CHAPITRE PREMIER
de Tin, Taiiriw/'fliMï. — Ibères, Lipires, Celle». — Race» ■■ : Ibéro-Ligures , Celto-Ligurei , etc. — Le> colonie» IttL — Imigc du lion but les moniiiies de Maneilla cl dans • d'Ailes. — La cSte Ltgottique ou des Ligyeni , Ligyon. ■ih Ganloia de Strabon. — Le Rcdié de Maraeiile et le golfe
est assez naturellement conduit à donner A Jie ou à une baie le nom de la vitle la plus -tante qui est simée sur son , littoral. Ce
de désignation est même une règle à peu bsolue dans la mer Méditerranée. Les golfes Ènes, de Trieste, de Venise, de Tarente, de le, de Naples, de Gaëte, de Gènes ont pris o le nom de leurs ports respectifs, placés le toujours au centre de la courbure du et dans la partie la mieux abritée de la côte . s'en est pas ainsi pour le golfe de Lyon, e que soit, en effet, la tolérance que l'on ! avoir pour l'élasticité de certaines étymolo- >D ne saurait cependant accepter la version de ^us géographes qui voudraient que la ville ■on ait donné son nom au golfe qui baigne aguedoc et une partie de la Provence. Il ne
8o SECOiNDE PARTIE. CHAPITRE PREMIER.
peut y avoir rien de commun entre Pancienne capitale de la Gaule celtique et la mer Méditerranée, dont elle est éloignée de plus de trois cents kilomètres. On ne retrouve d'ailleurs que trèspeu de textes oti le golfe soit désigné sous le nom de sinus Lugdunensis , golfe de Lyon; presque partout il est appelé sinus Gallicus, golfe Gaulois, et quelquefois ^ussi sinus Leonis, golk du Lion. Cette dernière appellation ne remonte même pas au delà du quatorzième siècle; c*est elle seule que Ton pourrait à la rigueur invoquer, si on voulait adopter la traduction assez peu vraisemblable de golfe de Léon; et encore ne rattacherait-on pas ainsi d'une manière bien rationnelle le golfe de Lyon à la ville qui porte le même nom , puisque celle-ci s'est de tout temps appelée Lugdunum et jamais Léo. Quelle qu'ait pu être, d'ailleurs, l'influence politique et commerciale de Lyon sur le midi de la Gaule , il est certain que son nom n'a jamais été employé dans la nomenclature maritime du littoral. Cette étymologie doit donc être absolument rejetée.
D'autre part, la plupart des cartes géographiques modernes désignent le golfe Gaulois sous le nom de golfe du Lion. La table de Peutinger , le plus ancien monument cartographique qui puisse nous fournir quelques indications sur la géographie ancienne, ne donne aucune dénomination à la mer qui baignait la Gaule méridionale. Mais presque tous les Portulans du quatorzième et du
LE GOLFE DE LYON. g l
quinzième siècle la désignent sous le nom de
•GALLICV MARE.
C'est Guillaume de Nangis qui le premier a comparé la violence des flots de cette partie de la mer Méditerranée à celle d'un animal furieux (i). La figure symbolique du lion n'apparaît donc qu'au treizième siècle. D'autres érudits veulent que le golfe prenne son nom d'un rocher dangereux situé à rentrée d'un de ses ports; mais aucun ne spécifie le port ni Pécueil; d'ailleurs, nous ne connaissons nulle part, dans ces parages de la mer Méditerranée, de rocher désigné sous le nom de lion; et si Toil excepte quelques massifs isolés comme la pointe de Leucate , le rocher de Brescou, la montagne d'Agde, celle de Cette et la roche sous-marine de la baied'Aiguesmortes, la côte est partout plate et sablonneuse et ne présente aucun accident de terrain.
L'abbé de Longuerue, dans sa description de la France, n'hésite pas à adopter l'interprétation de Guillaume de Nangis; pour lui, les grandes tempêtes dont le golfe est fréquemment agité , les bas-fonds qu^on y rencontre le long de ses côtes et qui mettent en perdition les vaisseaux, permettent de comparer à juste titre « la cruauté de cette » mer orageuse et dangereusie, qui engloutit ceux
(i) Mare Leonis ideo sic nuncupatur, quod est semper asperum, fluctuosum et crudele, — G. de Nangis, Gest* S, Ludovici,
» qui y naviguent, à celle d'un lion dévorant ». Nous sommes, on le voit, en pleine métaphore poétique.
Les géographes du dix-septième et du dix-huitième siècle n'ont pas manqué d'adopter cette commode interprétation; et un grand nombre de cartes de cette époque, illustrées de vignettes assez caractéristiques, mentionnent cette partie de [a mer Méditerranée sous le nom de golfe des Lions (i).
On a naturellement rattaché à cette explication toutes les figures ou sculptures léonines que Ton peut rencontrer sur le littoral. Parmi les plus curieuses, on peut citer les deux lions en marbre, à moitié rongés par Pair salé et qui décorent le portail de la façade latérale de Téglise des Saintes- Mariés ou de Notre-Dame de la mer, située à Pextrémité Sud-Ouest de Pîle de la Camargue et à l'embouchure même du petit Rhône. Ce monument, Tun des types les plus saisissants de ces ! églises fortifiées que le douzième siècle vit s'élever sur le littoral de la Méditerranée , est bâti sur remplacement d'une église primitive détruite par les Sarrasins. Il est très-probable que les deux lions en marbre faisaient partie de cet ancien oratoire. Leur style çst assez difficile à définir; mais il est certain que ces deux figures enchâssées
(i) Bibl. nat. Paris. — Collection des Estampes, Va i63 n*« 2iy 3o et suiv.; et Va 164, n** 121, 124 et suiv.
dans le portail actuel remontent à une époque très-éloîgnée , bien antérieure au moyen âge; et on conçoit très-aisément que ceux qui ont appelé golfe des Lions cette partie de la mer Méditerranée aient pu voir dans ces deux sculptures, corrodées aujourd'hui par le temps et le salin, un argument en Ëiveur de leur étymologie.
Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que le grand lac salé, situé derrière la ville de Cette et qui forme une sorte de dépendance du golfe de Lyon, semble porter aussi le nom d*un animal. On l'appelle étang de Tau — Taurus palus — Taurum stagnum (i). Est-ce une analogie fortuite? Faut-il voir dans cette dénomination autre chose qu'une coïncidence singulière , ou doit-on penser que les dangers assez sérieux que court souvent la navigation sur cette petite mer intérieure (2) ont éveillé, dans Fesprit des géographes
(i) Taurum paludem Gentici vocant (Festus Avienus, Ora maritima, y. 608). — C'est le plus grand lac salé de la France : il s*étend d'Agde à Frontignan, sur la côte du département de THérault, et mesure dix-neuf kilomètres de longueur. Sa largeur moyenne est de cinq kilomètres... Aujourd'hui l'usage presque général est d'écrire Thau au lieu de Tau, adopté par Astruc, d'Anville, etc. (Eug. Thomas, Dictionn, topogr, de l'Hérault.)
(2) Les malheurs que causa sur cet étang l'ouragan du 25 août 1775 exciteront pendant longtemps des souvenirs
anciens, Pidée de Timpétuosité du taureau, de s^me que les tempêtes du golfe de la Méditerranée avaient fait naître, dans celui de Guillaume de Nangis et de la plupart des historiens du quinzième et du seizième siècle, l'image du « lion furieux et dévorant? » Il n^j aurait peut-être pas une grande témérité à Taffirmer; car les critiques •et les érudits de tous les temps se sont égarés bien :80uvent avec une grande complaisance dans ces •comparaisons que nous trouvons aujourd'hui un peu puériles. Cette analogie entre le golfe de Lyon •et l'étang de Tau mérite cependant d'être notée.
D'ailleurs, si Ton veut absolument faire intervenir le lion et le taureau dans la dénomination <iu golfe Gaulois et de Pétang de Cette, il nous semble qu'on pourrait donner une autre explication qui satisferait un peu n^eux la critique historique.
Les golfes, avons-nous dit, prennent en général le nom de la ville la plus importante dont ils (baignent le port ou le rivage. Or , c'est Marseille • qui a de tout temps été la capitale maritime de la «•Gaule méridionale. A la vérité, Strabon, en par-
douloureux. (J. N. Grangent, ingénieur du port de Sète,
Faits historiques sur l'isle ou la presqu'isle de Sète, Moûi^
'4>cllier| anXIII.) . ..... ..^c] .,;v4-. -.u •-*^-* • >^-^'-
lant des Volkes Arékomîques , dit que leur port était Narbonne et « qu'on l'appellerait à plus juste. » titre le port de toute la Gaule, à cause de l'im- » portance du commerce dont cette ville est en: T» possession depuis un temps immémorial (i). i>* Malgré l'autorité de Strabon, il est hors de doute que Marseille a acquis et su conserver, depuis \et plus haute antiquité, une prépondérance incontestée sur tout le littoral de la Celtique. Il n'existe peut-être pas de ville qui se soit maintenue, pendant une plus longue période de siècles, dans une plus grande prospérité. Marseille est certainement Tune des plus anciennes villes du littoral; elle en est encore une des plus florissantes. Elle a vu décliner et même s'éteindre et disparaître complètement la plupart des cités et des colonies fon-* dées aux mêmes époques historiques qu'elle ; et elk est encore de nos jours à la tête du mouvement maritime et commercial de la Méditerranée. On peut donc supposer avec assez de vraisemblance: qu'elle a dû donner son nom au golfe Gaulois.
Il est difficile d'avoir des notions très-précises au sujet des faits accomplis, sur le territoire de la vieille Celtique, dans ces temps sans histoire qui remontent plus haut que le dixième siècle avant
(i) Narbonne, située au-dessus de l'embouchure de l'Atax, Aude, et de Tétang Narbonnais, est la plus considérable ville de commerce qu'il y ait sur cette côte. (Strabon, Géogr., liv. IV, c. i.)
notre ère. Mais les recherches modernes commencent cependant à éclairer cette nuit du passé et permettent de suivre, avec une certaine méthode, les migrations de ces grandes peuplades qui ont tour à tour occupé le territoire de la Gaule méridionale (i).
On peut classer ces grandes agrégations d'hommes en trois groupes principaux présentant chacun une nationalité distincte. C'étaient les Lighyes ou Ligures , ACyueç — les Ibères, 'lÔTjpeç — et les Keltes ou Celtes, KeXTat, Celtœ.
Les premiers ne sont pas restés longtemps confinés dans la Ligurie proprement dite, où ils paraissent tout d'abord s'être développés pendant les premières époques historiques. Trop resserrés entre la chaîne des Alpes et celle de l'Apennin, ils ont de bonne heure franchi ces barrières , ont occupé la Provence et, traversant les' différents bras du Rhône , se sont répandus dans la plaine littorale formée d'une succession de coteaux fertiles, de riches terres d'alluvion et de marais précieux pour la pêche, qui s'étendaient jusqu'aux Pyrénées.
Les Ibères étaient disséminés primitivement
(i) Voir à ce sujet V Histoire générale de Languedoc avec des notes et les pièces justificatives , par dom CI. Devic et dom Vaissète, religieux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, et les notes qui accompagnent Tédition nouvelle, publiée sous la direction de M. Edouard Dulaurier, membre de Tlnstitut. Toulouse, 187a.
LE GOLFE DE LYON. Sj
sur le territoire de TEspagne; ils ont bientôt dépassé les promontoires pyrénéens, et, remontant vers la Gaule, ont rencontré les populations liguriennes, auxquelles ils ont disputé toute cette région déjà habitée par elles. Ces invasions ibériennes ont eu à la longue pour résultat de produire un croisement de race que les anciens historiens et géographes désignent sous le nom à^ Ibères mélanges.
La migration celtique est relativement plus récente. Les Celtes, dont Torigine aryenne paraîi aujourd'hui démontrée et qui avaient dû traverser une grande partie de TAsie et toute l'Europe avant de pénétrer dans le territoire qui allait s'appeler désormais la Celtique, KsXtixt^, n'atteignaient pas encore les côtes de la Méditerranée , déjà occupées par les Ligures au moment de la colonisation grecque par les Phocéens et peut-être même à répoque de la fondation de Massalia par les Phéniciens. Ils ont constitué la nationalité gauloise. L'appellation romaine de Gallia, Gaule, n'est d'ailleurs que la traduction altérée du nom de Celtique, KeXtixtq, Celtîca. Les Celtes occupaient la presque totalité de la Gaule centrale et sont descendus peu à peu sur le littoral où ils ont fondé divers établissements, entre autres la ville de Narbonne, qui est déjà désignée par rhistorien Hécatée (i) sous le nom de « ville et
(i) Hécatée, historien grec du sixième siècle avant J. C.
marché celtique ». L'invasion de cette nouvelle race dans le Sud de la Gaule, antérieurement occupé par les Ibères et les Ligures, a donc eu pour résultat de changer l'appellation géographique de cette région; et si nous en croyons l'érudit commentateur de Phistoire générale de Languedoc écrite par les Bénédictins (i), cette œuvre de dépossession de la race ibéro-ligurienne au profit de la race celtique , commencée avant le sixième siècle, était entièrement accomplie au temps de Polybe (!!■• siècle avant J.-C), qui abandonne dès lors la dénomination de côte des Lighyes, Aiyuarixi^ yri, et désigne sous le nom général de Celtique, KeXtix^ tout le rivage habité antérieurement par les Ligures et les Ibères.
Les Volkes ou Volces , dont l'origine ethnograr phique est la même que celle des Celtes , n'ont occupé que bien après les mêmes régions oti^ divisés en Volkes Arékomiques et en Volkes Tectosages (2), ils présentaient une organisation puissante, lorsque Annibal, après avoir traversé TEs- ' pagne, vint occuper le pays compris entre le Rhône et les Pyrénées.
En résumé, trois races distinctes se sont heurtées aux époques les plus anciennes, sur le rivage du golfe de Lyon : l'une descendant de la Gaule
(i) Edward Barry, Hist, gén, de Languedoc, notes^ passim, ]
(2) Hist, gén. de Languedoc, I. II, c, x et xi.
centrale, les deux autres venant de l'Italie et de l'Espagne. La fusion qui a dû nécessairement résulter des migrations de ces peuplades militaires, nomades et peu commerçantes, a eu pour résultat de créer diverses races mélangées , et on doit entendre ainsi les désignations (Tlbéro^ Ligures j de Celto^-Ligures et de Celto-Ibères , employées récemment par les historiens et les géographes qui, depuis le commencement de notre siècle, appliquent leurs recherches aux questions si ardues relatives à ces populations primitives,
C'est au milieu de ces vastes agrégations d'hommes pour lesquels la guerre et la chasse devaient être les principales occupations , que les. Phéniciens navigateurs, pirates et commerçants, vinrent, près de mille ans avant notre ère, fonder divers établissements et occuper successivement quelques territoires le long de la région littorale. Marseille a été la plus importante de leurs fondations; mais l'histoire de cette première période de Tancienne Massalia est environnée de toutes les obscurités de la légende. Quelques stèles phéniciennes, un petit nombre d'inscriptions qui remontent aux premiers âges de l'écriture lapidaire sont les seuls témoignages qui nous restent de l'existence de Marseille antérieurement à son
occupation et à son développement par la colonie grecque. C'est en effet à Témigration partie de Phocée, l'une des douze villes ioniennes de l'Asie Mineure, qu'est dû, sinon la fondation, du moins le développement sérieux du port de Marseille. Les historiens sont en général d'accord pour fixer à six cents ans environ avant notre ère Tépoque de l'arrivée des Grecs sur le rivage de la Gaule. A partir de ce moment, la colonisation et la culture se sont successivement étendues à droite et à gauche de Marseille , qui était pour ainsi dire la ville mère, métropole, et qui a vu se développer autour d'elle un nombre considérable de succursales et de comptoirs. Telle est l'origine de toutes les viUes phocéennes du littoral : Agde , — Cessero (i), Saînt-Thibéry, — Rhodanusia et Héraclée (2), situées aux embouchures du Rhône,
(i) Au rapport d'un historien moderne (Ménestrier^ Dissertation sur V origine de Lyon et son histoire) , on doit mettre aussi parmi les colonies que les Grecs fondèrent dans le pays des Volkes, la ville ou lieu de Cessero, aujourd'hui Saint-Thibéry (Hérault), située à deux lieues de la côte de la Méditerranée. (Hist. gén. de Languedoc)
(2) Sunt auctores et Heraclceam oppidum in ostio Rhodani fuisse. (G. Plinii Secundi, Natur. hist,, lib. III, c. v.)
Héraclée était aussi une autre colonie grecque située à Tembouchure du Rhône, et qui fut détruite, ainsi que celle de Rhodé, avant le temps de Pline. On conjecture que c'est sur les ruines de la première que la ville de Saint-Gilles a été bâtie. (Hist. gén. de Languedoc.)
Dom Vaissète a confondu ici la ville appelée Rhoda, Rhodé f et même Rhodos, aujourd'hui Rosas en Espagne,
villes autrefois florissantes, aujourd'hui complètement disparues, — Cithariste, la Ciotat, — Tauroïs ou Tauroentum dont on ne retrouve que quelques ruines dans le golfe même de la Ciotat, — Olbia (i), Athenopolis (2), Antipolis (3) et Nice étaient des colonies massaliotes. Tout le littoral du golfe de Lyon était donc peuplé d'éta*
avec Rhodanusia, qui était située sur les bords du Rhône. La première avait été fondée, dit-on, par les Rhodiens, chassés de Sicile, vers Tan 578 avant J. C. Elle se maintint florissante jusqu'à ce que les Massaliotes, devenus les maî très de la ville phocéenne d'Emporiae, en eurent détourné tout le commerce à leur profit (Strabon, liv.III et liv. XIV). Rhoda , tombée alors en leur pouvoir, ne fut plus , à dater de ce moment, qu'une annexe d'Emporiae... Quant à Rhodanusia, c'est à sa position sur un des bras du Rhône qu'elle devait son nom ; les Massaliotes en étaient les fondateurs. Scymmus de Chio place cette ville entre Agde et Marseille, et dit qu'un des bras du Rhône la traversait. Elle n'existait plus du temps de Pline. (Hist, gén, de Languedoc, note E. Mabille.)
(i) Suivant d'An ville , Olbia aurait occupé le lieu appelé aujourd'hui le port d'Éoube, entre le cap la Combe et le fort de Brégançon; mais d'autres auteurs ont proposé Telo Martius, Toulon , et même Hyères.
(2) Jn ora autem Athenopolis Massiliensium, Plin., 1. lU, c. V. D*après ce texte, elle devait être située entre le port Cithariste, voisin du promontoire Zao, qui est aujourd'hui le cap Sisiat ou Sicié, et Forum Julii, qui est Fréjus. Les commentateurs ont proposé tour à tour Grimaud, Toulon et A gay,
(3) Anti polis est TAntibes moderne. Son nom (àvTC-TroXiç) signifie ville établie à l'opposite d'une autre, et cette autre était Nicea, Nice, qui était, comme Antibes, une des plus florissantes des colonies grecques du littoral.
blissements grecs; et dans Tintérieur des terres Glanum (i), Saint-Rémy, — Tarascon, — Avignon, — Pertuîs, — Vaison (2) étaient des comptoirs en correspondance régulière avec la métropole. Ce mouvement d'expansion de la colonie phocéenne s'est même propagé au delà des limites de la Gaule. Du côté de la Ligurie, Monaco (3),
(i) Glanum Livii, Pline; rxàvov, Ptolémée; Clanum, d'après l'Itinéraire d'Antonin, qui le place à xvi m. p. de Cabellio, Cavaillon. Certains érudits ont voulu à toute force lire Glaudanum, qu'ils traduisent par Gap.
(2) Vaison. — Autrefois Vasio, Vasiorum Civitas, Vasio Vocontiorum, capitale des Vocontiens, Tune des plus grandes villes des Gaules, et de celles qu'on désignait sous le nom de fœderatce, c'est-à-dire alliées des Romains (Pline, liv. III). — Contrairement à ce que l'on remarque pour la plupart des villes anciennes, Vasio a été à l'origine bâtie dans la plaine; son importance devait être alors considérable, puisque ses ruines s'étendent sur plus d'une lieue de longueur. Elle a été ruinée, vers la fin du sixième siècle, par les Sarrasins; la nouvelle ville a été reconstruite sur la montagne; mais elle est loin d'avoir l'importance de la ville disparue.
(3) Le port de Monaco, où l'on voit le temple d'Hercule surnommé Monœcus, n'est qu'un havre, qui ne peut recevoir qu'un petit nombre de navires. Le nom grec qu'il • porte semble prouver que les établissements des Marseillais le long de la côte s'étendaient jusqu'à ce port. (Strabon, Géogr,, 1. IV.)
Ce qu'on appelle aujourd'hui Monaco est une corruption de Mévotxoç, Monœcus, épithète d'Hercule, laquelle signifie seul habitant. Suivant Servius (ad JEneid., lib.VI, vers 829), on lui avait donné ce surnom, soit parce qu'après avoir chassé les peuples de la Ligurie, il demeura seul possesseur de leur pays, soit parce qu'il n'était point dans l'usage
dont le nom grec rappelle un temple d'Hercule, était un établissement des Massaliotes. Il en était de même, sur la côte ibérique, de l'ancienne et puissante ville i^Emporiœ (i), aujourd'hui réduite à quelques cabanes presque enfouies sous les sables des dunes qui ont comblé les lagunes littorales primitives.
En occupant ainsi les principales villes du littoral de la Celtique, les Grecs y ont peu à peu introduit leurs mœurs , leurs usages et leurs rites feligieux. Us avaient trouvé chez les Ibéro-Ligures une religion polythéiste toute formée; et sans détruire d'une manière complète le culte de tous les dieux locaux ou topiques de la Gaule méridionale , parmi lesquels Hercule et Mars étaient les plus en faveur, ils y avaient mêlé celui de leur déesse favorite, Diane d'Éphèse, dont ils avaient apporté d'Asie une image particulièrement vénérée (2).
<le lui associer d'autres divinités dans les temples qu'on lui avait consacrés.
(i) La ville d^ Emportas ou Ampurias, actuellement en Catalogne à. rembouchure du Fluvia, a été incomparablement plus grande qu'aujourd'hui. Elle est désignée par Strabon sous le nom de StTuéXic , ville double ; elle se composait, en e£fet, de deux villes distinctes, séparées entre elles par une haute muraille : Tune des villes était habitée par les indigènes (Ibériens), Taulre par les Grecs de Massalia.
(2) On dit qu'au moment où les Phocéens allaient quitter leur patrie, un oracle leur prescrivit de prendre de Diane
L'indice principal de la domination d'un peuple, et surtout d'un peuple riche et commerçant, est le monnayage. Battre monnaie a de tout temps été la manifestation de la puissance et de la souveraineté. Toutes les villes phocéennes ou massaliotes du littoral ont eu leurs monnaies autonomes ; et c'est ici que nous retrouvons avec intérêt l'usage presque exclusif du lion et du taureau sur toutes les médailles grecques. Bien supérieures comme fabrication , comme élégance et fini du travail, et surtout beaucoup plus nombreuses que les monnaies ibériennes et locales des diverses populations de la Narbonnaise, les monnaies grecques se sont peu à peu substituées à
d'Éphèse un conducteur pour le voyage qu'ils se proposaient de faire. S'étant donc rendus à la ville d*Éphèse, pendant qu'ils s'y informaient de quelle manière ils pouvaient obtenir de la déesse ce que l'oracle venait de leur prescrire, Diane apparut en songe à Aristarché, une des femmes les plus considérées d*Éphèse, et lui ordonna de partir avec les Phocéens, en prenant avec elle une des statues consacrées dans son temple. L'ordre fut exécuté. Arrivés aux lieux où ils devaient s'établir, les Phocéens y bâtirent le temple dont j'ai parlé, et témoignèrent pour Aristarché la plus grande estime, en la nommant prêtresse
de la déesse Toutes les colonies sorties du sein de
Marseille ont regardé Diane comme leur première patronne, et se sont conformées, soit pour la forme de la statue, soit pour son culte et tous les autres rites, à ce qui était pratiqué dans la métropole. (Strabon, Géogr., l. IV.)
LE GOLFE DE LYON. gb
elles et se sont répandues sur tout le littoral avec une rapidité et une profusion qui ne peut s'expliquer que par la richesse et l'activité commerciale des colonies massaliotes. La domination romaine eUe-méme n'a pas mis fin à ce monnayage indigène, et on peut dire que le lion a été, pendant de longs siècles , le symbole universellement adopté et reconnu de la prépondérance maritime de Marseille et de toutes les villes phocéennes du littoral. Un fait digne de remarque, c'est que le même emblème a longtemps aussi représenté la puissance maritime de la ville d'Arles. On sait le rôle con*sidérable qu'a joué la marine arlésienne dans la mer Méditerranée, depuis les époques historiques les plus anciennes. La navigation d'Arles était cependant restreinte, dans la plupart des cas, au petit cabotage, et presque tous les bateaux qui avaient Arles pour port d'attache devaient limiter le plus souvent leurs excursions au golfe de Lyon, Il est donc assez curieux de constater que tous ces bateaux portaient à leur pavillon la figure symbolique du lion avec la devise : ab ira leonis, qui est encore ceUe d'Arles moderne. Cette image héraldique du lion , qui se retrouve à la fois sur les monnaies de Marseille et sur le pavillon de la marine d'Arles, et qui devait plus tard être adoptée par la république de Venise (le lion de Saint- Marc) et de nos jours par l'Angleterre, a-t-elle une relation directe avec la dénomination du golfe qui porte le même nom? Nous préférerions
sans doute cette interprétation à celle des érudits du moyen âge, qui se plaisaient à comparer la colère de la mer à celle d'un animal « furieux et dévorant », métaphore que nous persistons à trouver un peu naïve; mais, à vrai dire, toutes deux nous paraissent trop recherchées; et, malgré la tolérance et la sympathie qu'on peut avoir pour les étymologies les plus ingénieuses, on doit reconnaître que la simplicité, qui est un des caractères indispensables de la vérité, manque beaucoup trop à ces différentes interprétations pour qu'elles puissent être adoptées sans beaucoup de réserves.
L'érudition moderne repousse d'ailleurs d'une manière absolue le vocable du lion , et persiste à désigner Pancien golfe gaulois sous le nom de golfe de Lyon. Divers archéologues [Pièce justîficafive III) ne voient dans cette dénomination qu'une transformation du nom de côte des Lighjres ou côte Ligustique, qu'a longtemps porté le littoral de là Gaule méridionale. Les Celtes n'ont atteint, en effet, les côtes de la Méditerranée qu'après la fondation de Massalia. C'était la race des Ligures, dont l'expansion a été si considérable , qui était à cette époque disséminée sur tout le littoral de la Ligurie, de la Gaule et même de Tlbérie, appelée par Strabon
côte Ligustique, AiyucTix^j y^« Les Lighyes ont été ainsi la nation prépondérante du littoral, et cette race est restée longtemps pure de tout mélange celtique et ibérien. Ce serait dès lors par la transformation de l'ancien nom des Ligures ou Ligyens, Aifitav ^ Ligjrôn, qu'il faudrait expliquer le nom de golfe de Lyon que porte aujourd'hui le bras de mer dont les limites sont le cap Couronne et le cap de Creux. Cette explication a une sorte de physionomie scientifique qui ne manque pas d'un certain mérite; elle paraît plus nette que les précédentes; et, si elle n'est pas absolument vraie, eUe est au moins assez vraisemblable (i).
Toutefois , on pourrait objecter que les Ligures n'ont tout d'abord et pendant de longs siècles occupé que les côtes de l'Italie septentrionale et sont restés longtemps confinés entre les Alpes et l'Apennin , qu'on ne retrouve dans aucun texte ni sur aucune carte la désignation de Ligusticum mare ou Ligusticus sinus appliquée au golfe de
(i) Signalons enfin une dernière étymologie, qui nous a été suggérée par M. Fr. Germer-Durand , et qui a le mérite d*être en harmonie avec la constitution géologique de cette partie du littoral. La forme la plus ancienne du nom du golfe serait sinus de lacunis ou lagunis, et par corruption launis, launes ou lônes, qui désigne, dans le langage languedocien, les anciens lits des fleuves transformés en petites lagunes ou en marécages imparfaitement atterris. Cette forme se rapproche assez de sinus lionis, golfe du lion, qui deviendrait alors \q golfe des lagunes,
Lyon, tandis que cette dénomination a été souvent restreinte et spécialement affectée au golfe de Gènes seul.
On le voit donc , Pétymologîe du golfe de Lyon ne pourra jamais être très-clairement établie; et toutes ces interprétations plus ou moins ingénieuses nous conduisent à la même conclusion : c'est que ce golfe est en réalité très-mal nommé. Les géographes de l'époque classique, Strabon, Pline, Pomponius Mêla, etc., ont adopté une désignation beaucoup plus rationnelle, golfe Gaulois, sinus Gallicus; et Strabon, en particulier, le décrit en quelques lignes très-nettes, lorsqu'il le désigne aussi sous le nom de golfe de Marseille, et fait judicieusement observer que ce golfe est double et se divise en deux : le golfe de Marseille et le golfe de Narbonne (i). Cette division, apparente encore aujourd'hui, était beaucoup plus sensible au commencement de notre ère, à l'époque oîi écrivait Strabon; et il est certain, d'après ce que nous avonstiit plus haut sur l'avancement
(i) ce Ce golfe, qui porte aussi le nom de golfe de Marseille, est double; car Tare qui le forme est divisé en deux golfes par le cap Setium et File de Blascon qui en est voisine. Le plus grand est proprement appelé golfe Gaulois; c'est celui où le Rhône se décharge. Le plus petit est du côté de Narbonne et s'étend jusqu'aux Pyrénées ». (Strabon, Géogr,, liv. IV.)
des plages et raccroissement de l'appareil littoral, qu'aux origines des temps historiques ce double feston devait être plus accentué.
Le golfe Gaulois, qui part du cap Couronne et se termine au cap de Creux, au faîte duquel se dressait le temple de Vénus Pyrénéenne, présente aujourd'hui seulement une courbe à peu près circulaire et d*une régularité presque parfaite. Les montagnes de Cette et d'Agde sont placées sur le bord même de cette courbe. Entre la pointe de la montagne de Cette et le cap Couronne d'un côté, et entre la montagne d'Agde et le promontoire Pyrénéen de l'autre, le contour de la plage est doucement arrondi ; ces deux courbes se soudent l'une à l'autre de manière à n'en faire qu'une seule, par l'intermédiaire du lido de formation récente qui unit les deux massifs d'Agde et de Cette, et isole ainsi l'étang de Tau du domaine maritime. Mais l'état actuel dans lequel nous voyons ces deux grandes plages ne remonte qu'à un petit nombre de siècles; et, à une époque relativement peu éloignée de nous , la mer s'avançait beaucoup plus profondément dans l'intérieur des terres et pénétrait par une vaste ouverture dans l'étang de Tau , qui était un golfe secondaire au fond du golfe principal.
Du temps de Strabon et de Ptolémée, la montagne de Cette ou de Sette^ qu'on appelait le cap Sigium, Styiov opoç, formait une saillie très-prononcée; et il est même certain qu'il était autrefois
isolé en mer, comme nous voyons aujourd'hui Tîle de Blascon ou Brescou.
D'Agde à Port-Vendres , la plage, formée par les apports récents de PHérault, de PAude, deTAgly, de la Tét et du Tech, était alors sensiblement plus concave que de nos jours. Narbonne, aujourd'hui séparée du rivage par de riches plaines cultivées et des marais en partie comblés par les alluvions, était un véritable port de mer intérieur, entouré d'étangs profonds et navigables; et cette partie du golfe pouvait s'appeler à bon droit golfe de Narbonne, Narbonensis sinus.
De même^ lorsque le delta du Rhône était moins avancé en mer, et que la saillie formée par les alluvions qui constituent la Camargue n'existait pas encore, la ligne 4u rivage, au lieu d'être convexe aux embouchures du Rhône, présentait entre le cap de Cette et le cap Couronne une concavité assez prononcée. Cette était loin d'exister alors; à part les deux villes de Rhodanusia et d'Héraclée, qui se trouvaient aux embouchures du Rhône, la côte était déserte et inhospitalière; le port le plus important situé dans les environs était celui de l'antique Massalia; rien d'étonnant dès lors que ce deuxième golfe ait pris le nom de goUe de Marseille.
En résumé, les appellations géographiques anciennes de cette partie de la Méditerranée étaient plus logiques et plus rationnelles que les modernes; le grand golfe, qui baignait la Gaule
LE GOLFE DE LYON. lOI
méridionale, s'appelait le golfe Gaulois, et il se divisait en deux segments qui ont pris les noms des deux ports les plus importants de la région, Marseille et Narbonne.
En substituant à ces dénominations si justes Tappellation métaphorique de golfe de Lyon, du Lion ou des Lions, on a introduit, dans la nomenclature maritime du littoral, une expression incorrecte sur l'exactitude de laquelle les géographes et les historiens ne seront jamais d^accord, et dont les différentes étymologies pourront toujours être contestées.