CHAPITRE ONZIÈME
AIGUESMORTES.
(TAiguesmortes à la mer. — Réfutation de la théorie du rent de la plage. — Les quatre cordons littoraux de la lagune esmortes. — La flore des dunes et la flore des marais. — d'Âiguesmortes pour rembarquement des croisés. — Le Ca- \êl: itinéraire de saint Louis.~Le Grau-Louis, son abandon. Sraa de Croisette : itinéraire de Charles-Quint. — La digue *tyrade. — Le chenal maritime actuel et le Grau-du-Roi, — npturts d'Aiguesmortes et la tour de Constance. — Analogie s citadelles chrétiennes de l'Orient. — La campagne d'Aigues-
Maguelone à l'embouchure du petit Rhône
;e est coupée par une innombrable série de
graus. Nous ne fatiguerons pas le lecteur
faisant la trop longue énumération. Ils
ent hier, ils seront peut-être fermés demain ;
ivelles coupures les remplaceront pour être
ées à leur tour; et ce régime durera jusqu'à
les étangs littoraux placés derrière le lido-
définitivement atterris.
;t cependant une légère dépression de cette
ni rappelle de trop glorieux souvenirs pour
être signalée. C'est le Grau-Louis, Notons
ji soin tout particulier et une fidèle exacti -
'emplacement de ce point spécial de notre
rivage, qui a été deux fois le théâtre de rembarquement des croisés pour la Terre Sainte. Le Grau-Louis est à égale distance du Grau-du-Roi et du grau de Melgueil, Mauguio, aujourd'hui comblé, c'est-à-dire à sept kilomètres de l'un et de l'autre de ces deux graus. C'est l'embouchure aujourd'hui fermée et déserte de Tancien chenal , le Canal' Viel, qui serpentait à travers la lagune d'Aiguesmortes, dont les remparts crénelés et la massive tour de Constance se détachent à l'horizon.
Le pays s'ouvre devant nous : le grand cordon de dunes s'éloigne de plus en plus de la côte et dessine au loin une crête ondulée couronnée de pins parasols. Nous entrons dans cette vaste zone que les Rhônes morts couvraient encore hier de leurs eaux chargées d'alluvions, et qui n'est pas moins remarquable par ses souvenirs historiques que par le développement et la disposition spéciale de son appareil littoral.
Au premier abord, les étangs et les marécages qui environnent la cité de saint Louis semblent présenter un enchevêtrement confus et tout à fait arbitraire. Il n'en est rien, et on peut grouper ces différents bassins en trois zones parfaitement distinctes, orientées suivant la direction de la plage et correspondant à trois déplacements nettement déterminés du rivage de la mer. Mais ces déplacements sont tous antérieurs à l'époqcie des croisades; et il est absolument certain et démon-
AIGUESMORTES. 353
tré aujourd'hui que la plage actuelle n'a que très-peu varié depuis l'origine de notre ère.
La multiplicité des auteurs qui ont répété que la ville d'Aiguesmortes se trouvait autrefois sur le bord même de la Méditerranée et que les vagues venaient battre le pied de ses murailles est loin d'être une preuve de l'exactitude de cette assertion ; on sait avec quelle prodigieuse facilité une erreur historique ou géographique , dès qu'elle a pris pied dans ce qu'on appelle un peu pompeusement «c le domaine de la science », est adoptée sans contrôle et passe à l'état de vérité parfaitement établie : c'est ce qui est arrivé pour Aiguesmortes.
Guillaume Catel et Pierre Andoque, dans leurs Mémoires sur Vhistoire de Languedoc, publiés vers le milieu du dix-septième siècle, sont les premiers qui, frappés de la distance qui sépare Aiguesmortes de la mer, cinq kilomètres environ, ont cru pouvoir naturellement en conclure que la plaine marécageuse occupée par les étangs de la Ville, de la Marette et du Repausset était dé formation récente, n'existait pas à l'époque de l'embarquement de saint Louis , et faisait partie du domaine maritime. (Voir Pièce justificative XIIL) Un plus sérieux examen des lieux ou une étude plus consciencieuse dos premiers documents de l'histoire d' Aiguesmortes aurait sans doute complètement modifié leur opinion.
Après eux et sans autre examen, un nombre con-
sidérable d'historiens et de géographes ont trouvé fort commode de s'en rapporter simplement à l'opinion de leurs devanciers et se sont contentés de faire varier à leur gré, dans des limites sou^ vent très-élastiques, la distance qui sépare Aiguës* mortes de la mer. Ainsi, Ducange, dans ses Observations sur les Mémoires de Joinville (1668), dit que la mer ne venait plus de son temps qu'à une demi-lieue d'Aiguesmortes; et on lit, dans Y Histoire des chevaliers de Malte, par Vertot (1726}» que « saint Louis s'embarqua à Aiguesmortes ^ » port fameux alors, mais qui, par le retrait de la D mer, qui s^en est éloignée de quatre lieues, se 9 trouve aujourd'hui dans les terres. »
L'écart entre ces deux opinions et cette variation dans la proportion de un à huit sur l'estimation de la distance qui sépare Aiguesmortes du rivage sont assurément faits pour nous fixer sur le degré de confiance que Ton doit accorder à de pareils documents , et il serait superflu d'appeler encore l'attention sur ce point, si cette erreur n'avait pas été tour à tour reproduite dans les dictionnaires géographiques les plus autorisés, les plus récents, et les plus répandus, et jusque dans certains recueils qui revêtent un caractère tout à fait officiel, de manière qu'il est aujourd'hui à peu près universellement admis par tous ceux qui n'ont pas une connaissance spéciale du pays, qu'Aiguesmortes était, en 1248, une ville située au bord de la mer, que peu à peu les ensa-
AIGUESMORTES. 555
blements ont comblé son port, que les eaux ont obéi à un mouvement rétrograde continu, et qu'il s'est formé ainsi, autour de la ville, une plaine basse, coupée d'étangs et de marais, et terminée,, du côté de la mer, par une plage sablonneuse dont le contour très-variable tend à s'avancer tous les jours vers le large.
Il est possible de démontrer combien cettçr manière de voir est en contradiction avec tous les actes authentiques qui constituent les archives, de la ville d*Aiguesmortes, et que la plupart des. historiens ont sans doute négligé de consulter.
Il n'est pas dans notre intention d'aborder ict cette étude; nous ne pouvons cependant nous empêcher de rappeler que, au mois de mai 1 246; le roi saint Louis avait accordé à Aiguesmortes ses premières lettres patentes contenant les divers, privilèges de la ville et la forme de Padministra* tion de la justice, que ces lettres patentes furent: non-seulement confirmées par son fils Philippe III le Hardi, mais encore par quatorze de ses successeurs sur le trône de France , et que toutes font: mention des étangs et des salines situés au Sud d' Aiguesmortes , c'est-à-dire entre cette ville et. la mer (i).
(i) \o\v Archives d* Aiguesmortes, manuscrit Esparroà- (1777). Ce précieux manuscrit est un recueil très-complet des principaux titres et actes déposés dans les archives de la ville d*Âiguesmortes; il a été dressé en trois expéditions.
Il y a plus, on a retrouvé, dans différents actes du quatorzième, du quinzième et du seizième siècle , la désignation nominative des deux étangs de la Marette et du Repausset, placés entre Aiguesmortes et la mer. La mention très-précise qui y est faite de la plage située entre la mer et le dernier de ces étangs, qui porte encore aujourd'hui son ancien nom de Boucanet, nom que Ton retrouve dans un acte authentique de i363; enfin, les conventions de 1284 et i3oi relatives à Tétang des Caïtives et aux pêcheries situées aux abords de Tancienne roubine ou Canal'Viel , qui faisait communiquer la ville avec la mer, sont autant de preuves irréfutables que la situation géographique des lieux n^a pour ainsi dire pas changé depuis saint Louis, et que les modifications qui y ont été apportées sont l'œuvre de l'homme et non de la nature. Aiguesmortes, comme Narbonne et Fréjus, était donc un port reculé dans l'intérieur des terres , auquel on arrivait par un large canal qui traversait la lagune; et, depuis un temps immémorial, aucun mouvement rétrograde de la mer n'a été constaté sur cette partie du littoral de la Méditerranée.
par M. Alexandre Esparron, juge royal ordinaire et lieutenant général de Tamirauté. Deux de ces exemplaires ont été par lui remis, Pun aux archives de la ville d*Aiguesmortes, Tautre à celles du diocèse de Nimes.
AIGUESMORTES. SSy
Nous n'avons pas à faire ici Thistoire d^Aiguesmortes. Cette histoire a été faite et très-bien faite (i). Notre but est seulement de rétablir exactement le tracé de ce Canal- Viel, qui a été l'ancien chenal maritime suivi par les croisés, entre le port, situé près de la ville, et le grau de la plage aujourd'hui ensablé, désert et complètement oublié.
Les plus anciennes cartes nous montrent Aiguesmortes baigné par l'un de ces nombreux bras du Rhône aujourd'hui atterris et désignés sous le nom de Rhônes morts. Nous avons vu, en effet, qu'après avoir jeté longtemps ses eaux dans l'étang de Mauguio, le grand fleuve s'était peu à peu avancé vers l'Est, que les anciens Rhônes avaient été remplacés par le Rhône- Vif, celui-ci par le Petit- Rhône, et qu'enfin le grand courant avait fini par s'établir dans le Rhône d'Arles actuel (2).
Un autre phénomène non moins curieux est celui de la formation d'une série de cordons littoraux parallèles entre eux, et qui ont successivement détaché du domaine maritime les trois zones d'étangs qui séparent Aiguesmortes de la mer.
(i) F. Em. Di PiETRO, Histoire d* Aiguesmortes, Paris, 1849. — Marius Topin, Aiguesmortes, Nimes, i865.
(2) Voir seconde partie, chapitre IX, vi, et les cartes des pages 79, 123 et 141,
Il est évident que, dans la période antéhîsto- Tique, toute la plaine d'Aiguesmortes , entièrement formée par les alluvions fluviales, paludéennes et maritimes, était recouverte par les •eaux.
Le premier cordon littoral, situé au Nord de la -ville et qui forme le massif de la Sylve-Godesque, irfarque d'une manière fort nette la limite la plus ancienne du rivage. C'est ce cordon originaire qui commence aux plages de Mauguio et de Pérols, traverse toute la Camargue et vient se terminer à la montagne de Fos. Il est formé d'une 5uite presque ininterrompue de collines de sable •couronnées encore par une assez riche végétation ; le peuplier blanc, le pin d'Alep et surtout le pin parasol dessinent cette grande ligne au pied de laquelle se trouvait Tancien rivage. Dès qu'on a franchi ce premier cordon , on entre pour ainsi dire dans la mer préhistorique; le sol devient horizontal, et, malgré des défrichements récents, on reconnaît sans peine que Ton foule aux pieds une zone anciennement occupée par les eaux , où alternent aujourd'hui des mares couvertes de joncs et des alluvions tout à fait récentes. C'est le grand palus ou étang de Leyran, qui, dans quelques années, sera presque entièrement envahi par la culture (i).
Si Ton continue à se diriger du côté de la mer,
(0 Voir la carte de la page 35 1.
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on franchit bientôt un second cordon littoral, moins nettement dessiné que le premier, mais cependant très-reconnaissable à la ligne de montilles sablonneuses recouvertes d'une végétation. 80 ufFreteuse et rabougrie. C'est la deuxième station du rivage de la mer.
Puis vient un troisième cordon qui présente exactement la même physionomie et isole le groupe des étangs de la Marette, des CcCitives, de la Ville et du Roi.
Un quatrième et dernier cordon, qui n'est autre que la plage actuelle, complète Tappareil littoral et a donné naissance aux étangs du Repausset et du Repos. Ce dernier travail de la mer, œuvre récente pour le géologue , mais qui , pour l'historien, remonte aux époques les plus éloignées , était déjà consommée depuis plusieurs siècles à l'origine de notre ère.
Tout n'est pas fini ; et la mer n'a pas dit son dernier mot. L'avancement continu de la pointe de l'Espiguette finira par produire une flèche de sable orientée dans la direction du courant dominant de l'Est à l'Ouest, et qui fermera de plus en plus le golfe d'Aiguesmortes. Il est probable, pour ne pas dire certain, qu'après une période plusieurs fois séculaire , il se formera entre la pointe de l'Espiguette et le grau de Palavas un cinquième et dernier cordon littoral. Le golfe d'Aiguesmortes, dont la superficie est de plus de quatre mille hectares et dont les profondeurs
36o SECONDE PARTIE. CHAPITRE ONZIÈME.
varient de quatre à dix-sept mètres sur des fonds de bonne tenue, deviendra donc, dans la suite des temps, une sorte de bassin intérieur dont les conditions nautiques seront aussi bonnes que celles de l'étang de Berre. Combien de temps faudra-t-il pour que ce bras de mer se transforme en une immense lagune? Il est impossible de le prévoir, même avec une très-large approximation ; mais , si Ton observe que l'avancement régulier de la plage de TEspiguette est de dix mètres environ par an, on peut évaluer sans trop de témérité à trente ou quarante siècles le temps nécessaire pour que le lido de PEspiguette à Pérols ou à Palavas soit entièrement formé. A partir de ce moment, la grande lagune détachée du domaine maritime commencera à se combler; elle se transformera progressivement en marais , deviendra une lagune morte, puis une plaine d'alluvions et augmentera la largeur de cet appareil littoral qui a pris déjà, sur cette partie de nos côtes, un si vaste développement.
Les lignes de dunes et les bas fonds qui les séparent sont caractérisés par des flores tout à fait distinctes. Les pins, les ailantes et les peupliers blancs demandent que leurs racines plongent dans un terrain imprégné d*eau douce; et Peau de pluie , qui filtre à travers les sables , se retrouve
AIGUESMORTES. 36 1
en effet à très-peu de profondeur au-dessous du sol. — L'eau des bas-fonds est, au contraire, trèssaumâtre , quelquefois salée ; et la flore très-pauvre de ces anciens lits desséchés de la lagune ne se compose que de joncs , de soudes et de salicornes au feuillage terne et aux fleurs indécises.
Pour bien saisir la physionomie de cette étrange partie de notre territoire, il faut faire Fascension de la tour de Constance, qui occupe, à Tangle Nord de Tenceinte d*Aiguesmortes, la place de l'ancienne tour Matafère, cédée par Charlemagne au monastère de Psalmodi. Du haut de cet observatoire de quarante mètres de hauteur, on embrasse une plaine immense, et on voit trèsbien se dessiner, au milieu des étangs et des marais , les courbes sinueuses des quatre cordons que nous venons de décrire. L'imagination se reporte aux temps peu éloignés de nous où les eaux mélangées des Rhônes et de la mer couvraient cette vaste superficie; et ce dut être un spectacle saisissant que de voir encore, en 1840, le grand fleuve qui venait de rompre ses digues , reconquérir son ancien domaine et baigner les murailles de la ville subitement transformée en île; les portes furent fermées; et, pendant. plusieurs jours, les plus gros bateaux du Rhône vinrent accoster les remparts comme de véritables quais, et purent ainsi ravitailler la population protégée par son enceinte contre cet ennemi d'une autre nature.
Ces inondations, très-rares de nos jours, étaient fréquentes autrefois, lorsque le Rhône, dépourvu de digues ou imparfaitement encaissé, se répandait à la surËice de son ancien delta et projetait jusqu'aux abords de la ville ses branches parasites des Rhônes morts, dont nous apercevons encore les anciens rameaux. Toute la plaine était alors recouverte d*eau , et l'abbaye de Psalmodi , entourée de marécages, justifiait ainsi le nom à^île de la Méditerranée, que Ton retrouve dans les chartes du moyen âge. (Voir Pièce justificative XIV.)
On voyait seulement émerger au-dessus de cette vaste nappe les quatre grands cordons recouverts d'une végétation bien supérieure à celle de nos jours. La Sylve-Godesque, Sylva Gothica, Sylve- Réal, Sylva Regalis^ les Pinèdes, etc., dont les noms témoignent de Pancienne richesse forestière de notrç littoral, étaient alors de véritables forets, baignées de toutes parts par les eaux de la lagune; et le Rhône, en se retirant, déposait tout autour de ces dunes des franges de limons dont la culture pouvait immédiatement s'emparer.
La ville d'Aiguesmortes est située entre le second et le troisième cordon littoral. Les étangs de la Marette et de la Ville, alors plus étendus, se rejoignaient, au treizième siècle, presque au pied
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de l'enceinte, qui était ainsi entourée par Peau du côté de rOuest, du Sud et même en partie du , côté de TEst. Il n*y avait pas à proprement parler î de port; les navires venaient mouiller dans la lagune, le plus près possible des remparts, et s^amarraient à de gros anneaux en fer dont on voit encore la trace fort nette tout le long des courtines qui longent Pétang de la Ville. Ce sont ces fameux anneaux si souvent invoqués par les partisans du reculement de la mer depuis Tépoque des croisades. Qui n'a pas entendu dire et peutêtre répété que les galères de saint Louis étaient attachées aux remparts d' Aiguesmortes battus par les vagues de la mer? Rien n*est moins vrai ; la mer était alors comme aujourd'hui à cinq kilomètres de la ville; et les remparts eux-mêmes n'existaient pas, puisqu'ils ne furent construits que par Tordre de Philippe le Hardi, fils et successeur de saint Louis.
Dès que le roi de France eut fait vœu de pren* dre la croix (1244), son premier soin fut de se procurer, sur le rivage de la Méditerranée, un territoire et un port suffisants pour lui permettre de concentrer les troupes de son expédition. La difficulté était grande. Le roi n'était que suzerain dQs provinces méridionales de la France et ne possédait en propre aucune des villes du Midi. Le port de Narbonne était ensablé et appartenait d'ailleurs aux vicomtes de cette ville. Le Port- Sarrasin de Maguelone avait son é^'êque pou"
seigneur. Les graus de Montpellier relevaient des rois d'Aragon. Les ports d'Agde et de Saint-Gilles appartenaient aux comtes de Toulouse, et la Provence indépendante ne devait être réunie à la couronne que trois siècles après. Seul, le territoire marécageux d'Aiguesmortes était libre; il était possédé par les moines de Psalmodi, dont Tabbaye, située sur un petit monticule, au milieu des étangs, était une des plus riches résidences monacales de Tépoque. Saint Louis traita avec l'abbé de Psalmodi; et, en échange de quelques terres royales qui lui appartenaient près de Sommière, acquit la ville d'Aiguesmortes et toute la zone des étangs jusqu'à la mer. (Voir Pièce justificative XV,)
En fait de fortifications, il n'existait alors que la vieille tour Matafère, turris Matqfera, établie depuis près de cinq siècles au milieu des marais et des forêts de pins, et qui servait de refuge et de défense contre les incursions sarrasines. Saint Louis restaura cette tour, la reconstruisit même presque en entier et lui donna ces proportions grandioses que nous admirons aujourd'hui. Un petit farot fut établi sur la plate-forme; les étangs de la Marette et de la Ville furent recreusés ; et le chenal sinueux, qui conduisait d'Aiguesmortes à la mer, fut régularisé et approfondi. Ce fut le Canal-Viel. On n'en retrouve plus aujourd'hui que des vestiges, quelques pilotis, des débris d'enrochements, une ancienne sépulture de la famille
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des Porcelets, dont quelques membres faisaient partie de l'expédition et moururent avant le départ. Le fond des étangs s'est considérablement exhaussé depuis six siècles ; et la majeure partie de ce territoire, autrefois submergé et navigable, est livrée à la culture et au défrichement. Mais, au milieu de ces champs indéfinis qui furent une petite mer, on voit encore très-nettement serpenter l'ancienne route suivie par les vaisseaux depuis la tour Matafère, devenue la tour de Constance, jusqu'au Grau-Louis. L'existence de cet ancien chenal est la meilleure preuve que l'on puisse opposer à ces théories bizarres du reculement de la mer, qui ont trouvé et trouvent encore un accueil que rien ne justifie. Ne craignons pas de l'affirmer, aucun de ceux qui ont avancé une pareille erreur n'a pris la peine de suivre l'itinéraire que parcoururent les galères du treizième siècle. La route est, en effet, longue (douze kilomètres), quelquefois incertaine, toujours pénible ; il faut traverser des marais envasés, franchir plusieurs lignes de dunes, se perdre souvent au milieu des joncs et des broussailles;; mais, quelque fatigante que soit cette excursion, on éprouve une émotion d'une nature toute particulière en foulant aux pieds le plafond de cet ancien canal atterri ; c'est presque une voie sacrée que l'indifférence des populations et le colmatage naturel du sol condamnent à un oubli prochain et définitif. Nous avons eu soin d'en relever con-
sciencîeusement le tracé, et nous espérons qu'il sera désormais possible à Farchéologue et au pèlerin de retrouver les vestiges de ce glorieux passé. Nous n'entrerons pas dans de plus longs détails à ce sujet : l'étude du Canal-Viel a déjà fait l'objet d'un travail spécial (i), et les lignes qui précèdent suffisent pour donner une idée de la manière dont la ville d'Aiguesmortes communiquait avec la mer à l'époque des croisades.
Comme Narbonne romaine, comme la Ravenne de Tépoque impériale et la Venise du moyen âge et de nos jours, Aiguesmortes ne pouvait vivre que par sa lagune et devait mourir avec elle. Les conditions nautiques de toutes ces villes littorales sont absolument les mêmes, et la navigation que nous faisons aujourd'hui du quai de la Piazzetta à Malamocco, à Chioggia et à Brondolo, est en tous points semblable à celle qui avait lieu dans le lac Rubrésus , dans la grande lagune de Comacchio et dans celle d' Aiguesmortes. Il est même assez curieux de remarquer que les anciens canaux navigables de Narbonne et d' Aiguesmortes à la mer présentent, dans leur tracé, les mêmes dispositions que celui de Venise à son littoral. Même courbure et mêmes inflexions; c'est toujours la forme d'une grande S allongée, qui se
(i) Ch. Lenthéric, le Littoral d* Aiguesmortes au ireis^ième et au quator^^ième siècle^ avec un relevé de l'itinéraire de saint Louis entre Aiguesmortes et la mer, Nimes, 1870.
AIGUESMORTES. 3 67
dirige de l'Est à TOuest, rase le contour intérieur des cordons littoraux et débouche ensuite presque normalement à la plage. Le plus sommaire examen des cartes comparatives des trois lagunes permet de constater cette singulière conformité (i).
Après avoir franchi la dernière ligne des dunes, le Canal-Viel entrait dans la mer en face d'un rocher sous-marin, distant du rivage de mille cinq cents mètres environ, sur lequel viennent se briser les vagues du Sud et du Sud- Est, et qui forme ainsi, au-devant de la plage, une petite rade à Tabri des grosses mers du large. (Voir Pièce justificative XVL) C'est ou plutôt c'était le GraU'Louis. Il est aujourd'hui atterri et complètement oublié ; pas la moindre borne, pas le plus petit piquet ne signalent son emplacement; le pêcheur et le douanier sont depuis longtemps les seuls êtres humains qui foulent cette grève déserte, et pourtant illustre.
Les sables des dunes chassés par le vent Pont déjà envahie et comblée; et, dans un très-petit nombre d'années, il sera tout à fait impossible d'en retrouver la trace. N'aurions-nous pas dû , depuis longtemps, jaloux de nos traditions nationales et chrétiennes, signaler cette pauvre plage
(i) Voir les cartes des pages 2o3 , 221 et 33 1^
par un modeste monument, destiné à perpétuer le souvenir des grands événements dont elle a été le théâtre? Nous avons déjà soulevé cette question; notre appel n'a pas été entendu. Puisse-t-il Pêtre un jour et ce jour être proche! car le temps fait son œuvre, et tout aura bientôt disparu. La terre de France ne saurait être moins hospitalière que le désert de TAfrique. A côté des ruines de Carthage, à l'endroit même où le roi croisé, couché sur la cendre , rendait le dernier soupir , un de ses successeurs a fait ériger une chapelle et une croix. Puisse ce noble et pieux exemple nous tracer notre devoir de Français et de Chrétien , et nous rappeler que cette pauvre grève a été pour ainsi dire deux fois consacrée par le plus illustre et le plus éclairé de nos rois, un des rares souverains que FÉglise a pu mettre au rang des saints et que la Philosophie elle-même, par l'organe de son sceptique patriarche, a honoré en disant de lui « qu'il n'avait été donné à personne de pousser plus loin la vertu I »
Le Canal- Viel n'a eu qu'une existence éphémère. Après chaque inondation des Rhônes morts, toute la lagune éprouvait des variations de profondeur considérables, et le chenal était bouleversé. Sans pouvoir préciser Tépoque de la fermeture du Grau-Louis, on doit considérer
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comme certaîn qu'il ne fonctionnait plus comme passe navigable au seizième siècle, lorsque Charles- Quint se rendit à Aiguesmortes à la rencontre de François I".
Le chenal maritime, complètement diflféreni de celui que suivirent les croisés, aboutissait à un nouveau grau, le Grau-de-Croisette, qui venait de s'ouvrir plus près de la ville. Le port, qui occupait les parties profondes de l'étang de la Marette et baignait le pied de la tour de Constance, fut déplacé; et la relation de l'entrevue de i538 nous indique assez clairement qu'il devait se trouver le long de la grande façade Sud des remparts , et qu'on y accédait par la porte de la Marine. (Voir Pièce justificative XVIL)
Ce nouveau chenal ne devait pas se maintenir beaucoup plus longtemps que le Canal -Viel Après chaque invasion des eaux du Rhône, certaines parties de l'étang étaient aflfbuillées; d'autres au contraire étaient comblées et transformées presque subitement en hauts fonds. On peut juger de la prodigieuse rapidité des atterrissements par l'état de culture dans lequel se trouve aujourd'hui une partie de l'étang du Repausset, qui a été, à Tépoque de saint Louis, une véritable petite mer avec des profondeurs de six à dix mètres.
Au milieu de cet étang, existait alors une sorte de digue ou brise-lames, appelée la Peyrade, dont le développement était de près d'un kilomètre,
SyO SECONDE PARTIE. CHAPITRE ONZIEME.
solidement construite en maçonnerie de moellons de fortes dimensions et dont les murs de quai, avec leurs bossages et leurs ciselures, étaient absolument semblables aux remparts d'Aiguesmortes. Ce brise-lames était protégé , du côté du large , contre le choc ou le ressac des vagues par d'énormes blocs dont quelques-uns n'avaient pas moins de douze mètres cubes; on les extrayait des environs de Beaucaire; ils descendaient les différents bras du Rhône et traversaient les étangs sur des barques qui les échouaient à pied d'œuvre. Il y avait donc, en cet endroit du Repausset, une profondeur considérable, puisqu'on avait jugé nécessaire de protéger la digue de la Peyrade par les procédés employés pour les travaux à la mer.
La culture a envahi aujourd'hui cette partie de Tétang; on défriche les alluvions tout autour des vieux pilotis ; on sème et on récolte au-dessus des enrochements; et, dans quelques années, ce magnifique vestige de l'ancienne navigation à travers la lagune d'Aiguesmortes aura complètement disparu (i).
La Peyrade était non - seulement un briselames, mais un véritable quai de stationnement et un môle d'abri destiné à protéger la navigation dans l'étang du Repausset. On y retrouve
(i) Ch. Lenthéric, le Littoral d'Aiguesmortes au trei* :{ième et au quator:{ihne siècle.
AIGUESMORTES. Syi
encore les traces du séjour des anciens navires , et nous y avons recueilli en plusieurs endroits des amas de cailloux de serpentine dont la provenance est soit la Corse, soit plutôt les Apennins ou les environs de Gênes. Ce sont de véritables dépôts qui ne peuvent être considérés comme des apports dus à une cause physique naturelle; et il est hors de doute qu'ils ont été accumulés à la Peyrade par le fait de l'homme, puisque tout le littoral en est absolument dépourvu et n'est formé que d'alluvions. Il est donc très- vraisemblable que ces dépôts ne sont autre chose que des restes d'anciens délestages, et qu'ils proviennent du déchargement à la Peyrade des bâtiments génois qui ont fréquenté si assidûment le port d'Aiguesmortes, pendant h treizième et le quatorzième siècle.
Cependant la navigation dans ces étangs était toujours précaire; et, sous François I", les inondations du Rhône bouleversèrent tellement les marais salants, l'un des principaux revenus de la Couronne , qu'on résolut de rejeter tout le fleuve à l'Est (i). Cette dérivation s'appela le Rhône-
(i) « Ces réparations consistèrent à ouvrir un grau à la mer, qu'on appelle le Grau-Naou, vis-à-vis de Peccais, par un nouveau canal qu'on creusa, et à y jeter les eaux de la brassière du Rhône, qui passaient à Peccais, et qui, s*écoulant à la mer par l'ancien lit qu'on appelle aujourd'hui le Rhône mort, en passant dans le Repausset, comblaient les canaux par les limons qu'elles y déposaient. Le
Vifj et les anciens bras délaissés du fleuve de- Tinrent alors les Rhônes-Morts, Le Rhône -Vif <lébouchait à la plage par le Grau-Neuf, qui a •été pendant longtemps en pleine activité; aujour- d'hui ce Grau-Neuf lui-même est obstrué par les ^ sables et ne fonctionne que pendant les grandes crues du fleuve, et les deux anciens bras du
Rhône atterris portent les noms de Rhône-Mort de la Ville et Rhône^Mort de Saint-Roman.
L'amélioration qui résulta de l'ouverture du "Rhône-Vif fut peu durable ; la lagune s'envasait de plus en plus; et le port d'Aiguesmortes dépé- ^rissait chaque jour ; la création du port de Cette {1666) lui porta le coup de grâce. Tout le comïmerce de Montpellier déserta l'ancienne ville de saint Louis. C^est en vain qu'un arrêt du Conseil du 14 août 1725 ordonna la construction d'un chenal presque direct de la ville à la mer, que <<ieux chaussées insubmersibles furent élevées à
«bail de ces réparations fut passé à François Conseil, greffiei •des États, le 20 octobre i532, et ce bail fut ensuite ap> ^prouvé par lettres patentes du mois de décembre suivant. iLe Grau-Naou s*est depuis fermé, parce que les eaux de la brassière du Rhône ont depuis pris leur direction vers rétang d'Orgon, où elles forment le grau qui porte ce nom. » (Mémoire sur la ville d'Aiguesmortes, manuscrit £svarron, 1777O
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travers Pétang du Repausset, et qu'un grau artificiel, le GraU'dU'Roi, fut ouvert à grands frais, et maintenu entre deux môles . enracinés à la. plage. Tout mouvement maritime avait disparu.
Le chenal actuel a aujourd'hui une longueur de cinq mille six cents mètres; sa largeur varie de quarante à cinquante mètres, et, dans la traversée du Grau-du-Roi, elle augmente d'une manière progressive jusqu'à atteindre soixante mètres entre les deux musoirs. Deux feux de port signalent rentrée. La profondeur du chenal est partout supérieure à trois mètres; la baie est tranquille; l'entrée est sûre pour les petits navires; l'ensemble de ces conditions , très-favorables à la navigation, aurait donc pu permettre au petit cabotage de choisir Aiguesmortes pour l'un de ses principaux, ports; mais l'esprit d'entreprise et l'activité commerciale font absolument défaut dans cette ville déchue; et le tonnage maritime a suivi depuisquarante ans une décroissance inouïe. Malgré les améliorations qu'on n'a cessé de faire à Aiguesmortes, malgré l'établissement d'un chemin de fer dont les wagons peuvent accoster les navires,, le port est toujours désert; et c'est à peine si lesrelevés officiels y constatent un mouvement de trois mille tonnes, fournies presque exclusivement par des tartanes espagnoles chargées d'oranges des Baléares.
Le Grau-du-Roi , faubourg maritime d'Aiguës^ mortes, est, au contraire, un petit port de pêche
assez actif. Il abrite quarante de ces gros bateauxbœufs à voile latine, qui ne sortent que par couple et balayent de leurs filets traînants tout le plafond du golfe depuis Cette jusqu'aux Saintes- Mariés; plus de quatre-vingts moures de porc, d'un plus petit modèle, sont affectés à la pêche du maquereau et du thon; les Génois, enfin, dont les barques se rencontrent dans toutes les criques de la Méditerranée, se livrent sous nos propres yeux à la pêche fructueuse de la sardine, qui exige des habitudes de mer, un tempérament énergique et une sobriété malheureusement de plus en plus rares chez nos populations littorales- L'importance de la pêche française se chiffre par une recette annuelle de plus de six cent mille francs; ce serait, on le voit, une véritable fortune pour cette petite agglomération de marins, si l'abus toujours croissant des narcotiques et des spiritueux ne les condamnait à une misère incurable.
En résumé, le port d'Aiguesmortes n'existe pour ainsi plus aujourd'hui que de nom. La communication avec la mer a traversé trois phases distinctes.
C'était d'abord le Canal- Viel, suivi par saint Louis, et aboutissant au grau dont nous avons signalé le lamentable abandon.
Ce fut ensuite un chenal plus court, que parcoururent, en i538, les galères de Charles-Quint, qui longeait la Peyrade et débouchait en mer au
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grau de Croisette , dont les traces sont aussi trèspeu reconnaissables.
C'est enfin le chenal actuel construit sous le règne de Louis XV et se terminant au hameau du Grau-du-Roi, qui n'est qu'un petit port de pêche côtière et une modeste station balnéaire, fréquentée seulement pendant trois mois de Tannée.
Sans la production du sel , que Ton récolte en abondance à la surface de tous les marais du littoral et qui dépasse annuellement soixante mille tonnes, la vie semblerait absolument éteinte autour de la vieille cité de saint Louis.
Mais cette solitude et cet abandon sont en parfaite harmonie avec la paisible majesté de cette enceinte fortifiée, intacte depuis six siècles et que la main de Thomme a jusqu'à présent respectée. Aiguesmortes a eu, en effet, cette double fortune d'échapper à la fois au vandalisme des démolisseurs et au zèle des restaurateurs. Il n'existe certainement aucune enceinte en Europe, et peutêtre au monde, qui ait été conservée dans une aussi parfaite intégrité.
Les monuments des âges passés sont, surtout dans cette partie délaissée de notre littoral , soumis à des vicissitudes de toutes sortes. Les tours du Rhône, qui signalent les diverses embou-
chures du fleuve et les limites variables de la mer, sont dans un état de délabrement et d'abandon qui provoquera leur destruction à bref délai. Le fort de Sylve-Real, qui protégeait autrefois la Sylve-Godesque, a été vendu récemment par l'administration des domaines pour quelques centaines de francs et exploité comme carrière de matériaux de construction. Tous ces petits fortins de la côte de Languedoc , Peccais , Palavas, le Grand -Travers, remontent au dix -septième siècle. Quatre gros murs épais , aux talus fortement inclinés, percés de meurtrières et flanqués ' de petites échauguettes , donnent à ces constructions d'une autre époque une certaine originalité. Us rappellent les points occupés autrefois par les postes militaires des agents royaux de la Gabelle. Triste mesure que celle qui consiste à détruire ainsi tous les souvenirs de notre passé pour des avantages pécuniaires minimes et souvent fort contestables! et il est permis de se demander si l'autorité militaire ne devrait pas prendre à sa charge l'entretien de ces citadelles - miniatures , encore très-solides, comme elle le fait depuis longtemps des remparts d' Aiguesmortes avec autant de conscience que de discernement et de modération. Ces fortins pourraient, ce nous semble, être toujours utilisés, sinon comme centres de résistance, du moins comme postes d'observation , et entrer ainsi d'une manière très-rationnelle dans un plan général de défense de notre zone frontière. Si l'on
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n'y prend garde, ils disparaîtront prochainement de notre littoral ; et c'est presque par hasard que la tour Carbonnière, un des plus magnifiques postes avancés du moyen âge, qui commandait Pentrée d'Aiguesmortes du côté des marais du Vistre, a été préservée. (Voir Pièce justificative XVIII.)
Tout le monde sait qu'à Narbonne, toute une ville romaine, plusieurs temples, un amphithéâtre, un nombre considérable d'édifices publics de toute nature ont été mis à Pétat de véritables carrières, et que François I«, le restaurateur des arts et des lettres, en a utilisé les matériaux pour la construction d'une enceinte continue autour de la ville, qui est d'ailleurs sur plusieurs points aujourd'hui en cours de démolition. Ces fortifications du seizième siècle forment ainsi une sorte de musée épigraphique en plein air que Parchéologue et l'artiste ne peuvent encore parcourir sans douleur, en songeant à tout ce que ce développement de métopes , de bas-reliefs, de corniches et d'inscriptions lapidaires représente de monuments détruits.
Avec le goût des solutions extrêmes, qui est le fond de notre caractère national, nous passons sans transition de la destruction complète au système de la restauration à outrance. Nous démolissons ou nous reconstruisons; et, pendant que nous portons le pic et la pioche sur des monuments d'un autre âge pour en aliéner les motériaux à vil prix, nous n'hésitons pas à dénaturer
5yS SECONDE PARTIE. — CHAPITRE ONZIÈME.
certaines ruines par des réparations soi-disant confortatives qui équivalent à des reconstructions, et enlèvent à ces magnifiques débris du temps passé le caractère respectable et le relief artistique que les siècles leur avaient donnés.
Les remparts d'Aiguesmortes ont été sauvés et sont restés tels que Philippe le Hardi les a laissés. L'enceinte, presque exactement quadrangulaire, est formée de moellons de gros appareil, à bossages et ciselures, criblés de signes lapidaires. Quinze tours s'élèvent, soit aux angles et aux côtés des portes , soit à des distances inégales , sur le flanc des courtines, et protègent Tensemble de la fortification. Neuf portes sont ouvertes' sur les quatre faces du quadrilatère. Les deux principales étaient celles' de la Gardette ou Porte-' Vieille, qui conduisait à la tour Carbonnière, au milieu des marais du Vistre, à peu de distance de Tabbaye de Psalmodi; — et la porte de la Marine, qui donnait accès sur le port, ainsi que le témoigne le récit détaillé de Tentrevue de François V' et de Charles-Quint; c'est principalement à droite et à gauche de cette porte que se trouvaient les fameux anneaux de fer dont nous avons parlé. — Puis venait la porte de Montpellier, qui conduit au bassin actuel, et la porte de la Reine ou de l'Est, qui s'ouvrait sur la Camargue.
Le type de cette fortification est exactement celui que les Croisés ont adopté pour toutes leurs