‹ Les villes mortes du Golfe de LyonChapitre 25 sur 64 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

l'étang de tau, agde et cette.

Les bouches multiples des fleuves du golfe de Lyon d'après Ptolémée. — L'Orb. — Sérignan et Bétarra , Béziers. — Le golfe et les îles d'Agde. — Delta de l'Hérault. — Correspondance de l'évêque d'Agde et de J. Fr. Séguier au sujet du volcan d'Agde. — La montagne de Saint-Loup et l'îlot basaltique de Brescou, Blascon. -^ Le bon mouillage. — La ville problématique d'Ambon. — Richelieu à Agde et à Brescou : digue Richelieu. — Le port actuel d'Agde. — La ville noire. -7- Les églises forteresses du littoral. — Le temple de Diane et Saint- Etienne. — Le phare d'Agde. — Limite séparative des territoires des Volkes Tectosages et des Volkes Arékomiques. — Le double rivage du littoral. — Le groupe des étangs des Volkes, Stagna Volcarum. — Le mont Sigius, Sète ou Cette. — Mèze, Mesua ; Bouzigues, Posygium, et Balaruc. — Importance actuelle de ces trois ports. — Le chevalier de Clerville, Riquet, Vauban, etc. — Progrès continu des ensablements. — Développement toujours croissant du mouvement maritime.

Nous laissons derrière nous la montagne aride de la Clape , et , continuant notre course le long de la plage sablonneuse , nous arrivons en quelques instants à la première embouchure de l'Aude. Elle est facilement guéable en temps ordinaire, lorsque les eaux ne sont pas gonflées par les pluies ou retenues par les vents du large, qui retardent leur écoulement vers la mer. Les sables de l'appareil littoral chassés par le vent, ceux que la vague arrache le long de la.côte et que le courant de TEst à TOuest fait cheminer paralièle-

ment au rivage et dépose à toutes les embouchures, ceux enfin que charrie la rivière et dont la marche est de plus en plus lente à mesure que la pente diminue , ont à peu près atterri ce premier bras; en réalité, il ne fonctionne que d'une manière très-intermittente et comme auxiliaire du bras principal pendant les grandes crues du fleuve.

L'Aude actuelle a, en effet,. deux bouches distinctes, indépendamment de la grande branche aujourd'hui atterrie qui passait autrefois à Narbonne et qui est remplacée aujourd'hui par le canal de la Roubine. Elle se ramifie, dès qu'elle entre dans l'appareil littoral; obéissant à ces lois générales que nous avons exposées plus haut (i) et dont nous retrouvons à chaque pas Tapplication , elle se crée en ce moment sous nos yeux un petit delta, et nous pouvons assister pour ainsi dire aux premières années de cette formation encore embryonnaire, qui s'étend, se développe chaque jour et deviendra, dans quelques siècles, un véritable territoire.

Ces embouchures multiples des cours d'eau, qui se jettent à la mer en traversant l'appareil littoral, ont, de tout temps, attiré l'attention des anciens géographes. Celui qui semble avoir le mieux précisé cette disposition spéciale des fleuves de la Méditerranée est Ptolémée , dont la géogra-

(0 Voir première partie, chap. H et III.

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phie, quoique assez sommaire , se distingue, notamment dans la description de la partie littorale qui nous occupe , par une grande clarté et une minutieuse exactitude. Né à Peluse, dans la basse Egypte, au commencement du second siècle de notre ère, habitant presque toujours Alexandrie-, Ptolémée a vécu en plein sol d'atterrissements et a eu toute sa vie sous les yeux le phénomène de la multiplicité des embouchures appliqué au plus grand fleuve de la mer Méditerranée. Les causes physiques qui ont développé le grand delta du Nil sont absolument les mêmes pour les moindres cours d'eau qui débouchent dans le golfe de Lyon*. Aussi, le géographe d'Alexandrie n'hésite-t-il pas à désigner l'embouchure de tous ces cours d'eau en employant le pluriel; ce qui indique d'une manière incontestable qu'un delta plus ou moins important existait à la partie inférieure de chacun de ces fleuves (i). Cest ainsi qu'il écrit les embouchures du fleuve Illeris (pour lUiberris)', les embouchures du fleuve Ruscion (pour RuscU non)^ les embouchures du fleuve d'Aude, les em^ bouchures du fleuve d'Orb, de l'Hérault, etc., et nous donne ainsi la preuve certaine que l'appareil littoral, primitivement fractionné par ces différentes coupures de la plage, n'est maintenant

(i) iXXépto; 7roTa{i.oO è{i.6oXat , — 'Poucxicovo; 7roTa{AoO è|iJ5o- ).gi( , — 'ATayo; 7roTa{i.oO Ê|x6o).ai , — 'OfoSîo; ■JiOTaji.oO éuiêo/.aîf — 'Apaupiou TTOTafi-oO èjx6o>.aî. ( F*tolém'ée, Gèogr., 1. II, c. x.)

200 SliCONDE PARTIE. CHAPITRE HUITIKMt:.

que la soudure d^une succession de deltas formés par les anciens bras de tous ces fleuves, dont il nous est souvent diflîcilc de retrouver aujourd'hui les traces disparues sous les couches superposées de sable et de limon que les vents, les tempêtes et les inondations ont déposées à la surface de ces pays bas méditerranéens.

Depuis cent ans à peine, Pétang de Vendres, qui était le golfe naturel auquel aboutissaient les eaux de TAude, s'est à peu près comblé; et il est facile de juger de la marche rapide des atterrissements en»comparant la carte relativement récente de Nolîn (1692) avec la carte actuelle de Tétatmajor (feuille n* 244). C'est à peine si aujourd'hui la lagune de Vendres, jadis navigable, communique avec la mer par une étroite filiole, desséchée pendant la majeure partie de Tannée. L'ancien estuaire de l'Atax tend à disparaître , il n'existera bientôt plus qu'à l'état de souvenir, tout comme le temple, templum Veneris, qui lui avait donné son nom, et dont les ruines informes sont à peine reconnaissables au milieu des joncs et des roseaux. Et, puisque nous parlons du passé de cette ancienne lagune, remarquons en terminant la dénomination spéciale de palus hélice que lui donne Aviénus (i). Bien que ce nom n'ait laissé

(i) Hic saisum in aquor amnis Attagus ruit : HeUceque rursus hic palus justa,

(AviEN., Ora marit., v. SSj-SSS.)

L'iîrANG DE TAU, AGDET ET CETTE. 201

aucune trace dans la mémoire des habitants du pays, il est facile d'en retrouver soit la racine celtique helicg, saule, soit Pétymologie grecque IXtxT), oseraie; Tune et Fautre semblent indiquer que la végétation littorale était autrefois plus abondante que de nos jours , que ces plages , aujourd'hui brûlantes et desséchées, présentaient un aspect plus riant, et qu'une flore paludéenne et verdoyante s^étendait alors presque jusqu'à la limite extrême du continent.

De Tembouchure actuelle de l'Aude, qui conserve encore le nom de grao ou grau de Vendres, jusqu'à celle de l'Orb, la plage n'offre, sur dix kilomètres environ de longueur, qu'une succession monotone de petites dunes sablonneuses et stériles. L'Orb débouche sur cette immense grève déserte, et nous ne retrouvons plus aujourd'hui qu'une seule des deux bouches mentionnées par Ptolémée, à moins que l'on ne veuille considérer le grau de la Grande Maire, distant seulement de celui de l'Orb de trois kilomètres, comme la seconde branche de l'ancien Orobis; cette hypothèse n'a d'ailleurs rien que de très- vraisemblable et peut s'accorder parfaitement avec les transformations incessantes que subit l'appareil littoral. Ce qu'il y a de certain , c'est que l'état de désolation dans lequel nous voyons aujourd'hui cette

partie de la côte était déjà constaté au quatrième siècle par Aviénus. a Le fleuve Ledus et TOrobis, dit-il, coulent dans des campagnes désertes et au travers des monceaux de ruines, indices d'une prospérité passée (i). » Malgré toute la difficulté qu'on éprouve à retrouver le Ledus, qui peut-être n'est autre que la grande Maire, il est certain que la description peu séduisante que nous donne Iç poëte géographe est d^une parfaite exactitude. A répoque romaine, la plage, beaucoup moins avancée que de nos jours, devait se rapprocher assez du bourg de Sérignan , qui était une sorte de station maritime à l'embouchure du fleuve. Sous sa forme gallo - romaine Serinnacum, h petit hameau de Sérignan rappelle assez bien l'escale que les bateaux, remontant le cours de rOrb, étaient obligés d'y faire, sans doute pour acquitter les droits de navigation alors en usage à rentrée de la plupart des ports de la côte. L'ancien port de Toulon lui-même, Telo Martius, n'était ainsi appelé que parce qu'il était un bureau de péage, teioneum, comme il en existait dans un grand nombre de ports, de marchés, sur les grands chemins, au passage des ponts et des rivières. On retrouve d'ailleurs dans Serinnacum la dénomi-

(i) Atnuncce Ledus ^ nunc et Orobis flumina Vacuos per agros et ruinarum aggeres Amœnitatis indices priscce meant.

(AviEN., Ora marit., v. 590-592.)

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nation ancienne et vulgaire usitée encore aujourd'hui, Sarragna (i), qui signifie lieu clos, lieu fermé, lieu de péage, et qui est assez répandu dans le bas Languedoc.

Quoi qu'il en soit, Sérignan paraît avoir été le faubourg maritime qui commandait la rivière de rOrb; et, d'après les témoignages anciens les plus authentiques, cette rivière était navigable ju$qu'à Béziers. « A gauche et à droite de Narbôn, dit en effet Strabon après avoir parlé de YAtax (Aude), coulent d'autres rivières qui descendent les unes des monts Kemmènes (les Cévennes), les autres du Pyréné, Elles ont presque toutes des villes situées au-dessus de leurs embouchures et sont accessibles aux petits navires... Ceux de ces cours d'eau qui descendent des Remmènes, à TEst de Narbonne, sont d'abord TOrobis (Orb), et plus loin YArauris (Hérault). Sur l'un des deux fleuves est assise la ville forte

(i) Sernhac, G&rd , pedagium Sarnhaci, péage de Sernhac— La Capelle près Uzès , Capella Sernaqueti, la Ca pelle du petit péage, etc.

La langue vulgaire du Midi de la France emploie le Tdolsarra, serrer, dans le sens de fermer; et le mot français serrure n'a lui-même pas d'autre origine.

On trouve le vers suivant dans le recueil des Noèls de Saboly :

Adiéu-sias, ma porto es sarrado.

Adieu, ma porte est fermée.

(Gr. Charvet, les Voies romaines che:ç les Volkes Arékomiques.)

de Editera (Béziers), voisine de Narbonne; sur Tautre celle d'Agatha (Agde), fondation des Massaliotes (i). »

La forme la plus ancienne du nom de Béziers, qui est Bétarra, paraît plutôt ibérienne que celtique ; et il est fort probable que cette ville , aujourd'hui encore d'une si exubérante vitalité, a une origine presque aussi ancienne que les villes mortes d'Illiberris et de Ruscino situées au pied des Pyrénées , et dont on peut faire remonter la prospérité du neuvième au onzième siècle avant notre ère, antérieurement à la grande invasion celtique, et alors que le littoral tout entier était occupé par la race ibérienne et que quelques points de la côte seulement étaient fréquentés par les navigateurs et les commerçants phéniciens.

La ville de Béziers (2) (Bétarra, Biltéra, Diterrœ, Besara) faisait donc incontestablement partie autrefois de la région maritime de la Gaule Narborviaise, et huit ou dix kilomètres seulement de navigation sur POrb permettaient aux navires de venir se ranger au pied de la colline rocheuse sur le plateau de laquelle était bâtie la ville forte,

(i) Strabon, Géogr,, 1. IV, c. i, § 6.

(2) BiXTépa TCoXtç àdçaXTQ;. (In., ibid.)

Septimanorumque Bceterrce. (Mêla, 1. II, c. v.)

BaiTÎpai. (Ptolémée, I. II, c. x.)

dehinc

Dcsaram stetisse fama casca tradidit.

(Avien., Ora vxarit., v. 5S8-58o.)

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iroXiç dcçaXrî;, comme Pappelait Strabon. Grâce à cette situation escarpée, Béziers était un poste stratégique de premier ordre qui dominait toute la vallée inférieure de l'Orb, et, traversé par la voie Domitia, commandait la grande route d'Espagne en Italie, dont elle était une des plus importantes stations. Comme Narbonne, elle avait son port en rivière, ses monuments, son enceinte de murailles composée de blocs mégalithiques, ses temples enfin dédiés à la divinité de Pempereur et de sa famille ; mais plus heureuse que la colonie romaine , dont la vie était subordonnée à l'existence même de sa lagune et au régime torrentueux de TAtax, elle empruntait la plus grande partie de sa richesse et trouvait une source d'inépuisable prospérité dans la fertilité de son magnifique terroir, déjà célèbre plusieurs siècles avant notre ère. La vigne et l'olivier, que les Grecs avaient implantés sur tout le littoral dès leur arrivée, étaient, alors comme de nos jours, la culture dominante du pays; la plus grande partie de la plaine et tous les coteaux en étaient couverts; et le vin de Bétarra, qui passait du temps de Pline pour le meilleur de la province, possédait notamment cette précieuse qualité de n'être point, comme partout ailleurs, coloré avec des écorces et parfumé à l'aide de décoctions malfaisantes. Tout le monde sait combien ces honnêtes traditions sont aujourd'hui perdues; elles ne vivent plus pour ainsi dire qu'à l'état de do-

cument archéologique. Rappelons-les néanmoins, ne fût-ce qu'à titre d'hommage à la probité de nos ancêtres ; mais ne formons pas le chimérique espoir que ce souvenir produise jamais un effet salutaire ou éveille le moindre remords chez leurs successeurs.

L'appareil littoral ne présente, entre l'embouchure de rOrb et celle de THérault, qu'un trèsmédiocre intérêt. La plage, formée des apports de rOrb, de la Grande Maire, du Libron et de l'Hérault, dessine une ligne sinueuse dont les oscillations varient d'année en année et empiètent lentement sur le domaine maritime. Dès qu'on est sorti de la zone d'atterrissement de l'Orb et après avoir franchi la Grande Maïre, qui était peut-être autrefois, avons-nous dit, une des branches de l'Orobis, l'appareil littoral se rétrécit d'une manière sensible; la largeur moyenne de la bande sablonneuse varie d'un à deux kilomètres. Le •canal du Midi, qui descend de Béziers à Agde, court parallèlement à la plage, côte à côte avec le railway de Narbonne à Cette, au pied des petites collines de Portirargues et de Vias, dont les tufs volcaniques marquent la limite de l'ancien rivage. La nature géologique du sol a changé tout d'un coup. Tout annonce que la surface a été bouleversée par de récentes commotions. On re-

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connaît déjà sur la gauche, à côté du village de Portirargues, un évent en miniature entouré de laves et de scories. Le grand bras de THérault est à nos pieds ; et devant nous s'élève une grande masse noirâtre en forme de tronc de cône qui émerge au milieu des étangs et des marais : c'est Fancien volcan d'Agde.

Il est hors de doute que le volcan d'Agde , désigné aussi sous le nom de montagne Saint- Loup, était primitivement un massif isolé en mer, et n^a été rattaché à la terre ferme que par les dépôts de la rivière de THérault. Le plus sommaire examen géologique permet de constater que THérault, tout comme TAude, débouchait dans Tintérieur d^un golfe, au milieu duquel surgissaient deux îlots, le pic volcanique d'Agde et le rocher de Brescou. Ce n^est que par suite du travail continu de comblement opéré par les alluvions que l'ancien estuaire du fleuve s*est transformé en plaine et que le volcan d'Agde a été d'abord soudé au continent; il est tout aussi certain que, après un nombre de siècles plus ou moins considérable, le petit fortin de Brescou, dont les rochers basaltiques sont aujourd'hui battus de tous côtés par les vagues de la mer , sera aussi rattaché à la terre et deviendra le cap avancé du delta.

Ptolémée signale d'ailleurs très - nettement l'existence de deux îles à Tembouchure de IMrauris : l'une, Agatha, 'Ayaôiiî, avec une ville qui porte le même nom; Tautre, Blascôn ou

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Brescou, BXaorxwv (i). Ces deux îlots montagneux font partie du groupe volcanique de la vallée inférieure de l'Hérault, dont les cratères éteints de Saint-Thibéry, de Roque -Haute près Portirargues et du mont Saint- Loup d'Agde sont les principaux évents; mais, malgré les laves et les scories qui recouvrent les talus de ces collines, leur origine volcanique paraît avoir complètement échappé à l'observation des anciens géographes.

En revanche, nous retrouvons de curieux détails sur les volcans du diocèse d^Agde, dans la correspondance que Mgr Rouvroy de Saint-Simon, évéque d'Agde, entretenait à ce sujet avec son savant ami J.-Fr. Séguier. L'émînent prélat, qui paraît avoir aimé jusqu'à la passion le territoire qu'il a administré pendant plus de trente ans et qu'il n'a quitté que pour mourir à Paris sur l'échafaud révolutionnaire (25 juillet 1794) , a exploré et fouillé dans tous les sens les montagnes d'Agde et de Saint-Thibéry; et l'ensemble de ses lettres forme une véritable monographie pleine le récits curieux, d'observations originales, et qui joint au charme d'un style très-pittoresque celui d'une véritable érudition.

L'état actuel de la science ne nous permet pas sans doute d'accepter sans réserves la description de « cette ancienne fournaise qui brûlait autre-

(0 Nïjejot 61 OTCoxeîvTat Tyj Nap6ovTri<jia, 'Ayàôyi {Jièv xatà ti^v ô;a(i>w(jiov TToXtv, jxsO' f.v H) a^y-wv. (Ptolémée, I. II, c. x.)

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fois le pays », et de « ces cavernes horribles creusées par le feu qui dévora jadis la terre » ; mais il est intéressant de suivre Pévéque d'Agde dans le coyrs de ses fouilles et de ses explorations, de le voir recueillir avec soin, pendant plusieurs années, des débris de lave, de pierres ponces, des scories et des basaltes, et comparer ensuite ces échantillons avec les roches de même nature ramassées au Vésuve. L'odeur de soufre qui s'exhale de la terre après les pluies abondantes nous semble aussi quelque peu exagérée; et l'imagination, qui nous paraît avoir développé d'une manière assez sensible l'odorat de l'aimable érudit, a trèscertainement joué un assez grand rôle dans ses recherches scientifiques. Toutefois, il est incontestable que l'ensemble de la description , le détail des recherches et la discussion à laquelle Mgr de Saint-Simon convie son maître et ami, présentent le volcan d'Agde sous un jour assez vrai et lui donnent une physionomie beaucoup plus vivante que ne le ferait l'étude géologique la plus complète et la plus détaillée.

La montagne d'Agde a une altitude de cent quinze mètres au-dessus du niveau de la mer. Le cratère, aujourd'hui à moitié comblé par les scories, porte encore dans le pays le nom caractéristique de fourniguière (former , fournier , fournaise) ou dQ/iimiguière, qui semble indiquer l'ouverture par où s'échappait autrefois la fumée. Les champs inclinés de la montagne, dont le sous-

270 SIXONDK PARTIE. CHAPITRK HUITILMK.

sol basaltique est à peine recouvert d'un mince épiderme de terre végétale , s^appellent la grande et la petite crémade, c'est-à-dire la grande et la petite brûlée; et l'idiome languedocien désigne encore sous le nom de Peyre de Riouré toiis les fragments de roches calcinées qui abondent sur le faîte, sont disséminés sur les pentes, et dont on retrouve des échantillons nombreux à plus de deux kilomètres. Ce nom, qui paraît signifier « pierre de la montagne de feu » (en phénicien Rimontagne et Owr-feu), s'applique à merveille au mont Saint-Loup et semble indiquer que ce mouillage était connu des navigateurs phéniciens aux époques les plus éloignées de l'histoire, et que ce pic volcanique faisait partie de leur nomenclature maritime.

Les recherches étymologiques auxquelles s'est livré révéque d* Agde au sujet de l'île de Brescou ne sont pas moins curieuses (i). Tous les géographes grecs la désignent sous le nom de Blascôn, BXacxw/ v^ffoç, que l'on peut (paraît-il?) faire dériver assez aisément de la racine phénicienne balangon ou belangon, vorator, absorptor, dévorer, engloutir, consumer par le feu, et par corruption belasgon, d'où il est facile d'arriver à Blascôn. {Pièce justificative X.) Ces transformations successives lais-

(i) Lettre de Mgr de Saint-Simon, évêque d'Agde, h Séguier, 12 février 1769. (Manuscrit de la Bibliothèque d< Nimes, n» i38i6.)

sent sans doute dans l'esprit une très-grande incertitude, et on est en droit de se prémunir contre les fantaisies des étymologistes; toutefois, rétat des lieux se prête à une pareille interprétation. L'île de Brescou est un véritable îlot de lave, perdu en pleine mer; et on distingue trèsnettement la coulée qui s'épanche du cratère d'Agde et aboutit directement à ce dépôt, qui semble Tavoir englouti et pour ainsi dire dévoré, suivant le sens imagé de la racine primitive.

Si ces anciennes étymologies sont exactes , elles dénoteraient chez les Phéniciens des connaissances géologiques assez avancées et à coup sûr plus développées que chez les géographes grecs; car ni Strabon , ni Ptolémée , ni aucun des écrivains de l'époque classique, ne paraissent avoir soupçonné que la montagne d'Agde était un volcan éteint; et nul doute que, s'ils eussent connu la nature éruptive de la roche, le nom de la ville et des îles n'en eût conservé un certain reflet. Le poëte Aviénus, entre autres, n'eût certainement pas manqué, suivant son usage, d'en faire une mention spéciale; son silence à cet égard nous prouve qu'il n'a considéré le mont Saint- Loup que comme un promontoire ordinaire, à Tabri duquel la mer présentait un assez bon atterrage.

C'est d'ailleurs à ce calme relatif de cette partie de la côte qu'il faut rapporter la dénomination donnée par les Grecs à la ville d'Agde. Ce calme devait être beaucoup plus sensible autrefois , lors-

que Tembouchure de THérault s'avançait moins en mer et que la saillie du cap d'Agde formait une sorte de môle défensif contre les vents du large , tandis que la montagne masquait les vents violents du Nord. Le nom véritable par lequel les navigateurs phocéens avaient désigné ce mouillage près de six cents ans avant notre ère était Agathe Tyché, 'AyaO^ Tu^^, bonne fortune , qui semble rappeler Theureuse issue de leur navigation dans ce golfe orageux, oti rapproche des côtes était alors comme aujourd'hui un véritable danger. La colonie grecque nouvellement fondée reçut immédiatement de sa métropole Massalia ses dieux et son culte; un temple fut élevé à Diane d'Éphèse, la déesse favorite; et toutes les monnaies d'Agde ont, depuis lors, porté sur l'une de leurs faces Pimage de Diane, et sur Tautre celle du lion marseillais.

Le mouillage au Nord du cap d'Agde était donc assez facile dans les temps anciens, si Ton en croit la description d'Aviénus (i); il devait occuper très-sensiblement l'emplacement actuel des étangs de Luno et de Saint-Martin, placés au pied même du volcan de Saint-Loup, abrités par le cap des coups de mer du large et par la montagne des rafales du mistral.

(i) Nunquam excitentur fluctuum volumina

Sternatque semper gurgitem A Icyone quies, (AviENus, Ora marii., v. ôgS-Sgô.)

l'étang de tau, agde et cette. 273

A TEst, un autre étang, Tétang (TAmbôn, communiquait alors avec la mer par une assez large ouverture, qui est réduite aujourd'hui à un grao presque ensablé; quelques ruines informes aux abords de ce grau , des débris de môle à peine reconnaissables, une sorte de physionomie ancienne que présente ce nom d'Ambôn fAixêwv, éminence, estrade, cime ou plateau de montagne), ont paru suffisants à plusieurs archéologues pour reconnaître la position d'une Agatha primitive et bien antérieure à TAgde phocéenne. Cette conception est purement chimérique.

Aucun texte ne vient à Tappui de cette hypothèse très-hasardée; ces ruines sont d'ailleurs trop espacées entre elles; il est difficile d'y reconnaître l'indlwC d'une agglomération quelconque; et des débris sans caractère, que nous retrouvons à de trop grandes distances les uns des autres , ne permettent pas de reconstituer le plus petit bourg , à plus forte raison une ville d'une certaine importance. Ptolémée, que Ton invoque quelquefois à tort à cette occasion et qui paraît avoir le mieux décrit la situation topographique de cette partie de la côte, n'a jamais mentionné qu'une seule ville d' Agde. Agathè-polis, 'Ayœô^ tcoXi;, et Agathenêsos, 'AykO^ vYÎffo;, ne sont pas deux villes distinctes; l'une est la ville, et l'autre est l'île dans laquelle la ville était autrefois située, comme elle Test aujourd'hui, au pied du volcan éteint que

couronne l'ermitage de Saint- Loup. L'île d'Agde

n'était donc autre chose que le delta de l'Hérault , formé par la diramation, au Nord de la mon* tagne, des deux branches du fleuve, dont la principale suivait à peu près le cours que nous lui connaissons aujourd'hui, tandis que l'autre maintenant atterrie, traversait et colmatait Tétang du Bagnas et se jetait à la mer aux environs des ruines de la problématique ville d'Ambôn. {Pièce justificative X.) Isolée d'abord de toutes parts et placée à une certaine distance de la côte, la montagne s'en est vu rapprocher graduellement par suite de l'avancement des dépôts de THérault et a été soudée de très-bonne heure au continent par les limons rouges du fleuve, qui ont comblé l'estuaire et produit une riche plaine d'alluvions.

Le volcan a été bientôt entouré d'une ceinture de vases et de sédiments, qui, déposés circulairement autour de la base du cône volcanique, ont déterminé la formation d'une couronne d'étangs littoraux, dont le développement et l'atterrissement ont donné naissance au territoire d'Agde.

C'est ainsi que s'est constitué le delta de l'Hérault, exactement de la même manière que celui de l'Aude autour de la montagne de la Clape; et, contrairement à ce que nous voyons pour la plupart de ces formations contemporaines, le milieu du delta est occupé, non par un étang central, mais par une masse montagneuse autour de laquelle sont venus se fixer tous les sédiments charrias par le fleuve. Telle a été l'origine de l'île

d'Agde; dans la suite des siècles, elle s'étendra jusqu'à Brescou, dont le rocher basaltique deviendra, pendant un certain temps, le cap avancé de la côte; mais la marche vers la mer continuera toujours; cette limite sera à son tour dépassée, et le rocher de Brescou finira par se perdre au milieu des sables dans Tintérieur du continent.

Au point de vue nautique, le petit rocher de Brescou présente un réel intérêt; c'était, en effet, au Nord de cet écueil et dans la dépression qui existe encore entre le cap d*Agde et le versant Sud de la montagne Saint-Loup que se trouvait « le bon mouillage ». Les étangs de Luno et de Saint- Martin sont aujourd'hui à peu près atterris; mais, à l'origine de notre ère, ils étaient très-certainement navigables; et, même à une époque assez rapprochée de nous, cette partie de la côte devait constituer une rade foraine passablement abritée du Nord-Ouest par le grand cône volcanique, et das vents de mer par le cap rocheux, auquel est enracinée aujourd'hui la jetée Richelieu.

Cette disposition naturelle des lieux, favorable en apparence à un établissement maritime considérable, avait vivement impressionné le grand cardinal; après avoir reconnu lui-même l'emplacement, dans une visite qu'il fit à Agde les i8, iq et 20 octobre i632, il avait conçu le projet

grandiose de réunir le fort de Brescou à la côte par une digue de deux mille mètres. Il n'est pas impossible qu'une rade et un port eussent été ainsi créés sous la protection de ce fort, si le cardinal eût vécu assez longtemps pour mener à bonne fin son entreprise. Malgré Tédit de i632 du roi Louis XIII [Pièce justificative XI) ^ ordonnant la démolition du fort Brescou , qui servait de citadelle et de réduit aux seigneurs révoltés de Languedoc pendant les guerres de religion, le cardinal, véritable souverain de la France, conserva presque intégralement les fortifications de ce poste militaire, qui allait devenir pour lui une presqu'île dont le canon devait protéger le nouveau port qu'il avait rêvé. Si le grand politique eût eu une connaissance plus approfondie du régime des atterrissements sur les côtes du golfe de Lyon, il aurait sans nul doute tenu plus compte de Tensablement , qui est la loi générale et fatale de cette partie de la plage (i). Quoi qu'il en soit, il se

(i) M. de Croignard , ingénieur général de la marine, reconnut, en 1783 , par les mesures prises à Tembouchure de THérault, que la batterie établie, en 1746, à trente mètres du bord de la mer, en était éloignée de cent vingt, «t que la redoute ronde située dans le voisinage, distante <du littoral de deux cents mètres en 1609, époque de sa construction, se trouvait à cinq cent quarante mètres de

la ligne des eaux On ne saurait douter que les plages

s'atterrissent et empiètent sur le domaine de la mer; on estime à deux mètres environ Tagrandissement annuel de la côte du golfe de Lyon.... (Balthazar Jordan, Histoire de la ville d'Agde, 1824, p. 247.)

l'étang de tau, agde et cette. 277

mit à rœuvre avec -toute Tardeur de son impérieuse nature; non content d'avoir arrêté luimême les principales dispositions de son projet , il revint à Agde, quoique épuisé par la maladie, pour juger de Pétat d'avancement des travaux et hâter leur réalisation. Une somme de plus de cinq cent mille livres était déjà dépensée, lorsque la mort vint frapper Tillustre ministre. La jetée, qui n'avait encore que sept cents mètres de développement, fut abandonnée; tous les travaux furent suspendus , et les sables de la plage, rendus à la liberté par la destruction des forêts de pins (i) qui couvraient les deux rives de l'Hérault, vinrent s'accumuler contre le môle inachevé et comblèrent bientôt la partie de la plage sous-marine qui devait être la grande rade militaire du Languedoc et faire renaître ce « bon mouillage » auquel l'île et la ville d'Agde devaient leur nom. Aujourd'hui, le port d'Agde est tout simplement un port en rivière. L'Hérault, canalisé et dragué à une profondeur de trois mètres jusque sous les murs de la ville, est bordé de deux digues qui servent de chemins de halage. Le canal sinueux de la rivière a une longueur de quatre

(i) En 1724, la communauté d'Agde aliéna les forêts situées au grau de l'Hérault, en faveur de divers particuliers. Tous les arbres furent abattus, les terres défrichées, et les sables précédemment fixés par la culture donnèren* naissance à une série de dunes mobiles sous l'action des vents du Nord-Ouesl.

mille cinq cents mètres enviçon, depuis son embouchure en mer jusqu'au port qui se développe sous les murs de la ville. Deux môles parallèles, de deux cent quarante à deux cent cinquante mètres de longueur, assurent l'entrée aux tartanes et aux bricks d'un petit tonnage; à l'extrémité de chaque musoir, un feu de port signale la passe; un petit hameau composé de quelques cabanes est assis presque au bord de la mer, à l'extrémité de la rive gauche du chenal. Cette situation est précaire. Malgré l'entretien constant dont il est l'objet, le grau de THérault est toujours soumis aux ensablements^ et il paraît bien difficile de lui assurer une profondeur supérieure à trois mètres. L'avenir du port d'Agde est donc assez limité, et les mauvaises conditions de son entrée par les grosses mers du large ne permettent pas à la plupart des navires de le considérer comme un refuge pendant les tempêtes. L'établissement du chemin de fer et la création d'un bassin latéral aux voies de la gare n'ont pas augmenté sensiblement le mouvement commercial, qui souffre inévitablement de l'insuffisance de profondeur et se voit surtout paralysé par le voisinage et le développement du port de Celte.

L ÉiaNG ïiE TAU, AGDR ET CEFTP. 279

L'aspect de la ville d'Agde est triste et sombrr et contraste d'une manière étrange avec le ciel lumineux sous lequel elle est située. Bâtie presque entièrement avec les matériaux de son volcan, elle mérite bien le nom de ville noire, urbs nigra, que le Vénitien Marco Polo lui avait déjà donné au treizième siècle ; nous n'ajouterons pas avec la plupart des commentateurs spelunca latronum, caverne de voleurs. Rien ne paraît justifier cette épithète désobligeante, à moins qu'on n'ait voulu rappeler qu'après avoir été à plusieurs reprises pillée et dévastée par les Normands et les Sarraiins, elle est restée pendant quelques années la proie et le repaire de ces écumeurs de notre littoral.

Le plus remarquable monument d'Agde, le seul d'ailleurs qui mérite une mention spéciale , est l'église de Saint-Étienne, dont la construction paraît remonter à l'époque carlovingienne. Elle appartient à cette série d'églises fortifiées que le onzième et le douzième siècles virent s'élever sui le littoral de la Méditerranée, et dont nous retrouvons de magnifiques spécimens à Narbonne , ù Vic-Mireval, à Maguelone, à Frontignan, aux Saintes-Mariés. La pensée dominante des constructeurs était d'établir de solides forteresses

28o SECONDE PARTIE. CHAPITRE HUITIÈME .

pour la défense des côtes ouvertes et exposées aux dévastations périodiques des Sarrasins d'Afrique et d'Espagne. Le type commun est une masse rectangulaire , armée de mâchicoulis cintrés , portés sur des pilastres allant du haut en bas des murs et couronnés par un crénelage continu. Rien n*y est sacrifié à la décoration ou à la fantaisie. C'était à la fois un temple et une citadelle; on priait dedans et on se battait dessus; les femmes , les enfants et les infirmes étaient enfermés, le jour du danger, dans la grande nef, et les hommes valides, abrités par les créneaux de la terrasse dallée , défendaient l'accès de la place et soutenaient Tassaut.

Le clocher de Saint-Etienne a, comme Téglise, un caractère tout à fait militaire; c'est un véritable donjon d'une fière tournure, dont la plateforme est à une hauteur de plus de cent pieds audessus du sol. L'église d'Agde, ainsi que la plupart des monuments de l'époque carlovingienne, était construite sur les fondations d'un ancien temple consacré à l'un des dieux du paganisme. A Nimes, colonie romaine, la cathédrale de Notre- Dame -et-Saint- Castor repose sur un soubassement qui faisait partie d'un temple de Jupiter; à Agde, colonie grecque, c'est le temple de Diane d'Éphèse qui a fourni les matériaux nécessaires à l'érection de la basilique chrétienne, et on a même cru y reconnaître diverses sculptures reproduisant les attributs de la déesse favo-

l'^ÉTANG de tau , AGDE ET CETTE. 28 I

rite des Phocéens (i). Certaines parties des voûtes et des piliers de Féglise sont criblées de signes lapidaires semblables à ceux que Ton rencontre dans toutes les églises carlovingiennes de Provence, dont on retrouve les analogues à Reims, à Cologne*, à Wo'-ms, etc., et qui n'étaient que les marques de tâcherons de ces nombreuses associations ouvrières, qui ont laissé pour ainsi dire leur signature sur toutes les pierres des monuments religieux de TEurope occidentale. La physionomie de Péglise d*Agde est, en le voit, pleine de grandeur et d^originalité, et ce sombre édifice résume en lui presque tout le passé lointain d'une des plus anciennes villes de notre littoral.

(i) Attachés à la religion des Phocéens, les Marseillais sacrifiaient à Diane d'Éphèse. Cette déesse comptait la biche au nombre de ses attributs; on la représentait sur un char traîné par des biches, et cet animal lui était consacré. Q.ue Ton considère attentivement la tête et les jambes du prétendu bélier sculpté sur le chapiteau de la colonne dont j^ai parlé plus haut, et en reconnaissant aisément la biche que les païens donnaient pour compagne à Diane^ on ne pourra plus douter que Téglise de Saint-Étienne n'ait été originairement destinée au culte de cette déesse... Sous le nom de triple Hécate, la même déesse était la Lune dans le ciel, Diane sur la terre, Proserpine aux enfers. Des qu'on avait aperçu le croissant de la première lune, un coq servait de signe pour annoncer la fête de la Néoménie dans les lieux où le sacrifice se faisait le matin. Ce coq est également sculpté à côté de la biche, sur la partie latérale du même chapiteau, en dedans delà chapelle de la Sainte- Vierge. (Balthazar Jordan, Histoire de la ville d'Agde, 1824, p. i52-i53.)

Il est impossible de quitter la « ville noire » sans faire l'ascension de son volcan. Le sommet du pic est occupé par un petit ermitage consacré à saint Loup. A cette altitude de cent quinze mètres, on se rend compte d'une manière parfaite de la direction du soulèvement volcanique, dont le rocher basaltique de Brescou est la dernière manifestation. La montagne d'Agde et l'îlot de Brescou forment en effet Textrémité méridionale de cette chaîne de volcans éteints , qui commence au Mont-Mezenc, presque à la source delà Loire, traverse tout le département de 1* Ardèche , passe à Saint-Thibery, l'antique Cessera, à Agde, et va se perdre dans la mer. On distingue très- «lettement les deux coulées de roches fusibles, vlont Tune s'est dirigée du côté de la ville d'Agde, et l'autre vers la mer , oti elle a formé le cap et le rocher de Brescou. Les vagues ont rongé et poli la lave et le basalte refroidis et formé un vaste cirque désigné aujourd'hui sous le nom de conque, et qui paraît avoir été le bon mouillage d'autrefois. Le feu du volcan est éteint depuis l'origine de notre période géologique; il est remplacé, depuis Tannée i836, par un phare de premier ordre, dont la portée lumineuse est de vingt-sept milles, et dont les éclipses, espacées de minute en minute, signalent de loin la côte inhospitalière. S'il a été impossible de créer sur cette partie de rivage un abri sûr pour les navires, on a du moins réussi à leur éviter un atterrage dangereux.

l'étang de tau, agde et cette. 283

en établissant un de ces magnifiques appareils d'éclairage qui seront Téternel honneur de Fillustre Fresnel, et Tun des plus grands 'services que la

science moderne ait rendus à la marine internationale.

Agde n'est pas précisément une ville inorte, mais c'est une ville vieillie, et qui ne vit pas. Elle est destinée , sinon à décroître , du moins à rester stationnaire. Cette Ta pour ainsi dire absorbée, et tout porte à croire qu'au point de vue industriel, commercial et maritime, elle se ressentira toujours de ce redoutable voisinage,

Malgré la difficulté réelle que l'on éprouve, quand on veut préciser les limites des peuplades primiiivesde la Gaule narbonnaise, on peut regarder Agde et le delta de THérault comme la ligne de séparation entre les Volkes Tectosages et les Volkes Arékomiques. Bien antérieurement à l'arrivée des Volkes , qui ne remonte guère au delà du cinquième siècle avant notre ère, c'étaient à peu près les mêmes limites qui séparaient le territoire ibérique du territoire des Lygiens ou Ligures. Aviénus le dit en termes formels (i), et

(i) Taphron païudem namque gentici vocant Rhodani propinquam fluminL Hujus aheo.

ce renseignement géographique est trèi-précieux pour les études ethnographiques, qui sont, comme on le sait, enveloppées toujours d'une certaine obscurité. Le Taphron (aujourd'hui étang de Tau) et les branches des Rhônes morts paraissant donc avoir été la limite de ces deux grandes races d'origine parfaitement distincte; et ce n'est qu'après de longs siècles de séparation que les migrations et les invasions ont donné naissance à ces remous d'oti est résultée la race mélangée Ibéro-Ligure, qui est en définitive la race souche de notre population littorale, sur laquelle se sont successivement greffés les éléments phéniciens, grecs et romains

Le littoral présente, entre l'Hérault et le Rhône, une configuration très-remarquable que nous définirons d'un seul mot : il a un double rivage, Tun baigné par la mer, l'autre par les lagunes intérieures, qui commencent au pied de la montagne d'Agde , passent derrière le cap de Cette , contournent la colline de Frontignan, traversent la plaine de Montpellier et vont se perdre dans les immenses marécages d'Aiguesmortes. Et , si l'on se reporte à l'époque, très-peu éloignée de nous, où tous ces étangs littoraux, largement alimentés par les graus, communiquaient entre

Ibera îelliis aique Ligyes asperi Intersecantur,

AvŒN., Oramarit.y v. 607-610.)

l'étang de tau, agde et cette. 285

eux de manière à ne faire qu'un seul bassin, on voit qu'ils constituaient une sorte de petite mer intérieure parallèle à la grande mer, et dont Timportance maritime devait être d'autant plus considérable qu'ils présentaient un fond suffisant pour permettre l'accès de la plupart des navires de commerce et de pêche d'un tirant d'eau de deux à trois mètres.

Dans les temps anciens, le rivage extérieur, le lido ou littoral maritime était aride, étroit, sablonneux et désert.

Le second rivage, au contraire, adossé à un territoire fertile , au pied de riches collines couvertes de vignes et d'oliviers, côtoyé par la voie Domitienne, qui était la route obligée d'Italie en Espagne, présentait une succession de villes littorales et de ports tels que Mèze-Afe^wa, BouziguQS'Posygium, Frontignan-Forum Domitii (?) , Lattes- Castel'Latara , Aiguesmortes--4}MtP-mortuœ , Saint - Gilles - i^feorfanw^/a (?) , Arles --4relate , qui ont joué un rôle maritime de premier ordre jusqu'à ces derniers siècles.

On a quelquefois reproché à Aviénus d'avoir dit que le Rhône venait autrefois jeter ses eaux dans l'étang de Tau. Les critiques, qui ont cru relever une erreur dans la description de VOra tnaritima du géographe du quatrième siècle, ne paraissent pas avoir jamais eu une notion bien exacte de la topographie ancienne de notre littoral, et se sont contentés très-certainement d'étu-

286 SECONDE l'AKTIE. CHAPITRE HUITIÈME.

dier la géographie sur une carte administrative moderne plutôt que sur une carte physique. Il est cependant bien manifeste qu'aux époques éloignées les étangs de Tau, de Maguelone, de Pérols, de Mauguio et d'Aiguesmortes, n'en faisaient en réalité qu'un seul, et que les branches atterries du Rhône, dont on retrouve aujourd'hui les vestiges aux environs de la cité de saint Louis, et que Ton désigne sous le nom de Rhônes-morts, venaient se jeter dans le dernier de ces étangs et , par voie de suite, pénétraient dans tous les autres et jusqu'au pied des montagnes de Cette et d'Agde. Le plus sommaire examen de tous les Portulans du quinzième et du seizième siècle et de toutes les cartes postérieures suffit pour rétablir l'état des lieux. Ce groupe d'étangs, que les anciens appelaient les étangs des Volkes, stagna Volcarum (i), constituaient une immense rade intérieure abritée des fureurs de la mer par le lido sablonneux qui commence au cap d'Agde et se termine aux confins de la Camargue actuelle.

Sans prétendre justifier Pétymologie très-contestable qu'on a souvent donnée aux Arékomiques(2) (ar-celtique, eau, mer; xcofxr), habitation),

(i) Ultra sunt stagna Volcarum,,. (Mêla, 1. II, c. v.) (2) Quant à Tétymologie du nom d'Arékomiques, un moderne (Spon, Recherches) la tire, avec assez de vraisemblance, de deux mots grecs, "Àpric et xwjiy), qui signifient le pays de Mars, Martis regio. On pourrait aussi la faire dériver du mot gaulois ar, qui signifie mer, et du

l'ét-^ng de tau, adgk et cette. 2S7

il est certain que cette portion de la grande famille volke, dont la capitale était Nemausus^ Nimes. habitait un territoire essentiellement maritime. (Voir Pièce justificative XIX, 5.) Les étangs les plus voisins du Rhône se sont atterris en grande partie; mais Tétang de Tau est resté une petite mer navigable, et les fréquentes relations qui existent encore aujourd'hui entre Cette et les ports intérieurs de Marseillan , Mèze et Bouzigues, peuvent nous donner une idée de Timportance de l'étang . lorsque le port et la ville de Cette n'existaient pas et que sa montagne était, comme celle d'Agde, entourée de tous côtés par les eaux

La soudure du cap de Cette au continent est un

fait géologique des plus récents , et le mince lido

qui le réunit au cap d'Agde est, encore de nos

jours, coupé par de nombreuses dépressions de

terrains qui fonctionnent comme graus, lorsque,

jpar suite des circonstances atmosphériques, il

] existe une différence de niveau sensible entre la

. mer et les étangs.

? mot grec Y,û)[Lr\f qui veut dire habitation; ainsi le nom d'Arékomiques signifierait habitants d'une côte de mer. Ces peuples habitaient, en effet, sur une partie des côtes de la Méditerranée, (Histoire générale de Languedoc , liv. n, ch. XX.)

Si nous en croyons les étymologistes , le nom le plus ancien donné à la montagne de Cette serait Kittitn , Chettim on Settîm , par lequel les Phéniciens désignaient les lieux maritimes élevés et boisés (i). Aviénus la désignait sous le nom de montagne des pins, mons pinifer ; Strabon et Ptolémée l'appelaient mont Sigion ou Sigius; les géographes de Tépoque classique et les modernes Tont tour à tour appelée Setion, Setius, d'où Sète, et par altération Cète et Cette (2). Les numismates de leur côté ont fouillé la montagne et y ont recueilli une petite médaille qui porte en légende au revers , entre deux des angles formés par les barres de la croix ou roue , le mot setiv, qu'ils traduisent par Setion Volcarum.

Tous les témoignages anciens nous représentent la montagne et la plage de Cette couvertes d'une épaisse forêt de pins, qui existait encore en 1622, lorsque le dernier des Montmorency la fit

(i) Cette analogie paraît d*autant plus rationnelle que le mot hébreu presque homophone sêth signifie une élévation, un point d'arrêt, tel que se dessine un promontoire vu de la mer, et s'accorde parfaitement avec le nom adouci de 5e^/on, donné au cap de Cette par la langue harmonieuse de la Grèce, et d'où on a formé le nom français. (Thomas, Annuaire de V Hérault, 1843.)

(2) Setius inde mons tumet

Procerus arcem et pinifer : Setiijugum Radicefusa in usque Taphrum pertinet.

(AviENUS, Ora maritima, v. 604-606.)

X^Ttov 5poc. (Strabon, U IV, 3.) — ProLéiiéE, 1. II, c. x.)

l'étang de tau, agde et cette. 289

détruire complètement par la garnison du petit fort Montmorencette, qui occupait le sommet du plateau. Quelques fouilles exécutées en 1778 ont mis à jour des débris de constructions antiques , des fragments de colonnes , de lampes et d'urnes sépulcrales , des tombeaux , des vestiges de citernes, un pavé mosaïque, etc.; mais ces ruines sont très-éparses; et il est impossible d'en conclure l'existence d'une ville primitive; et, malgré Tautorité de M. l'ingénieur Granjent, il faut absolument repousser Thypothèse d'une ancienne cité , construite par les Romains trois cent quatre-vingttrois ans avant notre ère , la même probablement que certains historiens ont confondue avec Ceuta, en Afrique, à l'occasion du siège soutenu par cette dernière ville contre les Wisigoths (i). Il est en effet hors de doute que ,- si la moindre bourgade eût existé autrefois au cap de Cette, quelques-uns des géographes anciens l'auraient mentionnée; leur silence unanime est le meilleur argument que l'on puisse invoquer à ce sujet.

(i) Les Français (année 545 apr. J. G.), au rapport d'un historien moderne (Daniel, Histoire de France) y eurent bientôt après leur revanche sur les Visigoths parla prise de la petite ville de Cette en Languedoc; mais il est certain, par le texte d'Isidore, le seul ancien historien qui fasse mention de cette dernière expédition, que ce n'est point Cette en Languedoc dont il s'agit, mais Ceuta en Afrique, dont Theudis, roi des Visigoths, et non Childebert, roi des Français, fit le siège. (Hist, gén. de Languedoc, liv. V, ch. Lxxxvii.)

IQ

2g O SECONDE PARTIE. CHAPITRE HUITIÈME.

Ajoutons que la disposition topographique se prêtait très-mal à la fondation d'une ville ou d'un établissement maritime; car la montagne de Cette ne tient au continent que par une plage sablonneuse très-étroite ; à l'époque de la domination romaine, les vagues des tempêtes devaient couvrir la grève de tous les côtés, et la moindre surélévation des eaux de la mer ou de l'étang transformait la montagne en une île rocheuse d'un accès fort difficile.

Le véritable port de cette partie du littoral était alors Mèze, dont le nom grec [AÉdov (milieu) indique assez bien la position au centre de Tétang de Tau (i). Bâtie à l'extrémité d'une pente douce, sur un sol e^entiellement fertile, et séparée des collines voisines par deux petits vallons qui sont presque de niveau avec Tétang, et qui devaient être recouverts autrefois par les eaux de Tétang lui-même, elle était rattachée à la côte par une sorte de levée naturelle, contre laquelle les navires pouvaient venir accoster sans peine. On retrouve encore à Mèze les ruines d'un temple de Pallas, dont le nom est conservé dans le pays, et un ancien castellum, dont la fondation paraît remonter aux Phocéens de Marseille.

A côté de Mèze, un autre petit port, Bouzigues,

(i) Mesua collis, incinctus mari pêne undique, ac, nisi quod angusto aggere continenti annectitur, insula, (Mêla, lib. II , c. V.)

l'étang de tau, agde et cette. 291

Polygium ou Posygium (i), d'une importance beaucoup moindre , a cependant une origine aussi ancienne. Enfin , dans la petite anse située à l'extrémité Nord de Tétang, se trouvent les sources de Balaruc, dont les thermes étaient très-fréqueatés des Romains, et où Ton a récemment découvert des monnaies , des restes d*aqueducs , une piscine antique et des fragments de canalisation en plomb du plus grand intérêt.

La montagne de Cette n'était donc qu'une sorte de signal qui indiquait l'entrée de l'étang; on ypénétrait soit par l'un des graus situés des deux côtés de la montagne, soit même par le grau de Frontignan, qui jouait alors un rôle beaucoup plus important qu'aujourd'hui. La ville de Cette n'existait pas , et tout le mouvement maritime et commercial était concentré sur ce rivage de l'ancien Taphron et réparti entre les trois ports à peu. près contigus de Mèze, Bouzigues et Balaruc. Alors , comme aujourd'hui , la navigation de l'étang à la mer se faisait avec ces immenses tartanes dont le type s'est conservé presque sans alté* ration sur tout le littoral de la Méditerranée, et dont l'unique voile, appelée toujours voile latine, attachée à une antenne d'une grande envergure ^ se plie d'une manière merveilleuse aux plus

(i) Hic stat angiisti lavis

lenuisque censii civitas, Poîigyum est,

(AviEN.jOm marit,, v. 6io-6i i.)

brusques caprices des vents et de la mer. La navigation sur Tétang de Tau est, en effet, sinon dangereuse, du moins très-fatigante; les vagues y sont courtes et dures; la violence des vents de ma' et la subite renverse du Nord-Ouest y causent souvent de véritables tempêtes , et on a eu quel-» quefois à y déplorer de regrettables naufrages (i). Malgré ces mauvaises conditions, le mouvement maritime a pris, surtout dans ces dernières années, un accroissement des plus rapides , et qu'il faut attribuer tout entier à l'extrême prospérité agricole du département de THérault.

La ville de Mèze, qui n'était qu'un gros village de mille cinq cents âmes au commencement du siècle, est aujourd'hui une petite ville de près de huit mille habitants, que le commerce des vins a presque tous très-rapidement enrichis. Le trafic s'est développé, depuis i83o, en proportion de cette richesse agricole et industrielle; il a atteint cent soixante mille tonneaux dans la période de 1860 à i865; aujourd'hui, il dépasse deux cent mille; les vins, les eaux-de-vie, le sel marin que Ton recueille sur le rivage intérieur du lido, entre Cette et Agde, le soufre et le bois sont les principaux éléments du transit.

Le port de Bouzîgues, de son côté, a suivi une marche aussi progressive ; dans la même période de temps, sa population, qui était à peine de cinq

(x) Voir seconde partie, chapitre I**; note de la page 83

l'étang de tau, agde et cette. 293

cents habitants, a plus que triplé; le mouvement y était à peu près nul il y a une cinquantaine d'années ; il dépasse aujourd'hui dix mille tonnes; la pêche y est surtout très-active, soit à la mer, soit dans les étangs, et se chiffre annuellement par une recette de près de 3 00, 000 francs.

Même accroissement, même expansion à Balaruc et à Marseillan, qui est situé à l'extrémité Ouest de Tétang. L'ensemble de ces quatre ports produit aujourd'hui un tonnage moyen de trois cent soixante mille tonneaux. Cette situation prospère paraît cependant être à son apogée ; car c'est la richesse agricole du pays environnant qui est la cause principale du développement maritime des ports de l'étang de Tau ; et il est fort douteux qu'on puisse encore augmenter notablement une production qui a été surmenée, qui nous semble avoir atteint ses plus extrêmes limites, et qui traverse en ce moment une redoutable épreuve.

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