POLYBE, I. III, C. XXXVII
Hécatée, qui vivait près de six siècles avant Jésus- Christ, désigne très-nettement la ville de Narbôn sous le nom de « ville et marché celtiques » (i); c'était, en effet, la ville marchande, emporium, la plus importante de la côte entre l'Espagne et les bouches du Rhône. Comme toutes les villes celtes, son aspect était sombre et sévère. Son enceinte de murailles massives et tourelées, construite, suivant l'usage de l'époque, d'énormes blocs rectangulaires appareillés sans mortier ni ciment , a traversé de longs siècles et toute la période de l'occupation romaine sans avoir éprouvé de remaniements considérables. D*un accès difficile au milieu des lagunes vaseuses qui l'entouraient de toutes parts , elle paraît avoir été dans le principe assez misérablement bâtie, et composée en grande partie de chaumières de bois et de terre écrasées sous des toits de roseaux et de joncs analogues à la plupart des habitations actuelles de la zone littorale (2). « Les villes factices et conquises sur Teau — comme Venise, — comme Narbonne , — ont besoin de richesse et de splendeur ; il faut tout le luxe des arts et toute la magnificence de l'architecture pour consoler de la nature absente; car rien n'est plus triste qu'une
(i) Nàpêwv, èfiiropiov xal TcoXt; xeXtixtq. (Hécatée de Milet, Fragm., p. 19, éd. Muller-Didot.)
(2) Edward Barry, Histoire générale de Languedoc , l.II, notes, passim.
DELTA DE l'aUOE. ANCIEN PORT DE NARBONxNE. IqS
masure qui s'effondre entre le ciel et Teau (î).
Telle était Timpression peu séduisante qu'elle avait laissée dans Timagination de rillusttfO; et savant voyageur Pythéas , de Marseille , qui écrir vait dans le quatrième siècle avant notre èrQ. Les Massaliotes, alors comme aujourd'hui gea& d'affaires et de plaisirs, ne venaient à Narbônque pour leurs échanges et leur commerce, et n.e-g$>ûtaient aucun charme dans ces solitudes marécar geuses, battues par tous les vents ^ au milieu de ces étangs indéfinis et peu profonds qui rear daient presque inabordable la ville grise et murée, dont la tristesse contrastait d'une manière frappante avec les magnificences de l'élégante Massalia. Malgré son importance commerciale^ et l'activité laborieuse de ses habitants, il y avait loin en effet de la Narbôn celtique, couchée sur un sol plat et vaseux, à l'exubérante colonie, phocéenne, étagée sur plusieurs collines comrertes d'édifices luxueux et surmontées presque toutes de temples en marbre blanc qui reproduisaieat , sur le littoral de la Gaule, les splendeurs architecturales et artistiques de la Grèce et de l'Orient. Rien d'ailleurs, dans les anciens auteurs, ne permet d'évaluer, même approximativement, la population de Narbôn à ces époques éloignées; Tenceinte celtique, qui aurait pu être pour uqus un élément d'appréciation, n'existe plus; et la
(r) Thc'ophile Gautier, Italie,
igô Sî.coNDK PAirriK. — chapiti^k sixif.me.
grande ville demi-barbare a disparu complètement, dans les premiers siècles de notre ère, par suite des transformations de la colonisation romaine et des dévastations successives des Wisigoths et des Sarrasins. Tout ce passé lointain se détache d'une manière assez confuse sur un fond un peu sombre; mais, dès l'occupation romaine, qui marque la deuxième phase de Texistence de Narbonne, l'histoire de l'illustre métropole va désormais se dessiner avec une parfaite netteté.
Le grand delta de l'Aude, qui s'est constitué autour du massif montagneux de l'île de la Clape, présente la forme d'un triangle équilatéral dont chaque côté a vingt-cinq kilomètres environ de développement; on peut évaluer sa superficie totale à près de vingt mille hectares; c'est dans cet immense espace, autrefois envahi par les eaux et qui constituait le golfe de Narbonne, que l'Aude dépose annuellement, depuis lorigine de noire époque géologique, ses deux millions de mètres cubes de limon.
L'ancien Atax débouchait anciennement dans le golfe , au point où se trouve aujourd'hui le petit village de Sallèles-d'Aude ; c'est le sommet du delta. Comme pour le Nil et le Rhône, ce point de diramation des deux principales bouches du
DELTA DE l'aUDE. ANCIEN PORT DE NARBONNE. ' I 97
fleuve ne paraît pas avoir éprouvé de déplacement sensible depuis les époques historiques. Quel était, à l'origine de ces temps f le bras principal du fleuve? Était-ce celui qui coulait directement de PEst à rOuest et allait se perdre dans Tétang de Vendres , alors beaucoup plus étendu et beaucoup plus ouvert du côté de la mer que de nos jours? Était-ce, au contraire, la branche qui se dirigeait vers le Sud et dont les atterrissements ont formé la plaine de Narbonne? Ces deux branches ont-elles fonctionné simultanément, et leurs débits étaient-ils les mêmes? Il serait difficile de le dire. Tout ce que nous savons, c'est que les anciens géographes, et en particulier Strabon (i) et Ptolémée (2), affirment de la manière la plus nette que TAtax avait plusieurs embouchures; et il nous paraît dès lors assez naturel d'admettre que le régime torrentueux du fleuve devait être assez mal réglé pour lui permettre de diriger simultanément ses grandes eaux d'inondation des deux côtés de la montagne de la Clape, qui n*a pas tardé à être enveloppée d'une véritable ceinture d'alluvions. Le premier travail du fleuve a été de former la grande plaine triangulaire doucement inclinée vers la mer, et dont Narbonne , Coursan et Sallèles occupent les trois sommets; et il est très-probable qu'à l'époque de
(i) Tûv ToO 'ATayo; è(i,6oXt5v. (Strabon, Géogr., I. IV, c. i.) '2) "ÀTaYoç iroTaji.oO èjiêoXà;. (Ptolémée, Géogr,, 1. II, ex.)
la domination romaine les atterri ssements ne dépassaient pas beaucoup la ville de Narbonne pour la branche • descendante , et le bourg de Goursan pour la branche supérieure.
i'étang de Capestang, caput stagni, qui occupait évidemment dans le principe le fond, caput, dfc Pancien golfe de cette mer intérieure, mare ffarbonense , a été le premier isolé par les atterrksements; mais il a continué pendant très-longtemps à communiquer avec la mer assez librement pour que ses eaux, aujourd'hui douces, se maintinssent salées; ce n'est que de nos jours, pour ainsi dire, qu*il en est complètement séparé. M. l'ingénieur Duponchel (i), dans ses intéressatites études sur la mise en valeur du littoral de la Méditerranée, parle d'une charte, datée du règne de saint Louis, relative à la concession du dessèchement de l'étang de Montady, et qui mentionne des salines existant sur le bord même de l'étang de Capestang. On ne saurait, dit-il avec raison, trouver une preuve plus évidente que Vét^ng de ce nom était encore ou avait depuis peu de temps cessé d'être en communication avec la mer, dans des conditions analogues à celles où se trouve aujourd'hui Tétang de Vendres, situé à l'embouchure de l'Aude. Le grand atterrissement qui a comblé, sur une longueur de quatorze kilo- • mètres, la lagune comprise entre l'extrémité de
(i) Duponchel, Hydrauliaue et Géologie agricoles*
DFXTA DE lAUDE. ANCIEN POUT DE NARBONNE. I 99
Tétang de Capestang et la mer, s'est donc produit dans une période toute moderne, dans les six cents ans qui nous séparent du règne de saint Louis.
D'autre part, on retrouve, dans Tintérieur de Tétang de Capestang, des vestiges de Tancienne via Domitia qui reliait toutes les villes littorales de la Narbonnaise. A la sortie de Narbonne, cette grande route stratégique et commerciale traversait la partie supérieure du golfe nouvellement comblé, et franchissait un nombre assez considérable de flaques d'eau, de canaux et de roubines d'écoulement; elle était presque partout construite en remblais , comme les belles chaussées qui ont été établies, au dix-septième et au dix-huitième siècle, par les États de Languedoc le long des étangs littoraux ou dans le champ d'inondation de nos plaines basses et submersibles, et que nous désignons sous le nom vulgaire de pejrrades ou levades. Un petit atterrissement dans la partie inférieure de l'étang de Capestang permet de re< connaître les ruines d'un ancien pont romain d'un assez beau caractère, accompagné de murs d'avenue, qui est connu dans le pays sous le nom de Pont-Serme (i), et qui était en effet le sep- . tième ouvrage de cette nature à partir de la ville de Narbonne , pons septimus.
(i) Les cartes de TÉtat-Major désignent' incorrectement c«t ouvrage sous le nom de Pont Ferme.
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La voie Domitienne traversait donc sur une levade une partie de Tétang de Capestang; ce qui indique très -nettement que cet étang, quoique communiquant encore avec la mer qui l'alimentait de ses eaux salées, était déjà en grande partie atterri.
Quant à l'étang de Vendres, qui formait Pestuaire de la branche supérieure de FAude, il occupait une superficie beaucoup plus considérable que celle que nous lui voyons aujourd'hui, et était très-largement alimenté par la mer. Sur sa rive septentrionale, un peu à flanc de coteau, était bâti un temple consacré à Vénus, qui a ainsi donné son nom à l'étang et au petit village de Vendres, de même que Portus Veneris est devenu le Port- Vendres du Roussillon. La blonde déesse pouvait de la sorte être honorée sur le rivage même de cette mer bleue d'où elle était sortie pour charmer et pour troubler le monde; ce qui n'empêchait pas très-vraisemblablement son cuite d'être très-répandu sur le reste du littoral. Les ruines du temple sont informes; mais on les distingue encore assez nettement sur le bord de l'étang; et M. de Saulcy a pu retrouver un fragment de colonne antique perdu au milieu des marais, et qui se rapporte évidemment à quelque portique de l'édifice disparu.
La seconde branche de l'Atax débouchait dans le golfe, immédiatement au-dessous de Narbonne, tims la partie comprise entre la monia^^ne de la
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Clape et les derniers contre-forts de la chaîne des Corbières. Cette immense plaine, recouverte alors presque entièrement par les eaux, présentait une série d'îlots, de bancs de vases et de hauts fonds très-variables, véritable dédale au travers duquel la navigation eût été très-difficile si , dès Torigine de l'occupation romaine, on n'eût pas établi à grands frais un chenal régulier pour permettre Taccès de la ville et du port.
Les dénominations de mer, golfe et lac de Narbonne, mare Narbonense, sinus Narhonensîs , lacus Narbonensis , qui sont tour à tour employées par les vieux géographes, et que Ton retrouve sur les cartes les plus anciennes, sont donc parfaitement rationnelles et désignent d'une manière très-exacte les différentes phases qui se sont succédé au fur et à mesure que les alluvions comblaient la mer intérieure, et que se soudaient entre eux les différents îlots qui en masquaient l'entrée; c'est alors que s*est formé le cordon littoral dont la ligne continue, de Vendres à Leucate, était coupée par les graus de la Franqui, de la Jaougraousse, de la Nouvelle, de la Vieille-Nouvelle, du Grazel et de Vendres, écoulements naturels des grandes eaux d'inondation de PAtax.
A cette époque, les étangs de Bages, de Sigean etdeGruissan n'en formaient qu'un; la longue et étroite bande d'alluvions qui les sépare aujourd'hui, et sur laquelle courent côte à côte le chemin de fer de Narbonne à Perpignan et le canal
^e la Roubine, n'existait pas; cette formation toute récente ne s'est produite que graduellement -et à mesure que F Aude s'avançait dans sa lagune; la langue de terre s*est épaissie après chaque crue par le dépôt de nouvelles alluvions, et sépare aujourd'hui définitivement en deux nappes distinctes l'étang de Gruissan et Pétang de Bages ou de Sigean, qui ne sonf que des fragments du golfe primitif.
Cette topographie variable et le régime torrentiel de l'Aude paraissent avoir frappé très-vivement les anciens géographes; lorsque la lagune entière était envahie par les eaux rougeâtres du fleuve , la zone inondée s'étendait dans tout le bassin narbonnais; la vieille ville, entourée de flaques d'eau bourbeuse, reprenait alors la physionomie lacustre de la Narbôn celtique; et de même qu'ils avaient appelé cap blanc (promontorium album — candidum — Xsuxck) le promontoire calcaire de Leucate , ils appelaient lac Rouge (lacus Rubresus, Mêla; lacus Rubrensis, Plin.) (i) le petit golfe orageux et coloré qui servait d'es-
(i) Flumen Atax e Pyrenceo Rubrensem permeans la- .cum, (Pline, 1, III, c. v.) — Atax ex Pyrenceo monte degressus, qua sut fontis aquis venit, exiguus vadusque est : et jam ingentis alioquin alvei tenens, nisi ubi Narbonem Mttingit, nusquam navigabilis : sed cum hibemis intumuit imbribus, usque eo solitus insurgere, ut se ipse non capiat. Lacus accipit eum, Rubresus nomine, spatiosus admodum, ^ed qua mare admittit, tenuis aditu, (Pomp. Mêla, I. II -c. V.)
AIGUESMORTES. 3 67
dirige de TEst à TOuest, rase le contour intérieur des cordons littoraux et débouche ensuite presque normalement à la plage. Le plus sommaire examen des cartes comparatives des trois lagunes permet de constater cette singulière conformité (i).
Après avoir franchi la dernière ligne des dunes, le Canal- Viel entrait dans la mer en face d'un rocher sous-marin, distant du rivage de mille cinq cents mètres environ, sur lequel viennent se briser les vagues du Sud et du Sud- Est, et qui forme ainsi, au-devant de la plage, une petite rade à Tabri des grosses mers du large. (Voir Pièce justificative XVI,) C'est ou plutôt c'était le GraU'Louis. Il est aujourd'hui atterri et complètement oublié ; pas la moindre borne, pas le plus petit piquet ne signalent son emplacement; le pêcheur et le douanier sont depuis longtemps les seuls êtres humstins qui foulent cette grève déserte, et pourtant illustre.
Les sables des dunes chassés par le vent Pont déjà envahie et comblée; et, dans un très-petit nombre d'années, il sera tout à fait impossible d'en retrouver la trace. N'aurions-nous pas dû, depuis longtemps, jaloux de nos traditions nationales et chrétiennes, signaler cette pauvre plage
(i) Voir les cartes des pages 2o3 , 221 et 35 1^
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tuaire à la branche inférieure de l'Atax, et dans lequel le fleuve roulait et déposait ses épais limons.
Mais ce qui devait donner au golfe de Narbonne une physionomie toute particulière, c'était le groupement de ses îles qui lui faisaient, du côté de la mer, une sorte de ceinture entrecoupée de larges brèches navigables. L'existence de àes îles ressort d'une manière manifeste de l'examen géologique du sol.
IJ est évident, en effet, que le massif crétacé de la Clape, entouré des limons de l'Aude, a dû être, pendant de longs siècles, baigné par les eaux qui ont déposé à ses pieds cette couche de sédiments.
On peut en dire autant de la partie de la plage qui se trouve au-devant de Tétang de Lapalme. Bien qu'elle n'ait pas plus de deux kilomètres de largeur , cette plage ne peut être considérée comme une flèche de sable, simple lido de formation récente due seulement à l'action des courants littoraux; son sol présente un certain relief audessus du niveau de la mer ; on y rencontre des carrières de marbre qui ont été très-anciennement exploitées. Toute la partie de la côte comprise entre les deux graus de la Franqui et de la Jaougraousse est donc encore aujourd'hui, et était
encore plus autrefois, une véritable île entièrement baignée par les eaux salées.
Le petit massif montagneux appelé Tîle Sainte- Lucie {Lee, Lieei ou Leeeï) est dans le même cas; limité aujourd'hui , d'un côté par le chemin de fer de Narbonne à Perpignan , de Tautre par le canal de la Roubine, il n'est rattaché à la terre ferme et au cordon littoral que par une mince lagune de sable, et flotte, pour ainsi dire, sur l'ancien lac Rubrésus, dont les eaux l'entourent de toutes parts.
Les deux graus du Grazel [gradellus, petit grau) et de la Vieille-Nouvelle isolent aussi complètement un autre massif montagneux qui est situé près du hameau de Gruissan , au Sud de la chaîne de la Clape : c'est Tîle de Gruissan*
Enfin, dans l'intérieur même de Tétang de Sigean, un nombre assez considérable d'îlots de différentes dimensions, le groupe des Ouillous, Tîle de la Planasse, l'île de PAute ou TAulte (alta)y émergent aussi, attendant l'époque plus ou moins éloignée où de nouvelles alluvions les réuniront soit entre eux, soit à la terre ferme.
On peut, d'après cela, se rendre compte assez exactement de l'ancienne situation hydrographique du bassin. A cette époque, avons-nous vu, les atterrissements de TAude ne dépassaient pas Coursan et Narbonne, et le grand lac intérieur, lacus Rubrésus, Rubrensîs, n'était pas encore séparé en deux nappes distinctes. Le golfe,
DELTA DE l'aUDE, ANCTEN PORT DE NAUBOXXE. 2k 5
aujourd'hui comblé en grande partie par les alluvions, offrait l'aspect d'une petite mer, wui/v Narbonense, occupée par un véritable archip^: d'îles, les unes rocheuses, les autres vaseuses o *. verdoyantes, et qui, en s'élargissant progressivement, ont fini par se souder, ne laissant entre elles que les graus nécessaires pour écouler les eaux du fleuve et le trop-plein des étangs,
Sidoine Apollinaire mentionne ces îles dans son épître à Consentius (i); Aviénus en parle d'une manière très-pittoresque (2), et, suivant son habitude, se livre à une description trop imagée pour n'être pas un peu obscure. Le poë e géographe les distingue en deux groupes : les unes, qu'il appelle les trois grandes îles, très maximœ insulœ, qui « plongent, dit-il, leurs rochers dans la mer » ; nous les reconnaissons sans peine dans les massifs de la Clape, de Gruissan et de Sainte-Lucie ou Lici, Quant aux quatre autres îles, il est plus difficile de les retrouver, au moins dans leur position primitive, après les
(i) insulis, salinis,
(SiDON. Apoll., carm. xxm, v. 43.)
(2) Treis namque in illo maxima* insulœ Saxisque duris pelagus interfunditur Nec longe ab isto cespitts rupti sinus Aller dehiscit, insulasque quatuor (At priscus usus dixit fias omnes piplas) A mbit profundo.
(AviEN., Ora mr.rit., v. 57;;,-584.)
modifications sans nombre que les crues de T Aude ont fait éprouver au bassin deNarbonne. Le texte remanié d'Avîénus contient d'ailleurs une variante qui a donné lieu à de savantes et stériles discussions entre les érudits; on y lisait Piplas au lieu de Triplas, et on s'est longtemps demandé s'il fallait en conclure que ce nom barbare avait été donné à l'ensemble des quatre îles, ou bien si chacune d'elles devait être considérée comme un groupe de trois îlots séparés. Nous nous garderons de prendre part à ce débat; nous dirons seulement que les Bénédictins, dans leur savante Histoire de Languedoc (i), n'ont pas hésité à adopter la version de Piplas, et que le Dictionnaire de Trévoux, dont les indications sont en général assez exactes, fait mention des écueils qu'on voyait autrefois dans le fond du golfe de Narbonne, et qu'on appelait Peplœ insulœ (2).
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à l'origine des
(i) Nous devons à Festus Avienus et à Sidonius ApoUinaris la connaissance des îles voisines de Narbonne, situées entre la mer et les étangs qui régnent sur cette côte. Le premier, qui les appelle Piplas y y comprend la presqu'île de Leucate. (Hist, gén. de Languedoc, liv. II, ch. xiv.)
(2) Le golfe de Narbonne, sinus Narbonensis, est une partie de celui de Lyon; il est entre le bourg de Sijean et la ville de Narbonne. Il reçoit la branche de l'Aude qui passe dans cette ville, et on y voit vers le fond sept écueils qu'on appelle les îles de Narbonne, — ancien nemcnt;?^^/^ insulœ, (Dictionn. de Trévoux y Paris, 177 1.)
AIGUESMORTES. SjJ'
travers Tétang du Repausset, et qu'un grau artificiel, le GraU'dU'Roi, fut ouvert à grands fraiset maintenu entre deux môles . enracinés à la. plage. Tout mouvement maritime avait disparu^
Le chenal actuel a aujourd'hui une longueur de cinq mille six cents mètres; sa largeur varie de quarante à cinquante mètres, et, dans la traversée du Grau-du-Roi, elle augmente d'une manière progressive jusqu'à atteindre soixante mètres entre les deux musoirs. Deux feux de port signalent rentrée. La profondeur du chenal est partout supérieure à trois mètres; la baie est tranquille; l'entrée est sûre pour les petits navires ; l'ensemble de ces conditions , très-favorables à la navigation, aurait donc pu permettre au petit cabotage de choisir Aiguesmortes pour Pun de ses principaux, ports; mais Fesprit d'entreprise et l'activité commerciale font absolument défaut dans cette ville déchue; et le tonnage maritime a suivi depuis, quarante ans une décroissance inouïe. Malgré les améliorations qu'on n'a cessé de faire à Aiguesmortes, malgré l'établissement d'un chemin de fer dont les wagons peuvent accoster les navires,, le port est toujours désert; et c'est à peine si les relevés officiels y constatent un mouvement de trois mille tonnes, fournies presque exclusivement par des tartanes espagnoles chargées d'o* ranges des Baléares.
Le Grau-du-Roi , faubourg maritime d'Aigues-^ mortes, est, au contraire, un petit port de pêche
nie à Narbonne (an de Rome 636 — ii8 ans avant notre ère) , tant pour servir de retraite et de retranchement contre les entreprises des peuples nouvellement assujettis, que pour. faciliter le passage de ses troupes en Espagne. C'était presque une aventure que l'envoi d'une colonie civile dans un pays à demi barbare et imparfaitement soumis; Texpérience de ce mode de domination était loin d'être faite; la colonie de Carthage n'était fondée que depuis trois ans à peine; les Romains n'avaient jamais séjourné dans les Gaules que sur le pied de guerre, et n'y avaient entretenu que des troupes qu'ils avaient eu soin d'établir dans des camps solidement retranchés. Il ne fallut rien moins que l'enthousiasme d'un jeune patricien de vingt -deux ans, Lîcinius Crassus, pour enlever presque d'à clamation le sénat us-consulte qui devait avoir pour résultat de transporter Rome sur cette côte gauloise à peu près inconnue. La conduite de l'expédition lui fut naturellement confiée, et ce ne dut pas être sans émotion que la première flotte de ces émigrants volontaires quitta les lagunes d'Ostie pour se diriger vers celles de l'Atax. Dès son arrivée, le territoire autour de l'ancienne Narbo fut mesuré et partagé entre les nouveaux venus; la population indigène fut forcée d'évacuer les meilleurs quartiers de la ville et de céder aux étrangers les terres les plus rapprochées de ses vieilles murailles; et la cité, consacrée au dieu
ATGUESMORTES. SjS
grau de Croisette , dont les traces sont aussi trèspeu reconnaissables.
C'est enfin le chenal actuel construit sous le règne de Louis XV et se terminant au hameau du Grau-du-Roi, qui n'est qu'un petit port de pêche côtière et une modeste station balnéaire, fréquentée seulement pendant trois mois de Tannée.
Sans la production du sel , que Ton récolte en abondance à la surface de tous les marais du littoral et qui dépasse annuellement soixante mille tonnes, la vie semblerait absolument éteinte autour de la vieille cité de saint Louis.
Mais cette solitude et cet abandon sont en parfaite harmonie avec la paisible majesté de cette enceinte fortifiée, intacte depuis six siècles et que la main de Phomme a jusqu'à présent respectée. Aiguesmortes a eu, en effet, cette double fortune d'échapper à la fois au vandalisme des démolisseurs et au zèle des restaurateurs. Il n'existe certainement aucune enceinte en Europe, et peutêtre au monde, qui ait été conservée dans une aussi parfaite intégrité.
Les monuments des âges passés sont, surtout dans cette partie délaissée de notre littoral , soumis à des vicissitudes de toutes sortes. Les tours du Rhône, qui signalent les diverses embou-
2IO SUCONDE PARTIE. CHAPITRE SIXICMK.
et du second siècle, par les initiales C. I. P. C. N. M., et auquel on ajoutait quelquefois la qua* lification de Decumanorum , le renouvellement de la colonie ayant été opéré en grande partie par les vétérans de la dixième légion, le corps préféré de Jules César (Voir Pièce justificative VII).
Alors s'ouvrit pour Narbonne une ère de prospérité matérielle qui ne cessa de croître pendant près de deux siècles (i). <^ Pour adoucir la peine que pouvait causer aux colons l'éloignement de leur patrie et leur donner lieu de conserver le souvenir de leur origine, les triumvirs eurent soin de faire construire les mêmes édifices que Ton voyait à Rome, c'est-à-dire un Capitole, un amphithéâtre, des temples, des cirques, des palais, des marchés (2). » — « Il s'éleva, sur les bords de TAude, une véritable image de Rome avec sa curie représentant le sénat, ses décemvirs, ses consuls, ses préteurs, ses questeurs, ses censeurs, ses édiles, ses institutions et ses mœurs calquées sur celles de la métropole, ses citoyens enfin qui, dans leur nouvelle patrie, restaient avant tout citoyens de Rome et en conservaient l'orgueil et les droits (3). »
(i) Sed ante stat omnes Atacinorum Decumanorumque colonia, unde olim his terris aux ilium fuit , mine et nomen et decus est Martius Narbo. (Pomp. Mêla, 1. H, c. v.)
(2) Hist, gén, de Languedoc, liv. II, ch. m.
(3) Henri Martin, Hist, de France, 1. 1.