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CHAPITRE SIXIEME

LE DELTA DE l'aUDE ET L*ANCIEN PORT DE NARBONNE.

r.es graus, graos, gradus, de la plage. ~ Les anciennes cartes et les vieux Portulans. — Insuffisance des données historiques. — G>nstitution géologique de la région de la basse Aude. — Narbôn (NoL^ffwv) celtique. — Le delta de TAtax. — L'étang de Capestang , Caput stagni.— L'étang de Vendres, stagnum Veneris. — Le lac Rubresus ou Rubrensis» — Les îles de Narbonne. — Les deux colonies ro> maines. — Colonia Julia Patenta Claudia Narbo Martius Decumanorum. — La marine à l'origine de notre ère. — Travaux mari» times exécutés par les Romains dans la mer de Narbonne. — Le port. — Prospérité de Narbonne sous les premiers Césars. — Autel votif d'Auguste. — Décadence. — Anciens monuments de Narbonne. — Aperçu de la population d'après les amphithétàres. ~ Changement du lit de l'Aude. — Période du moyen âge. — Dépérissement de la ville et du port. — L'avenir de Narbonne.

Lorsque } du haut de la falaise de Leucate, on se tourne vers le Nord , et que l'on suit des yeux le long développement de la côte qui se perd à l'horizon du côté du Levant, on peut, grâce à la merveilleuse transparence de Tair si fréquente dans cette partie de la Méditerranée, embrasser dans le même cadre l'ensemble du golfe de Lyon. Le spectacle est réellement grandiose. La ligne du rivage, qui depuis Argelès était plate, rectiligne et sans accidents de terrains, présente, .à partir du Grau de la Franqui, une courbure parabolique très-accentuée. On aperçoit tout d'abord

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ie port de la Nouvelle et les étangs de Narbonne; et plus loin, dans la plaine, les remparts, les tours et les clochers de cette ville déchue, qui a été le grand port de la Narbonnaise ; le massif crétacé de la Clape , la montagne volcanique d'Agde et le cap jurassique de Cette se détachent successivement sur le fond du tableau^ dont ils dessinent tes dififérents plans avec une parfaite netteté; à rhorizon, on distingue sans peine l'immense plage sablonneuse qui forme la base du delta du Rhône ; et il n'est pas rare d'apercevoir les rochers du cap Couronne, qui séparent le golfe de Fos de la rade de Marseille (i).

Une mer azurée vient battre régulièrement le pied de cette vaste parabole et une délicate frange d'argent détermine à perte de vue la limite de la terre, de la mer et du ciel.

Toute cette partie de la côte est caractérisée d'une manière spéciale par les fréquentes coupures du cordon littoral; ce sont les graus, que les cartes anciennes et les idiomes du Languedoc et de la Provence désignent sous les noms de gras, graos, graou, et dont Tétymologie latine est évidemment gradus, passage; ces graus ne sont en eflfet que les points de passage des eaux

^i) Sinuatur alto, et propria per dispendia Cespes cavatur, répit unda longior, Molesque multa gurgitis dispenditur.

(AviEN., Ora marit,, v. 576-578.)

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des étangs se rendant à la mer; pendant les sécheresses extrêmes , une grande partie de ces canaux naturels est atterrie et ne fonctionne pas; mais lorsque les étangs sont gonflés par les eaux pluviales, ils écoulent leur trop-plein vers la mer, qui est le grand réceptacle de toutes les eaux continentales; d'autres fois, lorsque les vents soufflent du large et accumulent les vagues vers la côte, le courant s'établit en sens inverse et la mer pénètre alors dans les étangs, qu'elle assainit et alimente d'une nouvelle quantité d'eau salée.

On voit, diaprés cela, que la conservation de ces graus intéresse non-seulement la petite navigation et la pêche, mais aussi la salubrité publique; car toutes les fois qu^un grau vient à se combler , l'étang qu'il alimente se transforme en marais; une évaporation active se produit à sa surface; des terrains vagues, inondés la veille, surgissent peu à peu du fond vaseux de l'étang pour être plus tard noyés à nouveau pendant la saison pluvieuse ; et ces alternatives de submersion et d'émersion développent la production des miasmes paludéens et la décomposition des matières organiques et des végétaux qui recouvrent la surface des lagunes. En thèse générale^ un marais largement et régulièrement alimenté par des graus n'est jamais insalubre; ei l'on peut affirmer, au contraire, qu'un étang imparfaitement desséché et qui laisse à découvert , pendant quelques mois de l'année, une partie de ses vases

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de fond est un danger permanent pour la santé publique.

Les graus du Languedoc et de la Provence remplissent, par rapport aux étangs de notre littoral , les mêmes fonctions que les coupures naturelles qui existent à travers les lidi qui séparent les lagunes de Venise de la mer Adriatique et qui s'appellent les ports (porto di Brondolo, porto di Chioggia , porto di Malamocco , porto di Lido, porto dei TrePorti, etc.).

On doit en outre distinguer deux espèces de graus : les graus de navigation et les graus d^alimentatioh. Les premiers permettent aux bateaux de pêche, quelquefois même aux navires de commerce d^un certain tonnage, d'entrer dans les étangs, et sont comparables en tous points aux porti du littoral de Palestrina et de Malamocco, qui défendent la lagune de Venise, ou même aux goulets de la Manche : ce sont de véritables passes navigables. Les graus d'alimentation ont un rôle beaucoup plus modeste , mais à coup sûr non moins utile ; car ils permettent le renouvellement continu de Teau dans les lagunes, par suite du courant qui s'établit, dans un sens ou dans l'autre, entre la mer et Tétang, suivant toutes les différences de niveau que les vents, les marées, la pression atmosphérique et l'apport des pluies et des fleuves peuvent déterminer entre les deux bassins.

Nous ajouterons enfii que la désignation de

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grau ne s'applique pas seulement aux déversoirs, soit permanents, soit temporaires, des étangs dans la mer; en remontant à Tétymologie du mot gradus, passage, on voit qu^elle doit s'appliquer aussi à toutes sortes d'embouchures, ce que les anciens appelaient bouche, os. Et c'est ainsi que nous disons aujourd'hui le grau de V Hérault, le grau de VAude, le grau du Vidourle, du Le:{, etc., pour désigner les embouchures de ces fleuves. Les grandes bouches du Rhône ellesmêmes portent, dans les anciennes cartes, le nom caractéristique de grau ou gras; le grau neuf tst Tembouchure du Rhône vif^ aujourd'hui atterri ; le grau d'Orgon est l'embouchure du petit Rhône ou Rhône de Saint-Gilles; les graus de Piémanson, du Milieu, dePeygouliêr, etc., sont ies passes plus ou moins navigables au-dessus de la barre du grand Rhône ou Rhône d'Arles; et ces appellations correspondent à l'ancien vocable des géographes du commencement de notre ère, qui appelaient grau des Marseillais, gradus Massaliotarum, celle des embouchures du fleuve qui était la plus rapprochée de la colonie grecque de Massalia, Marseille.

Il semblerait presque impossible de reconstituer avec une certaine précision la topographie de notre littoral, si variable aux différentes époques

anciennes de la période quaternaire, si nous n'avions recours qu^aux descriptions et aux monuments que les géographes et les historiens nous ont légués.

La géodésie, qui est la mère de la géographie, est une science de création tout à fait moderne; les anciens ne la connaissaient pas; et, si quelques hommes de génie ont entrevu les premières lueurs de cette science aujourd'hui vulgarisée, ils ne l'ont jamais appliquée à la représentation géographique du sol. On se contentait autrefois d^itinéraires assez inexacts et qui ne donnaient que des distances, sans indiquer aucune orientation précise. La table de Peutinger {Table Théodosienne)^ le plus précieux de tous les monuments cartographiques anciens, n*est elle-même qu'un immense itinéraire illustré de l'empire romain (i).

(i) Le savant antiquaire Conrad Peutinger, d'Âugsbourg (1465-1547), n'a pris aucune part à la carte célèbre qui porte son nom. Cette carte fut, d*après la version la plus accréditée, exécutée à Constantinople vers l'année SgS après J. C. , sous Théodose le Grand. Elle fut découverte , vers Tan i5oo, dans une ancienne bibliothèque de Spire, par Conrad Celtes, qui la conserva précieusement dans son cabinet, et la légua ensuite à Peutinger. De là elle a passé dans la collection du prince Eugène de Savoie et dans la Bibliothèque impériale de Vienne. Une des meilleures éditions est celle qui a été publiée à Leipzig, en 1824, par Conrad Mannert, par les soins et aux frais de l'Académie royale des sciences de Munich. — On n'est pas certain de la date exacte à laquelle a été dressé ce précieux monument cartographique; certains érudits la font remonter à la fin

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Les premiers essais de cartes ne remontent pas plus haut que le treizième siècle et sont d'une imperfection qui dépasse toute limite; la forme des diverses contrées, le contour des côtes, la direction des fleuves et celle des chaînes de montagnes y sont faussés et défigurés de la manière la plus étrange. Ce n'est que vers la fin du quatorzième siècle, et surtout pendant le quinzième et le ^izième siècles, que la cartographie a fait des progrès réellement sérieux. Un nombre considérable de cartes manuscrites dites Portulans se répandit alors, principalement en vue de faciliter les fréquentes relations commerciales de Gènes et de Venise avec les villes littorales et marchandes de l'Europe et de l'Afrique. Ces portulans , trèsremarquables souvent par le coloris, les enluminures, le dessin et la variété de leurs caractères, étaient d'une inexactitude absolue pour tout ce qui concernait l'intérieur des continents; mais le tracé des côtes et les lignes de navigation y étaient indiqués avec un soin tout particulier ; c'étaient de véritables itinéraires maritimes qui étaient entre les mains de tous les gens de mer et recevaient par leurs soins , après chacun de leurs voyages, de nombreuses corrections, au fur et à

du deuxième siècle, d'autres la reportent soit au règne d'Alexandre Sévère, soit à celui de Probus. Une nouvelle édition, accompagnée de commentaires et de cartes de redressement, vient d'être publiée avec un soin tout particulier par M. Ernest Desjardins, Paris, 1874.

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mesure que les relations commerciales se développaient et qu'on acquérait une (Connaissance plus approfondie de tous les détails de la côte. Tous ces portulans présentent d'ailleurs la même physionomie, et le type que nous reproduisons ici, et que nous avons extrait de la •bibliothèque de rÉcole de médecine de Montpellier, est à peu près identique à ceux qui se trouvent à la Bibliothèque nationale de Paris et dans la plupart des grandes bibliothèques du midi de la France et des principales villes d'Italie; il appartient à la magnifique collection des « cartes marines et terrestres faites en Italie après le voyage de Magellan », et remonte par conséquent au seizième siècle. On voit avec quelle netteté y sont dessinées toutes les anfractuosités de la côte; et, malgré ce que le dessin a d'incorrect et pour ainsi dire de géométrique, il est impossible de ne pas attribuer à des monuments cartographiques dessinés avec un soin aussi minutieux un très-grand caractère d'exactitude.

A partir de la fin du seizième siècle, les progrès de la cartographie ont été rapides. Les cartes manuscrites de Gaspard Viegas (i583), de Bartholomeo Olives (1584), les beaux atlas de Mercator et d'Abraham Ortelius, publiés de 1570 à iSgS, les cartes de Guillaume Possel (iSyo), de Jean Jollivet (1570), et plus tard les cartes du Comté et du gouvernement de Provence, gravées par Samson, d'Abbeville (1667), celles de Can-

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