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hommes les plus voisins du tolet ou scalme ne devaient produire qu'un travail insuffisant.
Les malheureux affectés au labeur pénible de la nage étaient classés en trois catégories, suivant leur place, ordo, dans le navire; les nageurs du rang ou de Vordo inférieur s'appelaient les tkala-' mites, parce que leurs bancs étaient au même niveau que la chambre (OaXocfjLoç) du triérarque ou du préteur; les nageurs de Vordo supérieur, dont les rames appuyaient directement sur les plats bords, portaient le nom de thranites, parce qu'ils se trouvaient sur le même plan que le siège (ôpavoç) du timonier. Restaient enfin les rameurs intermédiaires, dont la position était plus rapproché du joug (sWYoç), qui était la poutre principale du maître couple; c'étaient les agites. La trirème avait cent soixante à deux cents avirons, maniés chacun par un homme vigoureux, dont Teffort peut être évalué à un huitième de chevalvapeur; elle représentait donc un navire de la force de vingt à vingt-cinq chevaux
Un éperon, rostrum (i), était fixé au bas de rétrave, un peu au-dessus du niveau de la mer, mais le plus souvent à ce même niveau ; quelquefois même il était complètement immergé; les blessures de cet éperon étaient presque toujours mortelles pour le navire ouvert ainsi à sa ligne
(i) Voir A. Jal, Études sur la marine antique, Paris, 1861 ; et Pièce justificative VIII.
de flottaison ou au-dessous; deux énormes poutres taillées en biseau, armées de ferrures, et nommées épotides, étaient en outre fixées sur les deux joues de la proue; enfin, au grand mât, se balançait horizontalement, à l'aide de cordages et de poulies, la terrible lance d^abordage, immense vergue que Ton projetait avec force dans le gréement du navire ennemi, et qui balayait son pont et frappait SCS tours comme un véritable bélier. Tout cet ensemble faisait de la trirème une unité de combat assez rapide et très-redoutable. D après les savantes recherches de M. A. Jal, le tirant d'eau en charge d^une trirème moyenne devait être de 1*80; il est donc probable que les quadrirèmes et les quinquérèmes^ les plus forts navires de répoque, ne devaient pas caler plus de 2*5o.
Les actuaires ne paraissent pas avoir eu, en général» un tirant d'eau supérieur à deux mètres; et quant aux gros navires de transport, plus forts et plus larges [onerariœ , frumeniariœ naves) , il est très*certain qu'ils devaient assez ressembler aux grandes barques pontées de nos rivières et de nos canaux , et déplacer par conséquent trèspeu d'eau.
On doit donc admettre sans peine qu^un port, qui présentait une profondeur moyenne de trois mètres , pouvait très4argement suffire à toutes les exi^nces commerciales et maritimes de Tépoque ; et c^est vraisemblablement cette profondeur que les Romains ont cherché à établir à Fentrtt du lac
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Rubresus et dans toute la traversée de la lagune depuis la mer Jusqu'à Narbonne.
Pour arriver à ce résultat difficile dans Tintérieur d'un bassin déjà en partie alluvionné et qui reçoit annuellement près de deux millions de mètres cubes de limons, il fallait une chasse d'eau assez puissante. Les Romains n'hésitèrent pas à barrer, en amont de Narbonne, le bras supérieur de TAtax qui remontait dans Pétang de Capestang et aboutissait au golfe de Vendres. Les branches parasites du fleuve furent ainsi délaissées et ne tardèrent pas à s'atterrir (voir sur l'ancien plan de Narbonne, pag. 226, le lit abandonné et désigné sous le nom de vêtus alveus) , et toutes les eaux furent conduites dans la lagune, qui devint une rade plus sûre, plus vaste et plus profonde.
Il n'est pas commode de retrouver aujourd'hui l'endroit précis oîi le chenal maritime suivi par les galères romaines coupait la ligne de l'ancien lido; la plage a été plusieurs fois remaniée par les vagues et les courants ; et les dunes, mobiles sous l'action du vent de Gers (Ouest et Nord-Ouest), si violent dans ces parages, ont dû bien souvent modifier la position des graus qui faisaient communiquer avec la mer le vaste lac de Narbonne, réduit aujourd'hui aux étangs du Grazel, de Gruissan , de Sigean et de Bages. Ce qu'il y a de
positif, c'est que le grau de navigation de l'ancien Atax n'était pas, comme on pourrait le supposer, le grau du Grazel, bien que cette coupure soit la plus rapprochée de Narbonne; et il est même trèsprobable que la passe occupait à très -peu près l'emplacement du grau actuel de La Nouvelle.
Nous avons retrouvé, en effet, à l'extrémité Sud de l'étang de Sigean , presque à l'origine du chenal maritime de La Nouvelle à la mer, des fragments de matériaux frustes qui datent sans le moindre doute de Tépoque de la domination romaine. En remontant à travers Tétang du côté de Narbonne , on peut suivre, en différents points et sur plusieurs centaines de mètres de développement, l'ancien canal dont les murs verticaux, formés de gros blocs rectangulaires, appareillés sans ciment, ont résisté à toutes les causes de destruction qui n'ont pu manquer de se produire pendant dix-huit siècles sur cette petite mer orageuse et battue de tous les vents. Le canal contourne presque entièrement le cap de Tîle Sainte-Lucie; sa largeur est de trente à quarante mètres, sa profondeur de trois mètres au moins; c'était plus qu'il n'en fallait pour permettre l'accès de tous les navires de l'époque.
Au milieu de l'étang se dressait, à plus de quatre mètres en contre-haut du zéro de la mer, une borne monumentale circulaire de deux mètres de diamètre; tout autour, des organeaux en 1er, aujourd'hui disparus, ont usé la pierre, et dé-
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montrent très-clairement qu'elle servait à Tamarrage des bateaux; on la désigne encore dans le pays sous le nom de pilon; solidement établie sur sa base, elle semblait devoir résister indéfiniment à Faction des vents et des vagues, lorsque, en 1870, une violente tempête Ta brusquement renversée; elle s'élève aujourd'hui de quelques centimètres seulement au-dessus du plan d'eau. Un autre ;7i7ofi d'amarre, ayant la même origine ancienne et la même destination , à moitié corrodé par l'air salé, se montre encore sur le bord même du canal romain, à cent cinquante mètres environ du point oîi ce canal coupe le rail-way de Narbonne à Perpignan. Ces deux pilons étaient probablement utilisés comme balises ou comme amers pour la navigation.
Au Sud de ce même étang de Sigean, vis-à-vis de la petite île de l'Aute, on retrouve les vestiges d'une ancienne jetée, le Clamadou, construite avec les mêmes matériaux que les murs du canal ; elle forme une sorte d'épi ou de môle dérasé à o^So environ au-dessus de Peau , et dont le développement est de vingt à trente mètres et la largeur de cinq à six mètres. Ce petit môle pro-^ tége contre les vents du large une baie circulaire dont les eaux sont relativement profondes , appelée Port-Mahon ou Port de Sigean, et le long de laquelle on distingue , éparses çà et là dans le marécage, des ruines de murs de quai dont la provenance romaine est incontestable. C'était très-
certainement un petit port de relâche au milieu de la mer intérieure de Narbonne, une sorte d*escale ou d*abri pour les navires dont la marche était contrariée par le mauvais temps ou les grands vents de Cers. Le nom même de Sigean {a4 Signa, charte de Louis le Débonnaire, année 822) semble indiquer que les Romains devaient avoir établi un signal sur la hauteur , peut-être un phare indiquant l'approche de la côte. Mêmes murs de quai, avec des traces d'organeaux sur les parements, à la partie septentrionale de Tétang de Bages , au lieu dit Pointe-Brunet, qui n'est séparé de Narbonne que par une plaine très-basse, aujourd'hui cultivée en vignes, submersible il y a deux cents ans à peine par les moindres crues de l'Aude, et que les compoix désignent encore sous le nom d'étang du Cercle ou Maraussan, dont l'étymologîe manifeste (mare, mer) indique assez nettement son ancien voisinage de la côte. C'était Tavant-port, aujourd'hui atterri , de l'ancienne Narbonne.
Quant au port lui-même, statio navium (i), il se trouvait à la partie méridionale de la ville , et occupait un terrain depuis longtemps émergé et qui conserve le nom caractéristique de Port des galères, « Les navires marchands remontaient ainsi , par le lit de l'Atax ou du Narbôn canalisé, jusqu'au pied des murs de la ville, où ils venaient
(1) Voir la carte de la page 226.
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s'amarrer, ainsi que le font encore les barques pontées du canal actuel, le long d*un quai bordé de gradins, scalœ, sur lequel s'alignaient, comme à Massalia, des magasins ou des hangars bâtis de planches et de torchis, cannabce » (i). Cette partie de la ville de Narbonne s'appelle encore aujourd'hui plan des barques ou port des Catalans, dernier témoignage de la situation maritime de la ville déchue.
C'était en ce point que se terminait la navigation. La porte Aiguière (porta Aquaria) marquait cette limite et donnait accès sur la rivière de l'Atax, que l'on traversait au moyen d'un magnifique pont, /70W5 vetîis, que dix-huit siècles n'ont pas ébranlé. Ce pont , restauré aujourd'hui , pont des marchands, fait communiquer les deux quartiers de la ville, qu'on appelle le bourg et la cité; suivant une habitude assez commune au moyen âge, des maisons à plusieurs étages sont construites à droite et à gauche sur les deux têtes du pont; et une véritable rue traverse ainsi l'Aude ou plutôt le canal de la Roubine. Une seule arche suffit aujourd'hui pour le passage des eaux du canal; mais neuf autres semblables sont enfouies dans les caves des maisons riveraines, et peuvent donner une idée de la largeur ancienne du lit de l'Atax (2). Il paraît d'ailleurs certain qu'aucune
(i) EdwsLrdBAJtRY y Hist.gén. de Languedoc, notQSj passtm, (2) Un des plus remarquables exemples d'empiétement
havigation n'était possible dans la partie du fleuve située en amont de cet ouvrage (i), qui était le point extrême du port; et on ne trouve aucune trace à Narbonne de ces corporations dhitriculaires si nombreuses et si prospères sur les étangs de la région du bas Rhône et de la basse Durance. Ainsi, en résumé, l'ensemble des travaux maritimes de Narbonne n'était que la canalisation à travers une immense lagune de la rivière torrentielle de TAtax (2). Au milieu de ce vaste étang qu'on appelait la mer Narbonnaise, un premier chenal large et profond avait été creusé de la mer à la ville; sur cette artère principale venaient
de cette nature est le port qui se trouve à Sommière (Summidrium), et qui permet à la voie romaine, allant de Nimes (Nemausus) à Lodève (Luteva) , de franchir la rivière du Vidourle (Vitousurlus), La ville primitive était bâtie sur le plateau qui domine la rivière, et sur l'emplacement d*un oppidum celtique et ensuite gallo-romain. On distingue encore t<rès-nettement Tenceinte gallo-romaine. Les constructions modernes ont peu à peu descendu la colline et ont fini par s'établir dans le lit majeur du fleuve, de telle sorte que le pont romain, qui avait dans le principe dixsept grandes arches nécessaires pour laisser passer les eaux torrentielles, est aujourd'hui réduit à sept arches. Dix sont enfouies sous la ville nouvelle, qui« s'est mise ainsi ellemême à la merci des inondations. Comme à Narbonne, les maisons de la principale rue de la ville sont construites sur les deux têtes de cet ancien pont, dont les voûtes respectables servent de caves et de magasins.
(i) .... Nisi ubi Narbonem attingit nusquam navigabilis, (Mêla, 1. II, c. v.)
(2) Voir la carte de la p«ge 2o3«
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et profondes. Que de fois, à l'entrée de ces nuits sereines de Pété, lorsque les dernières clartés du jour s'éteignaient en face de cette mer paisible et de cette plage abandonnée, n'avons-nous pas goûté le charme étrange de ces immenses solitudes et de cette nature silencieuse et profondément attachante. C'est un désert, mais de quels souvenirs ne Tavons-nous pas peuplé! et quelle douce lumière dans cette nuit du passé!... Malgré la tristesse qui Tenveloppe et l'abandon qui semble être son partage depuis plusieurs siècles , à cause peut-être de cette tristesse et de cet abandon , Aiguesmortes ne peut pas, ne doit pas périr; et, quelles que soient les vicissitudes de cette côte instable et aride, il restera toujours à la vieille cité de saint Louis un magnifique diadème architectural, et à cette plage déserte une auréole plus radieuse encore de glorieux et touchants souvenirs.
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s'embrancher des canaux secondaires qui permettaient aux navires de sillonner la plus grande partie de la lagune, et d^accoster certains points déterminés de son rivage, oti se trouvaient quelques centres d'habitation ; c^est ce qui explique la présence des pilons, les débris de murs de quai épars sur la côte, les ruines du port de Sigean, etc. L étang s'étendait presque jusqu'à Narbonne; et l'Aude , bordé de quais couverts d'échoppes et de hangars, coulait le long de ses vieilles murailles. La situation nautique était donc de tous points comparable à celle de toutes les villes assises au fond d'une lagune, et devait peu différer de ce que nous voyons aujourd'hui dans la lagune de Venise entre Chioggia, Malamocco, Saint-Érasme, et le célèbre quai des Esclavons.
L'histoire n'a pas conservé le souvenir des ingénieurs anonymes qui ont exécuté cette grande œuvre avec le soin et la solidité qui était un des caractères des travaux d'utilité publique , chez les Romains. Il est probable que c'est sous la direction de Vipsanius Agrippa, ministre et favori d'Auguste, et gouverneur de la Narbonnaise, que tous ces travaux furent entrepris et même menés à bonne fin. Non content d'avoir ouvert ainsi à l'ancien emporium des Volkes la grande route de la mer, Agrippa apporta tous ses soins à l'achève-
ment, à la rectification et à l'entretien de la grande voie militaire qui conduisait d'Ampurias (Espagne) jusqu'au Rhône, et traversait Narbonne et l'étang de Capestang, caput stagni. Cette route stratégique, que Domitius Ahénobarbus, après sa victoire sur les Arvernes , avait sinon tracée, du moins régularisée et reconstruite (an de Rome 629, 125 avant notre ère), devint une des merveilles de Pépoque; et Narbonne, que son port et la voie Domitienne mettaient en communication facile avec la mer et le continent, allait devenir en réalité la capitale de la magnifique province dont le sort des armes avait fait une des plus riches annexes de Rome.
La ville fut alors comblée des faveurs de l'Empire ; av^c cette rapidité d'exécution qui distingue les peuples essentiellement colonisateurs, des palais, des temples, et des édifices de toute nature remplacèrent les modestes constructions de l'ancienne ville marchande. Les empereurs Tibère, Claude, Adrien, Antonin suivirent à Tenvi l'exemple d'Auguste; et les colons et les indigènes, repus de richesses et de plaisirs , n'hésitèrent paâ à traiter en véritables dieux les souverains qui, après avoir supprimé leur autonomie, leur donnaient, en échange de leur dignité et de leur liberté nationale, les jouissances matérielles d'une civilisation déjà corrompue. On trouve les témoignages de cette reconnaissance servile de la plèbe dans la curieuse inscription d'un auiel votif dédié
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à Auguste, trois ans avant sa mort (an 2 de Jésus- Christ), et qui occupait une place d'Jionneur au milieu du forum de la ville, dont Penceinte continue de portiques, les statues de marbre et de bronze, les inscriptions et les édicules de styles divers faisaient un véritable musée. Le peuple de Narbonne se consacrait à perpétuité à Tempereur, fils du divin Jules César, à sa femme (Livie), à ses enfants, et à sa famille ; il faisait vœu de lui offrir périodiquement des victimes, de Pencens, du vin, et d'adresser des prières à sa divinité; et on lisait sur Pune des faces de Fautel Tinscription suivante (i) :
<c Divinité de César-Auguste, père de la patrie, » lorsque aujourd'hui je te consacre et te dédie » cet autel, je commence par dire ici même, pu- » bliquement, sous quelles conditions et dans » quelle situation il t'est consacré et dédié
(Suivaient les conditions.)
» C'est à ces lois et conditions que j'élève et » dédie cet autel, pour l'empereur César-Auguste, » père de la patrie, souverain pontife, exerçant » pour la trente-cinquième fois la puissance tri- » bunitienne, pour son épouse et ses enfants, pour » le sénat et le peuple romain , ainsi que pour les » colons et les inquilins ( indigènes )*de la colonie )) Julia Paterna Narbo Martius qui se sont en-
(i) TouRNAL, Catalogue du Musée de Narbonne, n? i33, NarbonnCy (864.
224 SECONDE PARTIE. — CHAPITRK SIXIÈMh.
» gagés au culte perpétuel de ta divinité, afin que » de ta pleine volonté tu nous sois propice. »
L'exemple d'abaissement donné par Narbonne devait être bientôt suivi par toutes les villes de la province.
« Il est incontestable que les grandes villes de la Narbonnaise ont eu de très-bonne heure des temples dédiés à la divinité de Pempereur et un culte public organisé dans chacun de ces temples. Il ressort même, du témoignage irrécusable des inscriptions antiques, que plusieurs de ces villes ont déifié et adoré simultanément divers membres de la maison impériale qu'on appelait la maison divine, dotnus divina, et dont le culte se trouvait ainsi associé, dans la même ville et quelquefois dans le même temple, à celui de l'empereur régnant (i). »
Les peuples qu,î perdent d'une manière si absolue le sentitrient de leur dignité portent en eux le germe d'une décomposition rapide. Le grand incendie de Narbonne (145 ans après Jésus- Christ) fut en quelque sorte le signal de la décadence. C'est en Vain que les thermes et les basiliques furent reconstruits aux frais de l'empereur Antonin. L'heure de l'expiation était proche pour Tancien monde. Et cependant, lorsque Sidoine Apollinaire écrivait à son ami Consentius, il faisait, avec cette légèreté qui est le propre des lettrés
(i) Histoire générale de Languedoc, note Ém. Mabille.