CHAPITRE QUATRIÈME
DU TECH A LA TET ET A l'aGLY.
I-a plaine de Perpignan. — Les Volkes au quatrième siècle. — Le pays, le rivage et la mer des Sordons. — Le Réart et l'étang de Saint- Nazaire. — La côte Cynétique. — L'embouchure de la Têt. — Ruscino et le fleuve Roschinus. — La tour de Roussillon. — L'embouchure de l'Agly ou Vernodubrum. — Saint-Laurent de la Salanque ou le Barcarès.
Douze ou treize kilomètres à peine séparent l'embouchure du Tech de la Têt. La Têt (i) est la rivière qui coule sous les murs de Perpignan. Mais cette ville ne peut nous fournir aucune indication intéressante au sujet de la géographie ancienne de cette partie du littoral. Perpignan est, en effet, essentiellement moderne; son existence ne remonte pas au delà du neuvième ou du dixième siècle; et encore n'était-il à cette époque qu'un simple domaine, une villa, désignée dans les chartes du temps sous le nom de villa Perpiniani,
(i) La Têt, Telis ou Thelis, Pomp. Mêla, I. II, c. v. — Vernodubrum, Plin., 1. III, c. v. (Il est probable que Pline confond ici la Têt avec l'Agly, dont le nom ancien était irès-vraisemblablement Vernodubrum,) Ruscino, Strabon, I. iV.— iîosc///»//5, Avienus, v. 567. — Ruscio, Ptolémée, 1. \
142 Sy.CONDK PARTIE. CHAPITRE QUATRIEME.
C'est donc par erreur que les Bénédictins et surtout rérudit P. de Marca , dont la description historique et géographique de la Catalogne et du Roussillon {Marca Hispanica) se distingue en général par une très-grande exactitude, ont fait de Perpignan un municipe romain désigné sous le nom de Flavius Ebusus. Les savantes recherches des épigraphistes modernes (i) ont aujourd'hui très-nettement établi que Finscription qui existait autrefois à Perpignan et qui faisait mention du municipe Flavius Ebusus était gravée sur une pierre apportée d'Iviça, la principale ville des îles Baléares, dont le nom latin était en effet Ebusus. Il y a eu par conséquent confusion entre les deux villes d'Iviça et de Perpignan, ou plutôt une fausse attribution du nom d'Ebusus, qui n'a jamais désigné que l'ancienne capitale du petit archipel de l'Ibérie.
On peut aller plus loin; et on doit regarder comme à peu près certain qu'à Tépoque de la domination romaine, au moment oti écrivaient les géographes les plus autorisés de l'époque classique , le territoire même sur lequel est bâtie aujourd'hui la ville de Perpignan ne contenait aucun centre de population un peu important. La Têt coulait alors librement presque à niveau des terres riveraines, et répandait ses eaux limo*
(i) V. Histoire générale de Languedoc, note E. Mabille,. 1. II, ch. XI, p. 112 et ii3«
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neuses sur un sol de formation récente, entrecoupé de marais et de lagunes et qui présentait une pente douce et continue jusqu'à la mer. Cette plaine marécageuse s^est rapidement colmatée et s'est transformée en un véritable jardin, où la végétation se développe avec une activité et ujie intensité qu'expliquent facilement la nature alluvionale du sol , la multiplicité et la fréquence des submersions et des irrigations et surtout Pélévation de la température souvent comparable à celle de l'Afrique septentrionale.
De l'embouchure du Tech à celle de la Têt, le pays est bas , couvert de flaques d'eau sans écoulement régulier, quelquefois insalubre; et les alluvions fluviales et paludéennes ont créé une zone de terres vagues dont la culture n'a pas encore pris possession. Tous ces marais, déjà en grande partie atterris, deviendront certainement, dans la suite des siècles, de fertiles plaines; mais pour le moment ils traversent cette période intermédiaire de transformation qui leur donne une physionomie toute particulière; ce n'est plus la mer, ce ne sont même plus des étangs; on peut réellement dire que la terre ferme n'est pas encore formée ; car le sol cède partout sous les pas et se recouvre immédiatement d'une couche d'eau que la plus petite pression fait remonter à la surface
et qui disparaît, presque aussitôt absorbée par le terrain essentiellement perméable. L'ensemble de la plaine située en arrière même du cordon littoral constitue ainsi un vaste marécage, tantôt desséché, tantôt submergé, suivant le régime de la pluie, rétat de Tatmosphère et le débit de tous les cours d'eau qui y déposent sans cesse leurs alluvions.
On ne peut voir un peu clair dans Thistoire générale de cette partie de la Gaule méridionale qu'à partir du quatrième siècle avant notre ère. Tout cç qui est antérieur à cette époque est assez confus , et les différentes peuplades qui ont tour à tour occupé notre sol ne nous ont laissé d'elles que des traditions discutables et d'un caractère plutôt légendaire qu'historique.
On sait, au contraire, d'une manière très-positive, queles Volkes ou Volces (i) se sont établis dans le midi de la Gaule vers le quatrième siècle avant Jésus-Christ, qu'ils avaient dès cette époque une organisation puissante et s'étaient implantés de vive force au milieu des populations ibéro-celtiques, qui occupaient avant eux les riches plaines comprises entre la mer, les Cévennes, le Rhône et les Pyrénées. Contrairement à l'attitude passive et à l'insouciante docilité des autres populations de ribérie et de la Gaule, la résistance que, seuls, ils opposèrent à l'armée envahissante d'Annibal
(i) Amédée Thierry, Histoire de-": Gaulois»
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(218 ans avant J.-C), les négociations habiles qu^ils eurent avec le général carthaginois (Pièce justificative V) sont les preuves incontestables d'une civilisation déjà avancée, et bien supérieure à celle de toutes les peuplades de même origine ethnographique, ou même de race différente, qui occupaient en même temps qu'eux les autres parties de la Celtique. Bien qu'ayant perdu leur nationalité et leur indépendance à l'époque oti Strabon, Pline et Mêla écrivaient, c'est-à-dire au premier siècle de notre ère, ils avaient conservé fidèlement leurs costumes, leur idiome et même leur monnayage indigène, et avaient laissé ainsi, dans le souvenir de leurs conquérants, l'impression d'une nation puissante (Pièce justifia cative F/), très -nettement définie et fortement constituée, gens valida , comme l'appelait Tite- Live lui-même (i), ayant une organisation territoriale et politique qui a dû vraisemblablement servir de base et de point de départ à l'organisation romaiae; caries nouveaux maîtres du monde, qui avaient au plus haut degré le génie de la colonisation, se gardaient de détruire les institutions déjà existantes, respectaient avec soin les mœurs et conservaient, presque sans les modifier, les usages des nations déjà civilisées que la conquête faisait tomber sous leur domination. Aussi n'est-on pas étonné de voir les géogra-
(i) TiTE-LiVE, liv. XXI, ch. xxvi.
phes et les historiens de Tépoque romaine désigner presque toujours cette partie du midi de la Gaule sous le nom de pays des Volkes (i) , regio Volcarum,
Toutefois, malgré le développement considérable de la côte et Timportance des étangs qui formaient, en arrière du cordon littoral, comme une ceinture de petites mers intérieures sur lesquelles la navigation était certainement possible, les Volkes n'ont jamais vécu de la vie maritime et sont toujours restés une population essentiellement agricole. La véritable population littorale, celle qui paraît avoir surtout exploité les étangs , les marais et toute cette partie de la côtjB, bien qu'appartenant ethtiographiquement à la même souche celtique que les Volkes, était cependant une peuplade distincte désignée sous le nom de Sardons ou S or dons [Sordi, Sordones, Sardones) (2).
La présence de ces Sordons sur le littoral de la Méditerranée ne doit pas d'ailleurs être limitée à ce petit coin du Roussillon actuel; ils ont laissé des traces non douteuses de leur séjour sur toutes les côtes de la Gaule méridionale et.de ribérie;
(i) Regio Volcarum Tectosagum, (Plin., 1. III, c. v.) (2) In ora, regio Sardonum, (Id., ibid,i
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et le golfe de Lyon lui-même s*est longtemps appelé de leur nom, qui paraît avoir pour origine celui de la grande île de Sardaigne , désignée par les anciens géographes sous le nom grec de Sardô^
Mais si nous retrouvons des témoignages indiscutables de la présence des Sordons sur la plus grande partie des rivages du Roussillon et de la Catalogne, il est certain que c'est principalement le long de la côte plate qui s'étend entre les rochers de Collioure et le promontoire de Leucate qu'ils se sont développés. Aussi, presque toute la nomenclature maritime de cette partie du littoral rappelle-t-elle le souvenir de cette tribu spéciale, qui n'était pas, comme les Phéniciens ou les Massaliotes, une race marchande et commerçante, ni comme les Volkes, une population agricole, et qui semble avoir vécu d'une manière toute particulière et pour ainsi dire en harmonie avec ce pays étrange , sur cette côte marécageuse qui n'est ni la mer, ni la terre, de manière à constituer ce que nous pourrions appeler la population paludéenne du midi de la Gaule. Nous avons vu, en effet, que le Tech s'appelait le fleuve Sordus (i); la vaste plaine marécageuse qui s'étendait du Tech à la Têt s'appelait le marais Sordique ou Sordicène y cespes Sordicenus (2); l'étang
(i) ... Sordusamnis effluit. (AviEN.,Ora marit., v. 574.) (2) In Sordiceni cespitis confinio, (Id., ibid,^ v. 558.)
^actuel de Saint-Nazaire , augmenté de celui de Saint-Cyprien et de tous ceux qui sont aujourd'hui atterris, s'appelait du même nom, palus Sordice (i) ; le littoral tout entier portait le nom de rivage des Sordons y ora Sordonum (2); et cette mer elle-même , qui devait plus tard s'appeler le golfe de Lyon, était connue des anciens géographes sous la dénomination de mer Sardonienne, 2apSoviov ireXaYo; (3). Est-il possible , après une pareille nomenclature, de mettre en doute »que les Sardons n'aient été, pendant de longs siècles, la population dominante du littoral?
11 faut avoir longtemps parcouru ces plages tristes et monotones et ces lagunes à perte de vue pour comprendre l'exactitude et je dirai presque la poésie des expressions employées par les anciens géographes. Cette plaine marécageuse couverte de joncs, de soudes et de salicornes, ces horizons indéfinis, cette nature morne et silencieuse ont en
(i) Stagnum hic palusque diffuse patet
Et incolce istam Sordicen cognominant,
(AviEN., Ora marit,, v. Sôg-Syo.)
(2) Inde est ora Sordonum. Pomp. Mêla, 1. II, c. v.
Hoc Sordicence, ut diximus, glebce solum est,
(AvŒN., Ora marit,, v. 568.)
(3) Tè £ap66viov icIXayoç. Poltb. -~ Dapfibivtxàv TcéXayo^. Strab*