‹ Les villes mortes du Golfe de LyonChapitre 27 sur 64 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

L* ancien estuaire du Rhône. — Les villes celtiques et les villes latines. — Le diluvium alpin. — La Crau de Provence, la Crau de Languedoc et la Crau d'Arles. — La pluie de cailloux d'Eschyle et la grêle de pierres de Josué. — Adam de Craponne et la transformation agricole de la Crau. — Analogie de la Crau et du Sahara. — Les troupeaux errants; le mirage; le mistral. — Régime ancien du bas Rhône. — Les Tines ou Teys. — Déplacement successif des embouchures vers l'Est. — Les tours du Rhône. — Ondulations de la côte. — Le phare de Faraman. — Creusement des golfes d'Aiguesmortes , des Saintes-Mariés , et afifouillement de la plage de Faraman. — Avancement des pointes de TEspiguette et de Beauduc et de l'embouchure actuelle. — Le cordon littoral originaire

La grande lagune littorale, qui commence à Agde et se prolongeait autrefois jusqu^au Rhône , doit être aujourd'hui divisée en deux parties tout à fait distinctes , Tétang de Tau , — et le groupe des étangs à la suite, de Cette à Mauguîo. Nous venons d'étudier le premier; ancien golfe ouvert du côté de la mer, aujourd'hui fermé par le lido , il restera encore navigable pendant de longs siècles; car son fonds ne s'exhausse qu'avec une extrême lenteur, grâce aux faibles apports des petites rivières qui y conduisent leurs eaux. Le grand travail de comblement est au contraire trèsavancé pour les étangs d' Ingril, de Vie, de Maguelone, dePérols, deMauguio, etc., dans lesquels le Rbone, le Vidourle et le Lez jetaient encore

leurs sédiments à une époque très-rapprochée de nous. Tous ces étangs ou marais ne sont plus navigables; et les États de Languedoc ont dû , au commencement du dernier siècle , y faire creuser un canal latéral à la mer, qui vient , sous les murs d*Aiguemortes, joindre le canal de Beaucaire, et permet ainsi à la batellerie fluviale de passer des eaux du Rhône dans celles delà Garonne. — C'est le canal des étangs.

On peut donc dire sans erreur que la montagne de Cette marque l'extrémité occidentale de la région du bas Rhône. L'étude géologique du sol permet d'ailleurs de l'établir clairement et de retrouver l'ancien rivage qui , à l'origine de notre période ^ formait la limite du continent et de la mer,

A différentes époques de son histoire, l'homme a établi une route littorale du cap Sigion (Cette) au Rhône. « Polybe, qui écrivait en Tan de Rome 600 (i54 ans avant J. C), parle d'une voie antique qui, de Carthagène, dans la Bétique, passait par Empurias, dans la Catalogne, traversait toute la Narbonnaise et conduisait jusqu'au Rhône. Ce chemin existait bien avant que les Romains se fussent rendus maîtres du pays, et il était sans doute l'œuvre primitive des tribus autochthones , — celtiques ou ibériennes (i). »

Ce fut évidemment la route suivie par Annibal,

(i) Gr. Charvet, les Voies romaines che^ les Volkcs Arékomiques,

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lorsqu'il traversa ie midi de la Gaule pour envahir ritalie. La voie Domitienne (i25 ans avant J. G.) n'a été que la' rectification de cette route primitive. — Plus tard, la grande roule royale, que les États de Languedoc firent construire et qui est encore une des principales artères du midi de la France , suivit à peu près le même tracé. Enfin, le chemin de fer de Gette à Beaucaire , qui n'a pas trente-cinq ans d'existence, est , sur presque tout son développement, riverain de la route ordinaire. La configuration des lieux explique très-bien cette concordance.

Le voyageur qui se dirige de Gette au Rhône, en suivant l'une des trois routes que nous venons d'indiquer, côtoie sur la gauche les dernières assises du terrain néocomien et du terrain tertiaire moyen; et, tandis que sa vue est bornée de ce côté par les étages de ces collines , elle s'étend indéfiniment à droite sur une immense plaine d'alluvions qui se prolonge jusqu'à la mer. Ges alluvions sont de deux époques , les unes anciennes, les autres tout à fait contemporaines; mais toutes ont la même provenance, et c'est le Rhône qui a donné naissance à ce magnifique territoire.

Le savant auteur des Mémoires pour l'his^ taire naturelle de Languedoc fait, à ce sujet, une remarque assez judicieuse (i) : a Tous les noms

(i) AsTRuc, Mémoires pour l'histoire naturelle de lapro* vince de Languedoc^ Paris^ i?^?*

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des lieux, dit-il, qu'on trouve sur la route de Nîmes à Béziers sont celtiques : Ugernum, Beaucaire; Nemausus^ Nimes; Ambrosstis, Ambnissium; Sostatîo, Castelnau près Montpellier; C^^- 5^ro^ Saint-Thibéry; Biterrœ , ^ézïtvs. Et c'est, comme on voit, une preuve que ces lieux subsistaient déjà, quand les Romains se rendirent maîtres du pays des Volkes Arékomiques. Au contraire, les noms de tous les lieux compris dans rétendue du pays qui est au midi de cette route et que la mer a autrefois couvert, sont tous latins lAiguesmortes , Aquœ mortuœ; Franquevaux, Francavallis ; Saint-Gilles, Fanum Sancti JEgîdiî; Vauvert, Fa//wV/r/rf/5;Massilîargues, Massilianicœ ; Lansarguts y Lansanicœ; Candillargues, Cahtillianicœ ; Melgueil, Mercurium, Mercorîum, Melgorium; Perols, ou, comme on prononçait autrefois, Pes[ols, Pedolium; Ville^ neuve, FiV/awov^; Mirevaux, Mira vallis ; lAau* reillan, Maurillianum; Vie, Vicus; Frontignan, Frons stagni, etc. Cela prouve que ces lieux n'ont été bâtis que depuis la domination des Romains, et par conséquent que ce n'est que depuis ce temps qu'ils sont habitables; car on ne saurait imaginer d'autre raison qui ait empêché les Gaulois d'habiter le pays le plus fertile du bas Languedoc, sans contredit. » Cette classification est tout à fait conforme à la constitution géologique du sol; et, à l'exception de quelques points isolés, tels que Magalo, Maguelone; Mont-Majour;

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Cordes, insula Cordœ; Castelet, insula CasielU; la montagnette de Tarascon et même la chaîne des Alpines, et qui étaient de véritables îles à l'origine de notre époque actuelle, toute cette plaine était recouverte par les eaux de la mer ancienne, dont le contour s'avançait très-profondément dans Pintérieur de notre continent. Ce golfe primitif, appelé depuis golfe de Marseille, a été tout d'abord comblé par le diluvium qui a donné naissance à cette immense nappe de cailloux , au-dessus de laquelle se sont déposées et se déposent encore aujourd'hui les alluvions modernes. Une grande partie de la plaine et tous les coteaux présentent, sur une épaisseur qui atteint quelquefois dix mètres, une enveloppe de cailloux roulés de forme calcaire , mêlés à une terre rougeâtre très-divisée; le reste est de la terre végétale d'un apport tout à fait récent et provenant des inondations du Rhône ou du Vidourle.

Les géographes anciens , dont les connaissances géologiques étaient assez peu étendues et qui se contentaient en général d'étudier l'aspect extérieur de la surface, n'ont fait mention que de la partie de ce territoire où les caractères physiques que nous venons d'indiquer sont manifestes à tous les yeux. C'est la Crau d'Arles, « Entre Marseille et l'embouchure du Rhône, dit Stra-

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•bon (i), à environ cent stades de la mer, est une plaine de forme circulaire et de cent stades de diamètre, à laquelle un événement singulier a fait donner le nom de champ de cailloux. Elle est, en effet, couverte de cailloux, gros comme le poing, sous lesquels Fherbe croît en assez grande abondance pour servir de pâturage aux troupeaux. » Ce n'est, à vrai dire, qu'une portion assez restreinte de la grande Crau, envisagée au point de vue géologique. Le diluvium s'est ré- • pandu sur tout le vaste triangle dont Beaucaire et même Avignon, Cette et Fos sont les trois sommets; il forme aujourd'hui le substratumde cette immense plaine à pente douce qui plonge au-dessous de la grande et de la petite Camargue, et s'étend très-certainement en mer à une distance assez considérable.

Nous ne reviendrons pas sur les causes probables de ce cataclysme; nous avons déjà exposé (2) les diflerentes hypothèses qui peuvent expliquer le phénomène. Rappelons seulement que cette mer de cailloux roulés n'a d'autre provenance que le massif des Alpes , et que la désignation de diluvium Alpin est doublement juste, puisqu'elle rappelle à la fois la cause torrentielle du dépôt et l'origine des matériaux qui le composent.

En la limitant à la Crau actuelle d'Arles, et

(i) Strabon, Géogr.y lib. IV.

X2) Voir première partie, chapitre lll^ iz.

surtout en Tattribuant à la Durance seule, qui aurait débouché par le pertuis de Lamanon , à Textrémité Ouest de la chaîne des Alpines , certains géologues modernes ont commis une véritable erreur. La Durance a produit une Grau distincte, située au Nord de la chaîne des Alpines; c^est la Crau de Saint-Rémy, que ses proportions plus modestes ont fait surnommer la petite Crau; elle s'est épanchée aussi par le pertuis de Lamanon; mais n'a pas à elle seule donné naissance à la Crau de Provence. C'est le Rhône lui-même qui est le principal agent de cette puissante formation.

Immédiatement après son confluent avec lai Durance, le grand fleuve, dégagé des montagnes entre lesquelles son lit était encaissé, s'est forcément répandu dans les plaines basses qu'aucun obstacle ne protégeait plus et qui étaient en grande partie envahies par les eaux de la mer; et c'est ainsi qu'il a créé, sur tous les points que le niveau du diluvium lui a permis d'atteindre, deux. Craus distinctes , la Crau de Provence et la Crau de Languedoc; cette dernière moins large et beaucoup plus cultivée, occupant même une superficie plus considérable que la Crau d'Arles.

Ainsi la grande et la petite Crau , la Crau du Rhône et la Crau de la Durance, sont deux dépôts contemporains, deux phénomènes identiques, dus aux mêmes causes, mais ce ne sont pas deux enfants du même lit.

Uexamen minéralogique de tous ces cailloux roulés présente, à ce point de vue, un intérêt tout particulier : on retrouve dans la petite Crau un nombre prodigieux de roches vertes , euphotides et variolites , arrachées aux flancs des Alpes Briançonnaises , au travers desquelles serpente la Durance; les neuf dixièmes des cailloux de la grande Crau sont, au contraire, des quartzites blancs, provenant du massif des grandes Alpes; le reste est un mélange de roches diverses , protogynes, calcaires, et très-peu de variolites du mont Genèvre. On peut dire, sans la moindre figure et avec une parfaite exactitude, que la Crau est la collection minéralogique la plus complète des roches originaires de la partie de la chaîne des Alpes, qui est tributaire du Rhône et de tous ses affluents.

Le langage usuel ne s'accommode pas trop de ces distinctions un peu scientifiques; et on n'applique vulgairement le nom de Crau qu'à la plaine nue, stérile et déserte qui est située au Sud-Est d'Arles , entre la chaîne des Alpines et la mer, et qui, comme nous l'avons dit, est en grande partie formée par le grand diluvîum du Rhône, auquel est venu s'ajouter le diluvium beaucoup moins important de la Durance à sa sortie de la trouée de Lamanon. Elle est d'ailleurs

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bien nommée. Sans remonter à la racine celtique, Craig ou Crag, qui, d'après Cambden, signifie pierre ou rocher, on peut considérer le mot Crau comme une altération de l'ionique ypavaoç, rude, raboteux, appliqué par Homère (i) aux terrains pierreux; et il est assez naturel de penser que les Massaliotes , Ioniens d'origine , auront donné de très-bonne heure au champ de cailloux le nom de xpavaov ireSiov, plaine plate et pierreuse. Les philosophes et les géographes anciens ont imaginé, pour expliquer la formation de la Crau, diverses théories (2) sur le mérite desquelles il est inutile d'insister. La géologie n'était pas le fait de nos ancêtres; et mieux vaut, d'ailleurs, une bonne légende qu'une mauvaise explication scientifique. Or, la Crau a sa légende : Suivant

(i) Iliade, liv. III, v. 201.

(2) Aristote prétend que la terre , par des tremblements, de ceux qu'on appelle brasteSy avait vomi à sa surface tous ces cailloux , qui naturellement se sont accumulés dans les endroits les plus bas du terrain. — Posidonius veut que cette plaine ait été autrefois un lac, dont les eaux ont été glacées à la suite d*une violente agitation, et que ce soit préc^ément par l'effet de cette agitation qu'elles ont formé, en se morcelant, un grand nombre de pierres, semblables, par le poli et par le volume, aux cailloux des fleuves et aux galets des bords de la mer. (Strabon, Géogr., liv. IV.)

Strabon repousse ces deux explications et en donne une troisième assez obscure, mais qui laisse entrevoir une lueur de vérité. « Il faut, dit-il, de toute nécessité, que ces pierres soient les débris de quelques grands rochers qui se seraient brisés à différentes époques. »

Eschyle, Hercule, après avoir délivré Prométhée, enchaîné sur le Caucase, se rend au jardin des Hespérides. Prométhée lui trace sa route :

« Tu arriveras, lui dit-il, dans un lieu battu par Borée; prends garde que la violence de ce

vent froid ne t'enlève de terre Tu rencontreras

le peuple des Ligures; là, malgré ta valeur, tu te trouveras sans défense; car le destin veut que tes flèches soient épuisées , et tu ne trouveras pas même une pierre à lancer contre tes ennemis ; le terrain n'en fournit pas. Mais Jupiter sera touché; il couvrira le ciel d'épais nuages et fera pleuvoir une grêle de pierres rondes, avec lesquelles tu repousseras l'armée ligurienne (i). »

De là est venu le nom de Campus lapideus sive Herculeus que portait la Crau dans l'antiquité. A près de cinq siècles de distance, Strabon et Pomponius Mêla reproduisaient la même] fable , avec quelques variantes de peu d'importance (2). Il es* certain que cette couche de cailloux roulés ^ dont l'épaisseur moyenne varie de dix à quinze mètres et qui occupe une superficie de plus de trente-cinq mille hectares , devait donner à réflé-

(i) Fragment du Prométhée enchaîné, tragédie perdue d'Eschyle, faisant partie de la trilogie de Prométhée,

(2) Alioquin littus ignobile est, Lapideum (ut vacant); in quo Herculem contra Albiona et Bergion, Neptuni liberos, dimicantem cum tela defecissent, ab invocato Jove udjutum imbre lapidum ferunt. Credas pluisse, adeo multt .*assim et latejacent, (Pomp. Mêla, lib. II, cap. v.)

chir aux anciens, qui ne connaissaient pas le phénomène du diluvium et qui n'avaient dès lors d'autre ressource que de chercher, dans leurs traditions religieuses, une explication que l'état de la science leur refusait.

Cet épisode de la fable a cela de très-remarquable , qu'il reproduit à peu près le récit de la bataille de Béthoron gagnée , avec le secours de Dieu, par les Israélites sur les cinq rois des Amorrhéens, campés autour de Gabaon. Ecoutons le texte sacré :

7. Et Josué monta de Galgal durant toute la nuit, et il fondit tout à coup sur eux.

8. Et le Seigneur les épouvanta devant Israël et les frappa d'une grande plaie en Gabaon , et il les poursuivit par la voie qui monte en Béthoron, et les frappa jusqu'en Azéca et Macéda.

9. Et, lorsqu'ils fuyaient devant Israël et qu'ils étaient dans la descente de Béthoron, le Seigneur fit tomber du ciel sur eux de grosses pierres jusqu'en Azéca; et ils moururent en plus grand nombre par cette grêle de pierres que les enfants d'Israël n'en avaient tué par le glaive.

JosuÉ, chap. X, vers. 7, 8, 9.

La pluie de pierres d'Eschyle et des géographes anciens rappelle donc d'une manière frappante celle de l'Écriture; et, pour compléter l'analogie , nous ajouterons que le camp de Josué s'appelait Galgal ou Gai gala, qui signifie en hébreu pierre

roulée, galet; et que le savant P. Berruyer a découvert à Azéca , qui se trouve à plusieurs lieues de Béthoron, une véritable Crau comparable à celle de Provence et de Languedoc.

La Crau présente un aspect désolé; mais cette plaine, autrefois d'une aridité absolue, est maintenant en voie de transformation agricole. Cet immense bienfait est dû à un gentilhomme de Provence, dont la fortune, la magnifique intelligence et la vie même ont été absorbées par la réalisation de l'œuvre qui porte aujourd'hui son nom. Adam de Craponne, né vers i525 à Salon, petite ville située sur la lisière du désert pierreux, était, dit César Nosiradamus, a un personnage tant renommé pour la rare conduite et presque inconcevable des tournements des fleuves aspres et plus bruyantes rivières, en quoi il estoit sans pareil; voire pour l'excellence de son esprit à l'entreprise et dessein des forteresses et découvertes des métaux; et en des choses si admirables, si belles et si fructueuses, qu'il en a mérité un los immortel... (i). » Il conçut ridée de dériver une partie des eaux fertilisantes de la Durance un peu au-dessous de Pertuis , et de répandre ces riches limons sur le vaste

(i) César Nostradamus, Histoire et chroniques de Provence.

champ de cailloux dont la surface , brûlée par le soleil méridional , ne se couvre que pendant Thiver d'une végétation assez pauvre; des terrains de premier ordre ont été ainsi créés sur la lisière de la Crau (i). Aujourd'hui les canaux de Craponne, des Alpines, de Langlade et d'Istres sillonnent Tancien désert; partout où Teau arrive, le sol se couvre de grands arbres , de prairies, de céréales; et nous sommes peut-être peu éloignés du jour où la culture aura entièrement conquis la Crau.

Dans rétat actuel, la Crau doit être divisée en deux parties : la Crau arrosable ou plutôt arrosée, qui devient à vue d'œil un véritable jardin, et la Crau marécageuse et aride, où la Durance n'a pas encore colmaté les bas fonds et recouvert la plaine dénudée de ses eaux limoneuses. C'est encore le désert. Il présente une certaine analogie avec la plaine brûlante située aux confins de l'Atlas. La Crau est, en effet, le pays de pâturage des nombreux troupeaux qui abandonnent pendant l'hiver les prairies trop froides des Alpes et des Cévennes ; et cette migration périodique des bergers provençaux de la montagne à la plaine est en tout semblable à celle de l'Arabe nomade entre FAtlas et le Sahara (2). On peut pousser

(i) Voir, au sujet des canaux de la Crau, Tétude de M. F. Martin, VOEuvre d'Adam de Craponne, (Annales des Ponts et Chaussées, 1874.)

(2) Ch. Martins, du Spit:(berg au Sahara, Paris, i866«

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plus loin la comparaison. Le climat de la Crau est extrême; Pété y est aussi rude qu'en Afrique, la température de Thiver se maintient très-souvent au-dessous de zéro pendant plusieurs nuits consécutives. La rigueur du climat y est encore augmentée par la bise glaciale qui pénètre de froid les malheureux troupeaux, blottis derrière de longs murs en pierres sèches que la violence du vent renverse quelquefois sur eux. Pendant Tété, le phénomène du mirage y est à peu près

. continu; la couche d'air en contact avec les cailloux polis et brûlants de la surface s'échauffe et se dilate d'une manière prodigieuse, et Thorizon est frangé de tous côtés de nappes d'eau fictives qui charment les yeux, mais qui trompent souvent le voyageur le mieux averti. Comme le Sahara, la Crau a aussi ses oasis ombragées, non par des palmiers , mais par des peupliers séculaires, des mûriers, des figuiers, de magnifiques rideaux de cyprès , et rafraîchies par des sources assez abondantes.

Les troupeaux errants de taureaux et de chevaux camargues, les vols de flamants roses, les compagnies de perdrix et d'outardes lui donnent une physionomie orientale très -prononcée; et quelque pénible que soit la traversée de cette

» triste plaine , on éprouve une impression étrange au milieu de ce Sahara en miniature, qui rappelle assez fidèlement les traits caractéristiques du grand désert africain.

Le vrai fléau de la Crau est le vent du Nord- Ouest, qui s'y déchaîne avec une impétuosité dont on a peine à se faire une idée tant qu'on n'en a pas été le témoin ou la victime, a Tout ce pays, dit Strabon, même celui qui est au dessus, est fort exposé aux vents ; mais cette plaine surtout est battue par une bise très-froide, [xsXavêopgiov, mélamborée, et si violente qu'elle entraîne et bouleverse une partie de ses cailloux, qu'elle renverse les hommes de dessus leurs montures et leur enlève jusqu'à leurs armes et leurs habits. » Nous avons déjà vu que Prométhée engageait Hercule à se méfier du vent Borée, qui pouvait Tenlever de terre. « Ce vent, dit de son côté Astruc, est connu aujourd'hui sous le nom de bise, et ce nom répond à la signification de Mélamborée, c'est-à-dire de Borée noir que Strabon lui a donné; car ce nom de bise vient du celtique bis, qui veut dire noir (pain bis). Le nom d^Aquilo que ce vent portait chez les Romains venait de même du mot aquilus, sombre, noir, et les Turcs appellent également aujourd'hui vent noir, le vent du Nord-Ouest. C'est ainsi que presque tous les peuples se sont accordés à regarder le Septentrion comme une région couverte d'épaisses ténèbres, ou, comme on parlait alors, de ténèbres

cimmériennes ^ et à appeler vents noirs, tous ceux qui soufflaient de cette partie du ciel. »

Ces descriptions ne sont pas exagérées. Il est facile d'ailleurs d'expliquer le mode de génération de ce terrible vent qu'on appelle en Provence le mistral, et qui est bien le maître vent par excellence, magistral, maëstral. Les régions basses et sablonneuses de l'embouchure du Rhône forment un vaste delta et une succession de collines basses et dénudées qui s^échauffent avec excès sous les rayons de notre soleil méridional; la couche inférieure de l'air se dilate et sMlève rapidement ; et dans le vide ainsi produit vient immédiatement s'engouffrer l'air froid des Alpes et des Cévennes. Ce foyer d'appel donne lieu par conséquent à un courant énergique qui balaye toute la vallée du Rhône, atteint son maximum d'intensité entre Avignon et la mer, et s'amortit au large à la rencontre de l'atmosphère plus tranquille qui recouvre la surface de la Méditerranée. La violence du vent est donc en raison directe de la dififérence de température qui existe entre l'air froid des montagnes et l'air suréchauffé du rivage; et on conçoit dès lors pourquoi l'hiver et le printemps sont les époques de Tannée oti le mistral souffle avec le plus de force; car c'est alors que ces écarts de température sont les plus considérables. Le vieux dicton provençal :

Parlement, mistral et Durance Sont les trois fléaux de Provence,

n'est plus aujourd'hui entièrement vrai. Le parlement n'existe plus; la Durance torrentielle est devenue, depuis Adam de Craponne, un agent de fertilisation et de richesse. Mais le mistral accomplit tous les jours sous nos yeux de véritables méfaits; et, sans parler des désastres accidentels qu*il a pu commettre , tels que l'enlèvement du grand pont suspendu du Rhône, en 1845, entre Beaucaire et Tarascon, nous le voyons souvent déraciner les arbres , renverser les voitures chargées sur les routes , et détruire des récoltes entières. Les trains de voyageurs et de marchandises subissent dans la plaine de la Crau des retards considérables ; quelquefois même ils sont complètement arrêtés, les toitures des wagons sont enlevées et projetées au loin; les tuiles des maisons seraient presque toutes emportées, si l'on n'avait soin de les recouvrir d'énormes pierres; la traversée du Rhône est interdite pendant des jours entiers; et, dans toute cette partie du Languedoc et de la Provence, on trouverait peut-être difficilement un arbre exactement vertical ; presque tous sont inclinés d'une manière très-sensible sous la pression du terrible ouragan. Grâce à ce renouvellement des couches atmosphériques, les nuages sont dissipés avec rapidité et ne peuvent se reformer d'une manière durable, et l'atmosphère est presque toujours d'une limpidité parfaite; mais, on le voit, le « beau ciel de la Provence » "st assez chèrement acheté.

La plaine triangulaire que nous venons de décrire et dont la base s'étend de Cette à Fos est ce qu'on pourrait appeler le delta primitif ou le delta géologique du Rhône ; la Camargue est le delta des temps modernes ou le delta géographique.

L*île de la Camargue est un véritable manteau de terre végétale déposé par les inondations du Rhône à sa sortie de Beaucaire sur la nappe diluvienne de la grande Crau. Nous ne reviendrons pas sur le mode de formation de ce delta, de Fétang de Valcarès qui en occupe le centre et du littoral maritime; cette question a été déjà traitée plus haut avec assez de développement, et nous renvoyons le lecteur aux paragraphes v-xii du chapitre III, première partie. Rappelons seulement que le point de diramation des divers bras du Rhône ne paraît pas avoir sensiblement varié depuis les époques historiques. C'est un peu audessus d'Arles, à Fourques (Furcha, Furchœ, cartulaire de Franquevaux , fourche , bifurcation) que le fleuve actuel se divise en deux branches : le grand Rhône ou Rhône d'Arles , qui se jette à la mer à sept kilomètres en aval de la tour Saint- Louis, et le petit Rhône ou Rhône de Saint- Gilles, qui débouche au grau d'Orgon, près des Saintes-Mariés. Au moyen âge et dans les temps anciens, le Rhône, divisé en plusieurs branches,

a sillonné en tous sens la plaine inférieure ; mais il est impossible de déterminer d'une manière précise quel était le nombre de ses branches aux différentes époques de Phistoire. Nous avons vu, en effet, que Strabon citait l'opinion de plusieurs de ses devanciers qui leur donnaient successivement deux, trois, cinq et même sept bouches. Pline l'Ancien ne lui en donne que trois, dont une principale. « Les deux petites branches , ditil (i), sont appelées Libyques, dont Tune porte le nom d'Espagnole, et l'autre de Métapine; la troisième et la plus grande se nomme Massaliotique. »

Ce nom de bouches Libyques, or a Libyca, rappelle l'ancienne tribu des Ligures, Ligures Libici ou Libeci, confinée autrefois sur cette partie du littoral et dont on a conservé des monnaies aux types de Marseille, portant en caractères celtibériens la légende rétrograde Libeci (2). La branche Espagnole était naturellement la plus occidentale; la branche Massaliotique était la plus rapprochée de la ville-mère Massalia , qui avait échelonné ses colonies sur toute la côte; quant à la branche Métapine , les commentateurs , corri-

(i) Libyca appellantur duo ejus ora modica; ex his alterum Hispaniense, alterum Metapinum; tertium, idemque amplissimum, Massalioticum, (Plin., lib. III, cap. v.)

(2) Voir la Numismatique de la Narbonnaise, par M. de LA Saussaye.

géant le texte de Pline, Font souvent écrit Métina, et sous cette forme elle rappelle ce petit archipel d'îlots vaseux qu'on retrouve sur plusieurs cartes anciennes sous le nom de les Tines ou les Tignes [las Tinhas, de 6tv, 6(voç, bas fond, amas de sable et de vase), et qui sont encore désignés aujourd'hui sous celui de Theys ou Teys. Cette incertitude sur le nombre des bouches n'a rien qui doive surprendre; le cours inférieur du Rhône est soumis encore aujourd'hui à des variations telles, qu'il n'est pas étonnant qu'à des intervalles de temps très-rapprochés de nouveaux graus se soient ouverts ou fermés ; le grand bras actuel du Rhône n'existe que depuis cent cinquante ans à peine, et nous sommes peut-être à la veille de voir ce bras abandonné et le Rhône prendre une nouvelle direction. Ces changements de lit devaient être bien plus fréquents dans les temps anciens, alors que le fleuve, dépourvu de digues, se répandait librement, pendant les crues, sur toute la surface du delta, et qu'au lieu de rentrer dans son lit primitif il changeait très-certainement, après chaque inondation, le nombre et la direction de ses branches.

Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que, dans les temps anciens, pendant toute la durée du moyen âge et la plus grande partie des temps modernes, le Rhône s'est largement répandu du côté de Mauguio et d'Aiguesmortes , oîi Ton retrouve aujourd'hui les lits atterris de ses anciens

bras , les Rliônes morts. Le fleuve coulait primitivement au pied des collines qui bordent la Camargue à rOuest; la pente de la Crau le rejetait naturellement de ce côté; il tombait dans la partie actuellement comblée de Pétang de Mauguio, qui est représentée par le territoire d'Aiguesmortes. Puis se sont formés les Rhônes morts ; le petit Rhône leur a succédé; enfin, celui-ci a cédé plus tard la prééminence au bras oriental , qui est aujourd'hui le principal. Tous ces changements présentent la ressemblance la plus frappante avec ceux qui se sont produits aux embouchures du Pô, se déplaçant graduellement de Ravenne vers Venise (i).

Jusqu'à ces derniers temps, le courant principal du Rhône suivait le Bras de-Fer, appelé aussi canal du Japon, et que Ton trouve indiqué sur toutes les cartes sous le nom de Vieux-Rhône; mais, en 171 1, les vases avaient tellement exhaussé le Bras-de-Fer que le fleuve envahit le canal des Lônes, qubn avait creusé quelques années auparavant dans le but de dessaler quelques étangs. Le courant s'établit bientôt dans ce canal, et, en 1724, les barques de mer y passaient à pleine charge. C'est ainsi que s'est formée la grande embouchure actuelle du Rhône, dont

(i) Voir rétude de M. Denamiel, ingénieur des ponts et chaussées , sur le Régime des côtes de la Camargue. Marseille^ 20 janvier 1872.

l'existence sera aussi précaire que toutes celles <jui l'ont précédée.

Le Rhône apporte annuellement à son embouchure dix-sept millions de mètres cubes de sable •et de vase; et, comme chez la plupart des fleuves qui tombent dans une mer sans marée , la passe est obstruée par une barre; ce seuil sous-marin a opposé à la navigation un obstacle jusqu'ici infranchissable. L'embouchure présente une configuration spéciale; à mesure que le fleuve avance ses berges vers la mer, il se forme une série d*îlots éphémères, de theys, qu'une cause, futile en apparence, développe rapidement, qu'une autre fait disparaître plus rapidement encore. Un navire naufragé, une épave, un simple piquet peuvent donner naissance à un de ces îlots. C'est ainsi •qu'ont été formés les theys de la Tartane, du Roustan, de VAnnibal, etc., qui portent les noms de bâtiments échoués sur le seuil de la barre (i). Ces theys se développent chaque jour; ils se soudent entre eux, sont ensuite émoussés par les coups de mer, disparaissent quelquefois compléte-

(i) Voir l'étude de M. A. Germain, ingénieur de la marine, sur VÉtat de Vembouchure du Rhône et du golfe de Fo^ en j8y2, — Mission hydrographique des côtes Sud de France. Marseille, 1872,

ment, et, en définitive, prolongent les deux promontoires du Rhône, dont Tavancement annuel est de soixante-dix mètres en moyenne. « II semble, dit Astruc, que Taccroissement successiÊ de cette côte soit marqué à l'œil par Tordre des. tours bâties le long du Rhône. Strabon nous apprend que les Marseillais, devenus maîtres de Tembouchure de ce fleuve, y construisirent des. tours pour servir de signaux et pour en faciliter l'entrée et la sortie (i). Si le Rhône avait toujours, eu la même embouchure , on n'aurait eu besoin que d'y construire une seule tour, ou du moins, n'aurait-il fallu en construire que deux, une sur chaque rive; cependant, on en compte aujourd'hui quatre à cinq de chaque côté, rangées de distance en distance , le long du fleuve : du côté gauche , la tour de Mauleget , la tour de Saint* Arcier, la tour de Parade, la tour de Belvare; et, du côté droit, la tour de Mondovi, la tour de Vassale, la tour du Grau, la tour de Tampan, bâtie en 1614, et la tour de Saint-Genest, bâtie à

(i) L'entrée du fleuve reste toujours difficile à cause de la rapidité des eaux, des atterrissements qui s*y forment, et parce que le pays est si plat que l'on ne peut, dans les temps couverts, distinguer la terre, même de fort près. Aussi les Marseillais, cherchant de toutes les manières à s'approprier cette contrée, y ont-ils fait construire des tours qui servent de signaux; ils ont même fait bâtir ua temple à Diane l'Éphésienne, sur un terrain auquel les bouches du Rhône donnent la forme d'une île. f Strabon, Géogi\, liv. IV.)

Tembouchure du Bras-de-Fer (vieux Rhône) , en i656. C'est donc une preuve que le lit du Rhône s'est prolongé peu à peu dans la mer par des atterrissements successifs, que les anciennes tours se sont trouvées par là trop éloignées de Tembouchure pour pouvoir servir à Tusage pour lequel on les avait bâties, et qu'on a été obligé d'en construire de nouvelles de temps en temps et de distance en distance (i). » La dernière de ces tours sémaphores a été la tour Saint-Louis, construite en 1737 ; elle était alors établie sur le rivage même de la mer; aujourd'hui, elle en est à plus de sept kilomètres.

Toute la côte de la Camargue n'avance pas ainsi. Bien au contraire, l'action prédominante de la mer, qui a sensiblement la même direction que les grandes tempêtes , produit sur différents points du rivage des érosions très-considérables. Les vagues qui déferlent sur la côte arrachent du fond une quantité prodigieuse de matières minérales qui restent en suspension dans l'eau agitée, et que le courant littoral de l'Est à l'Ouest entraîne, pendant dix mois de l'année, avec des vitesses variant de o°o5 à o°3o pendant les temps calmes, et de i^So à 2° et quelquefois 3" pendant ~ -

(0 AsTRuc, Mémoire pour V histoire nat, de Languedoc,

les tempêtes. Sans les apports incessants du Rhône, la côte de la Camargue et tout le littoral sablonneux du delta, limés sans relâche par le frottement du courant , finiraient par disparaître peu à peu; la mer creuserait de nouveau la côte et reconstituerait à la longue le grand golfe primitif du Rhône que le fleuve a comblé.

Les contours et les variations du rivage sont donc le résultat d'une lutte permanente entre le fleuve qui le nourrit et la mer qui Tappauvrit. Tantôt la mer consomme plus de limon que le fleuve n'en apporte, et alors la côte avance : c'est le cas des embouchures. Le plus souvent l'usure de la mer reprend le dessus et l'érosion se produit. Cette érosion est surtout très-sensible dans la partie littorale de la Camargue où s'élève le phare de Faraman. Construit en i836, à sept cents mètres environ de la mer, cet édifice est aujourd'hui absolument condamné. Un sémaphore avait été placé, en i852, à trente mètres environ en avant du phare, la mer Ta envahi; il est abandonné depuis près de deux ans ; une pro- / fondeur de vingt-cinq mètres d'eau existe actuel- ' lement sur l'emplacement qu'occupait, il y a un siècle et demi, la pointe de Faraman, et, bien que le mouvement de recul de la côte se soit ralenti , il est encore de près de quinze mètres par an. Le sémaphore est noyé; le phare n'est plus qu'à une cinquantaine de mètres de la mer; dans quatre ou cinq ans , il n'existera plus.

Cette oscillation de la côte a été Tobjet d'études très-sérieuses et d'observations pleines d'intérêt de la part des ingénieurs du service maritime des Bouches-du-Rhône. Nous ne pouvons naturellement que mentionner ici les principaux résultats de leurs travaux.

La côte forme un double feston : deux golfes, le golfe d'Aiguesmortes et celui des Saintes- Mariés ou de Beauduc sont défendus et protégés des coups de mer du Sud-Est par deux saillies ou promontoires sablonneux, la pointe de l'Espiguette et la pointe de Beauduc. Puis viennent la grande plage de Faraman et une troisième saillie formée par le bras principal du Rhône. Pendant que ces trois promontoires s'avancent, les golfes et la plage de Faraman se creusent. L'avancement de la grande bouche du Rhône est en moyenne de cinquante à soixantf--dix mètres par an; et, comme la direction du fleuve est exactement opposée au choc de la grosse mer du large, les atterrissements, au lieu d'être tous emportés par le courant de TEst à TOuest et de nourrir ainsi la plage de Faraman, sont remaniés sur place par les vagues et distribués à peu près également des deux côtés de l'embouchure. Le golfe de Fos tend par conséquent à se combler, et on peut prévoir Tépoque fatale où les vases et les limons envahiront les ports de Saint-Louis et de Bouc.

Immédiatement après , la plage de Faraman, rongée par la mer, recule d'une manière sensible.

Lés cartes anciennes en font foi; l'observation quotidienne le confirme. De 1710 à 1760, la plage perdait deux mille mètres, soit quarante mètres par an; de 1760 à i836, le reculement moyen n'a plus été que de trente mètres; aujourd'hui, il se réduit à quinze mètres. Par contre, la pointe de Beauduc s'avance d'une quantité notable; cet avancement , qui a été de trente mètres par an dans la période de 1760 à 1840, n'est, depuis cette époque, que de dix-sept mètres en moyenne. Derrière la pointe, la mer est calme , et le golfe des Saintes-Mariés se creuse insensiblement et subit la loi de TafFouillement par Pavai, ainsi que cela a lieu pour l'enracinement d'un épi en rivière. Par suite de Taffaiblissement de son débit et de la minime quantité de ses apports , le promontoire du petit Rhône s'efface de plus en plus ; le reculement du grau d'Orgon est à peine de dix mètres par an; mais il inspire déjà des inquiétudes sur l'avenir du sémaphore construit sur la rive gauche du fleuve, et qui ne se trouve plus qu'à deux cents mètres de la mer. Le mouvement de cette partie de la côte emprunte à la tradition du débarquement des premiers apôtres du Christianisme un intérêt d'une gravité toute particulière, et il est extrêmement important d'établir d'une manière positive l'existence du rivage à dix -huit cents ans de distance. Il est certain que les plages d'Aiguesmortes et des Saintes- Mariés occupent à très-peu près aujourd'hui le

même emplacement qu'aux premières années de notre ère, et que le mouvement de la côte a été • depuis lors plutôt un mouvement rétrograde qu'un mouvement en avant. Il existait autrefois à l'embouchure du petit Rhône une île appelée Odur, Odor ou Ogor, qui n*est autre que l'ancienne île sablonneuse d'Orgon, aujourd'hui complètement balayée par les coups de mer, et dont il ne reste plus aucune trace. L'ancienne batterie d'Orgon, établie il y a deux cents ans à peine sur le musoir gauche du fleuve, est engloutie; c'est aujourd'hui un écueil en mer à une centaine de mètres de la côte. La plage des Saintes- Mariés suit donc depuis plusieurs siècles une marche rétrograde assez prononcée.

Plus loin, les mêmes phénomènes se reproduis •sent, et la pointe de l'Espiguette, qui était à l'origine des temps une petite île séparée de la terre ferme par les bras des Rhônes morts , et que Ton xetrouve désignée sur les anciennes cartes sous le nom d'île de Spigaï ou de la Piguette, s'avance 4'une dizaine de mètres par an. Nous avons eu soin de faire sceller contre Tune des façades du phare érigé en 1 869 sur cette pointe sablonneuse, une plaque de marbre mentionnant la distance exacte qui séparait à cette époque l'axe de la tour du rivage des basses mers. Ce repère sera précieux un jour; et les générations futures pourront déterminer d'une manière précise le taux d'avan- •cement de la plage.

Par contre , le golfe d'Aiguesmortes a une tendance à se creuser tout comme celui des Saintes- Mariés; affouillement lent, mais continu, et qui commence à menacer sérieusement le petit hameau du Grau-du-Roi.

Plus loin, le long de Tétang de Mauguio, la plage ne subit aucune modification sensible, et les ensablements des graus de Palavas et de Cette sont dus au transport des sables arrachés par les vagues de tempêtes aux abords mêmes de ces deux graus. Vis-à-vis Mauguio, on se trouve sur le cordon littoral originaire, qui paraît ne pas avoir subi de mouvement appréciable depuis Torigine des temps historiques.

Ainsi, au commencement de notre époque géologique, le groupe des étangs échelonnés depuis Agde jusqu'au Rhône faisait complètement partie de la mer, dont ils n'ont été séparés que par un immense lido provenant des apports des différentes branches du Rhône , distribués suivant une courbe à peu près parabolique par le courant de PEst à rOuest. C'est le cordon littoral primitif, celui que la mer a construit tout d'abord pour clore son domaine. On peut encore parfaitement le reconnaître aujourd'hui ; et il est facile de suivre, dans l'intérieur du continent, la ligne de dunes, quelquefois couronnées de pins parasols et de peupliers blancs, qui indiquent assez nettement la limite de l'ancien rivage. Les plages de Maguelone, de Pérols et de Mauguio paraissent occu-

per encore de nos jours leur position originaire; la grande courbe passe derrière Aiguesmortes , traverse la forêt de Sylve-Réal, la Sylve-Godesque, les Pinèdes, suit les petites langues de terre qui coupent l'étang de Valcarès et Tancien canal du Japon ou Bras-de-Fer et va se souder à la montagne de Fos , point invariable de la côte. C'est aux abords de ce cordon primitif, aujourd'hui reculé au milieu des terres, que la vie maritime s'est développée pendant de longs siècles ; et , en parcourant ces forêts dépeuplées et ces marécages déserts, nous allons retrouver cà et là les souvenirs et les débris des anciennes villes littorales, éteintes aujourd'hui , perdues au milieu des alluvions, ruinées par les dévastations du temps et des hommes, et dont les plages ont été le théâtre des plus importants événements de notre histoire nationale.

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