‹ Les villes mortes du Golfe de LyonChapitre 17 sur 64 · SALSES ET LEUCATE. I7I · texte numérisé non relu

SALSES ET LEUCATE. I7I

blanc) avait de tout temps attiré Tattention des anciens géographes. Cette partie de notre littoral présente en effet une configuration toute spéciale. Au milieu dMne plaine marécageuse de sables et d'alluvions récentes, dont Thorizontalité est presque parfaite, émerge tout à coup un massif circulaire de formation tertiaire , presque entièrement entouré par les eaux de la mer et des étangs de Salses et de Lapalme; cette masse n'est rattachée à la terre ferme que par des apports sablonneux ou vaseux ^tout à fait récents, entrecoupés de marais, de fossés, de roubines et de terrains vagues plus ou moins submergés sur lesquels est établie la station de Leucate du chemin de fer de Narbonne à Perpignan. La falaise est à pic du côté de la mer; les escarpements sont étages suivant des pentes fort roides du côté de la terre et des étangs. Le plateau supérieur a une superficie de neuf kilomètres carrés environ, dont l'altitude varie trèspeu de cinquante à soixante mètres au-dessus du niveau de la mer; c'est une véritable plate-forme à peu près circulaire, aride, nue, desséchée, battue par tous les vents, et surtout par ce terrible Nord-Ouest qui correspond au mistral de la Provence et est désigné dans le pays sous le nom de vent de Cers.

Dans de pareilles conditions topographiques, on conçoit que le plateau de Leucate devait avoir uner véritable importance stratégique à Tépoque oti la frontière franco-espagnole passait au milieu

de rétang; il s^agissait alors, avant tout, de défendre rentrée de Narbonne, qui était la première ville considérable de notre territoire. Aujourd'hui cette importance est beaucoup moindre; il existe cependant y sur les escarpements du plateau qui dominent la mer, plusieurs redoutes ou fortins susceptibles d'être armés au moment du danger; deux batteries sont établies au Petit Cap (cap des Frères) et au Grand Cap (i); une vigie et le petit fort des Mattes complètent du côté de la mer la défense du promontoire; sur le plateau ou plutôt à flanc de coteau, vis-à-vis de Tétang de Salses, se trouve le petit bourg de Leucate, qui compte près de treize cents habitants ; à côté sont les ruines sans caractère de Tancien fort qui couvrait autrefois rentrée de la France; tout autour, quelques bergeries, un petit ermitage dédié à saint Pierre, des cabanes de pécheurs, une chapelle sous Finvocation de Notre-Dame des Marins, et quatre ou cinq moulins -à- vent disséminés en dehors du village et auxquels le moteur, sinon la mouture, ne fait jamais défaut; enfin, du côté du Nord, au point où rétang de Lapalme écoule dans la mer le trop-plein de ses eaux, se trouve un petit éta*blîssement de bains qui donne, pendant les trois mois de Pété, un peu d'animation à ce pays presque désert, absolument dépourvu d'autre in« dustrie que celle de la pèche, et que la nature - — Il II ' -*

(i) Voir h carte de la page 167

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semble avoir frappé de mort en Tisolant de la vie continentale : c'est le Grau de la Franqui, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir plus loin, car cette partie du littoral mérite un intérêt tou particulier au point de vue de la navigation maritime; et c'est, avec le golfe d*Aiguesmortes, un des rares points du golfe de Lyon où les bateaux jetés à la côte par les vents du large pourraient trouver un abri contre la tempête , si le travail de l'homme venait compléter l'œuvre commencée par la nature. Telle est la physionomie générale du plateau de Leucate«

L'existence des deux petites villes de Leucate et de Salses ne remonte pas à une époque trèséloignée; les premières agglomérations ne datent guère que du commencement du treizième siècle. Les géographes anciens n'ont parlé que de la fontaine de Salses et du rivage de Leucate (i), sans jamais faire mention d'aucun centre d'habitation. Leucate ne se trouvait d'ailleurs sur aucune route ; et à l'époque où fut rédigé l'Itinéraire d'Antonin, s'il existait en cet endroit quelques cabanes de pêcheurs, elles devaient être disséminées le long de la côte, les unes faisant face à l'étang, les

(i) Ultra est Leucata, littoris nomen et Salsttlce fons..., ^PoMp. Mela^ 1. II, c. V.)

autres échelonnées sur la falaise qui domine la mer. Les étangs de Lapalme et de Leucate les isolaient du continent, et le promontoire était une véritable presqu^île à peine reliée à la terre par quelques flèches de sable imparfaitement fixé. La fontaine de Salses, au contraire, qui se trouvait sur la voie Domitienne, alctrs comme aujourd'hui la grande route d^Espagne en France, devait tout naturellement avoir sa place, soit dans les itinéraires, soit dans les descriptions des anciens géographes.

La surface de Pétang de Salses, comme de la plupart des étangs littoraux de formation récente , est recouverte d'une sorte de tapis végétal qui a beaucoup frappé Timagination des anciens. La flore salée qui se développe dans les régions marécageuses donne naissance à une multitude de débris que le clapotement des eaux détache du rivage, entraîne au milieu de Tétang, oti ils se décomposent, se transforment en tourbes, et qui, d'une densité moindre que l'eau, surnagent et présentent l'aspect de véritables îles flottantes sur lesquelles il serait assez imprudent de s'aventurer. Aviénus mentionnait déjà cette particularité dans l'étang de Saint-Nazaire, à l'extrémité inférieure du cours du Réart (i) ; mais le manu-

(i) In Sordiceni cespitis confinio. (Av., Ora miir.,v. 558*)

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scrit du poète géographe présente malheureusement une lacune de plusieurs vers qui correspond précisément à Tétang de Salsulœ,

Strabon et Pomponius Mêla , dont nous possédons les textes complets, entrent à ce sujet dans des détails assez curieux. Le premier ne craint pas d'appeler ybwiVe^ (i) les poissons qu'on rencontre dans les eaux de Tétang de Salses, désignation assez singulière et qui s^applique sans nul doute à ces myriades de mulets ou muges qui vivent à Tabri du soleil et des pécheurs sous un inextricable fouillis d'herbages et de joncs.

Mêla décrit ces prairies flottantes avec un soin extrême, et qui nous montre Timpression étrange que ce phénomène avait fait sur son esprit et rimportance un peu exagérée quUl y attachait, c Dans le voisinage de la fontaine de Salsula, dit -il, est une plaine verdoyante, couverte de joncs fins et délicats; elle est soutenue par les eaux d'un étang : ce qui le prouve, c'est qu'au milieu de cette plaine une certaine partie , détachée du reste en forme d'île, flotte çà et là, et se laisse attirer comme une peau. Il y a plus : en

(i) Près de Ruscinon, et un peu au-dessus de la mer, il y a un étang au milieu d'un terrain abreuvé d*eau salée où l*on trouve les muges fossiles. Il suffit d'y creuser à deux ou trois pieds de profondeur, et d'y jeter un harpon dans Teau bourbeuse qui remplit la fosse, pour accrocher un poisson d'une belle grandeur; cette espèce de poissons s'y nourrit de limon, comme les anguilles* (Strâb., 1. IV, g iv.)

creusant à une certaine profondeur, on s'aperçoit encore que la mer s^infiltre dans les terres. De là vient que, soit par ignorance, soit par le malin plaisir d*en imposer sciemment à la postérité, certains auteurs grecs, et même quelques-uns des nôtres, ont prétendu que les poissons qu^on prend dans le pays naissent des profondeurs de la terre , tandis qu'ils y viennent de la mer par des conduits souterrains (i). »

Ce que dit Mêla de cette plaine couverte de joncs, qui est soutenue par les eaux, et de cette portion de terre qui flotte au milieu de cette même plaine, n'a rien que de très-exact et de très-vraisemblable; c'est un phénomène que Ton constate non-seulement sur la plupart des étangs littoraux, mais très-souvent encore à la surface des grandes mers dans le voisinage des côtes et dans rintérieur des golfes. On rencontre, principalement dans les régions tropicales de l'Océan , , d'immenses et monotones étendues de plantes; ce sont des amas de sargasses (fucus natans)^ de roseaux et de racines d'arbres enchevêtrés entre eux et qui, en se décomposant, forment une sorte de tissu d^une nature tourbeuse et d'une densité beaucoup plus faible que celle de l'eau salée; minés par le battillement des vagues qui les arrache du rivage, entraînés par les courants, ils restent suspendus et flottants à l'aventure à la

(1) PoMP. Mêla, I. III, c, v.

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surface des marais ou des grandes mers. Tout le monde sait que Christophe Colomb, en traversant le Gulf-Stream, le groupe des Açores et TArchipel des Antilles, rencontra des plaines immenses d'herbes marines, et qu'une terreur profonde s'empara de ses compagnons de route à la vue de ces traînées de végétaux flottants qui s^attachaient aux flancs de ses navires , retardaient leur marche et donnaient à la mer insondable l'aspect d'un immense marécage.

« Enchevêtrées en îles et en îlots flottants, ces herbes changent en certains endroits la surface de rOcéan en une espèce de pré d^un vert jaunâtre ou couleur de rouille; les vagues soulèvent ces nappes en larges ondulations et les entourent de lisérés d^écume; des poissons se jouent par centaines au-dessous des frondes qui les garantissent du soleil; des myriades de petits animaux, crustacés, serpules et coquillages courent, rampent ou s'incrustent sur les tiges entrelacées de ces forêts voyageuses et traversent avec elles l'étendue des mers. Il est même certains rivages si profondément ouverts par de larges vides, que les vagues pénètrent à une grande distance dans l'intérieur du continent. On en voit plusieurs exemples dans la Louisiane. Là, les prairies du littoral, protégées contre les tempêtes du golfe de Mexique par des chaînes de bancs de sable et de longues îles parallèles au rivage, n'ont

cessé de gagner incessamment sur l'Océan ; mais

I yS SECONDK PARTIE. CHAPITRE CINQUIÈME.

elles ne sont solides qu*à la surface, et le fouillis de leurs racines est baigné par l'eau de mer, qui s'avance au loin dans une baie aux contours invisibles. Les pêcheurs ne craignent pas de s'aventurer sur ces prairies flottantes, en tout semblables à celles des marécages, et c'est en perçant le sol au-dessous de leurs pieds qu'ils s'emparent du poisson caché dans ces retraites (i). » Tel est le phénomène dans son développement grandiose à la surface de l'Océan ; à une échelle beaucoup plus réduite , il est identiquement le même sur l'étang de Salses et se reproduit dans les mêmes conditions à l'intérieur de la plupart des lagunes du golfe de Lyon. Presque partout la plaine marécageuse justifie la dénomination si exacte de marais verdoyant, cespes, donnée par Aviénus; et la transition de la terre ferme à la mer se fait d'une manière insensible par une succession de terrains vagues, incultes, couverts d'une végétation salée et rabougrie, aux contours variables , à la consistance douteuse , entrecoupés de flaques d'eau, couverts çà et là de joncs et de graminées, et dont Taccès toujours difficile présente quelquefois de réels dangers.

■ I ■ * I I ■ ■ Il .

(i) Elisée Reclus, îes Phénomènes terrestres.

Poljrgium ou Posygium (i), d'une importance beaucoup moindre , a cependant une origine aussi ancienne. Enfin, dans la petite anse située à l'extrémité Nord de Tétang, se trouvent les sources de Balaruc, dont les thermes étaient très-fréqueotés des Romains, et où Ton a récemment découvert des monnaies , des restes d*aqueducs , une piscine antique et des fragments de canalisation en plomb» du plus grand intérêt.

La montagne de Cette n'était donc qu'une sorte de signal qui indiquait l'entrée de l'étang; on y pénétrait soit par l'un des graus situés des deux côtés de la montagne, soit même par le grau de Frontignan, qui jouaits alors un rôle beaucoup* plus important qu'aujourd'hui. La ville de Cette n'existait pas , et tout le mouvement maritime et commercial était concentré sur ce rivage de l'ancien Taphron et réparti entre les trois ports à peu. près contigus de Mèze, Bouzîgues et Balaruc. Alors, comme aujourd'hui, la navigation de l'étang à la mer se faisait avec ces immenses tartanes dont le type s'est conservé presque sans altération sur tout le littoral de la Méditerranée, et dont l'unique voile, appelée toujours voile latine,. attachée à une antenne d'une grande envergure y. se plie d'une manière merveilleuse aux plus

(i) Hic stat angusti laris

Tenuisque censit civitas, Poîigyitm est.

(AviEN., Ora marit,, v. 610-61 1.)

struire des ouvrages avancés, et que ce calme aggrave d^une manière très-sensible le régime des atterrissements.

La succession des travaux exécutés à Cette ne Ta que trop prouvé.

La première jetée de Clerville, qu'on appelle jetée de Saint-Louis, n'était pas terminée, que Tensablement commençait. Les travaux furent alors confiés à l'illustre Riquet de Bonrepos , qui jugea convenable d^établir une seconde jetée de l'autre côté du grau ; c'est h jetée de Frontignan. On obtint un peu plus de calme, et, comme conséquence inévitable, un banc de sable se forma à l'entrée du port.

Dès lors commença, pour ne plus finir, la lutte contre les ensablements. Vauban apporta à cette tâche ingrate Pappui de son talent. A la suite de deux visites faites en 1679 et 1681 , il rédigea un mémoire dans lequel il critiqua la disposition des jetées, a En général, dit-il, pour établir un port en pays de plage, on ne doit jamais joindre les jetées à la terre, mais les en éloigner, au contraire, d'une distance convenable, et les disposer de sorte qu'elles n'empêchent pas l'efifet des courants qui servent à nettoyer le port et à entretenir sa profondeur. »

On entra alors dans le système des môles isolés dont les restes antiques de Pouzzoles, de Misène, de Nisita et de Trani sont connus de tous. En 1701, l'ingénieur Niquet commençait l'exécution

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