CHAPITRE DIXIEME
La grande île Magalo, — Le monastère et le port Sarrasin. — Première destruction de Maguelone par Charles Martel. — Sa restauration. — L'église fortifiée de Saint-Pierre. — Apogée et déclin de la vie monacale. — Seconde destruction de Maguelone par Louis XIIL — État actuel — Le grau de Palavas.— Lates , Castellum Latera.
La première de ces villes mortes est Maguelone. Une cathédrale ruinée, une ferme et un désert, voilà tout ce qui reste aujourd'hui d'une ville jadis florissante, et dont les commencements se perdent dans les profondeurs de Thistoire. L'origine même de son nom est enveloppée d'une obscurité que les érudits sont loin d'avoir dissipée, et les étymologies les plus diverses ont été tour à tour proposées.
Tantôt on a voulu rattacher Maguelone au débarquement en Provence de Marie de Magdala , sœur de Marthe et de Lazare; et certaines cartes anciennes, notamment celle de Guillaume Possel, figurent un groupe d'îles aux environs des bouches du Rhône, parmi lesquelles une désignée sous le nom de la Magdelaine.
Quelques commentateurs de Festus Aviénus,
et les Bénédictins entre autres (i), voient dans Maguelone l'ancien oppidum de Naustalo, qu'ils transforment en Magalo, par une de ces altérations de texte auxquelles on a trop souvent recours; d'après eux, le vers 612 de VOra maritima :
Tum Mansa vicus, oppidumque Naustalo,
devrait être lu :
Tum Mansa, Vicus oppidumque Magalo.
Mansa serait la ville de Mèze sur l'étang de Tau ; Vicus deviendrait Vic-Mireval sur l'étang près de Frontignan; et Magalo serait naturellement Maguelone. Tout cela n'est pas invraisemblable, et ce serait même une preuve nouvelle que Maguelone existait à Tétat de place forte, oppidum, à la fin du quatrième siècle.
Le nom de Magalo a d'ailleurs une physionomie celtique assez prononcée. Artémidore et Etienne de Byzance (2) mentionnent , aux environs d'Agde et dans la zone littorale occupée par les colonies marseillaises , l'existence d'une ville et d'une île, Alone (*^4X<ov, aire, terrain uni) ; en y
(i) Histoire générale de Languedoc, (Voir la note rectificative ajoutée par dom Vaissette au tome V de rédition originale, p. 661, col. 2.)
(2) 'A).ti)vtc vr)<To; xal iroXi; Ma(iTa>ifltç, cb; 'ApTSjiCSwpoç Les Ethniques, Dictionnaire d'Etienne de Byzance.
préposant le radical celtique Mag y qui signifie ville, on obtient Mag-Alone ou ville d'Alone. D'après cette étymologie, Pancienne cité remonterait au moins à Torigine de notre ère.
Méfions-nous de toutes ces interprétations ;. elles sont trop ingénieuses pour être absolument vraies. N'est-il pas plus naturel de remarquer que le sol de Maguelone , qui est un massif assez bombé de tuf volcanique, a été de tout temps une île parfaitement définie , tandis que les autres îlots, vaseux ou sablonneux, qui pouvaient se former aux embouchures des Rhônes , n'avaient le plus souvent, comme les teys, qu'une existence éphémère, et que dès lors les Marseillais l'auront désignée sous le nom de grande île, (ASYdlXv) v^troç, Mégalé-nésos, ou [xeyoXyi é^cov, Megalé-alone, ce qui conduit sans grande altération à notre Maguelone actuel?
Quoi qu'il en soit, Maguelone, aujourd'hui déserte , a été , il y a près de dix-huit cents ans , une île peuplée, fortifiée , et a joué, pendant près de quinze siècles, un rôle maritime considérable dans le golfe de Lyon.
Sa constitutioa géologique ne peut laisser aucun doute sur l'ancien état des lieux; c'était et ce ne pouvait être qu'une île; le petit territoire d'origine volcanique qui émerge aujourd'hui aa milieu des sables et des alluvions était alors en^ pleine mer; et, avant que la formation du lido eût complètement séparé du domaine maritime les
anciens étangs des Volkes , les vagues venaient battre de tous côtés cet îlot, assez rapproché d'ailleurs de la côte. Maguelone a donc été dans le principe une île en mer, puis est devenue une île dans rétang ; aujourd'hui , les atterrissements Pont rattachée du côté Sud au cordon littoral, et une grande levée établit, à travers Tétang de FArnel, sa communication artificielle avec la terre ferme.
Il est tout à fait impossi^ble de se faire une idée, même confuse, de l'ancienne ville grecque ou romaine; rien de ce qui se rapporte à cette époque n'a subsisté, et ce n'est guère qu'à partir du sixième siècle que nous apparaît assez nettement la ville gothique, dont le plus ancien souvenir ayant une valeur historique positive est le siège ]par mer qu'en fit Wamba , roi des Wisigoths. D'après les témoignages les plus authentiques, Maguelone était déjà érigée en cité depuis plus d'un siècle; elle avait sa cathédrale, et son évêque lui-même paraît avoir pris une part active à la révolte.
Les Sarrasins, maîtres alors de l'Espagne, convoitaient la conquête de la Gaule méridionale. Maguelone était pour eux une position stratégique de premier ordre ; située en face de l'Afrique et des Baléares, elle pouvait devenir entre
leurs mains une place forte et un port d'une extrême importance. Pillards et commerçants, ils eurent bientôt mis la main sur le précieux îlot et en firent un de leurs meilleurs refuges. Le port, creusé ou agrandi, prit le nom de Port Sarrasin , Portus Sarracenorum, qui a survécu à l'occupation mahométane , et devint en peu de temps le centre d'un trafic considérable entre l'Europe , TAsie et TAfrique. Mais les déprédations continuelles de ces forbans de la côte de Languedoc attirèrent sur la malheureuse ville une terrible exécution.
En 737, Charles Martel, qui venait de brûler Nîmes, Agde et Béziers, ne trouva rien de mieux, pour chasser les pirates de cette partie du littoral, que d'anéantir l'objet de leurs convoitises. Il détruisit jusqu'à la dernière pierre la ville, les principaux édifices et les remparts, et ne laissa subsister que la vieille église de Saint-Pierre, dont le grand œuvre fut à peine entamé. L'évéque dépouillé se réfugia à Villeneuve-lez-Maguelone, sur Tautre rive de l'étang; le siège de l'évéché fut transporté à Substantion [Sextantio, Castelnau), près Montpellier, sur la voie Domitienne. Pendant plus de trois siècles , l'île abandonnée et déserte ne fut plus qu'un monceau de ruines, et le squelette de l'ancienne cathédrale n'abrita plus que les corsaires et les oiseaux de mer.
La restauration de la ville insulaire eut lieu dans le courant du onzième siècle, par les soins
du généreux Arnaud, Tun de ses plus illustres évéques. Arnaud obtint d'abord l'intervention pontificale, qui se traduisit par une bulle d'indulgences pour tous ceux qui contribueraient par leurs offrandes à réédifier la ville détruite. Les murailles furent rebâties et flanquées de tours; une immense levée, coupée par une série de petits ponts en bois, fut jetée à travers Tétang pour Joindre l'île au bourg de Villeneuve. L'ancien grau , qui pouvait donner encore accès aux pirates sarrasins, fut fermé; un autre fut ouvert plus près de l'île; et bientôt la nouvelle ville, resplendissante de jeunesse, devint un des lieux les plus fréquentés de la côte. Le port de Magueloae fut alors pendant quelque temps le premier de la province. Le pape Gélase II, qui avait abordé à Saint-Gilles en i ii8, se rendit par mer à Maguelone. En 1162, le pape Alexandre III, obligé de sortir de Rome, se réfugiait à Tabri de la vieille nef de Saint- Pierre, et Bernard de Tréviès, chanoine de réglise cathédrale de Maguelone, en composant en 11 78 son roman de Pierre de Provence et la belle Maguelone, pouvait parler avec autorité de son port, qu'il désignait toujours sous le nom de Port-Sarrasin, et qui était, disaitil, en relations fréquentes avec presque toutes les côtes de la Méditerranée, parce qu' illec toutes fustes marchandes arrivaient.
Alors commença pour la ville épiscopale une ère de prospérité dont l'aspect désolé des lieux ne
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permet pas aujourd'hui de se faire une idée. Un groupe assez considérable d'édifices entourait rimménse cathédrale; un mur d'enceinte continu, des portes tourelées, un pont-levis faisaient de la ville une véritable place forte; à l'intérieur, se trouvaient plusieurs églises : Saint- Pierre, l'église mère, dont il ne reste aujourd'hui qu'une partie de la nef principale, flanquée alors de plusieurs tours, était sans contredit un des types les plus complets de ces églises fortifiées du moyen âge échelonnées le long du littoral; à ses côtés, les églises de Saint- Augustin et de Saint- Pancrace, et un cloître dont on distingue encore les vestiges. Sur le périmètre de l'enceinte crénelée, se dressait un fort, contigu à la façade de la cathédrale et surmonté d'un donjon, au haut duquel veillait constamment un garde chargé d'annoncer à son de trompe les heures du jour et de la nuit, et de signaler en même temps l'approche des navires suspects de piraterie.
Tout a été détruit , à l'exception de la grande nef de la cathédrale, qu'une moderne restauration vient de préserver d'une ruine complète. L'église de Saint-Pierre est, comme toutes les églises de l'époque, régulièrement orientée; sa forme générale est celle d'une croix latine, ses arcs en plein cintre sont légèrement ogives, ses rares fenêtres romanes, ses mâchicoulis cintrés allant d'un contrefort à l'autre, sa plateforme dallée, lui donnent l'aspect d'une véritable forteresse.
« Il fallait, en effet, à cette extrémité de la France, en face des corsaires mahométans d*Afri- •que et d'Espagne, se mettre en état de résister à ■d'hostiles attaques. Nulle église peut-être ne fut mieux appropriée à sa destination. Un édifice plus svelte, à flamboyants vitraux, eût été d'un ruineux entretien aux époques de tourmente maritime oli la violence du vent rendait parfois périlleux le simple passage du pont sur l'étang. Avec quelles ressources y eût-on subvenu? et ■comment, en cas de descente de l'ennemi, eût-on pu se tirer d'affaire?
» L'église de Maguelone , avec sa lourde masse et sa toiture de dalles à l'épreuve des plus rudes tempêtes, oti l'on pouvait installer des engins de guerre, si la nécessité se présentait d'y soutenir un siège, offrait, au contraire, de merveilleux moyens de résistance. Aussi est-elle parvenue jusqu'à nous presque intacte dans son gros oeuvre, et a-t-elle imposé à Richelieu lui-même, — si jaloux pourtant de faire disparaître tout ce qui, sur ce point du littoral, était propre à favoriser un débarquement ou une opposition quelconque, — le respect de ses vieux murs. Le puissant cardinal-ministre a tout rasé à l'entour de la vénérable église; mais l'église elle-même a comme défié le marteau des démolisseurs. Richelieu n'a pas osé se montrer envers elle plus dur que les protestants, dont le vandalisme, si barbare ailleurs , l'avait épargnée. Il a craint, on le dirait,
d'encourir, en la détruisant, la colère des saints, apôtres, qui, sculptés à la façade du monument, semblent, avec leurs symboliques attributs des clefs et du glaive , en garder la porte et en protéger l'enceinte.
» Respectons-la, nous aussi , en lui conservant , quoique vide de son ancienne splendeur, les sen-^ timents de pieux souvenirs qui inspiraient à Bernard de Tréviès, en 1178, l'inscription encore: subsistante au seuil de la nef :
AD PORTVM VITE SITIENTES QVIQVE VENITE.
HAS INTRANDO FORES, VESTROS COMPONITE MORES. HINC INTRANS ORA, TVA SEMPER CRIMINA PLORA. QVIDQVID PECCATVR LACRIHARVM FONTE LAVATVR.
«Combien d'hommes, combien de pèlerins ont lu et médité ces versl N'est-ce pas depuis bientôt sept siècles une sorte de prédication en permanence? Qu'elle y reste toujours, par manière de précieux témoignage de la foi de nos ancêtres et; en mémoire de la sainteté du lieu qu'elle recommande au culte de leurs descendants. On aura toujours soif de vie morale et toujours besoin d'expiation, tant qu'il y aura des hommes (i). »
(i) A. Germain, Maguelone sous sesévêques et ses chanoines, Montpellier, iSSg.
Pendant plusieurs siècles, la communauté magalonaise a été une quasi-république, dans laquelle révêque, primus inter pares, remplissait le rôle de président électif (i). Ce petit monde sacerdotal devint bientôt d'une excessive richesse, et constitua, sur cette partie du littoral du Languedoc, une sorte de pendant à la société des moines de Lérins, si célèbre sur les côtes de Provence. Ce fut à la fois un lieu de retraite pour les érudits, un séjour de prière pour les religieux et un asile de charité pour les pauvres et les malades. L'étonnante fortune dont Maguelone a joui pendant près de cinq siècles a donné prise à d'injustes reproches et à de calomnieuses imputations. Mais la prospérité a ce juste revers, d'engendrer, dès qu'elle dépasse certaines limites, lé relâchement et la corruption; et l'étude consciencieuse publiée par l'éminent historien de Maguelone nous révèle à ce sujet des abus regrettables et de tristes écarts.
Il est difficile de disculper l'évêque Bérenger de Fredol, qui, en sa qualité de comte de Melgueil, faisait frapper en plein treizième siècle des monnaies au type de Mahomet. Cet acte de haute
(i) Voir les statuts de i33i, de preposito, dont le manuscrit est conservé à la bibliothèque de Montpellier.
inconvenance ne tarda pas d'ailleurs à être réprimé par le pape Clénient IV (i), qui, originaire de Saint-Gilles, se trouvait dans des conditions uniques pour être au courant de ce qui pouvait survenir dans le comté de Melgueil, placé à quelques lieues de sa ville natale. Toutefois, des faits de cette nature étaient fréquents à cette époque, et les monnaies melgoriennes, frappées par des princes chrétiens avec légendes arabes abondent dans toutes les collections numismatiques. L'évêque d'Agde avait été aussi condamné par le même pape Clément IV pour un grief identique. Le comte de Toulouse, Alphonse II, fut à son tour censuré par son frère le roi saint Louis pour avoir laissé battre, dans le comtat Venaissin, une monnaie dont la légende donnait à Mahomet le nom de « Prophète de Dieu (2) ». Ces abus avaient
(i) (( Sane de moneta miliarensi, quam in tua diocesi cudi facis, miramur plurimum cujus hoc agis consilio; non quod injuriant facias dicto régi (Francorum), si in fundis non fabricatur ipsius, sed Régis glorice , extra cujus dominium nec hoc potes, nec aliud operari, Quis enim catholicus monetam débet cudere cum titulo Mahometi? Quis etiam licite esse potest monetce aliénée percussor, cum enim nulli liceat eam cudere, nisi cui vel Summi Pontificis, vel Principis auctoritate conceditur; quam nullus usquam sic effuse concessit, ut omnis generis monetam faceret? n (Lettre du pape Clément IV à Tévêque de Maguelone, 16 septembre 1266.)
(2) A. Germain, de la Monnaie mahométane attribuée à un évéque de Maguelone, (Mémoires de la Société archéologique de Montpellier, 1854.)
cependant leur raison d'être; car les Sarrasins n'étaient pas seulement des pirates, mais encore les plus hardis et les plus actifs commerçants de la Méditerranée; et la monnaie la plus commode pour les échanges de toute nature, la plus répandue et le mieux acceptée, était celle qui circulait par leur intermédiaire sur toutes les places maritimes de ritalie cosmopolite, de l'Espagne alors mahométane, de l'Afrique et de l'Asie.
Quant au reproche d'affaiblissement de la discipline, si souvent fait aux religieux de Maguelone, il semble prendre son origine dans l'interprétation malveillante de ces statuts de i33i oîi le détail de la vie domestique du monastère était réglé avec le soin le plus minutieux. Le manuscrit d'Apicius [de Re culinaria; — de Obsoniis) , découvert dans la magnifique bibliothèque de Pévéché, ne prouve pas le moins du monde que les chanoines de Fépoque fussent des épicuriens consommés; et ce qui ressort surtout de la lecture impartiale de ces statuts si remarquables, c'est que la plus large hospitalité était pratiquée par les religieux sur cette plage infestée par la piraterie. Les pauvres, les lépreux, les infirmes étaient accueillis et soignés au monastère avec une exquise charité, et ce n'est pas une petite gloire pour les évêques de Maguelone que d'avoir, pendant plusieurs siècles , su conserver un asile de paix et de prière, un sanctuaire de travail et une hôtellerie chrétienne, dans le sens le plus élevé du
mot, sur cette côte qui n'était partout ailleurs qu'un champ de pillage, de meurtres et de déprédations de toute nature (i).
Maguelone avait été une première fois ruinée de fond en comble par Charles Martel, Louis XI II et les États généraux de Languedoc furent les auteurs de sa seconde et définitive destruction. Le roi très-chrétien respecta toutefois l'église; le fort, les tours et l'enceinte , qui avaient servi de place d'armes aux religionnaires, furent abattus; le monastère fut démantelé et les principaux édifices à moitié démolis. Quelques-uns subsistaient encore en 1708, mais, à cette époque, on construisait le canal des étangs qui longe la plage depuis Cette jusqu'à Aiguesmortes ; et ce qui restait de l'ancienne ville épiscopale devint, pendant plusieurs années, une carrière de pierres toutes taillées, qui fournit aux travaux modernes plus de six mille mètres cubes. — Ce fut la fin,
« Une église et des archives, dit M. A. Germain, en terminant son intéressante étude, voilà tout ce que les révolutions ont respecté de la fortune d'un des principaux centres monastiques, —
(0 II nous est impossible d*analyser ici toutes les dispositions de ces curieux statuts de i33i. Ils sont remplis de détails vraiment touchants; et c*est en réalité la mise en pratique de TÉvangile et de l'admirable règle bénédictine: Omnes supervenientes hospites tanquam Christus suscipiantur; quia ipsedicturus est: «Hospesfui, et suscepistis me. » (Voir Pièce justificative XIL)
une église aujourd'hui sans culte, et des archives incomplètes. Il n'est pas jusqu'aux cimetières qui n'aient disparu à Maguelone, — comme si la mort avait craint de se rencontrer avec elle-même dans ce désert, en y laissant subsister autre chose que le squelette de la vieille cathédrale! Et que de poussière humaine, cependant, recèle le sol de cette île, phénicienne, grecque, celtique, romaine, chrétienne, mahoiïiétane, française, où, s'abandonnant aux promesses pontificales d'éternelle bénédiction, ont, durant cinq à six siècles, choisi leur sépulture tant de pieux catholiques! Quelques rares tombes, échappées çà et là aux chercheurs de pierres de 1708, et moins d'épitaphes encore, en dehors de celles des évêques ou autres personnages admis à être inhumés dans Tintérieur de l'église : quelle écrasante, quelle irréfutable démonstration du Pulvis es, imposé â tout homme ici-bas, et du Sic transit gloria mundi! »
Le premier grau que l'on rencontre en laissant Maguelone est celui de la petite rivière du Lez, qui porte le nom languedocien de grau de Palavas. Après avoir quitté une ruine vénérable et un désert plein de souveirirs , on tombe sans transition au milieu d'un petit port de pêche assez animé, peuplé de villas polychromes d'un goût plus qu'équivoque. La dorure du temps et du
soleil est remplacée par le badigeon. Nous avons à peine parcouru deux kilomètres, mais nous avons en réalité franchi plusieurs siècles. Un railway de plaisance conduit en quelques minutes de la plage de Palavas au cœur même de la ville de Montpellier, et la petite station balnéaire est devenue une sorte de faubourg maritime — et pour ainsi dire la piscine d^été de Tancienne capitale des États de Languedoc.
En traversant ce sol marécageux et ces prairies séparées par de profondes roubines et récemment conquises sur les étangs, on aperçoit au milieu des saules les restes mutilés de Tancien château de Lattes , que plusieurs commentateurs ont confondu à tort avec le Castellum Latera dont parle Pomponius Mêla (i). « Lates, Cflsfe/lum Latara, disent les Bénédictins (2), était un château situé dans une île formée par la petite rivière du Lez, Ledum /lumen, vers son embouchure dans Tétang de Tau , qu'un ancien appelle Taphrum, et qu'on nomme aujourd'hui l'étang de Pérols. Ce château, éloigné d'un peu plus d'une lieue au Midi de Montpellier, prit dans la suite le nom dePalude, la Palu, à cause de sa situation. Il est à présent ruiné. »
Ces lignes concises suffisent à l'histoire de Lates et fixent très-exactement sa position géographique
(i) PoMP. Mêla, de Situ orbis, 1. II, c. v.
(2) Histoire générale du Languedoc, liv. II, ch. xxii.