‹ Les villes retrouveés:Chapitre 21 sur 39 · De Rougë, Mélanges, p · texte numérisé non relu

De Rougë, Mélanges, p

liommes difformes amenés de Tintérieur de TAfrique ; soldats pesamment armés, balançant sur leur tète un plumet de plumes d'autruche et chantant de gais refrains tandis qu'ils se rendent à la manœuvre ; grands prêtres de la famille royale, coiffés de la bandelette aux deux têtes de vipère, couverts de broderies et accompagnés d'une suite nombreuse de hiérogramraates et de scribes. On se fatiguerait à vouloir décrire le mouvement de la grande capitale dont l'aspect change à chaque instant, selon les caprices de la foule qui se précipite dans le temple des dieux ou s'amasse sur les places publiques, qui suit quelques pompes militaires, attirée par le bruit retentissant des instruments d'airain ou qui s'allonge pieusement en longues théories à la suite des prêtres promenant par les rues les représentations mystérieuses de la triade thébaine.

La sourde et interminable rumeur en laquelle se fondent tant de bruits distincts monte jusqu'à nous et vient troubler de son bourdonnement les paisibles échos de la montagne.

Retournons-nous. Le spectacle a changé soudain. Nous quittons la ville des vivants; nous voici dans la cité des Morts. Ici s'ouvrent les mille gueules noires des Tombeaux des Rois.

Ici le désert commence. Le paysage est purement africain. Ce n'est plus cette verdoyante plaine arrosée, enrichie, transformée par les crues du Nil. Les eaux ne peuvent atteindre jusqu'aux sommets du Bisan-el-Molouk. La montagne est en proie au soleil de l'Afrique. Horriblement brûlée et crevassée, sans air et sans ombre, portant la mort dans ses flancs, menaçante et farouche, telle est l'enceinte qui protège Thèbes. C'est à elle que les Egyptiens ont confié ce qu'ils avaient de plus précieux : les cadavres. Ils ont ajouté à l'âpreté du paysage la sévérité de la présence des morts.

Ils comptaient bien que dans de telles retraites les momies pourraient dormir i n paix leur éternel sommeil.

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Les interminables chambres creusées à la lampe dans le flanc de la montagne, les enfoncements des corridors pareils à des labyrinthes, les lourdes pierres roulées devant les portes, les puits s*ouvrant comme des gouffres sous les pas des visiteurs, tout était fait pour assurer la tranquillité à ses dormeurs, pour lesquels le repos dans la mort était le suprême espoir et le plus sacré de tous les vœux.

Tant de précautions n*ont pas suffi. La rapacité des Arabes barbares, et — non moins barbare — Tindiscrête curiosité des amateurs et des curieux, n*ont point été arrêtés par tant d*obstacIes. Tous les secrets de la mort ont été violés par des mains indignes, et trop souvent le savant respectueux qui entre à son tour pour étudier et pour conserver ces précieux restes sort tristement, n'ayant pu ramasser que quelques pauvres débris, seules épaves de tant d'efforts et de tant de soins.

La pensée de la mort a été Tidée fixe des anciens Égyptiens. Cette préoccupation avait sa source dans une haute conception Religieuse, celle de Timmortalité de Tâme. Faire durer le carps, même après la mort, le conserver par tous les moyens, Tentourer de riches monuments, le mettre de toutes les manières à Tabri du sacrilège, et, sous la protection des dieux, c'était rendre un hommage attentif et permanent à l'idée de l'âme qui avait habité ce corps, et qui, elle, jouissait dans Vamenlh des faveurs réservées aux âmes des justes. De là les soins pris pour la purification des cadavres, pour l'embaumement des corps, pour la construction des tombeaux.

Dans le nord de l'Egypte, comme il n'y avait point d'asiles naturels pour cacher les sarcophages, on construisait des montagnes factices, afin que leur énorme abri ne manquât pas aux cendres des rois : telle est l'idée des pyramides.

Dans le sud, la montagne était plus proche : on la creusait, on \ taillait des chambres, des corridors et des

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voûtes analogues â celles qu*on retrouve dans les pyramides deGiseh. C'est ainsi que peu âpeu les premières collines de la Chaîne lybicnne (Biban-el-Molouk) se creusèrent comme de véritables fourmilières, et recueillirent dans leurs flancs tous les morts de la grande capitale.

Les simples particuliers, comme les rois et les reines, eurent là leur place pour Téternité. Ceux qui n'étaient pas assez riches pour se faire creuser un tombeau particulier payaient une certaine redevance aux prêtres et achetaient ainsi un coin étroit dans de vastes chambres communes, où les momies étaient rangées symétriquement.

Ainsi s'ouvrirent ces catacombes qui n'en finissent pas pendant plus de deux lieues, le long de la montagne.

Les plus illustres de ces tombeaux, ceux qui ont tout naturellement provoqué les recherches les plus minutieuses, ce sont les Tombeaux de» rois.

Ils ne sont pas mêlés à ceux des siitaples particuliers. Une colline placée plus à l'ouest dans un endroit plus écarté, plus solitaire et plus sinistre, leur est réservée. L'antiquité n'ignorait pas les splendeurs qui y étaient renfermées. Strabon et Diodore parlent avec admiration des quarante sépultures royales. Les recherches de la science moderne en ont découvert un nombre à peu près égal.

Vn des faits les plus curieux qui ressort de l'examen de ces diverses tombes royales c'est que, la première chose que faisait un Pharaon en montant sur le trône était d'entreprendre la construction de son tombeau. En effets plus le prince a régné longtemps, plus le caveau est profond, plus les ornements sont riches et abondants. Il en est où tout se résume en une simple salle, presque nue, creusée à la hâte, mal décorée; c'est que le règne a été court. Chacun y allait pour soi; les successeurs réservaient pour leurs propres sépulcres les

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fastuosités de Tart et de. la décoration. On pourrait presque juger, d*après 1 état des tombes, de la longaeur du régne des Pharaons qui y sont déposés.

Tous les tombeaux qui se trouvent à Thébes sont ceux des rois de la dix-septîérae, de la dix-huitième et de la dix-neuvième dynasties, c'est-à-dire des dynasties thébaines. On a fouillé plus particulièrement ceux des Ramsès, la description de Tune de ces tombes suffira pour donner Tidée de toutes les autres.

Il est bon de dire tout d*abord qu aucun ordre symétrique ou chronologique ne présidait au choix de remplacement. Chacun des constructeurs prenait à son gré telle ou telle place dans la montagne, selon que le sol lui semblait plus ou moins favorable à Texécution de son projet.

Originairement les tombes ne communiquaient point entre elles. Chacune d'elles formait un tout isolé. Les communications qui existent, à l'heure qu'il est, ont été percées par les chercheurs, ou par les Arabes qui, parfois, ont habité ces salles funéraires.

Donnons maintenant la description du tombeau de Pharaon Ramsés, fils de Meîamoun.

La porte d'entrée creusée à la surface du sol est des plus simples et ne laisse deviner en rien les splendeurs de l'intérieur. Sur le fronton un simple bas-relief montre le roi à genoux devant des divinités infernales; près de lui un gros scarabée symbolyse l'idée de la régénération et des renaissances successives. À côté de ce basrelief une inscription dit le nom du roi qui doit dormir dans cet asile et qui lui-même l'a construit. Le Dieu lui parle et dit : <( Je t'ai accordé une demeure dans la montagne sacrée de l'Occident, comme aux autres dieux grands (les rois, et ses prédécesseurs); à toi, Osirien, roi, seigneur du monde, Rhamsès, etc.... encore vivant. »

Cette porte franchie, on pénètre dans un premier corridor. Là, sur un nouveau bas-relief, le roi se trouve

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reinrésenté; mais dans toute b plénitude de la ne, et dans la tranquille espérance des longs jours qui lui restent en:;ore, avant de venir se reposer dans la tombe. C*est ce qo^eiplique la nouvelle légende mise encore dans la bouche d'Ammon : < Noos t accordons une longue série de jours pour régner sur le monde et exercer les attributions rovales d^Uorus sur la terre. »

A ce corridor, qu'on pourrait croire orné tout exprés pour rassurer le futur possesseur du tombeau, succède une salle et des corridors consacrés tout entiers à la figuration du mythe solaire et du voyage des âmes. C'est le soleil pendant le jour et le roi pendant la vie ; c*est le soleil pendant la nuit et le roi après la mort : deux destinées assimilées et qui sont représentées dans un nombre immense de compartiments vaj'iés par la plus ingénieuse et quelquefois la plus obscure mysticité.

Nous arrivons ainsi, enGn, dans la salle qui précède immédiatement celle où repose le sarcophage royaf.

Là est représentée cette fameuse scène si souvent répétée dans les tombeaux égyptiens, et commentée de façons si diverses : le jugement de Tâme du défunt.

Quels étaient les jujses ? Dans la représentation c'est Osiris lui-même, assisté de quarante-deux .assesseurs, chacun ayant ses fonctions propres. Dans la réalité Tâme du roi défunt subissait réellement un jugement devant les prêtres ; mais là encore ce n*était que l'image de l'arrêt rendu par le jury infernal. Le roi comparait donc devant ce redoufnble tribunal, et, aux quarantedeux questions qui lui sont posées, il répond par quarante-deux réponses — négatives bien entendu : « Dieu ! h Roi, soleil modérateur de justice approuvé d'Ammon, n'a pas blasphémé, ne s'est point enivré, n'a point été paresseux,... etc., etc. »

Enfin, la dernière salle du tombeau de Ramsës, celle qui renfermait le sarcophage, surpassait aussi les autres en grandeur et en magnificence. C'est ici qu'il convient

encore de laisser la parole à Champollion, qui la visita dans toute la fraîcheur de la nouvelle découverte, a Le plafond, creusé en berceau, est d une très belle coupe; il a conservé toute sa peinture : la fraîcheur en est telle qu'il faut être habitué aux miracles de la conservation des monuments de TÉgypte pour se persuader que ces frêles couleurs ont résisté à plus de trente siècles. Les parois de celte vaste salle sont couvertes, du soubassement au plafond, de tableaux sculptés et peints comme dans le reste du tombeau, et chargées de milliers d'hiéroglyphes formant des légendes explicatives. Le soleil est encore le sujet de ces bas-reliefs, dont un grand nombre contiennent aussi sous formes emblématiques tout le système cosmogonique et les principes de la physique générale des Égyptiens. Une longue étude peut seule donner le sens entier de ces compositions... C'est du mysticisme le plus raffîné; mais il y a certainement sous ces apparences emblématiques de vieilles vérités que nous croyons très jeunes. »

11 nous reste maintenant à dire un mot du sarcophage dans lequel, sous deux ou trois enveloppes successives faite des plus riches matières^ reposait la momie, entourée de bandelettes, du roi défunt. Ce sarcophage se composait de deux patries, une cuve et un couvercle. La cuve affectait la forme d'un cartouche royal. Elle était large et assez haute pour pouvoir contenir les divers cercueils où reposait le roi; elle était couverte au dehors et au dedans de hiéroglyphes et de scènes figurées qui n'étaient souvent rien autre chose que la reproduction de celles qui ornaient les parois et les plafonds de la salle.

Ainsi sur le beau sarcophage en granit rose de Ramsès III qui est au musée du Louvre, on voit représenté encore une fois la course du soleil dans le domaine d'Osiris. La barque solaire est remorquée parles douze dieux qui y étaient attachés ; on assiste à la victoire du Dieu sur ses ennemis les démons des ténèbres. Des scènes diverses symbolisent le mythe, cher aux Egyptiens, du cycle per-

pétuel de la vie renaissant de la mort. Enfin, on voit Neith, la grande mère divine, promettant de réunir les membres du roi ; de les conserver à toujours. Dans un sépulcre orne de cette sorte reposait la momie sainte du roi.

La plume à la fois éloquente et exacte d*un de nos contemporains a décrit les sombres mystères de Tintérieur d*un tombeau égyptien. Nous lui en emprunterons les poétiques détails, ne croyant pouvoir mieux finir que par Tidée de la mort, ce trop court chapitre consacré à la civilisation antique des bords du Nil.

En allant du dehors au dedans on trouvait d*abord autour de la momie, une sorte de cartonnage épais, à masque doré, moulant autant que possible les formes du corps enseveli.

Assistons maintenant à l'ouverture d'une des momies guignées de Tancienne Egypte. « Le cartonnage une fois ouvert, une vague et délicieuse odeur d*aromates, de liqueur de cèdre, de poudre de santal, de myrrhe et d^ cinnamome, se répandit par la cabine de la cange, car le corps n'avait pas été englué et durci dans ce bitume noir qui pétrifie les cadavres vulgaires, et tout lart des embaumeurs, anciens habitants des Memnonia, semblait s'être épuisé à conserver cette dépouille précieuse.

(( Un lacis d'étroites bandelettes en fine toile de lin, sous lequel s'ébauchaient vaguement les traits de la figure, enveloppait la tête; les baumes dont ils étaient imprégnés avaient coloré ces tissus d'une belle teinte ûiuve. À partir de la poitrine, un filet de minces tuyaux de verre bleu, semblables à ces cannetilles de jais qui servent à broder les basquines espagnoles croisait ses mailles, réunies à leurs points d'intersection par de petits grains dorés, et, s'allongeant jusqu'aux jambes, formait à la morte un suaire de perles digne d'une reine; lesstatuettesdesquatre dieux de l'Amenti en or repoussé, brillaient, rangées symétriquement au bord supérieur du filet, terminé en bas par une frange d'ornement de

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goût le plus pur. Entre les figures des dieux funèbres, s'allongeait une plaque d*or au-dessus de laquelle un scarabée lapis-lazuli étendait ses longues ailes dorées.

(( Sous la tète de la momie était placé un riche miroir en métal poli comme si Ton eût voulu fournir à Tâme de la morte le moyen de contempler le spectre de sa beauté pendant la longue nuit du sépulcre, à côté du miroir, un coffret en terre émaillée, d'un travail précieux, renfermait un collier composé d*anneaux d'ivoire, alternant avec des perles d'or, de lapis-lazuli et de cornaline. Au long du corps on avait mis l'étroite cuvette carrée en bois de santal, où de son vivant la morte accomplissait ses ablutions parfumées. Trois vases en albâtre rubané, fixés au fond du cercueil, ainsi que la momie par une couche de nalrum, contenaient, les deux premiers, des baumes d'une odeur encore appréciable, et le troisième, de la pondre d'antimoine et fine petite spatule pour colorer le bord des paupières et en prolonger Tangle externe, suivant l'antique usage égyptien pratiqué de nos jours par les femmes orientales.

« La momie une fois hors du cartonnage, le savant

commença à la démailloter avec l'adresse et la légèreté d'une mère voulant mettre à l'air les membres de son nourrisson; il défit d'abord l'enveloppe de toile cousue, imprégnée de vin de palmier, et les larges bandes qui, d'espace en espace, cerclaient le corps. Puis il atteignit Textrémité d'une bandelette mince enroulant ses spirales infinies autour des membres de la jeune égyptienne. 11 pelotonnait sur elle-même la bandelette, comme eût pu le faire un des plus habiles tarischeutes de la ville funèbre, la suivant dans tous ses méandres et ses circonvolutions. À mesure que son travail avançait, la momie, dégagée de ses épaisseurs, comme la statue qu'un praticien dégrossit dans un bloc de marbre, apparaissait plus svelte et plus pure. Cette bandelette déroulée, une autre se présenta plus étroite et destinée à serrer les formes de plus près. Elle était d'une toile

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si fine, d'une trame si égale qu'elle eût pu soutenir la comparaison avec la batiste et la mousseline de nos jours. Elle suivait exactement les contours, emprisonnant les doigts des mains et des pieds, moulant comme un masque les trails de la figure, déjà presque visible à travers son mince tissu. Les baumes dans lesquels on Tavait baignée l'avaient comme empesée; et, en se détachant sous la traction du docteur, elle faisait un petit bruit sec comme celui du papier qu'on froisse ou quon déchire^. »

Enfin la jeune Égyptienne, morte depuis des siècles, apparut belle encore et comme endormie, aux regards du savant et de son ami émerveillés; de même que rÉgypte ancienne, morte aussi, et entourée de Tobscurite de sa langue et de ses hiéroglyphes indéchiffrables, renaît et revit pour ainsi dire maintenant sous nos yeux après révocation qu'a jetée sur elle la patience et le génie d'un Champollion.

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