‹ Les villes retrouveés:Chapitre 14 sur 39 · Mariette · texte numérisé non relu

Mariette

jusqu'à Ninive qui dut leur payer tribut : de toutes ces expéditions ils ramenèrent force prisonniers qui, comme nous le verrons, ne contribuèrent pas peu à rembcUissement de toute TÉgypte et à la gloire de Thèbes en particulier.

Us travaillèrent à l'Assassif, à Mèdinet-Habou, à Deirel-Bahari, où la reine Hatasou fit peindre et sculpter en détail sa campagne contre TArabie.

Le plus célèbre d*entre eux fut Amenhotep III, le Hemnon des Grecs ; c^est lui qui fit élever au sud de Karnak, à Tendroît nommé aujourd'hui Louqsor, un temple consacré au dieu Ammon, qui peut passer à bon droit pour un des chefs-d'œuvre de Tart égyptien. A la porte de ce temple s'élevaient, et aujourd'hui encore au milieu des ruines s'élèvent deux énormes colosses de pierre, représentant chacun un Pharaon assis, les mains sur les genoux, dans une attitude de repos. L'un d'entre eux est celui qui fut si célèbre dans l'antiquité sous le nom de statue de Memnon.

On racontait que cette statue était l'image d'un roi égyptien, fils de l'Aurore, qui combatlit avec les Troyens contre les Grecs , et qu'Achille sacrifia aux mânes de Patrocle. On ajoutait qu'aux premiers rayons du soleil, l'image baignée des larmes de l'Aurore pleurant son fils, rendait des sons harmonieux. Ce fut dans toute l'antiquité romaine un but de pèlerinage et même un objet de dévotion que cette statue miraculeuse; des empereurs lui rendirent hommage ; des poètes la chantèrent. Bien des inscriptions gravées sur le socle même de la statue attestaient que devant les visiteurs la statue avait chanté.

Cependant vers le temps de Septime-Sévère la voix se tut. Aujourd'hui, c'est en vain que le voyageur prête une oreille attentive; la statue est muette. (( Je ne nie pas, écrivait de Thèbes même, Charapollion le jeune, la réalité des harmonieux accents que tant de témoias affirment unanimement avoir entendu moduler par le

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merveilleux colosse, aussitôt qu'il était frappe des premiers rayous du soleil; je dirai seulement que, plusieurs Fois, assis, au lever de l'aurore sur les immenses genoux de Hemnon, aur.un accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon attention du mélanco-

lique tableau que je contemplais, la plaine de Thèbes, où gisent les membres èpars de ceUe ainée des villes royales. »

Quels sont les faits historiques que cache cettegracieuse légende? ChampoUion-Figeac, en s'aidant des travaux de Letronne, sans en accepter les conclusions

les a résumés ainsi qu'il suit: 1® deux colosses firent partie du magnifique édifice que le roi Amenophis (Amenliotep III) fit élever à Thèbes; 2° ces colosses, selon Tusage, représentaient le roi lui-même et portent encore son nom ; 5° ils subirent comme tous les autres monuments de l'Egypte les effets du temps et des invasions étrangères ; 4° un tremblement de terre, Tan 27 avant l'ère chrétienne, brisa celui des deux colosses qui est placé vers le nord et en détacha la partie supérieure; 5° quelques années après il était bruit dans le pays des sons que rend^iit au lever du soleil la partie de la statue restée en place ou le socle qui la portait; 6** dès le règne de Néron la réputation de ce phénomène était généralement répandu et attirait les curieux de toute condition; 7<* dès cette même époque la statue parlante fut considérée comme étant une figure de Memnon, fils de Tithon et de l'Aurore, qui saluait sa mère de sa voix miraculeuse tous les joui's au lever du soleil; 8" à l'intérêt qu'excita cette merveille il se mêla bientôt un caractère religieux envers le héros d'Homère, le demi-dieu d'Hésiode; le roi de l'Orient; l'admiration le divinisa et lui oiïrit des libations et des sacrifices; 9° la statue mutilée fut restaurée par Septime-Sévère et sa voix merveilleuse ne se fit plus entendre; le prodige et les chants cessèrent aussitôt. Ce fut l'époque fatale à bien des oracles antiques, et l'empereur voulut en vain opposer les miracles de Memnon à ceux du christianisme; on pensait que la statue restaurée devait posséder une voix bien plus harmonieuse, rendre de véritables oracles : on fit disparaître le phénomène parce qu'on en ignorait la nature.

Voici maintenant Texplication naturelle qu'a donnée la science d'aujourd'hui. « 11 est constaté, dit H. Rozières, que les granits et les brèches produisent souvent un son au lever du jour ; et quand à la statue ' de Thèbes, les rayons du soleil venant à frapper le colosse, ils séchaient l'humidité abondante dont les fortes

rosées de la nuit avaient couvert sa surface, et ils achevaient ensuite de dissiper celle, dont les surfaces dépolies s'étaient imprégnées. 11 résultait de la continuité de cette action que des grains ou des plaques de la pierre cédant ou éclatant tout à coup, celte rupture subite causait dans la pierre rigide et un peu élastique un ébranlement, une vibration rapide qui produisait ce son particulier que faisait entendre la statue au lever du soleil. »

Telles sont les traditions qui se répèlent, telles sont les discussions qui s'élèvent encore aujourd'hui après plusieurs milliers de siècles autour du monument qu'avaient construit les rois de la dix-huitième dynastie. Telle est la longue durée de gloire que peut-être n'aurait pas osé ebpérer le constructeur Amenophis.

Malheureusement, sous les héritiers de ces glorieux Pharaons les traditions de gloire s'éteignirent ; pendant plusieurs règnes l'espoir de la conquête et des arts s'arrêta. Thèbes même, sous le fanatique Kounatés, perdit un instant le rang de capitale. Sa splendeur ne devait reprendre et briller celte fois d'un éclat superbe qu'à l'avènement de la dix-neuvième dynastie.

Ramsès I*% originaire de la basse Egypte, la fonda; son fils Séti (le Selhos des Grecs)* la consolida par ses conquêtes et par son mariage avec la fille des anciens rois ; il prépara en un mot l'avènement de son glorieux fils Ramsès H, le Sésoslris tant vanté des légendes grecques, le Napoléon des siècles anciens.

D'après Hérodote et Diodore de Sicile ce héros aurait rangé sous sa domination la moitié de l'Afrique, de l'Asie, et aurait même poussé jusqu'en Europe; il aurait semé de stèles à sa louange et de ses statues triomphales les contrées de l'Arabie, de la Syrie, de l'Asie Mineure et du Haut-Nil, qu'il aurait parcourues

1. Les explois de Sethos sont graves sur un des murs du grand temple de Karnak. — Y. Uosellini, lll, i, 320.

en vainqueur. Comme plus tard Alexandre il aurait l^ioussê jusqu'aux Indes ; comme Darius il se serait mesuré avec les Scythes ; et ce même Darius aurait fait Taveu, quand il vint en Afrique plus tard, que sa statue nVtait pas digne d'être posée auprès de celle de Sésostris dans les temples égyptiens. Ces récits sont en partie démentis, en partie confirmés par la lecture des nom* breuses inscriptions que Ramsès a laissées.

Il n*est certainement pas un roi égyptien sur lequel nous ayons plus de renseignements; pas un qui ait élevé d édifices plus nombreux et plus importants^ pas un qui se soit plu davantage à faire graver son royal cartouche surdes monuments destinés à aller à la plus lointaine postérité.

Son histoire peut donc être reconstruite avec précision. Les premières années de son règne furent consaci'ées à des guerres contre les peuples nègres de la Nubie. Sur les murs d un temple construit dans ces régions, on voit Texpédition représentée dans une série de tableaux. Le roi seul debout sur son char de guerre, TaiH^ bandé, se jette dans des masses de nègres armés de très longs arcs, vêtus de peaux d'animaux que les coui*siers du roi foulent aux pieds. Les vaincus s'enfuient vers leurs villages, dans une allée qu'ombragent des cocotiers auxquels grimpent des singes. Des femmes et des enfants viennent au-devant, tout affligés. Puis on amène au Roi les prisonniers et le butin. Ce sont des chefs et des nègres enchaînés qui portent des dents d'éléphant et du bois d'ébène, qui conduisent des tigres, des lions, des panthères, des antilopes, des gazelles, des autruches et une girafe, c'est-à-dire un animal de l'intérieur de l'Afrique. Les inscriptions disent que (( le roi dans la première et la seconde année de son règne a pénétré au cœur des neuf peuples et dispersé, la race dcsCousch^ »

i. Rosellini, Mon. Stor., III, II., iO-iâ; 24.

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Ce succès, comme on le voit, fut grand, mais il fut loin d'égaler la célèbre campagne de Ramsès en Syrie contre la coalition à la tète de laquelle se trouvait le prince des Khétas.

Tous les peuples de la Syrie, une bonne partie de ceux de l'Asie Mineure, les gens de Kati, de Kadès, de Karkemish et d'Arad, jusqu'aux Pardaniens, jusqu'aux Mysiens, jusqu'aux Lyciens, jusqu'aux Troyens d'IUion s'associèrent dans cette levée d'armes contre le Pharaon. Le bruit des richesses de l'Egypte excitait toutes ces convoitises et ramassait ce troupeau de loups. Leur prince était un habile homme de guerre. Ils s'avancèrent vers l'isthme de Suez; Ramsès ne les laissa pas approcher davantage ; il accourut avec ses légions qui portaient chacune le nom d'un des dieux nationaux, Ammon, Phra, Pthah et Souteckb. Lui-même marchait en avant à la tète de sa garde. Mais il fixt trompé par les habiles dispositions de l'ennemi. Sous les murs de Kadesh il fut attaqué à l'improviste, son armée coupée en deux, la légion Phtah écrasée et lui presque seul au milieu du gros de l'armée ennemie.

C'est dans ce moment suprême que le héros prêt à se eler dans la mêlée et à vendre chèrement sa vie élève son âme vers les dieux qui semblent l'abandonner. Écoulons le poète contemporain qui raconte cette glorieuse journée :

« Mes archers et mes chars m'ont abandonné ; aucun d'eux n'est là pour combattre avec moi. Quelle est la volonté de mon père Ammon? Est-ce un père que celui qui renie son fils? Est-ce moi qui me suis confié en mes pensées? Ne me suis-je point mis en campagne sur ta parole? N'est-ce point ta bouche quia dirigé mes expéditions, ton conseil qui les a guidées. Ne t'ai-je point donné des fêtes solennelles, brillantes, nombreuses et n*ai-je point rempli ta maison de mon butin? Je t'ai élevé des temples en pierres de taille, je tire des obélisques d'Éléphantine et je fais venir des pierres éter^

M LES VILLES RETROUYÉES

nelles afin de te bAtir une demeure qui te durera des milliers d'années. Je l'ai immolé trente mille taureaux avec des herbes odoriférantes et toutes sortes de parfums; les grands vaisseaux voguent pour toi sur la mer afin de t'apporter les tributs des peuples. Pareille chose est-elle jamais arrivée? Honte k celui qui résiste à la volonté, salut à celui qui te comprend! Je t'invoque Ammon! Je suis seul devant toi au milieu de peuples inconnus.

I Hes archers et mes chars m'ont abandonné tandis

Lo roi BunriG dins U btuille.

que je les appelais; aucun d'eux n'a entendu ma voix quand je criais au secours. Mais je préfère Ammon à des milliers d'archers, à des millions de chars de guerre. Les nniltitudes des hommes ne sont rien, Ammon t'emportera sur eux.

a Ha voix a retenti jusque dans Hermonlliis, Ammon vient à mon invocation : il me donne la main, je pousse un cri de joie; il parle derrière moi. a J'accours à toi, ô Kamsés Meiamoun, je suis avec loi. C'est moi, ton père ! Ma main est avec loi et je vaux mieux pour toi que des

THÈBBS D*éGYf'TE 53

eentaines de n)ille. Je suis le seigneur de la force aimant la vaillance; j'ai trouvé un coeur courageux et je suis satisfait. Ma volonté s'accomplira. »

« Pareil à Mouth, de la droite, je lance des flèches; de la gauche je bouleverse les ennemis» je suis comme Baal en son heure, devant eux. Les deux mille cinq cents chars qui m'environnent sont brisés en morceaux devant mes cavales. Pas un d'entre eux ne trouve sa main pour combattre; le cœur manque dans leur poitrine et la peur énerve leurs membres; ils ne savent plus lancer leurs traits et ne trouvent plus de force pour tenir leurs lances. Je les précipite dans les eaux comme y tombe le crocodile ; ils sont couchés sur la face l'un sur l'autre et je tue au milieu d'eux. Je ne veux pas qu'un seul regarde derrière lui ni qu'un seul 'se retourne. Celui qui tombe ne se relèvera pas. »

Ainsi l'intervention de la divinité et surtout le courage héroïque de Ramsès, rétablissent les affaires compromises par la défaite des légions et par la lenteur de l'arrière-garde. Ramsès après sa victoire se retourne sur le gros de l'armée encore enveloppé par les ennemis; il la dégage, rassemble ses généraux et les accable de reproches; c'est ici un des plus beaux passages du poème de Pentaour :

« Que dira la terre entière*, lorsqu'elle apprendra que vous m'avez laissé seul, et sans un second; que pas un prince, pas un officier de chars ou d'archers n'a joint sa main à la mienne? J'ai combattu, j'ai repoussé des millions de peuples à moi seul. Mes grands chevaux sont Victoire à Thèbes et Nour a satisfaite; c'est eux seuls que j'ai trouvés sous ma main quand j'étais seul au milieu des ennemis frémissants. Je leur ferai prendre moimême leur nourriture devant moi chaque jour, quand je serai dans mon palais, car je les ai trouvés quand j'étais au milieu des ennemis, avec le chef Henna mon

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