite de l'incendie, des frais d'ambassades et de guerre, des réceptions princières avaient épuisé le trésor. Nul ne pouvait interpréter mal ce désir de rétablir l'équilibre dans les finances, car Frédéric le Sage, digne de son nom, n'était point homme à vouloir exploiter les circonstances. Un de ses conseillers intimes ayant voulu l'engager à s'emparer d'Érfurt, sous prétexte qu'il ne lui en coûterait pas plus de cinq hommes, l'électeur répondit : « Voudriez-vous être un de ces cinq hommes-là? n>
Un an environ après la vente de Capellendorf, la pénurie se faisait de nouveau sentir, les impôts publics étaient insuffisants, beaucoup de dettes flottantes, et il fallait satisfaire l'archevêque de Mayence. Réduit à la dernière extrémité, le Conseil n'imagina rien de mieux que de réunir les bourgeois pour leur demander aide et appui. Informés de l'état des affaires, ces derniers se récrièrent, demandant à Messieurs du Conseil un rapport plus détaillé. Quinze jours s'écoulèrent; point de nouvelles explications, point de comptes. Là-dessus, le mécontentement populaire, si facile à exciter sur de simples apparences, ne connut plus de bornes. L'émeute gronda et l'autorité se sentit incapable de la réprimer. Alors plusieurs conseillers inquiets de l'avenir ou découragés du présent quittèrent la ville pour implorer le secours des princes de Saxe, Frédéric et Jean.
Sur ces entrefaites, et quoi qu'on eût fait pour les en dissuader, les bourgeois s'étaient obstinés à députer à Mayence six des leurs. Or, les princes de Saxe tinrent, non sans quelque raison, ce procédé pour un empiétement sur leur protectorat : l'archevêque avait-il plus qu'eux le droit d'envoyer un médiateur à Erfurt? Ils ne le pensaient pas, en sorte qu'à leur retour de
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Mayence les députés se trouvèrent empêchés de continuer leur route et mis sous bonne garde.
Mais il fallait aux passions de la foule un aliment. Et ces passions se tournèrent contre un homme riche et considéré, le tétrarque Henri Kellner. On lui reprochait d'avoir vendu Capellendorf de son autorité privée, tandis qu'il était notoire que le Conseil tout entier avait consenti à cette vente. Quelques-uns allèrent jusqu'à demander à quelle somme s'était élevé le marché. « Il n'y a que de mauvaises gens, pour dire que j'ai vendu ce bailliage, » répondit l'inculpé. — « Vous l'avez vendu à l'insu du Conseil et de la commune, » s'écria-t-on. Alors Kellner debout et mettant sa droite sur la poitrine : « Ici est la commune! y> Ce mot, disent les historiens, devait lui coûter la vie. Pour se dérober à des ennemis rassemblés au nombre de plusieurs centaines, il s'enfuit dans une église et y demeura près de deux mois, ne s'échappant qu'à de rares intervalles pour visiter sa famille.
Une imprudence l'ayant trahi sans doute, il tomba aux mains de ses persécuteurs. En vain protesta-t-il de son innocence, en vain réussit-il à prouver qu'il n'avait jamais détourné un denier du bien public, des préjugés cruels prononcèrent son arrêt. Selon les uns, dont le témoignage laisse beaucoup à désirer, le malheureux Kellner fit en mourant l'aveu de ses fautes; selon d'autres plus dignes de foi, c'est-à-dire suivant une lettre de son frère à l'électeur de Saxe, 1 la torture seule put lui arracher des paroles qu'il désavoua solennellement. Le parti de Mayence qui l'avait condamné à l'heure suprême remporta là une triste victoire. Les derniers moments de ce magistrat durent lui ôter ses dernières illusions sur le cœur humain. Un garçon meunier
1 M. le conseiller Hermann a trouvé en 1860, dnns les archives de Weimar, cinq lellres très-intéressantes du frère et de la femme de Kellner.
que son influence et son humanité avaient réussi à préserver de l'échafaud, remplit à son égard les fonctions d'exécuteur des hautes œuvres. Voilà de la reconnaissance !
Et ce sacrifice d'un homme de bien ne servit qu'à assouvir des instincts féroces. Les troubles suscités à cette occasion durèrent encore quelques années, peu avant la guerre des paysans. Voulez-vous connaître, au surplus, la principale scène des tragédies qui se sont jouées à Effort, rien n'est plus facile.
Voici le Fischmarkt, l'une des plus jolies places de marché d'Erfurt. Les maisons qui l'entourent, pour la plupart de la Renaissance, ne plaisent pas moins par leur architecture à caractère que par leurs noms de baptême : couronne d'or, trois feuilles de trèfle, bœuf rouge. A deux pas de ces demeures, vis-à-vis de l'hôtel de ville, un singulier monument vous attire et vous retient. Sur un haut et mince pilier carré, décoré de chapiteaux corinthiens et qui repose lui-même sur un socle, se présente debout, et comme prêt à marcher en avant, un gigantesque personnage, vêtu à la romaine, dont la barbe est longue et touffue, la tête couverte d'un casque bas qu'on prendrait pour un bonnet. De la main droite il tient ferme un étendard aux armes d'Erfurt, tandis qu'il appuie la gauche sur un bouclier |où sont répétées les armoiries de la ville, une roue d'argent sur champ rouge.
Qui peut être ce héros? que signifie ce monument? C'est la colonne de Roland. — Eh quoi ! s'agit-il du Roland de Roncevaux, du célèbre paladin de Charlemagne? Plusieurs n'en doutent pas, et plusieurs vous diront qu'avant de mourir glorieusement dans le défilé des Pyrénées, Roland, non moins bon chrétien que preux chevalier, avait concouru à répandre le christianisme en Allemagne, surtout en Saxe, et qu'il était bien naturel d'éterniser sa mémoire, ses traits et son nom.
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Sans ajouter foi à cette tradition légendaire, les érudits, mieux d'accord avec l'histoire, voient dans Charlemagne la personnification du droit au moyen âge et dans Roland le représentant des franchises accordées aux villes impériales. Pour quelquesuns, les colonnes dites de Roland n'auraient été ainsi appelées que par corruption d'un mot qui signifiait tribunal, cour1.
Il est vrai que jadis on élevait de semblables colonnes aux lieux où se rendait publiquement la justice. A Magdebourg, à Zerbst, à Halle, à Halberstadt, Quedlinbourg, Nordhausen, Brandenbourg, Freiberg, et dans beaucoup d'autres villes germaniques, on en voit encore qui sont entourées de bancs de pierre, lesquels servaient de sièges aux juges et assesseurs. Si l'on surmontait ces monuments d'un chevalier cuirassé, symbole de la force et de l'autorité supérieure, c'est que la cuirasse appartenait au costume ordinaire des empereurs, des rois, des princes, des nobles et que le devoir de la chevalerie était de protéger l'opprimé, de secourir les veuves, les orphelins, de rendre, comme un tribunal, ce qui était du à chacun. Le glaive désignait le pouvoir de punir, et la lance, le droit de juger. Il en était à peu près de même déjà chez les Romains, en sorte que les colonnes de Roland ne désigneraient rien autre que la haute juridiction d'un pays.
Le Roland actuel d'Erfurt ne date que de la fin du seizième siècle. Avant ce dernier la ville en posséda un, auquel la présence de l'empereur Rodolphe, en 1290, donna une consécration solennelle. De grandes assises impériales ayant été tenues pour
1 Thuring. Vaterlandskvnde, 1801, et les Alterthûmer des deutschen Reichs und Reclus du Dr Henri Zœpfl (1861). Le savant professeur d'Heidelberg a consacré le troisième volume de ses Antiquités juridiques à une étude comparative des colonnes, portraits, statues de Roland dans les différents pays germaniques. Ce travail est précieux à bien des titres.
Erfurt. Le Bischmarht (Marché aux Poissons).
mettre un terme aux brigandages à main armée , plus de vingthuit francs routiers furent jugés devant le Roland et décapités en place publique.
J'avoue que le neveu de Charlemagne ainsi transformé en Thémis me semble un type moins idéal que le héros consacré par la musique et la poésie. Rien n'égale, à mes yeux, le Roland de l'opéra de Mermet, le Roland de la chanson de geste du trouvère Théroulde au onzième siècle :
Cumpainz Rollant, sunez voslre olifan,
ou le Roland d'Alfred de Vigny :
Dieu ! que le son du cor est triste au fond des bois !
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Mais il faut se rendre à l'évidence, et la fantaisie doit céder à la vérité. Ce n'est pas sous les auspices du dieu Mars qu'une des habitations du Fischmarkt a voulu se placer en ornant son toit d'un grand Roland porte-bannière et de deux petits chevaliers sans l'étendard.
L'hôtel de ville est au Dôme et à l'église des Franciscains ce que le pouvoir municipal est au pouvoir religieux. Bien qu'elle ait échappé par miracle à tous les incendies et que le respect de la population s'y soit attaché, la « maison du Conseil » n'a pu demeurer à l'abri de la vétusté. Jusqu'en 1830, où elle menaça ruine, elle occupait une assez vaste étendue. Aujourd'hui rapetissée, amoindrie par des dégradations successives, elle a encore un air noble et digne, et le temps n'a pas effacé tout à fait les marques de sa grandeur première. Son âge exact est inconnu. Les uns font remonter à tort sa fondation à l'année 954 , sous l'archevêque Guillaume de Mayence, frère de l'empereur Othon. Les autres parlent du treizième siècle, au moment où la ville commença d'obéir à une constitution.
Il est à croire qu'avant 1558 il y avait à Erfurt une espèce d'édifice communal et de lieu de réunion pour les citoyens. « Les relations sociales, » pense Cassel, « avaient besoin d'un foyer, d'un centre , aussi bien que les relations juridiques et administratives. Ce n'est pas pour rien que les chambres ou salles de justice et de commerce s'appelaient jadis en allemand maisons de plaisir, c'est parce qu'on aimait réellement à s'y amuser. Jusqu'à la fin du moyen âge la grande salle du Rathhaus servait, dans beaucoup de villes, aux danses et aux divertissements publics, comme elle sert volontiers de nos jours aux séances scientifiques et littéraires. » On ne craignait pas de faire succéder l'agréable à l'utile et de rire de bon cœur dans les mêmes
lieux où se débattaient gravement les intérêts de la chose publique.
Quoi qu'il en ait pu être, l'hôtel de ville et la constitution d'Erfurt furent en rapport aussi étroit que le contenant et le contenu. 1 Malgré l'autorité des landgraves de Thuringe et des comtes de Gleichen, l'archevêque de Mayence était investi des droits de juridiction, de police et autres; en sorte qu'Erfurt appartenait non au cercle des cités impériales ou princières, mais à celui des cités épiscopales, comme Cologne, Magdebourg, Strasbourg, Brème. Le plus ancien privilège octroyé à Erfurt par l'empereur porte la date de 1°234. Dix ans plus tard, l'archevêque Siegfried III accordait à sa bonne ville de Mayence des lettres de franchise et autorisait la création d'un Conseil , à la tête duquel siégeaient deux bourgmestres choisis chaque année dans son sein. Presque à la même époque, un corps tout semblable à celui-là entra en fontions à Erfurt sous la présidence de deux chefs ou consuls.
Pendant un demi-siècle cette constitution, qui assurait le libre jeu des autorités locales, ne subit aucun changement essentiel; puis elle ne tarda pas, en se modifiant, à offrir une singulière analogie avec l'organisation romaine. Erfurt eut, sous le nom de tétrarques, des tribuns ou représentants du peuple. A partir de 4310, ces quatre élus de la bourgeoisie, sans être d'abord membres du Conseil (ils le devinrent plus tard), prirent part à toutes les délibérations importantes , opinant au nom de leurs mandataires. Ils acquirent dans la suite des temps une prépondérance qui ne fut sans doute étrangère ni à la composition du Sénat, ni à la répartition de ses charges.
1 Dr Michelsen, Die Rathsverfassung von Erfurt im Mittelalter, Iéna, 1855. Le professeur Michelsen, dont nous rappelons ici les recherches, est le premier qui , les pièces en main et avec un remarquable esprit de critique, ait fait connaîlre la constitution d'Erfurt au moyen âge.
C'est un tableau naturellement coloré que celui des constitutions de quelques cités italiennes et germaniques avant la Renaissance. Au milieu des plus éclatants contrastes, il vous révèle , ce tableau , les premières relations de l'État avec la ville, l'esprit et la vie du municipe moderne. Ainsi livré aux impressions que le passé provoque, que n'eussé-je pas donné pour avoir la science de Sismondi ou de Charles Hegel ! 1 J'aurais fait une moins choquante disparate avec l'aimable érudit 2 qui voulait bien me montrer l'hôtel de ville. Tout en déplorant les détériorations actuelles, M. le conseiller Charles Hermann me disait l'époque des différentes parties de l'édifice ; il le dépeignait avec ses anciennes dimensions, avec sa riche façade, son portail, ses ornements, sa forte tour; il lui rendait, comme dans l'excellent modèle exécuté par MM. Helm et Kruspe, la splendeur des jours écoulés. Sous le charme de ces chaleureuses descriptions, j'assistais à la prestation de serment du Conseil et aux religieuses processions à la tête desquelles il devait marcher; je voyais appendu aux murailles plus d'un emblème de victoire, près des vieux boucliers de cuir aux armes d'Erfurt; je considérais la fameuse arbalète gardée en souvenir de la permission accordée aux Erfurtois de faire établir le gibet hors des murs aussi loin qu'une flèche pourrait porter.
En pénétrant dans l'hôtel de ville, j'ai pu, grâce à M. Hermann, noter plusieurs curiosités historiques, entre autres le plus ancien document qu'on possède touchant les rapports d'Erfurt et de l'évèché de Mayence; l'exemplaire d'un concordat entre Erfurt et ses princes, enfin un recueil de lois, tout usé à certaines pages à cause des nombreux serments prêtés par les bour-
1 Charles Hegel, Geschichte der Stœdteverfassung. Leipzig, 1847.
2 Cari Hermann, Bibliotheca erfurtina. Erfurt in seinen GeschichtsundBild-Werken. Erfurt, 1863.
geois. Quant à la vaste salle d'autrefois, il m'a fallu quelque peine pour contempler en imagination son imposante hauteur, le bleu de sa voûte, le trèfle de ses fenêtres, l'or et l'argent de ses armoiries mêlés aux couleurs du chêne. « La grande salle n'était pas seulement le parlement, elle était encore le muséum de la ville. Le beau et l'utile y étaient représentés. C'est que l'art doit ajouter une instruction à un plaisir. Il doit avoir une valeur morale et un agrément pour l'esprit. Sous ce rapport, il a magnifiquement embelli le Rathhaus d'Erfurt; il a exprimé tout ce qui est capable de remuer le cœur humain, de l'adoucir et de le flatter. Scènes pittoresques et poétiques, graves leçons, dictons joyeux couvraient les parois colossales.1 » Honneur aux maîtres du moyen âge et à leurs travaux!
Ces œuvres d'art, dont l'exécution remonte sans nul doute au quatorzième siècle, ont été rapportées par Cassel à trois sources : la religion, la politique, la nature.
L'inspiration religieuse s'est attachée de préférence au pélican nourrissant ses petits de son propre sang, symbole du Rédempteur; au phénix renaissant de ses cendres, image de la résurrection de Jésus-Christ; à la figure humaine, au taureau ailé, au lion, à l'aigle sous lesquels on reconnaît le plus souvent les quatre Évangélistes.
Quant à la politique, elle a marqué, soit par une personnification d'Erfurt, soit par un aigle doré à une tête. Jusqu'au quinzième siècle, l'aigle à une tête, emblème de l'empire germanique, signifiait l'hommage à l'empereur. Or, Erfurt avait reçu des privilèges impériaux et se considérait, avec d'autres villes épiscopales, comme relevant de l'empire. Les premières monnaies qu'elle eut le droit de battre, en 1354, portaient sur un
1 Paulus Cassel, Das Erfurter Rathhaus und seine Bilder. Erfurl, 1857.
Erfurt'. Hùtel de ville.
des côtés cette inscription : « Donnez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
La nature a fourni à la grande salle des sujets qui, pour être tombés de nos jours dans le domaine des vignettes d'almanachs, ne manquaient pas, H y a cinq siècles, d'une naïve importance. Nous attachons volontiers une signification aux jours de la semaine, et chacun d'eux, pour nous, a son caractère bon ou mauvais, propice ou néfaste. Nos aïeux, au contraire, se préoccupaient beaucoup des mois et du cours des saisons; comme ils éparpillaient moins que nous la vie, ils l'analysaient moins dans ses détails, et, pour ainsi dire, d'heure en heure. Un mois valait la peine d'être raconté et décrit, il était marqué par certains phénomènes extérieurs et par certains travaux agricoles. On comprend de la sorte que les bons artistes de l'hôtel de
ville aient l'ait de mars un laboureur, avec un cheval attelé que fouette un jeune garçon ; d'avril, un jardinier qui coupe de sa serpe un cep mort; de mai, un enfant, la tête couronnée, occupé des deux mains à cueillir des fleurs; de juillet, un faucheur; d'août, un moissonneur ; de septembre , un batteur en grange ; d'octobre, une jeune villageoise remplissant de grappes une hotte, tandis qu'un vieillard foule des pieds le vin dans une cuve.
Outre ces tableaux allégoriques, la grande salle d'Erfurt était ornée d'une quantité de médaillons, avec maximes, réflexions morales et menus propos, selon les us et coutumes du vieux temps. Le plus célèbre auteur de sentences, d'adages, de proverbes, le moraliste par excellence de l'époque, était un certain Freidank, médecin francfortois, le même qu'on accusa d'avoir empoisonné en 4349 l'empereur Gunther de Schwarzbourg. Freidank avait une veine féconde, tour à tour grave et légère, moralisante et moqueuse. Pour Freidank , la vertu principale, la reine de toutes les autres, était quelque chose comme le « rien de trop » des Anciens, comme la juste mesure en tout, quelque chose d'assez semblable au tact et à la prudence, « cette surintendante et guide de toutes les autres vertus, sans laquelle, » disait Charron, l'ami de Montaigne, « il n'y a rien de beau, de bon , de bienséant et advenant. »
C'est aussi la qualité morale que les peintres et imagiers d'Erfurt ont cru devoir personnifier en première ligne sous les traits d'un personnage vêtu d'un costume ecclésiastique. Puis viennent, entre autres scènes tirées des dicts et conseils de Freidank, celles qui peignent la nécessité de s'approcher de Dieu pendant qu'il en est temps et de respecter sa Parole, de supporter dignement la pauvreté, d'allier à la noblesse de la naissance la noblesse de l'âme. Après une suite d'allusions plus ou moins piquantes aux mœurs des différentes classes, aux défauts
de ceux-ci, aux faiblesses de ceux-là, l'art et la poésie mettent le sceau à leur alliance par ce distique :
Le commencement et la fin Sont dans la divine main.
Telles sont les œuvres de Freidank et des artistes, ses interprètes, que M. Paulus Cassel a le premier fait connaître au public lettré dans une séance de la Société d'histoire et d'archéologie de la Thuringe, réunie en 4855 à Erfurt.
Depuis plusieurs jours je m'étais enfoncé avec délices dans le moyen âge, quand un matin, en me réveillant à l'hôtel Silber, je crus entendre une voix qui me disait: Luther et la Renaissance! A ces mots, je cours à la fenêtre pour m'assurer que je ne rêve pas. C'est dimanche ; la rue est animée, le ciel radieux.
J'aperçois la gare qui se peuple de passagers de tout âge et de tout rang, jeunes et vieux, maîtres et domestiques, instituteurs et écoliers, tous jubilant, alègres sous leurs habits de fête. C'est un va-et-vient continuel ; les regards se tournent du côté de Weimar , d'où le premier train arrivera. Ici une mère de famille tient ferme un panier bourré de provisions de route ; là quelque fillette, au minois chiffonné, porte des boucles d'oreilles neuves et s'embarrasse dans sa crinoline. Les uns ont projeté une partie, comme ils disent , aux châteaux de Gleichen , près d'Arnstadt; les autres veulent danser à une kermesse de village; d'autres trouveront à Eisenach leurs parents de Waltershausen et de Ruhla pour monter à la Wartbourg.
La Wartbourg me fait battre le cœur. Pourquoi ne suivraisje pas ces bonnes gens ? Pourquoi ne pas m'égarer dans les méandres de l'Hellthal, ce paradis du prisonnier de l'électeur?
Pourquoi ne pas sanctifier ma journée par un pèlerinage à la chapelle du réformateur sous le toit des landgraves? Pourquoi? C'est que la même voix qui m'a dit : Luther et la Renaissance, murmure à mon oreille : Luther à Erfurt ! — Le berceau de la
Renaissance dans l'Église Oui, coûte que coûte, je veux
le saluer.
Je sonne Lucas, et nous partons.
Le couvent des Augustins, célèbre par le séjour de trois ans qu'y fit Luther, a été transformé, depuis le dix-septième siècle, en une maison de pauvres orphelins, appelée le Martinstift. Sur les lieux mêmes où naquit une grande pensée, les Erfurtois ont perpétué une généreuse action : « Laissez venir à moi les petits enfants. » L'institution charitable, qui ne s'est permis aucun vandalisme, n'occupe qu'une partie du vaste édifice. On a respecté le caractère et les dimensions de la grande salle du cloître, et, à l'extrémité de cette salle, longue comme l'ennui monacal, s'ouvre chaque jour au visiteur la cellule du Savonarole germanique.
On n'ignore pas les circonstances qui conduisirent à Erfurt le futur théologien. Au pied de la Wartbourg, où se passèrent ses premières années, à Eisenach, « sa chère ville, » et l'un des premiers chefs-lieux de sa pensée, « il eut véritablement la soif des connaissances et le désir d'enrichir son intelligence par des études universitaires. » En 1501 l'université d'Erfurt, dans le voisinage d'Eisenach, était florissante; Luther s'y rendit pour étudier le droit. Si les Pandectes, peu en rapport avec ses goûts, ne sollicitèrent que faiblement son attention, la littérature latine et la philosophie, avec les sciences qu'elle comprenait alors, assurèrent l'exercice de toutes ses facultés.
Deux ans de veilles, deux ans d'un travail opiniâtre et le succès vient récompenser son application. Le grade de bachelier
en philosophie lui permet d'aborder l'enseignement public. Mais le bachelier de vingt ans sait qu'il ne sait rien encore. Il ensemence le champ qu'il a labouré, et la moisson devient abondante. Le voilà maître ès arts, en possession d'une autorité reconnue. Et pourtant il s'accuse de faiblesse, car il cherche, il aime, il veut la vérité, et cette vérité échappe à ses efforts. La lecture d'une Bible latine qu'il a trouvée dans la bibliothèque de l'université, l'a, il est vrai , remué jusqu'aux profondeurs de l'âme. Une maladie, un tableau suspendu dans l'église des Augustins, la mort de son meilleur ami assassiné, les terreurs que lui cause un violent orage, tout achève l'œuvre de sa conversion. Sous l'habit séculier, il a fait l'expérience des grâces divines, il a donné un but sérieux à sa vie, il sait que « qui prie bien a rempli la moitié de son devoir. » Comment ne pas chercher à remplir son devoir tout entier? Pourquoi n'obéir pas à Dieu plutôt qu'aux hommes? Malgré ses amis, malgré ses proches, il entre au couvent. Une barrière s'élève entre le monde et lui.
Qui n'a pas entendu parler des épreuves auxquelles fut condamné le noviciat de Luther, ne peut avoir une idée des souffrances qu'il endura. Sa consécration à la prêtrise, en lui conférant des droits dont il était avide, ne réussit pas à le maintenir dans l'ornière où marchaient les autres moines. Ni les pompes du culte, ni la dignité du sacerdoce, ni les pratiques de l'Église ne suffisaient à combler le vide affreux de son cœur. Pénétré d'un idéal impossible à réaliser, il vivait de tourments et de luttes. Il déplorait le grand nombre d'intermédiaires placés par l'Église entre Dieu et sa conscience, et il aurait voulu substituer une communication immédiate et directe à ces irritants obstacles : « J'étais dans une fausse voie et toutes mes actions n'étaient qu'idolâtrie, parce que j'ignorais Christ et que je ne cherchais pas en lui seul mon salut. »
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Ces combats, ces déchirements de l'âme torturaient le frère augustin, lorsque, sur la recommandation de Staupitz, il se vit appelé par l'électeur de Saxe à professer la philosophie à Wittemberg. Dès ce moment, le voile de la vérité cherchée se leva peu à peu. Au dialecticien succéda le bachelier biblique, au maître d'exégèse l'ennemi des indulgences, à ce dernier le réformateur.
. Les villes de Thuringe que Luther avait habitées furent naturellement celles où il chercha le plus et réussit le mieux à enraciner sa doctrine. C'est, par exemple, à Erfurt que s'arrête le docteur Martinus en route pour Worms et qu'il prêche dans l'église des Augustins. C'est à Erfurt que, pendant sa captivité à la Wartbourg, il ne craint pas de faire des excursions qui peuvent être compromettantes. C'est à Erfurt qu'en 1540, le jour de la fête de la Visitation, il passe la nuit avec Mélanchthon et Jonas et se voit, le lendemain matin, à l'heure du départ, escorté d'une foule de peuple. « Ce ne sera pas un grand honneur pour les Luthériens d'avoir accompagné leur idole ! » s'écrie d'une fenêtre la veuve d'Henri Kellner, mort, comme on sait, d'une façon misérable. Et le peuple irrité : <r Les Luthériens peuvent se glorifier de leur cortège mieux que vous, puisque la multitude a accompagné votre mari à la potence ! »
A son tour Erfurt, la ville cléricale et épiscopale, se laissa gagner par l'esprit du luthéranisme. Une partie, au moins, de ses habitants ne tarda pas à abandonner la cause de Rome pour celle de Wittemberg. En 1526, à ce qu'on assure, on disait déjà la messe en allemand à Erfurt, malgré cette bonne femme à qui l'on demandait : « Comprenez-vous le latin ?» et qui répondit : « Non, mais le bon Dieu le comprend. »
Cette division des Erfurtois en deux camps chrétiens ne devait pas nuire, Dieu soit loué, à la concorde publique. La fête de
Martin, universellement célébrée par des motifs différents, aurait été un moyen, s'il l'eût fallu, de rapprocher tout le monde. Les uns s'égayaient, le 10 et le 11 novembre, en mémoire de la naissance et du baptême de Martin Luther, les autres rendaient hommage à un saint qui, d'abord païen et soldat, édifia le monde par sa bienfaisance et initia les Gaules à la vie monastique. Dès le septième siècle, le souvenir de l'évêque de Tours, glorifié par un pape, était devenu chaque année le signal de certains divertissements.
Après la Réformation ces divertissements changèrent pour plusieurs de but, sans changer de nature. Admirateurs de saint Martin et admirateurs de Luther festoyèrent à qui mieux mieux à la louange de leur patron respectif. On mangeait et on buvait à satiété. Voie de Martin était sur toutes les tables. Suivant une ancienne tradition, entre plusieurs autres relatives à ce sujet, saint Martin prêchait devant une nombreuse assemblée profondément émue, lorsque des oies poussèrent aux alentours de l'église de tels cris, que l'orateur ne put continuer son discours. Aussitôt les fidèles coururent sus aux piailleuses et les égorgèrent. L'habitude se conserva dès lors d'accomplir annuellement le même sacrifice.
J'ai une prédilection pour la légende, quelle qu'elle soit, mais l'automne est en Allemagne la saison des oies, et je me permets de douter de l'influence exclusive d'un saint quelconque sur leur consommation. A Weimar, il y a eu telle année où, dans le petit restaurant de Bellevue, près de la gare, on n'a pas mangé moins de sept cents oies en trois mois. On chôme donc les fêtes avant qu'elles soient venues.
L'oie rôtie de la St-Martin voulait être libéralement arrosée. Un vin généreux circulait à la ronde dans des cornes à boire. Une nuit le saint était apparu au roi de Suède, Olaf, récemment
iSS EKFURT.
converti au christianisme et lui avait dit : « Cest l'usage en ton pays de vider des coupes ou des cornes en l'honneur de Thor, d'Odin et des autres fausses divinités; mais toi, qui es chrétien maintenant, change cet usage et que désormais on vide des cornes en mon honneur. » Ce vœu fut longtemps exaucé, nonseulement dans le pays d'Olaf, mais dans beaucoup de villes germaniques. Les boulangers donnèrent à de petits gâteaux la forme des cornes à boire, et même on en vint à se faire des présents d'après l'exemple de saint Martin donnant son manteau à un pauvre.
Sur le seuil de la cellule de Luther, ces traditions et ces récits d'une fête jadis très-populaire s'évanouirent tout à fait de ma mémoire. Une seule idée, une seule image s'offrait à moi : l'image du travail, du travail enthousiaste, créateur, fécond. Par quelles alternatives de défaites et de conquêtes, de désespoir et d'allégresse, d'infirmité et de force a-t-il passé, le jeune moine ! De combien d'amertumes et de combien de consolations ne s'est-il pas vu l'objet! Qu'il était à plaindre! Non, il a travaillé; il a travaillé son âme croyante et pensante, et des millions d'autres âmes ont connu le spirituel labeur ; il a travaillé et d'autres l'ont suivi, de la crèche de Bethléem au sommet du Calvaire.
Je ne me suis inquiété ni des dimensions, ni de l'aspect plus ou moins sombre de la petite chambre du moine. J'ai couru au-devant d'un grand portrait à l'huile de Luther dont les connaisseurs apprécient par comparaison la ressemblance; j'ai manié une petite cassette et une écritoire quele docteur portait avec lui en voyage ; j'ai feuilleté la traduction luthérienne in-folio du Nouveau et de l'Ancien Testament ; j'ai contemplé les enluminures de la célèbre Bible de Stoffel dont la reliure est ornée de fines pierres taillées ou, pour mieux dire, d'un verre coloré imitant, à s'y méprendre, l'éclat des joyaux; j'ai remarqué six manuscrits
EiTurt. Cellule de Luther
sur parchemin, et encadrés sous verre, de la plume de Luther, de Bugenhagen , de Mélanchthon , de Kreuziger , de Jonas et d'Agathon.
Il est rare que le visiteur s'en aille sans avoir donné son obole aux orphelins de la maison. Aussi, pour accroître l'intérêt du Marlinstift, a-t-on eu l'idée en 1736 de consacrer à une danse des morts la grande salle sur laquelle donne la cellule. Cette danse, imitée de celle de Bâle, est en cinquante-six tableaux, sous chacun desquels se lisent des sentences dont la valeur morale et religieuse l'emporte sur le mérite poétique.
Les emblèmes de toutes les professions , de toutes les classes sociales gisent aux pieds de la mort qui ouvre la hideuse marche, une clarinette à la bouche. Dans toutes les postures, sous tous les costumes, sur tous les tons, l'effroyable danseuse, gouaillant, ricanant, gambadant, aborde la pauvre humanité d'un jour et marque de ses doigts osseux pape et empereur, prince et roi, noble et vilain , étudiant et laboureur, avocat et médecin, chanteuse et marchand, fossoyeur et jeune fille, bohémienne et soldat. Du plus grand jusqu'au plus infime, nul n'est épargné. L'ancien monde a la figure d'Adam et d'Eve, ces premières victimes du mal et de la mort, tandis que le nouveau règne est représenté sous les traits du Rédempteur qui a ravi au sépulcre sa victoire.
Sans valoir ces célèbres danses que le moyen âge aimait, la funèbre galerie d'Erfurt m'a frappé pour deux raisons. Elle ne date que du dix-huitième siècle, d'un temps peu naïf, et les peintres auxquels on la doit, parmi lesquels Beck se distingue, ont dû faire des efforts pour broyer si bien les couleurs du passé. Ensuite ces artistes, en mettant la mort aux prises avec des personnages contemporains, ont imprimé à l'œuvre un caractère d'actualité.
L'astronome violemment appelé à laisser ses lunettes et les étoiles pour regarder de ses yeux la fosse béante, est de tous les temps sans doute; mais l'inspecteur àwMartinstift d'Erfurt, apostrophé et entraîné comme d'autres par hcruelle, devenait un type moderne. La mort lui dit: « Mon ami, tu dois me suivre et danser avec moi dans le tombeau. Abandonne la maison des orphelins et dépose tes comptes. Comme tu as pris soin des pauvres sur la terre, on prendra désormais soin de toi. » Et l'inspecteur répond: «Voici mes comptes réglés. C'en est fait! Inscris-moi au livre de la vie, et donne-moi quittance. Je ne laisse à pourvoir qu'à mon dernier terme. Celui qui croit se remet entre les mains de Dieu le Père. »
Les mêmes circonstances auxquelles l'ancien cloître des Augustins fut redevable de sa danse des morts, déterminèrent les inspecteurs de l'orphelinat à créer une collection de curiosités, d'œuvres d'art et d'antiquités. L'entreprise trouva faveur et encouragement. La haute bourgeoisie d'Erfurt et le duc de Gotha se distinguèrent par le nombre comme par l'importance de leurs dons. Un magistrat, Sigismond Friese, animé du plus grand zèle, mena l'affaire à bonne fin; mais après sa mort, la collection si soigneusement amassée demeura aux mains d'indifférents, peu soucieux ou peu capables de l'accroître.
Les choses en étaient là depuis plus d'un siècle, lorsque, soit pour prévenir la détérioration d'une certaine quantité d'objets remarquables, soit pour attirer le public, la direction du Martinstift décida, en 1861, d'utiliser des biens trop longtemps méconnus et de leur accorder un emplacement convenable. Elle chargea du soin de toutes les classifications, révisions et restaurations un ancien maître relieur d'Erfurt, M. Ferdinand Helm, homme d'un goût sûr et d'une patience éclairée. On se fera une juste idée du talent de M. Helm, si l'on se rappelle que, de concert avec M. Kruspe, il a exécuté avec la plus parfaite exactitude un petit modèle de l'ancien hôtel de ville d'Erfurt. Au bout de deux années d'assidus labeurs, M. Helm est parvenu à faire connaître des choses dont on ne soupçonnait pas la valeur, l'origine et l'usage ; puis il les a réparties avec ordre et méthode dans les salles qui leur sont affectées. M. Helm a des droits à la reconnaissance. Quinze mille pièces environ ne s'apprécient et ne se cataloguent pas en un jour : cela s'appelle tirer du chaos la lumière.
Quand vous entrez dans les salles, un valet vêtu à l'ancienne mode allemande vous salue poliment, grâce à un ressort mécanique, et il faudrait, pour ne pas rire, que vous fussiez bien
mal disposé. L'ancienne école byzantine et la nouvelle école allemande se disputent votre approbation. Un Christ en bon berger, la ruine de Troie, Jean Huss en prison vous fournissent une nouvelle preuve de la souplesse et de la fécondité de maître Lucas Cranach. Je ne sais si vous aimeriez autant que moi une sainte Catherine, ou la belle comtesse de Kœnigsmark, ou un paysage avec animaux de Riedinger; mais vous remarquerez la colline dite de Napoléon au temps de l'occupation française, surtout à cause des figures, véritables portraits de personnages historiques. C'est l'œuvre d'un peintre erfurtois nommé Dornheim. Près de ces toiles, de vieilles et belles sculptures, provenant de l'ancien cloître des Augustins, ne m'ont pas paru moins précieuses qu'un armoriai thuringien.
Quant aux raretés, elles sont en nombre suffisant pour troubler le sommeil des amateurs envieux. Que pensez-vous de magnifiques verres vénitiens, de cornes à boire, de vieilles coupes d'une grandeur telle que des géants pourraient à peine les vider ? Que pensez-vous de divers chefs-d'œuvre de calligraphie et de miniature qui ont exigé des mains de pygmée et des doigts de fée? Que pensez-vous, parmi les ciselures en bois, d'une pomme de canne de l'an 1600, avec dix-huit scènes bibliques en relief, d'un harmonieux ensemble? Laissez aux savants, si vous voulez, le cabinet d'histoire naturelle, ses squelettes, ses embryons, ses minéraux, ses coquillages, ses pétrifications ; mais considérez de remarquables ouvrages de mécanique, d'optique, d'architecture, et si M. Helm vous accompagne, n'hésitez pas à le féliciter de ses travaux.
C'est par l'arsenal décoré avec goût que nous avons terminé notre tournée. Là se conservent la fameuse arbalète dont l'histoire est chère aux Erfurtois, près du froc de ce moine incendiaire dont la bonne ville d'Erfurt ne s'est que trop longtemps souvenue.
« Bonne idée, » me disais-je, en serrant la main de M. Helm, « d'avoir établi un arsenal dans l'ancien cloître des Augustins, près de la cellule de Luther ! N'est-ce pas un emblème ? Sans l'armure de la foi, qu'aurait fait l'homme de Wittemberg ? »
Qu'aurait fait aussi sans la foi qui soulève les montagnes l'un des héros de la guerre de Trente ans, ce Gustave-Adolphe dont les exploits étonnèrent l'Europe ? L'illustre roi de Suède, sous les auspices et sous le nom duquel s'est placée une des grandes sociétés évangéliques de l'Allemagne, a laissé un souvenir inséparable de celui de Luther. Le capitaine voulut consolider l'œuvre du théologien. Seulement, le premier avait-il comme le second marqué son passage à Erfurt ? A force de chercher et de questionner, la réponse ne me parut pas douteuse. En ouvrant la Bibliothèque erfurtoise de M. Hermann , je lus : « Gustave- Adolphe, voulant assurer un point d'appui à ses opérations militaires en Allemagne, choisit Erfurt pour résidence de la reine de Suède et passa dans cette ville les derniers jours de sa vie avant de mourir héroïquement à Lûtzen. »
Suivi d'une petite division de son armée, Gustave-Adolphe faisait, en 1631, son entrée à Erfurt. Il descendit, près du Dôme à la maison du haut ou du grand lis, ainsi appelée parce qu'elle dépassait tous les bâtiments voisins. Heureux de n'épargner rien pour embellir le séjour de son hôte, le Sénat avait fait placer dans six corbeilles les clefs des six portes de la ville.
Comme une partie de la suite et des bagages n'avait pu être logée qu'à l'auberge du Prophète, il prit au roi la fantaisie d'aller voir un de ses chevaux qui boitait légèrement. Il s'achemine donc vers le Prophète. Mais à sa grande surprise il ne rencontre ni
palefreniers à l'écurie, ni valets dans la cour et dans les corridors. Il appelle, point de réponse. Il appelle derechef, lorsqu'il croit entendre un murmure étouffé et comme un bruit de voix venant du rez-de-chaussée. Sa surprise redouble, il ouvre la porte d'une chambre et que voit-il? Une foule de jeunes gens en habits de fête, et parmi eux ses propres domestiques. Un coup d'œil lui a suffi pour distinguer au milieu de l'assemblée un coffre ouvert; la curiosité l'entraîne vers ce coffre dont le couvercle se ferme instantanément. Impossible de comprendre ce que tout cela signifie. On lui donne à la fin le mot de l'énigme : c'est la corporation des ceinturiers qui reçoit un apprenti au grade de compagnon, et quant à la fameuse caisse dont le contenu est dérobé aux profanes, elle renferme les statuts et règlements de la confrérie. Ces explications données, l'un des compagnons prend une coupe remplie d'un vin généreux pour souhaiter la bienvenue au royal visiteur. Celui-ci vide la coupe qui lui est offerte et gaîment s'écrie :
— Maintenant je suis aussi un garçon ceinturier.
— Votre Majesté l'est dans toutes les formes ; aussi la prionsnous de vouloir bien s'acquitter du présent d'usage.
— Volontiers, dit le roi avec un sourire.
Quelques minutes plus tard, un page apportait aux ouvriers, de la part de leur nouveau collègue, deux ducats de Hollande. On assure même que la corporation des ceinturiers posséda une pièce de remarque donnée par Gustave-Adolphe, et portant d'un côté le médaillon du roi et de l'autre les armes de Suède, le lion et l'épée, avec cette inscription : « A Dieu et aux armes victorieuses, 1631. »
Le séjour de Gustave-Adolphe à Erfurt ne put être de longue durée. Pressé de suivre la victoire, il avait déjà quitté la ville de Luther lorsqu'une ambassade du khan des Tartares y arriva en
grande pompe pour le voir. Ne trouvant pas celui qu'ils cherchaient, ces Asiatiques à l'éclatant costume réussirent mieux à attirer les regards qu'à remplir promptement leur mission. La bataille de Lùtzen changea leurs projets. Cette journée du 6 novembre 1632 qui, du côté des réformés, commença par le choral de Luther, suivi d'une prière à genoux, se termina par une catastrophe. La bataille était gagnée, mais Gustave-Adolphe avait perdu la vie.
Fort peu de jours avant Lûtzen, le roi de Suède avec la reine Marie-Dorothée-Éléonore était revenu à Erfurt. Il n'y demeura que vingt-quatre heures et aussitôt après son départ pour l'armée, la reine, afin d'avoir plus vite des nouvelles du camp, alla habiter la maison du Lion noir contiguë à l'hôtel du résident suédois. Or, au moment où Gustave-Adolphe expirait en brave loin de son pays, deux présages de sa mort se succédaient au Lion noir. On trouva d'abord sur son lit la reine baignée de larmes ; puis une dame de la cour, logée à côté de l'appartement royal, faillit s'évanouir, et pour cause. Dans la chambre de cette dame était allumé un candélabre soutenu par deux lions tenant une couronne. Tout à coup un chat couleur rouge-feu saute sur le candélabre, fait tomber la couronne et s'enfuit. Le chat, c'était le diable, dit la chronique, et le chroniqueur, maître Samuel Fritz, ajoute : « Voilà ce que j'ai constaté, car j'étais alors au service de M. le résident de Suède, j'ai été son cuisinier.' »
Ce qui ressemble moins aux contes bleus que la relation du Carême erfurtois, ce sont les maux que souffrirent les villes thuringiennes pendant la guerre de Trente ans. A Erfurt, ces maux varièrent de nature et d'intensité suivant les circonstances : tantôt c'étaient des querelles religieuses, et la vie monastique triom-
1 Entre antres curiosités, M. le conseiller Hermann possède celte chronique manuscrite du cuisinier Fritz.
phait du luthéranisme, ou le luthéranisme de la cour de Rome; tantôt les puissances belligérantes cherchaient à gagner la ville et même à y tenir garnison. Cette rivalité d'influence entre les Suédois, les Impériaux et l'électeur de Saxe ne finit qu'avec les préliminaires du traité de Westphalie1. Les Erfurtois se flattèrent alors de provoquer une nouvelle reconnaissance des libertés qu'ils tenaient de l'empereur, mais l'appui des Suédois n'ayant pas répondu à leur attente, ils se virent dans l'impossibilité de faire triompher leur cause.
La paix signée, leur position, loin de s'améliorer, s'empira. L'électeur de Mayence, instruit par les événements, avait fait nommer une commission impériale pour bien régler ses rapports avec Erfurt. Toutefois au moment de commencer leur travail, les commissaires se trouvèrent en face d'embarras sans nombre. Les patriciens et la bourgeoisie étaient aux prises, l'une reprochant aux autres d'accaparer les emplois et le gouvernement. De là des dissensions, des troubles, des récriminations sans fin; de là surtout du désordre dans les affaires de l'État, avec décadence du commerce et de l'industrie. Après mûr examen, les commissaires impériaux donnèrent raison à la bourgeoisie, sans rien préjuger sur les droits de Mayence et de la Saxe. Ce n'était là qu'un expédient pour rétablir la paix ; l'avenir le prouva bien.
Les affaires finirent par être si embrouillées et la discorde si profonde que les plus déplorables excès se succédèrent. Les biens, les propriétés, les personnes des prétendus ennemis du peuple n'échappèrent pas aux violences d'une tourbe brutale. L'empereur eut beau menacer les furieux de mettre leur cité au ban de l'Empire et passer ensuite de la menace à l'exécution, le héraut impérial lui-même courut pour sa vie les plus grands dangers.
11 était temps de sévir contre l'anarchie. L'électeur de Mayence
1 Falckenslein, Erhard, Galletli, Dœring, etc.
le comprit, et, usant de pleins pouvoirs qui n'appartenaient en droit qu'à l'électeur de Saxe, il donna l'ordre à ses troupes d'occuper le territoire erfurtois. Quelques mois s'écoulèrent en préparatifs des deux côtés, puis on poussa le siège de la ville avec vigueur. Réduits à leurs seules forces et sans espoir d'obtenir des secours de la Saxe, les Erfurtois firent leur soumission. Les événements de 1664 décidèrent ainsi du sort d'Erfurt et de son incorporation à l'électorat de Mayence.
Au mois d'octobre de cette même année 1664, l'électeur Jean- Philippe faisait, en qualité de prince souverain, "son entrée solennelle à Erfurt. On le disait affable, de mœurs douces et tout à fait jovial. Lorsqu'il reçut l'hommage des corps de métiers, il fit préparer une collation et le vin coula si abondamment que les têtes en furent troublées. « Messieurs, » s'écria-t-il, <t si je reviens une autre fois à Erfurt, nous serons encore plus gais ; nous jetterons la chambre par la fenêtre. » Du reste, Jean-Philippe voulut juger par lui-même des besoins du pays, régler les relations civiles, politiques, ecclésiastiques et réorganiser l'administration; après quoi, il se fit représenter à Erfurt par un vice-régent ou vidame, appelé plus tard gouverneur.
Parmi ces gouverneurs dont la tâche exigeait beaucoup de tact, se distingua en première ligne le comte de Boinebourg. Pendant près de quatorze années, de 1703 à 1717, Boinebourg déploya une infatigable activité pour le bien public. La ville était appauvrie et dépeuplée; il l'enrichit et la repeupla. Les habitants n'aimaient pas tous le gouvernement ; il le leur fit aimer. Des haines politiques et religieuses divisaient les citoyens ; il apaisa ces haines. Justice, instruction, police, commerce, architecture, industrie fleurirent par ses soins. On le regretta, quand il mourut, comme on regrette un administrateur éclairé et un homme juste.
Ses successeurs continuèrent son œuvre, sans la faire oublier. Le plus éminent de tous, Dalberg, devait laisser un nom populaire et une mémoire bénie. Rarement haut dignitaire excita de plus vives sympathies que le philanthrope choisi par l'électeur de Mayence en 1775. A cette époque-là Dalberg revenait d'Italie; il était jeune, il avait du talent et, grâce à l'un de ces pressentiments communs aux peuples et aux individus, chacun était disposé à l'aimer avant de le connaître. Ces pressentiments n'étaient pas trompeurs, puisque peu d'heures après son arrivée à Erfurt il se signala par une bonne action.
C'était le soir. Fatigué de son voyage, il allait se livrer au repos, quand le bruit des canons du fort vient s'ajouter aux tintements de la cloche d'alarme. Au feu ! au feu ! Dalberg se lève et accourt au lieu du sinistre. Perdu dans la foule dont il était encore inconnu, il veut multiplier les secours, il exhorte les oisifs toujours curieux d'un tel spectacle. « C'est bon à dire, » s'écrie une voix, « chacun peut commander ; mais aider, mais sauver, personne ne le veut! » Et le \ieuxphilister qui a grommelé ces paroles remet incontinent un seau à Dalberg. Tandis que ce dernier accepte de bon cœur, le comte de Leyen s'avance vers le bourru auquel il reproche l'inconvenance du ton et du procédé : c'est le nouveau gouverneur d'Erfurt qu'on n'a pas craint d'apostropher de la sorte! A cette révélation, le malheureux, saisi d'effroi, se confond en excuses. Eh quoi ! pouvait-il soupçonner au milieu de ce tumulte la présence de son gracieux seigneur, vêtu comme tout le monde et sans escorte? Mais Dalberg sourit de l'aventure, et continuant à encourager de plus belle les citoyens, il ne quitte la place qu'après avoir vu s'éteindre l'incendie.
Lorsqu'il prit les rênes du gouvernement, Charles-Théodore de Dalberg n'avait que vingt-huit ans. Au physique, il était ce qu'on appelle un bel homme, ayant bon air, une figure exprès-
sive, des yeux où se lisait son âme, avec le don de plaire et d'attirer de prime abord. Sa famille, rime des plus considérées de l'Allemagne, pouvait se vanter d'une ancienneté égale à celle de Charlemagne. La noblesse des Dalberg remontait, dans l'opinion publique, si fort au delà des croisades que plusieurs l'ont fait dater, soit des derniers siècles de Rome, soit du commencement de l'ère chrétienne. Il est de tradition qu'à la cérémonie du couronnement des empereurs de l'Allemagne, un héraut s'écriait: « Y a-t-il ici un Dalberg? » Et, sur la réponse affirmative, l'illustre chevalier rendait hommage à genoux et recevait solennellement l'accolade impériale.
Au dix-septième siècle les Dalberg comptaient parmi les premiers barons de l'Empire, chambellans héréditaires du chapitre de Worms. Ainsi en possession de la naissance et des titres de ses ancêtres, Charles-Théodore pouvait aspirer à tout, et cependant sa capacité personnelle, autant au moins que d'autres avantages, le fit élever aux dignités d'électeur-archevêque de Mayence, d'archichancelier de l'empire, de prince primat de la Confédération du Pihin, de grand-duc de Francfort.
C'est qu'à la noblesse de la race il joignait la noblesse de l'esprit et du cœur. Son caractère d'une bienveillance vraiment chrétienne le poussait à rechercher ce qui unit les hommes et non ce qui les divise. Les ressemblances le frappaient plus que les différences; la tolérance et la charité lui étaient naturelles ; il croyait avec l'Ancien que rien de ce qui est humain ne doit être étranger à l'homme. A Erfurt « il était par bonheur dans cet âge de la force virile où l'on ne se laisse pas intimider par les obstacles. Avec une foule de connaissances, avec un sentiment élevé du beau, du bien, de l'utile, avec un cœur dont l'amour embrassait tous les hommes, Charles de Dalberg était vraiment créé pour rendre heureux tout ce qui l'entourait. 1 »
1 Constantin Beyer, ami de Dalberg et l'un des historiens d'Erfurt.
Ses études avaient été à la hauteur de ses facultés intellectuelles et morales. Docteur en droit de l'université de Heidelberg dès l'âge de dix-sept ans, et l'esprit ouvert à la vérité, de quelque nature qu'elle fût, il tira un grand profit de ses nombreux voyages après lesquels, sans être dégoûté du monde, il crut devoir se mettre au service de l'Eglise. Son premier titre ecclésiastique fut celui de chanoine capitulaire de Worms et de Mayence. En sa qualité de conseiller de l'archevêque-électeur, il était désigné pour un poste administratif et politique. Sa nomination à Erfurt ne laissa pas toutefois de provoquer quelque surprise. Comme on demandait à Emmerich-Joseph de Mayence pourquoi il avait choisi un si jeune gouverneur pour une ville si importante : « Il m'y a forcé par ses mérites, » répondit-il.
Rien ne vaut les circonstances, lorsqu'elles appellent les hommes aux positions qui leur conviennent. Dalberg était l'homme de son temps et l'homme d'Erfurt. Avant lui, la cité thuringienne, déjà guérie des souffrances du passé, avait repris force et vie ; mais il n'était pas de ceux qui « s'endorment sur la foi des zéphyrs. » Sans méconnaître les sages inspirations et les bonnes mesures de ses prédécesseurs, il voulut travailler au bien d'Erfurt comme si ce bien était tout entier à faire. Théoricien à la fois et praticien, il pensait pour agir, il s'attachait aux idées en vue de leur application, et la plupart de ses actes n'ont été que le vivant commentaire de ses écrits scientifiques, moraux, esthétiques, littéraires. Son goût pour les sciences physiques et naturelles lui avait fait construire à ses frais un laboratoire où la chimie pratique était enseignée. Protecteur de l'Académie des sciences, il institua des concours, fonda des prix et fit imprimer à ses frais les mémoires de ses collègues.
L'art et les artistes dont il cherchait à éveiller le génie, trouvèrent aussi en lui plus qu'un Mécène. Sous sa féconde impulsion
on vit s'élever une école des beaux-arts à laquelle il donna une partie de sa riche collection, des gravures, des plâtres d'après l'antique, quelques dessins à la plume et peintures des meilleurs maîtres. Un tableau à l'huile de sa propre composition représentait l'art imitant la nature.
Il y a art et art, et les représentations scéniques n'étaient pas moins encouragées que la peinture. Dalberg réussit à organiser un théâtre d'amateurs dont les bénéfices, tous frais payés, allaient grossir la caisse des indigents.
C'est que la bienfaisance du gouverneur était proverbiale. Le cœur de Dalberg saignait à la vue des malheureux. Une pauvre veuve vient un jour implorer sa générosité. Emu de compassion, il tire de sa bourse quarante florins : « Prenez, lui dit-il, l'argent que j'ai en ce moment; j'espère d'être bientôt en mesure de vous compter le reste... Pour l'heure c'est tout ce que je possède. » De pareilles natures sont exposées à bien des mécomptes, et ces mécomptes Dalberg les connut. On abusa souvent de lui ; mais s'il fut payé par l'ingratitude de quelques-uns, il s'attira les bénédictions de tous. Suivant un témoin oculaire, Erfurt ressemblait de son temps à une famille bien unie où règne la confiance. Tout ce qu'il pouvait faire pour donner au peuple de la gaieté, de l'entrain, du bonheur, il le faisait, et le bonheur comme l'amour, comme la foi rend tout facile.
Penser aux autres est un axiome de la charité en même temps qu'un principe de gouvernement. Telle était aussi la règle de conduite de Dalberg, moins préoccupé de rappeler sa position et ses titres que de laisser voir l'homme affable, sans faste, point cérémonieux. Par exemple, il revenait d'un long voyage, et la ville se préparait à illuminer en son honneur. « Les frais seront trop considérables, » dit-il. — « Mais beaucoup ont acheté déjà des lampes. — Qu'importe? Avec ces lumières, mes bourgeois pourront lire et écrire. » 26
L'archevêque-électeur de Mayence, Frédéric-Charles-Joseph, était animé des mêmes sentiments que Dalberg. Dans une de ses visites à Erfurt il avait donné un grand dîner et comme, selon l'ancien usage, la salle du banquet était remplie de curieux, il s'adressa après le dessert à la foule qui l'entourait : « Adieu, chers concitoyens, les circonstances m'obligent, bien malgré moi, à vous quitter demain. Soyez assurés que je ne vous oublierai pas. J'espère de vous revoir clans deux ans , si Dieu me conserve la vie. Adieu ! » Et quand le vieillard partit le lendemain au son des cloches et aux vivat des citoyens émus, il distribuait encore de sa voiture des poignées de main avec des paroles affectueuses.
A la bonhomie ce même électeur joignait une vertu autrement précieuse, la tolérance. Il la pratiquait en toute occasion, invitant à sa table des ecclésiastiques réformés et ne craignant pas de les appeler messieurs mes collègues. Le doyen du clergé évangélique, distingué par sa bonne humeur, plaisait beaucoup au prince. La conversation étant tombée un jour sur des sujets religieux, l'électeur fit remarquer que l'Église catholique comptait sept sacrements, ce qui était à ses yeux un avantage, tandis que l'Église protestante n'en avait que deux. « Que Votre Grâce électorale me permette de le lui dire, » répliqua le doyen, « nous nous accrochons au proverbe : Avec beaucoup on tient une maison, avec peu on la tient aussi. »
Conciliant, comme l'électeur, Dalberg exerçait sur ses alentours la magnétique influence de l'exemple. Il aimait le monde, et le monde l'aimait.
Il voulut donner le ton et il le donna; son salon s'ouvrit libéralement à toute personne bien élevée, sans distinction de classe et de rang. Chaque semaine , le mardi , de cinq à huit heures, des princes, des ministres, des généraux, des conseillers, des savants, des artistes, des négociants, des bourgeois se pressaient
dans les appartements du palais. On s'entretenait des choses du jour, on jouait aux cartes ou aux petits jeux de société, on se mettait au piano , et ce qui valait mieux encore , on apprenait à s'estimer et à se connaître. Le chef d'Erfurt et de la maison se mêlait aux divers groupes d'invités , écoutant les uns , s'entretenant avec les autres, et n'était jamais plus content de lui-même que lorsque ses hôtes, dont il était l'àme, se livraient à une joie sans contrainte. Ces soirées d'un abandon tout germanique étaient suivies tantôt d'un bal, tantôt d'un souper qui réunissait les hommes les plus distingués de la Thuringe. Gœthe, Schiller, Wieland, Herder, Schulz, Gotter, Redecker (un ami intime) étaient les commensaux bienvenus et fêtés par excellence.
Entre les familles régulièrement convoquées aux mardis du gouverneur, la famille Dachrœden occupait le premier rang. M. de Dachrœden, dont la maison bien ordonnée jouissait d'un renom d'hospitalité, avait rempli les fonctions de président de chambre à Minden avant de se retirer à Erfurt où il possédait des terres. Son amour de l'art et ses connaissances scientifiques, outre ses habitudes d'homme de bien, l'avaient rapproché de Dalberg qui passa dans son intimité de douces heures. Les qualités du président se retrouvaient dans sa fille qui fut mariée au futur ministre d'état prussien, Guillaume de Humboldt. C'était une spirituelle personne que MUe de Dachrœden ; on la disait charmante aux réunions de Dalberg quand, assise auprès du chroniqueur erfurtois Beyer, elle s'amusait à le questionner et peut-être à. le taquiner gentiment; charmante quand il lui prit un soir la fantaisie de verser une tasse de thé sur le jabot de son interlocuteur, pour le punir de n'avoir pas paru à deux bals.
Ce fut par l'entremise de Mlle de Dachrœden que Schiller eut le bonheur d'entrer en relation assez étroite avec le coadjuteur de Mayence. Cette haute amitié pouvait être d'autant plus utile
aupoëte qu'il venait de se fiancer à Caroline de Lengefeld, amie de M116 de Dachrœden et qu'il avait besoin de protection pour se créer un avenir matériel. Tout disposé à admirer l'homme autant que le grand esprit, Dalberg éprouva aussitôt pour Schiller un attachement qui se manifesta de plusieurs manières : il l'encouragea dans ses travaux, s'intéressa à ses succès, lui promettant même de l'appeler un jour à Mayence avec un appointement de quatre mille florins pour une sinécure. Ces assurances renouvelées à plusieurs reprises doraient l'existence de Schiller et des sœurs de Lengefeld, et Mlle de Dachrœden, après comme avant son mariage, s'associait à ces rêves de bonheur quand Guillaume de Humboldt, témoin un jour de l'enthousiasme des jeunes femmes : « Enfants , » s'écria-t-il , « ne comptez sur rien de certain : une tempête peut tout bouleverser. »
Et la tempête bouleversa tout. Quoi qu'il en soit, Schiller écrivit à Erfurt plusieurs cahiers de l'histoire de la Guerre de Trente ans ; à Erfurt il reçut un tableau de la composition de Dalberg qui représentait le génie en lutte avec les obstacles ; à Erfurt, au milieu des joies entrevues, se déclara le premier germe des souffrances qui le mirent au tombeau. Dans un concert donné au palais pour l'anniversaire de l'électeur de Mayence , il ressentit tout à coup les premières atteintes d'une fièvre catarrhale. Il guérit, mais pour être exposé à une incurable faiblesse de poitrine, et c'est encore à Erfurt qu'en septembre 1791, après une longue conversation avec le coadjuteur, on le vit, exténué, se traîner à la fenêtre et ne pouvant plus qu'à grand' peine soutenir sa belle tête.
Schiller mort en 1805, le prince de Dalberg, qui n'avait pas oublié ses amis, au milieu de « la tempête » déplora la perte que faisait l'Allemagne et demeura plus particulièrement en correspondance avec Mme de Wolzogen, née de Lengefeld.
Charles-Théodore de Dalberg.
Il existait entre Mme de Wolzogen et Dalberg des affinités naturelles et des affinités électives. Chaleur d'âme, élévation morale et religieuse, intuitions de l'idéal, abondance d'idées, pureté d'impressions, délicatesse de la fantaisie, tout cela joint à une rare puissance de sympathie avait établi entre Tune et l'autre un courant électrique dont la force égalait la vitesse. Le journal de Mme de Wolzogen en fait foi :
« En 1791, le lendemain du mariage de Caroline de Dachrœden (avec Humboldt), nous passions la soirée chez Dalberg quand nous reçûmes la nouvelle de la fuite inutile de Louis XVI à Varennes. Cet événement agita la compagnie, et chacun de dire sa pensée. J'étais au balcon avec les frères Humboldt et Caroline.
Dalberg, au maintien noble et beau, s'approcha de moi et me prit la main. Vis-à-vis de nous se levait la lune, le ciel était parsemé d'étoiles. Dalberg arrêta ses yeux sur les astres étincelants et, de cette voix mélodieuse et profonde qui toujours allait au cœur, il dit : « Que sont les événements de notre petit globe « auprès de l'immensité du ciel ? Un roi et une reine, abandonce nant leur royaume, qu'est-ce que cela comparé aux mondes « qui tournent au-dessus de nos têtes? Tout nous paraît petit « et passager, et surtout notre courte vie, en face du firmament « qui ne change pas. » — A ces paroles, je crus voir devant moi un prêtre de la nature et de l'humanité ; j'étais comme perdue dans la contemplation de cette âme sainte. 1 »
Pour des êtres qui sérieusement se comprennent et s'apprécient, le temps n'est qu'une étape sur le chemin de l'éternité. Les hommes et les choses passent, les sentiments ne s'effacent pas. L'admiration de Mme de Wolzogen était sincère, l'enthousiasme de Dalberg était vrai.
Cinq ans après la nouvelle de l'affaire de Varennes , lorsque « le fils de saint Louis était allé au ciel » Dalberg écrivait : « Puissé-je remplir les espérances de mon amie ! La nature est belle, elle est riche aux environs du lac de Constance. Ah ! que ne m'est-il permis de relever moralement et intellectuellement cette contrée et de travailler au bonheur de ses habitants ! Je suis heureux de la félicité domestique dont vous jouissez comme femme et comme mère. »
Promu à l'épiscopat de Constance, Dalberg dut s'éloigner fréquemment de la Thuringe et, en 1802, devenu électeur de Mayence par la mort de Frédéric-Charles-Joseph , il ne revint guère à Erfurt que pour le célèbre congrès de 1808. Plus tard encore, prince primat de la Confédération et grand-duc de Franc- 1 Literarischer Nachlass der Frau Caroline vonWolzogen. Leipzig, 1848.
fort, il changea de position sans changer de caractère. Sa sensibilité demeurait toujours vive et son imagination en éveil. « Ce n'est que depuis un an, » avouait-il à la belle-sœur de Schiller, en 1813, « que le repos de l'âme m'a été donné. Me voilà délivré de la passion orageuse et parvenu au port de la tranquillité intérieure. Je ne trouve ce calme nulle part ailleurs que dans ma solitude, dans la prière, dans le travail, dans une occupation continuelle et bienfaisante. Cela est tout pour moi ; rien ne pourrait m'en compenser la perte. »
Disposition philosophique singulièrement heureuse, car en 1844 le vent de la fortune soufflait contraire. Réduit à ses seules dignités ecclésiastiques, Dalberg se replia sur lui-même, vivant plus que jamais par le cœur : « Je suis absolument soumis à la volonté divine qui a tenu l'épée et qui conduira la plume dans les prochaines négociations. »
Il aimait à revenir sur le passé et à se rendre compte des principaux actes de sa vie politique. Sous l'empire de ces revues rétrospectives journellement provoquées par la marche des faits, Dalberg ne cachait rien à ses intimes : « Notre admirable et génial Gœthe et le brave sénateur Steitz sont jusqu'à présent les seuls Francfortois qui, à ma connaissance, se soient intéressés à ma destinée. En attendant, je me réjouirai, tant que je vivrai, d'avoir démoli les fortifications de Francfort ; j'ai épargné ainsi à cette bonne ville un siège qui aurait été inévitable après la bataille de Leipzig Ce dont je me félicite, dans les circonstances actuelles, c'est de ne sacrifier à mon avantage particulier aucun des miens, aucun véritable ami, aucun droit, aucun de mes devoirs. »
Huit mois après ces lignes, en juillet 1815, Dalberg s'empressait de communiquer à Mme de Wolzogen la grande nouvelle : « Le congrès vient de décider de mon sort, et d'une manière
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plus avantageuse que je ne l'avais pu conjecturer. Il était d'abord question d'un revenu annuel de 80,000 florins ; mais cette somme a été fixée à 100,000 — Je me réjouis de ce bien-être renaissant, puisque j'aurai ainsi un moyen de rendre d'utiles services à mes amis et à des personnes de mérite. Assurément il me faudra encore de la patience, parce que la division territoriale des pays coïntéressés n'est pas achevée et que les exigences de la guerre ont épuisé les caisses. Je ne perds pas de temps néanmoins et je m'efforce de faire au plus vite tout le bien possible. — La Providence gouverne, et ce que chaque jour amène pour le rétablissement de la tranquillité générale dépasse, à mon avis, toute attente. »
Dalberg ne jouit pas longtemps des bienfaits de la paix. Archevêque de Ratisbonne, il expirait dès 1817, plus que septuagénaire, dans sa ville épiscopale qui a conservé religieusement ses restes.
Elle fut profonde la douleur causée par cette mort aux nombreux amis du prélat, et ce que Mme de Wolzogen, si souvent éprouvée, dut souffrir, on peut le deviner. Elle chérissait en Dalberg l'idéal d'une belle âme, et cet idéal allait se réaliser ailleurs. Elle était fanatique d'amitié, et l'un de ses amis les plus chers lui était ravi. Mais elle avait de la mémoire et, dixneuf ans après la mort de l'ancien gouverneur d'Erfurt, elle inscrivait sur ses tablettes : « 8 février 1836. Anniversaire de la naissance de mon précieux Charles Dalberg. . . Ta vie s'évanouit dans un temps malheureux et troublé. Les souffrances de la terre te tourmentaient ; tes aspirations au vrai et à l'éternel dans la foi en Dieu et dans l'amour, voilà ce qui te soutint. »
Bien qu'il eût été l'idole d'Erfurt et de ses autres diocèses, le prince de Dalberg n'avait pas pu se concilier toujours l'opinion publique en Europe. C'est qu'il était un homme et non pas un
Erfwrt, Pala.> du gouverneur.
ange,» a dit un de ses biographes. Et lui-même ]s'esl|chargé d'excuser ses faiblesses, suivant les uns, ses fautes suivant les autres, lorsqu'il a dit : « Dans toutes mes démarches politiques, j'ai eu sans cesse en vue le bien de l'Allemagne, ce pays de la fidélité et de la loyauté. Le monde juge souvent avec sévérité et sur l'apparence, parce qu'il ne connaît ni les causes ni la force des circonstances : cela ne doit pourtant pas décourager celui qui a le sentiment du devoir. Peut-être me suis-je souvent trompé dans mes opinions ; mais je suis homme. Qui pourrait soutenir n'avoir jamais vacillé dans ses résolutions ? Comme prince, j'ai toujours fait passer le bonheur des peuples avant ma propre personne ; je l'ai prouvé en toute occasion. Cependant, pour peu que je vive, je confierai au papier les faits mémorables de, mon temps ou, si l'on veut, mes égarements, et cela pourra
expliquer beaucoup de choses aujourd'hui encore inconnues. Je n ai jamais tenu au monde ni à son éclat passager ; j'ai cherché sans cesse à donner à ma vie une direction noble et élevée. Beaucoup de bien , a été fait à l'Allemagne par mon entremise, et plus tard je n'ai eu d'autre récompense de ce bien que l'ingratitude. Volonté de Dieu ! »
Mme de Wolzogen avait caressé le projet d'écrire une biographie de son ami. Mais ce travail ne fait point partie des œuvres posthumes de la fidèle correspondante. Lacune regrettable et pour l'histoire du temps et pour la mémoire du prince primat.
Dans la même année 1802 où Dalberg abandonnait ses chers Thuringiens pour succéder à l'électeur de Mayence et courir une carrière pleine de hasards, Erfurt était incorporé au royaume de Prusse, en conséquence de la paix de Lunéville. Le 21 août, quand les troupes royales prirent possession de l'antique cité épiscopale, l'aigle prussienne déploya ses ailes aux portes et aux frontons des édifices, et le lieutenant-général comte de Wartensleben occupa le palais du ci-devant gouverneur. Ce palais, du dernier siècle, qui devait voir dans le nôtre tant de têtes couronnées au milieu d'événements si divers, était d'une suffisante élégance, avec ses sculptures et ses cariatides, pour plaire à d'illustres visiteurs. Il s'ouvrit en 1803 à Frédéric-Guillaume III et à la reine Louise.
Les batailles d'Auerstsedt et d'Iéna n'auraient pu, malgré leur issue, que cimenter les relations du monarque et de ses sujets, mais la fortune des armes en décida autrement. Les troupes françaises victorieuses se présentèrent aux portes de la ville en grand nombre : une capitulation s'ensuivit. Alors commença une période que plus d'un historien a éloquemment décrite. Un
nouvel intendant, puis un nouveau gouverneur, qui fut d'abord le général Clarke, puis le général Thouvenot, puis un autre , se trouvèrent à la tête de la haute administration. Les denrées étaient à un prix exorbitant, et il fallait fournir des vivres aux soldats. Les craintes de l'avenir, les regrets du passé livraient Erfurt au découragement et à la tristesse.
Ces sentiments prirent une nouvelle force lorsqu'après la paix de Tilsit Frédéric-Guillaume délia les bourgeois du serment de fidélité : « Vous connaisez, » écrivait le roi, « les événements de l'an dernier. Le malheur a éprouvé mes armes; les débris de mon armée ont fait de vains efforts. Repoussé jusqu'aux extrêmes limites du territoire, il ne me restait plus qu'à souhaiter le repos du pays après les misères de la guerre. Comme le prescrivaient les circonstances, la paix devait être conclue. Cette paix m'impose ainsi qu'au pays les plus douloureux sacrifices. Ce que des siècles, ce qu'une conduite honorable, ce que des traités, ce que l'amour et la confiance avaient rapproché, va se désunir. Tout ce que j'ai pu faire, moi et les miens, a été inutile. Le sort règne en maître. Le père se sépare de ses enfants. Je vous délie de vos devoirs de bons et fidèles sujets envers moi et ma maison. Mes vœux les plus ardents vous accompagnent sous votre nouveau maître. Soyez pour lui ce que vous avez été pour moi. Ni la destinée, ni aucune puissance ne pourra chasser votre souvenir de mon cœur et du cœur des miens. »
L'automne de 1808 amena quelque changement dans la ville conquise. L'espoir parut renaître avec le commerce depuis longtemps paralysé. Le général Oudinot annonça le 11 septembre la prochaine arrivée du monarque. Le congrès était décidé; on prépara tout pour recevoir convenablement les augustes personnages qui devaient y prendre part. Mais sur l'ordre de l'empereur, sans doute instruit de l'état réel des esprits, la garnison
seule fut officiellement appelée à solenniser cette réception. Le 27 septembre , à dix heures du matin , des salves tirées de la citadelle saluèrent le brillant cortège qui s'avançait ; les troupes rangées sur deux rangs, firent entendre le cri de : Vive l'Empereur! et Napoléon franchit l'une des portes, suivi des rois de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg, de Westphalie, du prince Guillaume de Prusse, des ducs de Weimar, de Gotha, du grand-duc Constantin , de plusieurs autres princes et représentants des cours européennes.
Pendant la durée du congrès, les plaisirs alternèrent avec les occupations sérieuses. Chaque après-midi, grande revue; chaque soir, splendide représentation au théâtre. D'éminents artistes, Talma et MUe Duchesnois, parlaient devant l'Europe étonnée la langue des classiques, et jamais Cinna, Britannicus, Andromaque, Œdipe ne rencontrèrent de plus nobles spectateurs avec de plus nobles interprètes. L'élite du monde et l'élite de l'art, tout était réuni. Un témoin oculaire a laissé en allemand une description de ces magnifiques soirées :
« Au parquet, près de la scène, deux fauteuils étaient destinés à Napoléon et à Alexandre et, à côté des, deux empereurs, les rois et les princes s'asseyaient sur des chaises. Derrière les souverains se pressaient des hommes d'État et des généraux de tous les pays. Des uniformes chamarrés et une certaine ^pétulance, reconnaissablé jusque dans les traits du visage, permettaient de distinguer les Français des Allemands, plus simples de costume et plus sérieux. Berthier, Soult, Caulaincourt, Savary, Lannes et autres se tenaient en rangs serrés ; au milieu d'eux Gœthe avec sa noble physionomie, sa dignité, son calme imposant et, près de Gœthe, le vénérable Wieland. Les rois de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg entraient dans la salle sans bruit et sans faste. Le roi de Westphalie les éclipsait tous par ses riches broderies et ses
joyaux. Vis-à-vis de la scène la grande loge était étincelante. La reine de Westphalie, couverte de diamants, la grande-duchesse de Bade, la belle Stéphanie, et plusieurs autres princesses allemandes occupaient le devant, et derrière elles une rangée de dames et de gentilshommes des différentes cours. C'est à peine si les yeux pouvaient supporter l'éclat flamboyant de l'or et des pierreries.
« Le plus souvent, chacun avait pris place avant l'arrivée de celui qui réunissait autour de lui toutes les grandeurs de la terre; lui seul se faisait attendre. Enfin les tambours battaient aux champs, tous les yeux se tournaient vers la porte d'entrée; c'était Napoléon. Il arrivait fort simplement vêtu, saluait l'assistance et prenait place à la droite d'Alexandre. Les quatre rois se répartissaient les sièges auprès des empereurs, et le spectacle commençait. Mais Talma et ses collègues déployaient en vain tout leur art; on n'avait d'yeux, on n'avait d'oreilles que pour le parquet. »
Le congrès fini, les choses suivirent leur cours ordinaire, et, malgré les plaintes et les pétitions adressées à l'empereur, le fardeau de l'occupation ne fut guères allégé. L'intendant général croyait pouvoir se tirer d'affaire en disant aux magistrats : « L'empereur est bien un bon soldat, mais il n'est pas un administrateur. » Réponse évasive qui n'avait pas même le mérite de la justesse. Avec les années, ces griefs de la population prirent un caractère plus acerbe et plus accentué. On en jugera par ce fragment des Souvenirs d'un garde d'honneur pendant la campagne de 1813 :'« Erfurt qui, avec quelques lieues de pays à l'entour, avait formé une province dépendante du domaine extraordinaire, était alors administré par M.jie Yismes, auditeur au Conseil d'État, magistrat comme l'empereur en tenait quelquesuns en terre conquise, habile, laborieux, roide, dévoué à ou-
trance, en même temps très-bien né, spirituel et plus aimable pour les femmes que pour les maris. Il était abhorré pour avoir exprimé depuis plus d'une année du pays tout ce qu'on en pouvait tirer en réquisitions de toute espèce ; mais on ne disait rien contre son intégrité, et jusqu'à la fin il gouverna ce qui restait de sa province avec la même régularité, et sans presque en avoir l'air, tant était grand son empire sur le général d'Alton. 1 »
Le conscrit dont le coup d'œil était si pénétrant, avait dû, après la bataille de Leipzig, rentrer à Erfurt. Là il fut témoin de plus d'un événement peu connu de nos jours encore, ou mal interprété. Pour assurer le maintien de leurs avantages, les vainqueurs de Leipzig voulurent reprendre possession d'Erfurt ; le bombardement commença, mais « peu à peu les hostilités se ralentirent et le siège dégénéra en blocus dont le général Tauenzied prit la direction avec quelques landwehrs. » Au bout d'un certain temps , les dispositions morales de la ville, les difficultés de la défense et surtout celles des approvisionnements forcèrent le général d'Alton à parlementer et « à restreindre son occupation aux deux citadelles, » leCyriaksbourg et le Petersberg.
Ainsi se passa l'hiver de 4813 à 1814, un hiver froid avec la fièvre nerveuse et une mauvaise nourriture. Et pourtant, dit notre garde d'honneur, « au milieu de ces privations, la gaieté française surnageait encore: des deux églises d'en bas qu'on avait annexées à la citadelle, l'une servait d'hôpital, l'autre avait été
1 Bibliothèque universelle de Genève, février 1856. L'auteur de ces Souvenirs, modestement signés A. C.,est feu M. Auguste Cramer, substitut du procureur général à Colmar, sous la Restauration. De retour à Genève, sa pairie, M. Cramer remplit les plus hautes fonctions politiques et administratives, tl brilla au premier rang soit comme membre du gouvernement genevois, soit comme député à la Diète suisse. On doit à ce magistrat distingué des recherches sur le paupérisme et une traduction de ['histoire de la République helvétique, par M. deTillier.
Ei'furt. Le Pelersberg.
transformée en théâtre où , deux fois la semaine, des sous-officiers jouaient la comédie. Une partie de la bibliothèque de la ville, transportée au Petersberg, fournissait aux amis de l'étude d'assez nombreuses ressources en littérature française et latine. Le général d'Alton recevait tous les soirs, conciliait tous les caractères, apaisait toutes les disputes, charmait tous ses invités par la bonté et la confiance qu'il inspirait autour de lui. On le voyait sortir de son salon sans rien dire, par des soirées sombres et froides. Appuyé sur sa canne, car il marchait difficilement, il parcourait les banquettes des cavaliers, les remparts les plus éloignés pour s'assurer que les postes étaient sur le qui-vive, les sentinelles relevées régulièrement et distribuer à celles-ci, avec des paroles encourageantes, de petits paquets de tabac qu'il avait préparés d'avance. J'entends encore le cri de : Sentinelles !
prenez garde à vous/ faisant, de guérite en guérite, le tour de la citadelle, mêlé pendant la nuit aux gémissements du vent. Qu'il était mélancolique ce cri sortant de la bouche de jeunes soldats basques et bretons, sur un rempart neigeux au fond de la Thuringe ! »
Le congrès de Vienne rendit Erfurt à la Prusse. Déjà en août 1814, lorsque Frédéric-Guillaume traversa les rues dans une voiture attelée de six chevaux, des cris, des hourras indescriptibles accueillirent le souverain et sa suite ; les guirlandes et les fleurs naissaient sur les pas de la foule, et, à la place où s'était élevé un obélisque de triste mémoire, on construisit un autel pavoisé avec cette inscription : « Au fondateur de la croix de fer!» Emblèmes de la patrie restaurée. Environ deux mois après cette manifestation nationale, militaires et bourgeois se réunirent au Steiger, sur la colline dite de Napoléon, et là ils substituèrent, dans un petit temple au style grec, le buste du roi à celui de l'empereur. La soirée du 15 octobre 1814 ne s'écoula pas sans allégresse pour Erfurt. D'innombrables feux furent allumés sur les hauteurs environnantes, et les majestueuses volées de la Gloriosa du Dôme répondirent aux tintements lointains des villages et à l'écho des vallées.
• — Je n'étais pas né alors, s'écria Lucas, qui depuis longtemps avait gardé le silence. Dommage ! Moi aussi, j'aurais allumé un feu de joie, car notre bonne Thuringe avait besoin de repos. Et dire qu'une ville a essuyé tant de traverses et qu'elle est restée debout ! C'est merveille !
— En effet. J'aime les arbres au tronc rugueux, à l'ombre desquels ont vieilli les générations ; j'aime les sols tourmentés qui, au milieu de leurs soulèvements, ont gardé la jeune vigueur et la fécondité des premiers jours. Erfurt ressemble à ces arbres qui n'ont pas d'âge, à ces terrains en tout temps fertiles. Le pré-
Eifnrii Ancien hôtel.
sent et le passé n'y font pas divorce ; ils s'y associent aussi naturellement qu'ils sont séparés ailleurs. Sacs et parchemins, châteaux et manufactures ont contracté alliance ; nous voyons de nobles habitations, d'il y a trois siècles, occupées aujourd'hui par des bourgeois de marque et d'opulents parvenus. Et cela est heureux, puisque ainsi la chaîne [des traditions ne s'est pas brisée. Regardez, par exemple, l'hôtel dit de la légation en 1850, lors du parlement composé de ceux qui avaient adhéré à l'acte d'union :
cet ancien hôtel n'a-t-il pas du style et de la couleur ? Et combien d'autres constructions, je vous l'ai déjà fait remarquer, qui, à défaut d'un caractère artistique prononcé, gardent une valeur historique et fourmillent d'aventures locales !
— C'est vrai cela. Les pierres ici ne sont pas muettes.
— Tenez, sans aller bien loin, la maison du tournoi, baptisée par les mœurs chevaleresques, rappelle des temps agités et le séjour du landgrave Albert de Thuringe; celle de la commanderie servit de lieu de réunion aux chevaliers de l'ordre germanique ; la corne noire et le lion tacheté ont vu sortir de presse plusieurs des ouvrages de Luther, et l'on vous dira que la demeure du patricien Dutzenrodt a été le théâtre d'un quiproquo comique. En 4636, le fils de Dutzenrodt qui rentrait un soir assez tard au logis, est trois fois interpellé par un factionnaire. Excité par les fumées du vin ou en pointe de raillerie, il répond : « Je suis le diable; qu'est-ce que cela vous fait? » Au lieu de se donner le temps de la réflexion, la sentinelle crie à la garde. La garde accourt et poursuit, sans pouvoir l'atteindre, le prétendu démon. Grands cris, grand tapage, et quand leslvoisins réveillés demandent ce qui arrive, les agents de la force armée n'ont-ils pas la naïveté de dire que Satan est entré chez Dutzenrodt et qu'ils veulent le faire détaler!
— Ce n'est pas naïveté, c'est bêtise que Monsieur veut dire. Les troupiers d'à présent ne se laisseraient pas berner de cette manière, ils vaincraient même le diable.
— Certainement. On ne ferait pas prendre aux soldats de la forteresse des vessies pour des lanternes. Ce ne sont pas des machines, ils font leur devoir avec intelligence. Vous savez, du reste, que j'aime leur bonne mine et leur physionomie ouverte, d'autant plus qu'ils n'affichent pas des airs superbes. Bons enfants ils sont, bons enfants ils restent. Circulent-ils dans la
ville en promenade ou en tournée d'approvisionnement, ils ne se proposent point de vexer les bourgeois, et cette sage conduite rend faciles autant qu'agréables les rapports de l'autorité civile et de l'autorité militaire.
— Tous nos soldats se comportent ainsi, Monsieur ; il n'y a que de braves cœurs en Thuringe. C'est égal; quand j'étais au service, je n'aurais pas eu grand plaisir à vivre au Cyriaksbourg ou au Petersberg. Enfermé loin de nos vallées derrière les bastions de la citadelle, j'aurais perdu ma gaîté, j'aurais connu l'ennui... A quoi peuvent-elles bien servir les places fortes? Les hommes fidèles ne sont-ils pas la meilleure des murailles, comme disait Barberousse à notre landgrave le Ferré ?
— Ah ! pour le coup, voilà une idée singulière! A quoi servent les places fortes ? Elles servent à épargner le sang que coûtent même les victoires ; mieux vaut laisser debout un mur vivant qu'un mur de pierre. Ne connaissez-vous pas le proverbe : « Si tu veux la paix, prépare-toi à la guerre. » Quelle idée auriezvous d'un homme qui, au moment de suivre une route longue et périlleuse, dédaignerait tous les conseils de la prudence pour ne se confier qu'à son étoile? Vous le blâmeriez de son incurie et vous lui diriez : Prenez des armes, vous n'en userez qu'au besoin et à bon escient. Comprenez-vous maintenant? Une place forte, c'est un homme prêt à défendre son honneur et sa vie. Or, qui peut faire de la résistance n'est attaqué que rarement. On réfléchit à deux fois avant d'ouvrir le feu contre des forteresses. Vous, Lucas, qui, sans être un géant, pouvez passer pour robuste, vous êtes exposé à moins de taquineries qu'un pauvret chétif d'apparence, incapable de jouer des poings. Êtes-vous persuadé ?
— Je le suis; mais il me semble fâcheux que le respect soit souvent inspiré par la crainte.
— Possible. C'est là une grosse question que nous ne voulons
pas soulever. Le fait est qu'une citadelle sera toujours pour moi l'emblème de la vigueur physique et de la fermeté morale, et que cette double force n'est pas un des moindres fleurons de la cité prussienne. « Il fait bon habiter Erfurt, » disait Dalberg, et si le général Blùcher, d'illustre mémoire, y eût demeuré à la place du coadjuteur, il se serait écrié plus d'une fois du haut des remparts : Vorwœrts !
A MUHLHAUSEN ET SONDERSHAUSBN.
Les chemins de fer, dont on dit tant de bien, ont du mauvais quelquefois. Ne sont-ils pas l'image de la fatalité ? Grâce à eux votre itinéraire est tracé d'avance, et, eussiez-vous la vigueur d'Hercule, toutes vos forces ne tiendraient pas contre leur puissance : vous leur appartenez quand vous croyez vous appartenir. Ils vous emportent, suivant une ligne immuable, invariable, constante ; ils ne s'aventurent ni à droite ni à gauche aux lieux où il vous plairait d'errer; ils s'élancent comme la flèche vers le but, sans souci de vos vœux secrets et de vos désirs. Arrière de vous pittoresques velléités, détours à travers champs, rêveries dans les bois, haltes au foyer du campagnard ! Que les myosotis émaillent le sentier, que le couchant empourpre la montagne, que les étoiles s'allument au ciel, vous n'avez le loisir de contempler ni fleurettes, ni montagnes, ni étoiles ; laissez-moi toutes ces chimères. La vapeur va vite, soumettez-vous à son empire.
Montez à cheval, allez en patache, louez un voiturin, et le libre arbitre ne vous est pas ravi tout à fait ; votre imagination prend son vol. Vous êtes moins un paquet qu'un être, moins une
WF2 A MUHLHAUSEN
chose qu'un homme, vous avez affaire davantage à des vivants. Vous pouvez ralentir ou accélérer le pas de vos chevaux, gourmander le postillon qui s'endort, interroger le passant sur la route ; vous pouvez fuir la grande ville et gagner la bourgade, prêter une physionomie aux lieux, un caractère au paysage, et si le fleuve déborde à l'ouest, si le sol tremble au midi, qui vous empêche de galoper vers le nord ? Vous le pouvez.
Qui n'a pas entendu dire cela cent fois? Qui ne l'a pas répété ? Je le pensais aussi, tout fier de me prélasser en voiture. Vive le chemin de l'école ! Au lieu d'aller droit à Weimar ou à Sondershausen, je m'étais mis en tête de rétrograder clans la direction de Gotha, et d'utiliser le plus possible la poste, l'honnête vieille poste du cercle prussien d'Erfurt. Ce cercle qui, d'un côté, rayonne jusqu'aux environs de Creuzbourg , à trois lieues d'Eisenach, « n'a pas souvent l'honneur d'être traversé par messieurs les touristes, » me dit notre courrier. — Tant mieux ! Raison de plus pour moi, mon brave, de pousser d'abord jusqu'à Treffurt et à Langensalza.
Dans une plaine çà et là bornée par des collines, Langensalza ne paraît avoir aucune prétention au faste et à l'élégance. Ses allures sont modestes. Elle ne se vante ni de son ancienneté, ni de ses fabriques, ni du rôle qu'elle a joué plus d'une fois en Thuringe. Il lui suffit, sans doute, d'avoir donné le jour au chimiste Wiegleb et à Hufeland, l'auteur de Y Art de prolonger la vie. Hufeland fut l'une des gloires de l'université d'Iéna et de la science médicale en Europe. Je ne sache pas que les Langensalziens aient fait plus que d'autres un pacte avec la longévité, mais leurs murailles si souvent menacées par le feu, par l'eau, par l'ennemi, ont plus longtemps résisté à la destruction que bien des vies humaines.
Langensaiza. Eglise St-Boniface.
J'ai vu des maisons, dont les bancs de pierre, près du seuil, racontent l'hospitalité des ancêtres ; j'en ai vu dont les étages,' en saillie sur les magasins, me rappelaient de célèbres cités marchandes. L'église St-Etienne m'a plu ; celle de St-Boniface m'a plu davantage. Son unique tour, sans pareille dans le pays, est ornée d'une double galerie carrée avec quatre piliers sur chaque côté. Le grand portail, bien que dépouillé de plusieurs ornements, a conservé des sculptures d'un bel effet.