CHAPITRE DEUXIÈME
G>mparaison des limites actuelles du littoral français de la Méditerranée avec celles de la Gaule Narbonnaise. — La côte rocheuse des monts Albères. — Banyuls • sur - Mer. — Port-Vendres, Portus Veneris. — CoUioure , Caucoltberis. ~~ Invariabilité de la côte des Albères depuis les époques historiques. ~ Rccoustitution géologique des anciens rivages.
Le littoral français de la Méditerranée n^a pas exactement les mêmes limites que celui de Tancienne Gaule Narbonnaise. La limite francoespagnole est aujourd'hui le cap Cerbère, Fun des points saillants de la chaîne des Albères. D'après Strabon (i), le temple de Vénus Pyrénéenne séparait autrefois la Gaule de Plbérie; ce temple était bâti sur le cap de Creux, qu'on appelait alors, pour cette raison, Ajphrodisium (2), et qui se trouve aujourd'hui en Espagne, au Nord du golfe de Roses. C'est donc à tort que plusieurs
(i) a Depuis le Var, la côte se prolonge jusqu'au temple de Vénus Pyrénéenne, qui sépare la Gaule de Tlbérie». (Strabon, Géogr,, liv. IV.)
(2) Ce cap, qui prenait autrefois son nom du temple de Vénus, Aphrodisium promontorium (Pline, 1. III, c. i), porte aujourd'hui le nom de la Croix, cabo de Cru:ç, cap de Creux,
géographes ont confondu le temple consacré à Vénus au sommet du cap Aphrodisium avec le Portus Veneris, qui est notre Port - Vendres français.
Quelle que soit l'autorité de Strabon en pareille matière, et bien que nous n'hésitions pas à nous y rattacher, nous ferons toutefois remarquer que Pomponius Mêla semble placer la ligne frontière qui sépare la Gaule de Tlbérie au cap Cerbère même, de sorte que la limite franco -espagnole serait aujourd'hui exactement celle qui existait à l'époque où il écrivait (i).
Le texte de Mêla, qui porte « Cervaria locus, finis Galliœ », désigne-t-il le cap Cerbère ou le petit bourg de Cerveria ou Cerveia, situé en Catalogne, non loin du cap et de la rivière du même nom? C'est ce qu'il nous paraît difficile de trancher (2). Quoi qu'il en soit, la comparaison des textes de Strabon et de Pomponius Mêla, qui vivaient et écrivaient presque à la même époque, laissera toujours quelque incertitude sur la déter-
(i) Tum inier Pyrencei promontoria Portus Veneris in sinu Saîso (insignis fano?) , et Cervaria locus finis Galliœ. (PoMPONii Melje De situ orbis, lib. II, c. y.)
(2) Il existe, au département des Estampes de la Bibliothèque nationale de Paris (Va 164, n» 121), une vignette qui paraît remonter au seizième ou au dix-septième siècle, indiquant un petit golfe dont le promontoire Sud porte le nom de Cernera; au fond du golfe, débouche un cours d*eau, sur la riVe gauche duquel, à peu de distance de la mer, est aussi indiquée une localité de même nom. Cernera.
mination exacte de la frontière entre la Gaule Narbonnaise et Tlbérie, à l'époque de la domination romaine.
Tous les textes s'accordent, au contraire, sur la limite ancienne de la Narbonnaise du côté de l'Italie. Cette limite était le torrent du Var (i). Depuis l'annexion à la France du comté de Nice , elle a été reculée jusqu'au petit torrent de Saint- Louis^ situé entre Menton et Vintimille.
Le développement total de la côte n'a donc presque pas varié; ce qui peut avoir été perdu du côté de l'Espagne a été gagné du côté de l'Italie.
Du cap Cerbère à CoUioure, la côte est formée d'une série d'escarpements rocheux faisant partie du groupe de la chaîne orientale des Pyrénées, désignée sous le nom de Monts Albéres. La limite du rivage ne paraît pas avoir subi de modifications apparentes depuis les temps historiques les plus reculés. L'action continue des vagues et des brisants a pu seulement déterminer çà et là quelques éboulements partiels au pied des falaises et contre les parois abruptes de la côte; mais en général toute cette masse granitique a très-bien
(i) Narbonensis provmcia appellatur pars Galliarum , quœ intemo mari alluitur, Braccata ante dicta, amne Varo ab Italia discreta.,, (Pline, 1. III, c. v.)
résisté à la morsure de la mer, et les rochers pénètrent à pic au-dessous de Teau sans que leur base ait été affouillée ou désagrégée. Quelques ravins cependant viennent charrier à la mer les blocs qu'ils ont arrachés aux escarpements de leurs gorges étroites, sinueuses et à pentes très- .rapides. Ces matériaux .de transport, incessamment remaniés par le mouvement des vagues, forment au fond de chacune des baies dans lesquelles ils se déposent une sorte de plage qui adoucit alors le contour du rivage. Les anses de Cerbère, de Peyrefite et de Banyuls présentent ainsi de petites plages sablonneuses, d'une courbure gracieuse, entièrement formées des apports des torrents qui ravinent les plis de terrains du massif des Albères ; toute la côte est d'ailleurs festonnée d^un nombre considérable de saillies, de caps, de promontoires entre lesquels se trouvent naturellement de petits fiords, qui servent d'embouchure à des torrents plus ou moins conrsidérables, et qui finiront, dans un avenir assez éloigné, par être comblés par ces atterrissements. Indépendamment de ces mille abris naturels formés par les diverses anfractuosités du littoral , trois ports sont établis entre le massif des monts Albères, dont Tun, celui de Port-Vendres, quoique d'une impçrtance commerciale à peu près nulle, présente des conditions exceptionnellement favorables comme port de refuge et d'abri pendant ies grosses mers du large.
Ces trois ports sont Banyuls-sur-Mer, Port- Vendres et Collioure.
Banyuls n'a pas d'histoire, et l'on aura tout •dit sur son compte lorsqu'on aura rappelé la défense héroïque qu'opposèrent ses seuls habitants à un petit corps d'armée de sept mille Espagnols, qui tentèrent de pénétrer en France <;n 1793 par le col situé au-dessus du port. Les femmes de Banyuls elles-mêmes prirent une part active au combat, et la Convention nationale décréta qu'une pyramide commémorative serait élevée sur la place publique du village, pour perpétuer le souvenir de ce beau fait d'armes.
Le port de Banyuls consiste simplement dans une baie de quatre à cinq cents mètres de largeur sur deux cent cinquante mètres de profondeur, encadrée entre deux petits promontoires qui se détachent de la chaîne des Albères et vont plonger à pic dans la mer. Le cap Béar au Nord et le cap de TAbeilie au Sud indiquent très-nettement, pendant le jour, l'entrée du port. Pendant la nuit, le phare du cap Béar permet de doubler avec certitude le cap Lestreill, situé immédiatement au Sud, de reconnaître ensuite le cap de l'Abeille et de venir atterrir dans l'enfoncement compris entre ces deux promontoires , qui constitue le mouillage assez hospitalier de Banyuls.
La baie est ouverte directement à TEst; elle est abritée par le cap Béar contre les rafales du vent dominant, qui est le Nord-Ouest, et défendue de la houle du large (Sud et Sud-Est) par la saillie du petit cap de l'Abeille.
Il n'existe pas de port proprement dit à Banyuls. C'est dans l'intérieur de l'anse que viennent mouiller les navires sur des fonds d'une assez bonne tenue. La plage a une concavité très-prononcée; elle est formée par les apports d'un petit torrent, presque toujours à sec, appelé rivière de la Baillaury, et se compose de deux courbes à peu près circulaires. Tune appelée ^/ag-e de Banyuls, y autre plage de Fontoule, séparées entre elles par un îlot granitique qui émerge de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer. Un second îlot, de même composition géologique , mais d'une importance plus considérable , désigné sous le nom de Vîle Grosse, termine à l'Est la baie de Banyuls; et c'est entre ces deux massifs que se trouve la plage de Fontoule, au-devant de laquelle est le meilleur mouillage. Banyuls est le port d'attache d'une cinquantaine de bateaux de pêche, et un petit centre de commerce qui aurait pu prendre un certain développement à raison de son voisinage de la frontière espagnole; mais le chemin de fer de Port-Vendres à Narbonne lui a enlevé une grande partie de son trafic, et nul doute que l'ouverture de la ligne de Port-Vendres à Barcelone ne finisse par anéantir
le faible mouvement commercial qui commençait à s'établir sur cette partie de nçtre littoral.
Au point de vue nautique, le mouillage de Banyuls possède des avantages qui ont été de tout temps reconnus par les marins ; ce point de la côte paraît avoir été considéré dès la plus haute antiquité comme un refuge très-sûr, et les navires phéniciens venaient y faire escale. La baie , un peu moins encombrée alors qu'elle ne Test aujourd'hui par les apports de la rivière de la Baillaury , présentait un enfoncement assez profond, et par suite un abri très-précieux; et le mouillage entre les deux îles, plus éloignées alors du rivage que nous ne les voyons maintenant, ofirait une très-grande sécurité.
L'aspect général de la côte ne doit pas avoir d'ailleurs changé d'une manière notable depuis cette époque; la plage a seulement avancé de quelques mètres; mais cet avancement continu, qui est la loi générale de toutes les plages au travers desquelles débouche un cours d'eau, suit une marche des plus lentes, et n*aura, au bout de plusieurs siècles , d'autre résultat que de souder à la terre ferme la petite île; ce qui changera très-peu les conditions nautiques de celte intéressante station maritime.
Le village de Banyuls ne se composait , il y a un siècle environ, que de quelques mauvaises cabanes de pêcheurs disséminées autour de l'anse. Depuis lors, de nombreuses maisons ont été con-
struites le long de la plage et sur le versant Sud du cap Casteil; aujourd'hui un hameau assez important et très-fréquenté pendant la saison des bains de mer s'élève gracieusement en amphithéâtre sur le flanc de la colline, à l'abri des vents du Nord et du Nord-Ouest. La situation topographique est des plus séduisantes. Une végétation active donne à cette partie du littoral un caractère tout particulier, qui rappelle à la fois la France , TEspagne et TOrient.
De Banyuls à Port-Vendres , la côte, très-escarpée, présente les aspects les plus variés et les plus pittoresques. A peu de distance du rivage, les vignes et les oliviers ornent tous les coteaux; des aloès en pleine floraison sont disséminés le long des routes, et de petits bois de pins-parasols et de lauriers-roses s'étendent jusque sur le bord de la plage. Pourquoi faut-il une ombre à ce charmant tableau? Dans un des plus délicieux vallons de la côte, à quelques pas de cette mer limpide, rindustrie a établi une fabrique de dynamite du plus pitoyable effet, et qui contraste d'une manière pénible avec les magnificences de cette nature harmonieuse et sereine et de cette flore semi-tropicale, au milieu de laquelle il semble: que tout devrait être calme, bien-être et repos.
En remontant vers le Nord et après avoir doublé le cap Béar, qui forme la saillie la plus avancée du massif des monts Albères, on entre brusquement dans le port de Port-Vendres , qui est incontestablement un des plus sûrs , sinon le plus sûr abri de la mer Méditerranée. Bien que l'existence de Porius Veneris dans les premiers siècles de notre ère n*ait jamais été mise en doute , on n'y rencontre cependant aucun vestige de constructions romaines. La raison en est simple : Fanse au fond de laquelle se. trouve le port est étroite* et d'un accès facile ; elle est complètement abritée par le cap Béar des grosses mers du large; sa profondeur, qui est partout supérieure à cinq mètres, dépasse de beaucoup le tirant d'eau des plus forts navires de l'antiquité; la nature avait trop fait pour rendre le travail de l'homme nécessaire , et d'ailleurs ce port n'était pas en communication facile avec le reste de la province , et ne desservait pas directement un pays riche et fertile. La voie Domitienne qui reliait la Gaule à l'Espagne ne passait pas à Portus Veneris, Elle franchissait les Pyrénées sur la hauteur, in summo Pyrenœo, au col de Pertuis, bien au-dessus de Port-Vendres; ce port restait ainsi isolé, en dehors du grand courant qui suivait la voie littorale, et comme perdu au milieu de ses rochers difficile-
ment accessibles du côté de la terre. (Voir Pièce justificative IV,)
L'entrée de Port-Vendres offre au contraire aux navires les plus grandes facilités. La position du port est parfaitement reconnaissable par la tour Madaloc ou du Diable, la tour de Massanne et le fort Saint-Elme. Les deux premières sont deux énormes massifs cylindriques, à peu près privés d'ouvertures; fièrement campées par les Maures sur les sommets qui dominent la ville du côté de rOuest, elles leur servaient de sémaphores et peut-être de postes de guetteurs. Leur altitude de sept à huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer les rend visibles à plusieurs lieues au large , et il est facile aux navires de s'orienter de loin vers le port avec la plus complète certitude; à mesure qu'on approche de la côte, le phare du cap Béar, les bâtisses de Força-Réal et les trois fanaux du fond de Tanse offrent de nouveaux points de repère. L'éclairage de ces quatre feux rend l'entrée plus sûre peut-être pendant la nuit que pendant le jour. Le phare du cap Béar, dont le plan focal est élevé à deux cent vingt -neuf mètres au-dessus des hautes mers, a une portée lumineuse de vingt milles ; l'alignement des deux feux situés du côté droit de l'avant-port, combiné avec le feu établi sur le petit promontoire de l'anse Gerbal, permet aux navires de relever à chaque instant leur position et d'évoluer dans les deux bassins.
Les conditions nautiques ne laissent non plus rien à désirer; ce n*est que par les vents d'Ouest que rentrée présente quelques difficultés, sans qu'on ait cependant le moindre danger à redouter, puisque ces vents éloignent les navires de la côte et ne soufflent d^ailleurs jamais avec une extrême violence. La mer est très-houleuse à l'entrée du port par les vents d*Est et de Sud-Est ; mais l'agitation ne pénètre pas à Fintérieur, et Port- Vendres est à bon droit renommé comme le pon de refuge le plus sûr pour les navires qui , luttant contre le gros temps du large, ne sont pas encore affalés trop près de la côte et ne peuvent plus tenir la haute mer.
Le tirant d^eau du port est partout de huit ^ à neuf mètres; et des flottes entières pourraient trouver un abri dans ses deux bassins vides et le long de ses quais presque toujours déserts.
C'est à l'initiative du maréchal de Vauban et à la ténacité du maréchal de Mailly que Ton doit les premiers travaux exécutés à Port - Vendres. Frappés des excellentes conditions nautiques de ce point du littoral, ils avaient conçu l'idée d'établir, à proximité delà frontière de l'Espagne, un vaste port militaire et commercial. Des exemptions de taxe et des privilèges spéciaux de toute nature furent accordés aux habitants et même aux étrangers qui se fixeraient à Port- Vendres; des terrains achetés par le roi furent concédés gratuitement tantôt à des indigènes, tantôt à des Gé-
nois et à des Espagnols. On essaya même de retenir par la force ceux que ces premières avances avaient attirés dans le pays. Toutes ces tentatives demeurèrent infructueuses : le système des concessions ne réussit pas plus à cette époque qu*il n'a réussi de nos jours pour notre colonie d'Afrique.
Le port fut créé , mais la vie commerciale était presque nulle.
La conquête de l'Algérie avait fait un moment espérer que Port-Vendres pourrait acquérir une importance spéciale en raison de sa position plus rapprochée que Marseille et Toulon de notre nouvelle colonie; on le considéra dès lors, pendant quelque temps, comme un port d'embarquement et de débarquement spécial pour les troupes et le matériel à destination de notre littoral africain; des travaux d'agrandissement et d'amélioration furent projetés et exécutés; un nouveau bassin fut creusé à neuf mètres de profondeur, de nouveaux quais établis, un briselame construit à l'extrémité du port; mais, malgré tous ces efforts, le courant commercial ne parvint pas à s'établir d'une manière durable. Aujourd'hui Port-Vendres présente un ensemble presque grandiose de quais et de bassins tout à fait hors de proportion avec son faible tonnage et peu en rapport avec les dépenses faites, qui atteignent déjà près de six millions de francs.
Tout port qui est éloigné d'un centre important de consommation ou de production ne sau-
rait d'ailleurs jamais prendre un développement considérable. Rien de mieux sans doute que de creuser des bassins, de perfectionner et de fortifier des rades; mais c'est à la région qui environne un port qu'il appartient , par son activité industrielle, agricole ou commerciale, d'en alimenter le mouvement. On s'est donc complètement trompé, lorsqu'on a cru que Port-Vendres pourrait devenir un grand établissement maritime; et cette erreur économique, contre laquelle on s'est buté pendant trois quarts de siècle, a conduit à des dépenses considérables et tout à fait improductives. Le chemin de fer qui relie depuis quelques années Port-Vendres à Narbonne a contribué aussi à lui enlever une partie de son petit trafic. En établissant les voies de la gare à vingtcinq mètres au-dessus du niveau de la mer, on a pour ainsi dire fermé le port du côté de la terre; car il est aujourd'hui presque impossible d'établir une gare maritime et de conduire sur les quais les produits de l'intérieur du pays. Une partie des vins, qui étaient autrefois le principal aliment de l'exportation, est nécessairement enlevée par la nouvelle voie de fer; et, lorsque la ligne sera ouverte jusqu'en Espagne, il est probable que le mouvement du port disparaîtra tout à fait , et que tout ce qui s'exportait autrefois par les navires trouvera des facilités plus grandes à suivre la voie ferrée de Narbonne à Barcelone. II est juste cependant de dire que Port-Vendres, utilisé comme
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port de relâche et de refuge, rend à la marine en général et au petit cabotage de la Méditerranée «n particulier des services très-sérieux. Près de deux cent cinquante navires battus par les gros temps du Sud et du Sud- Est viennent se réfugier chaque année dans cet abri excellent; et nul doute que beaucoup d'entre eux ne se perdraient corps et biens dans les parages du golfe de Lyon , si Port-Vendres n'était pas si heureusement disposé pour les recueillir et les sauver. Envisagé à <e point de vue, Port-Vendres ne laisse absolument rien à désirer; et il est permis dès lors de moins regretter les coûteuses installations que le commerce, l'industrie et la guerre n'utiliseront probablement jamais.
"Collioure est presque contigu à Port-Vendres , •dont il peut être considéré comme une annexe; il n^en est séparé que par le cap Gros et la petite •anse de la Mauresque. Bien que Thistoire n'ait conservé aucun souvenir de Collioure, qui remonte plus haut que le huitième siècle de notre »ère, on ne saurait mettre en doute que son existence ne soit très-ancienne. Son nom, d'origine «évidemment ibérienne, Caucoliberum ou Cau- €oliberts, d'où on a fait par contraction Calibre ou Collioure, le rattache directement à l'antique ville Illiberris, aujourd'hui Elne, que les géo~
graphes anciens nous dépeignent comme une cité: riche et florissante, et déjà sur son déclin aux époques historiques. Caucoliberis devait donc être le port d'IUiberris, qu'on a souvent confondu: avec Uliberris elle-même. On n'y rencontre cependant aucun vestige de constructions remontant à ces époques éloignées.
Si la nature et l'homme semblent avoir rivalisé pour faire de Port-Vendres un abri d'une sûreté parfaite, il est loin d'en être de même à Collioure. Son port ne se compose que de deux anses très-largement ouvertes sur une côte escarpée et limitée par deux petits promontoires, dont l'un est prolongé par un groupe d'îlots qui forment autant d'écueils. Le fort Saint- Elme aa Sud, le fort Miradou au Nord, en indiquent l'emplacement pendant le jour; mais c'est avec peine: que, pendant les nuits obscures, les pêcheurs du pays, qui ont cependant une connaissance parfaite de la côte, peuvent venir reconnaître l'entrée, qui n'est signalée par aucun fanal.
Le ]>ort de Collioure est resté ce que la nature l'a fait. La ville est disposée au Nord, le long d^une plage assez profonde, formée par les apports d'un torrent, le Douy, qui baigne les murs de son pittoresque château, ancienne résidence des Templiers. Au Sud, une seconde plage, mieux abritée que la première, et appelée plage de Port d'Avail, longe le bord de la route de Perpignan en Espagne.
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Malgré ces conditions défectueuses, le mouvement et la vie, qui se refusent obstinément à naître à Port- Vendres , ont une certaine importance à CoUioure. Le chiffre de la population, qui a diminué dans la première de ces localités , a augmenté dans la seconde. Port-Vendres ne compte plus que 2,3oo habitants : Collioure en a 3,600. Près de quatre-vingts bateaux y ont leur point d'attache et se livrent aux diverses pêches en exercice dans ces parages, le thon, la sardine, Tanchois; l'industrie des salaisons y est assez active. Pendant Tété, des balancelles espagnoles viennent y mouiller , déchargent quelques marchandises , et prennent en retour des vins et des salaisons. Nul doute que quelques travaux d'améliorations auraient pour résultat de développer un certain mouvement commercial sur cette mauvaise petite plage souvent encombrée par des navires qui ne peuvent accoster le rivage qu'avec peine, tandis qu'ils délaissent dans le voisinage un port considérable dont les quais facilement accessibles sont presque toujours déserts.
Le relief de la côte s'abaisse très-brusquement au Nord de Collioure, qui marque ainsi le point extrême du massif montagneux des Albères. Les rochers disparaissent presque subitement; la plage commence et se dessine à l'horizon, sui-
vant une courbe immense et régulière. Lorsque le ciel est entièrement dépouillé de nuages et que, sous Pinfluence des vents du Nord, Tatmosphère complètement privée d'humidité est d'une transparence parfaite, on peut très -bien suivre de Tceil la ligne doucement ondulée de cette grève sablonneuse depuis Pembouchure du Tech jusqu'à celles du Rhône et aux rochers du cap Couronne, c'est-à-dire sur un développement de plus de deux cents kilomètres; c'est le golfe de Lyon.
Toute cette côte abrupte des Albères n*a pas varié depuis l'origine de l'époque actuelle. Le choc des vagues n'a provoqué que des érosions «t des éboulis insignifiants; et les rochers, qui plongent presque partout à pic dans la mer, ont conservé depuis des milliers de siècles leurs dentelures et leurs aspérités. Les ravins qui sillonnent les gorges étroites des Albères ont d'ailleurs un parcours très-limité. Presque toujours à sec, leurs apports, même pendant les plus forts orages, sont, au point de vue géologique, à peu près sans importance. La rivière de la Baillaury au fond ^u golfe de Banyuls, le torrent de la Pinta dans le bassin de Port-Vendres, et la Douy au pied du château de CoUioure, ont sans doute une ten- .dance à former à leurs embouchures de petites plages; mais cette action est si lente qu'on ne :saurait prévoir une époque même très-éloignée «où ces baies seront comblées entièrement par les
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atterrissements , et où les promontoires qui les dessinent seront à leur tour éloignés de la mer par une plage. La carte littorale de cette partie de la mer Méditerranée est donc à peu près identique aujourd'hui à ce qu'elle était à l'origine des temps antiques; elle sera très- vraisemblablement la même dans plusieurs milliers d'années; et si le marchand phénicien ou le pirate grec, après avoir secoué le sommeil dans lequel il est plongé depuis deux mille ans, pouvait remonter à bord de son Gaulus (i) , il reconnaîtrait très-facilement Panse de Caucoliberis, le cap Aphrodisium, la pointe Cervaria, et les nombreux détails de cette côte rocheuse et dentelée qui lui procurait à la fois un abri contre les mauvais temps et un refuge contre toutes les attaques du dehors.
Le littoral du golfe de Lyon diffère, au contraire, d'une manière essentielle de celui qui précède; tandis que ce dernier n'a subi aucune modification depuis les temps historique; les plus reculés, le rivage actuel depuis Collioure jusqu'au golfe de Fos est dans un état d'instabilité
(i) Le Gaulus (rauX6ç) était un vaisseau de forme ronde avec un large bau et une vaste cale. Il était spécialement employé par les pirates et les iharchands phéniciens, parce qu'il était propre à contenir une grande quantité de butin.
perpétuelle et d'incessante transformation dont il est possible de suivre la marche souvent trèsrapide.
Mais, sUl est assez délicat de déterminer avec exactitude quelle était, à une époque ancienne déterminée, la limite précise de ce rivage variable et de prévoir ce qu'elle deviendra dans un certain nombre de siècles , il est au contraire trèsfacile de tracer avec la plus grande netteté le contour précis de la côte, à l'origine même de la période dans laquelle nous vivons.
Les grandes époques géologiques sont, en effet, caractérisées par les dépôts sédimentaires laissés par les eaux qui, en se retirant, ont mis à découvert une partie des continents qu'elles avaient précédemment occupés. Le terrain silurien, le terrain jurassique , le terrain crétacé ne sont que les résidus et les dépôts des matières minérales contenues dans les eaux des mers Silurienne, Jurassique et Crétacée, qui avaient chacune leurs rivages distincts. A l'origine de notre période, que les géologues désignent sous le nom de jpériode quaternaire, la limite du rivage était principalement formée par l'émergence au-dessus du niveau de la mer des terrains de Tépoque précédente. D'après cette donnée , il est aisé de rétablir exactement ce rivage , en retranchant sur la carte géologique tous les terrains de formation récente, postérieurs aux dernières dislocations du sol, et qui constituent le diluvium et les apports de tous
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DELTA DE l'aUDE. ANCIEN PORT DE NARBONNE. 2 I 5
Rubresus et dans toute la traversée de la lagur.c depuis la mer jusqu'à Narbonne,
Pour arriver à ce résultat difficile dans Tintérieur d'un bassin déjà en partie alluvîonné et qui reçoit annuellement près de deux millions de mètres cubes de limons , il fallait une chasse d'eau assez puissante. Les Romains n'hésitèrent pas à barrer, en amont de Narbonne, le bras supérieur de TAtax qui remontait dans Tétang de Capestang et aboutissait au golfe de Vendres. Les branches parasites du fleuve furent ainsi délaissées et ne tardèrent pas à s'atterrir (voir sur l'ancien plan de Narbonne, pag. 226, le lit abandonné et désigné sous le nom de vêtus alveus) , et toutes les eaux furent conduites dans la lagune, qui devint une rade plus sûre, plus, vaste et plus profonde.
Il n'est pas commode de retrouver aujourd'hui l'endroit précis oîi le chenal maritime suivi par les galères romaines coupait la ligne de l'ancien lido ; la plage a été plusieurs fois remaniée par les vagues et les courants ; et les dunes , mobiles sous l'action du vent de Gers (Ouest et Nord-Ouest), si violent dans ces parages, ont dû bien souvent modifier la position des graus qui faisaient communiquer avec la mer le vaste lac de Narbonne, réduit aujourd'hui aux étangs du Grazel, de Gruissan , de Sigean et de Bages. Ce qu'il y a de
positif, c^est que le grau de navigation de l'ancien Atax notait pas, comme on pourrait le supposer, le grau du Grazel, bien que cette coupure soit la plus rapprochée de Narbonne; et il est même trèsprobable que la passe occupait à très -peu près remplacement du grau actuel de La Nouvelle.
Nous avons retrouvé, en effet, à Pextrémité Sud de Tétang de Sigean , presque à Porigine du chenal maritime de La Nouvelle à la mer, des fragments de matériaux frustes qui datent sans le moindre doute de l'époque de la domination romaine. En remontant à travers Tétang du côté de Narbonne , on peut suivre, en différents points et sur plusieurs centaines de mètres de développement, Tancien canal dont les murs verticaux, formés de gros blocs rectangulaires, appareillés sans ciment, ont résisté à toutes les causes de destruction qui n'ont pu manquer de se produire pendant dix-huit siècles sur cette petite mer orageuse et battue de tous les vents. Le canal contourne presque entièrement le cap de l'île Sainte-Lucie; sa largeur est de trente à quarante mètres, sa profondeur de trois mètres au moins; c'était plus qu'il n'en fallait pour permettre Taccès de tous les navires de l'époque.
Au milieu de l'étang se dressait, à plus de quatre mètres en contre-haut du zéro de la mer , une borne monumentale circulaire de deux mètres de diamètre; tout autour, des organeaux en fer, aujourd'hui disparus, ont usé la pierre, et dé-