V. Lenormant, AtUiquités de la Troade^ p
Heureusement, pour «out ce qui se rattache à la vie privée de ces anciens peuples, M. Schliemann fut infiniment plus favorisé; et c'est là, on peut le dire, le fonds même de la découverte.
Dans le voisinage des débris que nous avons signalés déjà, sur les côtés mêmes de la rue dallée, on mit au jour plusieurs restes de maisons anciennes. Loin que ces décombres fussent absolument détruits et en quelque sorte inintelligibles, leur forme au contraire était en grande partie conservée, et M. Schliemann les compare aux maisons pompéiennes.
Nous donnerons la description d'une de ces maisons, de celle que M. Schliemann a baplisée du nom de Palais de Priam. Ce bâtiment fut certainement un des plus importants de l'ancienne Troie. La solidité relative de sa construction, la richesse des objets qu'on y a rencontrés, le voisinage où il se trouvait de la Tour, des murs d'enceinte et des portes, enfin le fait que le palais du roi postérieur fut construit sur ce même emplacement, sont des raisons pour reconnaître ici un des édifices principaux de la cité.
Les murs, d'inégale épaisseur, étaient construits en pierres reliées avec de la terre. Ils étaient à l'inte'rieur badigeonnés d'un enduit peint en jaune ou en blanc. Quelques-unes des salles étaient dallées; quelques autres au contraire semblent avoir été recouvertes d'un plancher qui brûla lors de l'incendie et laissa des cendres épaisses. Dans les chambres assez nombreuses qui partageaient le rez-de-chaussée, on rencontra de la cendre rouge ou jaune en quantité énorme, des débris calcinés, beaucoup de coquillages, des débris d'ustensiles de ménage. Dans d'autres chambres ce furent de superbes cruelles hautes de deux métrés ou deux métrés etdemi, destinées probablement à contenir les liquides et les boissons. L'autel que nous avons signalé plus haut faisait aussi partie de cef édifice.
Enfin dans les chambres mêmes et tout autour des
décombres, dont Timporlance semble indiquer que la maison avait plusieurs étages, on rencontra de nombreux ossements humains et en particulier deux squelettes entiers, couchés, le casque en tète, la longue lance auprès d*eux, guerriers morts probablement en défendant leur foyer, et dont la présence attestait que là s'étaient concentrés les derniers efforts de la lutte suprême, et qu*eux, les hommes des temps héroïques, étaient morts dans le désastre qui avait emporté du même coup leur ville et leur patrie.
Les «ruines d*autres maisons moins importantes et bâties pour I9 plupart en briques cuites' au soleil furent relevées dans les environs. L*ensemble de leur construction et les proportions générales de la ville, mesurées d'après les ruines du mur d*enceiiite, réduisirent singulièrement ridée qu*on pouvait se faire de la population d*une ville qui, d'après le poète, avait soutenu dix ans Teffort de la Grèce conjurée. M. Schliemann lui-même reconnaît qu'elle n*a pu contenir plus de 5000 habitants ni fournir plus de 500 hommes en état de porter les armes. Il y a loin de là aux énumérations homériques.
Cependant les autres découveiles de M. Schliemann doivent éloigner le doute, à Tégard de la richesse du peuple qui occupait cette ville. Les objets en métal et en terre cuite, en particulier le Trésor découvert sur la fin des fouilles, suffisent pour prouver qu'il y avait là un centre véritablement important et que la Troie ancienne a été riche. Étant riche, elle a été puissante, elle a pu étendre au loin sa domination et attirer autour d'elle, pour sa défense, de nombreux alliés.
Parmi les objets relatifs à la vie privée, ceux que M. Schliemann trouva en nombre vraiment prodigieux — de quoi former un véritable musée, — ce furent les vases et instruments en terre tcuite.
De facture généralement grossière dans les couches
supérieures, ils semblaient se raffiner dès que Ton descendait jusqu'aux âges plus anciens. Jamais d'ailleurs leur nature ni leur décoration n'indiquent un progrès considérable dans l'art du potier. Tous sont faits à la main et non au toiir ; ils sont composés d'une argile qui, par la cuisson, prend des teintes jaunes, noires ou ocreuses. Quelquefois des dessins d'un caractère absolument rudimentaire sont tracés sur la terre encore fraîche et cuite postérieurement. 11 arrive môme que la surface du ^ase ainsi décoré a été frottée avec une terre blanchâtre qui, se fixant dans les rainures, a incrusté les lignes en lés faisant ressortir en blanc sur le fond noir du vase.
Quant à la forme, il faut distinguer avec soin plusieurs classes parmi les poteries troyennes. Tout d'abord on trouva, en quantité prodigieuse, des vases simples en forme de gourde, quelquefois munis de deux anses, quelquefois encore portés sur trois pieds, tantôt lisses et polis à la main, tantôt ornés dans la manière que nous avons indiquée plus haut. Assez fréquemment le .col s'allonge en forme de bec; une des anses disparait et le vase devient un pot ou môme une œnochoé, quelquefois double et conjuguée.
De nombreux vases sont percés de trous comme s'ils eussent servi à confectionner des fromages; d'autres, sans pied, sont munis d'une double anse; d'autres enfin, d'un travail plus élégant, afiectent la forme d'un animal grossièrement représenté, muni de quatre pattes courtes, la tète ronde et à peine détachée du reste du corps. Dans cet animal M. Schliemann a voulu reconnaître un hippopotame, et comme cet animal n'existe pas dans ces régions, il en a conclu à l'existence de rapports médiats ou immédiats avec les Égyptiens.
Sans vouloir nier ces relations, — nous avons vu au contraire qu elles étaient constatées par les monuments égyptiens eux-mêmes, et l'actif commerce des Phéniciens, voisins des deux peuples, eût suffi pour les faire
108 LES VILLES RETHOUVÉES
naitre, — sans donc aller à rencontra de l'opinion de H. Schliemann, on peut douter que l'animal ainsi représenté soit l'hippopolame. On peut y reconnaître aussi l'acilement un cochon, ou même tout simplement une
Torme quelque peu arbitraire, inspirée â l'o les exigences dû l'art de la poterie et le but pratique qu'il se proposait.
Ces remarques nous amènent tout naturelk'ment à
Potoriei trojennes. '
une autre catégorie de vases infiniment plus abondante ut surtout plus importante par les discussions auxquelles elle a demi' lieu; à ceux que M Schliemann désigne »OUs le nom de vases à tête de ckouelte.
Cette dénomination est justifiée par leur forme gêné-
raie. Tantôt, en effet, le vase entier, tantôt sa partie supérieure seulement présente une image où Ton peut reconnaître facilement deux sourcils arqués, deux gros veux ronds, un nez ou un bec, une paire d'oreilles ou quelque chose d*analogue. Quand le vase est d'assez grande taille ces traits sont appliqués sur le goulot, et le reste de la panse est orné de deux seins, d'un nombril, et souvent les anses en forme de bras s'élèvent vers le ciel. Quelquefois même un collier sur la poitrine, une écharpe autour du corps, rendent plus évidente encore rintention formelle de l'artiste de représenter un corps de femme dans la partie inférieure du vase.
Mais quest la partie supérieure? M. Schliemann, n'hésite pas : c^est une tête de chouette. La chouette, on le sait, est l'animal consacré à Minerve. Or, Minerve était, d'après Homère, la déesse particulièrement honorée à llion. Les Troyens, selon un usage général de l'antiquité, ont mis sur un corps de femme la tête de l'animal gui lui était particulièrement dédié. On sait com-^ bien les Égyptiens et les anciens Grecs eux-mêmes étaient coulumiers de ces grossières représentations. Ainsi, M. Scliliemann triomphe, voyant ici l'image tant de fois répétée de la Pallas protectrice de Troie.
Malheureusement les savants qui se sont, depuis ces découvertes, occupés de la question, contestent ces conclusions. Ils ne voient dans ces représentations rien autre chose qu'une figure humaine. Ce bec est un nez, ces anses sont des bras, ces gros yeux sont une figure grossière des yeux humains, et ils ajoutent : « Ce qui le prouve, c'est la présence des seins, du nombril, des colliers; et, plus encore, c'est la trace de la bouche, indéniable en certains cas.
A ces objections, M. Schliemann pourrait répondre que si la bouche apparaît parfois, elle est omise, le plus souvent, et que dans des représentations, somme toute, assez précises, cette omission est bien étrange; que la forme du corps est expliquée par l'idée d'une