‹ Les villes retrouveés:Chapitre 33 sur 39 · LA · texte numérisé non relu

LA

sa lis Tr.LEi MTRvrrÊKS

i: ifr^ iiiw i wlTr^iii-rj'm-.'Hilreileslbienélonnant, ^ nr*- aii::<;nï sr^-f&js «et «Milu modeler là une forme l'un lia», ji .^ ■ Jbfsl j^sius soDgé d représenter

pDlenCB IroyenDCS.

riiomme, mais toujours la femrre; il foudrait au moins expliquer les raisons de ce choix.

La question, en somme, reste encore douteuse. Femme ou chouette, bec ou nez, de pareilles images ne sont liiiH moins intéressantes, et combien ne devons-nous pas

nous trouver heureux de pouvoir, ^ëces en main, discuter sur les premiers essais de l'indiislrie humaine el ' sur les premiers efforts artistiques rie nos aieuil

Un autre genre d'ohjets en terre cuite fut trouvé en quantité énorme et on peut dire qu'il donne aux ar- ' chéologues plus de mal encore. C'est un objet en forine de toupie, le plus souvent couvert d'ornements et quelquefois même de caractères qui semblent n'être autre chose que des letlresd'unalphabét inconnu. On a voulu y voir, tantôt des poids servant aux pêcheurs pour

lester leurs Alets, tantôt des molettes de tisserand, tantôt des instruments destinés à allumer le feu-, tantôt des poids destinés à alourdir les nattes tendues devant les portes et les fenêtres des maisons; tantôt enfin des ex-voto, ou des symboles mystérieux.

Toutes ces esplicalions plus ou moins fantaisistes s'accordent plus eu moins mal avec le nombre, la forme et rornementation de ces objets. Le mieux ici encore est do se tenir sur la réserve et d'avouer qu'ils servaient à un usage dont nous ne pouvons, d'après nos habitudes actuelles, nous faire la moindre idée.

Tout l*intérèt de ces fusaîoles n'était pas seuiemeat dans leur forme particulière; il se trouvait surtout dans ces caractères mystérieux que Ton pouvait relever snr quelques-uns d*entre eux. Du premier coup on y reconnut une écriture, et du premier coup encore un savant crut y reconnaître du chinois. C*était peut-être trop de science.

Il n'y a pas de chinois sur les objets trouvés à Troie. Seulement il est à peu près admis qu*il y a bien là une écriture ; que cette écriture se rapproche du très ancien alphabet grec ou phénicien; et que la langue elleuiême n'est rien autre chose qu un grec archaïque qui serait à peu près à celui de Périclès ce que le gothique est à Tallemand.

Quelques-unes des inscriptions ont été déchiffrées d une façon plus ou moins certaine, et Ton a cru y reconnaître le nom du dieu national du pays, Sigos, nom absolument inconnu jusqu'ici ; mais qui ne manque pas de présenter une analogie assez satisfaisante avec le nom. du promontoire Sigée, et celui même des Portes Scées,

11 faut attendre encore pour connaître les découvertes que la science, une fois lancée dans cette voie, qui semble bonne, nous réservje assurément.

Nous terminerons la revue des objets trouvés à flissarlik, par les matières en métal : cuivre, bronze, or, argent ou électrum.

De ce que l'usage de ces métaux ait été fréquent chez les peuples de la Troade, il ne faut pas conclure qu'ils fussent absolument sortis de Tâge de pierre. Bien des outils en silex ou en diorite ont été rencontrés par M. Schliemann. Homère, il est vrai, ne fait jamais monlion d'instruments de cette espèce. Mais ce silence ne peut que prouver en faveur de la thèse que noussou- (onioUH plus haut, à savoir, qu'Homère n*avait que des notions tr^V imparfaites de 1 état de la civilisation des 1Vt>\onA dont il racontait les exploits traditionnels.

Achille et Hector ont pu se servir de haches et de lancps en silex sans que le poète en ait rien su.

En réalité, au moment où vivaient les Troyens de H. SdiLiemann , la civilisation en était à la transition entre l'âge de pierre et l'âge de bronze. Déjà on savait fabriquer les mëlauK ; le nombre considérable de moules que l'on a trouvés, prouve la chose d'une façon péremptoire. Si les armes en pierre et en os sont en majorité, c'est.

comme l'a fort bien dit H. Lenormanl, par des raisons d'économie et peut-être par un reste des anciennes habitudes.

L'art de la métallurgie, importé peut-être des régions phéniciennes, et l'alliage des diverses matières par la fonte furent poussés par ces peuples à un degré assez avancé pour produire nombre d'objets nécessaires à la défense, à ta parure et aux usages de la vie domestique.

soi LES VILLES HETROUVÉES

Ils surent même se procurer, par la voie du c l'èlain qui manquait à leurs contrées L'or, l'argent, le cuivre, le plomb s'y Irouvaîint, au contraire, en abondance; ils surent les fabriquer d'abord séparément, ensuite en les combinant dans des proportions plus ou moins avantageuses; mais jamais ils ne connurent l'usage du fer.

Les principales pièces de métal décrites par H. Schliemann font partie du trésor dont la découvertes si bien couronné les travaux et les recherches du patient archéologue, et dont la réputation est aujourd'hui si grande dans le monde des savants et des curieux.

Empruntons à M. Schliemann lui-même l'émouvant récit de la façon dont fut faite cette belle trouvaille : N En fouillant sous un mur voisin du palais de Priam, je rencontrai un objet en cuivre d'un fort gros volume et d'une forme remarquable. Il attira d'autant plus Tiion attention que je crus reconnaître de l'or derrière cet objet. Au-dessus s'élevait une couche d'un mètre et demi, à un métré trois quarts d'épaisseur, de cendre rouge mêlée à des débris calcinés, et dure comme la pierre, qui supportait à son tour le mur de foriication susmentionné, haut de 6 mètres et épais de 1 mètre 80, qui est bâti de grosses pierres et de terre et qui doit dater des premiers temps qui ont suivi la destruction de Troie.

« Alîn de sousti aire ce trésor â la rapacité de mes ouvriers et de le conserver pour la science, j'ai eu besoin de faire la plus grande hâte, et quoique l'heure du déjeuner ne fût pas encore venue, je fis aussitôt crier païdos (un mot' d'origine incertaine qui a passé dans le turc et (ju'on emploie ici pour signifier àvôjraixrif on l'heure du repos). Pendant que mes gens mangeaient cl se reposaient, je travaillai moi-môme avec un grand couteau à déterrer le trésor; ce ne fut pas sans beautoup d'cfforis que j'y réussis, ni sans le plus grand (Uniger, car je risquais à chaque instant de voir s'écrou-

1er sur moi la grande muraille au-dessous de laquelle je travaillais. Mais j*y songeais à peine, aiguillonné jusqu'à la témérité par la vue d'une foule d'objets dont chacun devait avoir et possède en effet une valeur inappréciable pour la science. Cependant Tenlévement de ce trésor m'eût été impossible sans la présence de ma chère femme, qui se tenait toujours prête à envelopper dans son grand châle et à emporter les objets au fur et à mesure que mon couteau les dégageait de leur dure prison. »

Après avoir fait la description des principales pièces trouvées en cet endroit et s'être efforcé, suivant le système général du livre, de les rapprocher des indications homériques, M. Sciiliemann ajoute ces détails intéressants : c Comme je trouvai tous les objets ci*dessus désignés, réunis ou placés les uns dans les autres en un tas carré sur le mur d'enceinte, il paraît certain qu'ils étaient entassés dans une caisse de bois telle que celles mentionnées dans l\Iliade. Cela est même d'autant plus sûr que loiit à côté de ces objets j'ai relevé une clef de cuivre dont lé panneton offre la plus grande ressemblance avec celui des grosses clefs des coffres-forts dans les banques.... Il est présumable que ffuelqu'un de la famille de Priam, après avoir jeté en toute Uâte les pièces du trésor dans la caisse, a emporté celle-ci sans prendre le temps de retirer la clef; mais arrivé sur la muraille, il aura été atteint par les ennemis ou par le feu et aura dû abjndonner la caisse, que les cendres rouges et les pierres de la maison royale qui se trouvait à côté auront recouverte aussitôt à une hauteur de 1 mètre 50 environ. Peut-être est-ce au malheureux qui avait fait cette tentative de sauvetage qu'ajjpartenait le casque trouvé il y a quelques jours dans une chambre de la maison royale immédiatement à côté de l'endroit où gisait le trésor, avec un vase épais en argent haut de 18 centimètres, large de 14, contenant une élégante coupe d'électron de 11 centimètres de hauteur sur 4 de lar-

dJ8 M5 TILES lETÎlOUTEES

iv*^ ^fiiieîi^* «n «vnït ^ntaAse lans a ^ai^se les oDipîs

»r^tM»*MX nif* ; f ' i-»nîi «i ■'nuni»»f*?r. pst "ypnîivpe t?atre JUr

T " 'Aw^i" ar e -tifUi^niniu .ins zrniut les vases d'ar-

.vnr. -Mir lu >iia nniut^t *u rniiye le^ir niai3iiiîc|nes

jt*fnianM i »r'^ii.*à i* «r. ^nv.uiiéti «îe La manier** la ji;..s irfv-^ui.it*. vu-ie^àus le t!**^ •>L.je*s ^e trouvaient .rt> Mi.iiiï^î* «r it'^^i.i»^ -^ ►ri'f orrne» n*:* reraarauabÉes, .*t '<7T>» vîif-; 'rnii-'ir^. iiia**mx. irrï^raes» et cubes r>*r*^i»r'-:*. miitims m mt^m^ nt*fai. eîc... fionarteuant ►-vulr-fTimt^nt i 1 lUtn^ îjaniFf^. '*ir-*ies-fii5ifiiii't)i'e étii^nt -IX ïV'.\,'.t\ *r^ -fi »r. 'ti uiit ',»n laut lu ^imi vase d*ar-

<>fle ►*'îiinit*rrilion ie:à 31*^:^^ 'jiii se tr'iuvaieut dins le Viise l' ir^rtit .le fait rue ituiiier une idée lie l'imporïanrî» «lu r.*»*>*>r on> «lans -^m ensemule : grands plats dt* 4*îuvrî «i" --mi ni 11 50 t!^*ntimetr?s de diamêfre, bonteill**:* en -ir, <îuiin^*s 'ie former diverseî^. liiiff»its d'or et d ^r:rf*nt mm ûroMiif^. v.iîses d'or, «i'arîr^*nt et d'elei!tron de tutite^ le:* ^r'>niteiir*. treize pointes de lances en cuivre destinées a rentrer Uans les hampes, haches de conibat, couteaux ornnaires et ciniteaux-poi:inanis en cuivre, lin nrimi)re inlini de parun^s de tonte espèce, bandeaux, roîironn»*8, p^n tants d oreilles, brscelet:?si mii^nons qu'à peine on v ferait pénétrer le bras d'une tillette de dix an^; c/>liiers rie perles ou de irranules de métal, bagues, épiriiçteHâ clwvenx, tout cela d'un travail fini, précieux, d^dicat rnérrie, n'empruntant rien aux formes phéniciennes, éîrvptieniies ou asbvriennes, véritables produits de riridustrie nationale, et qui donnent une haute idée de la ridMfsse et de l habileté manuelle du peuple qui a laissé dp» traces aussi remarquables de sa civilisation. Voyfr/. plul6t celle belle coupe d'or (p. 198) en forme dfl nf^i't pt'Hanl 600 ^^rammes et soutenue par deux anses; df! cdinfjne cMfi elle présente une embouchure pourboire d(> fçf «iidrur iiH'Kale. M. Schliemann suppose que l'hôle

offrait à son invité le côté le plus large après avoir luimême trempé les lèvres sur le côté plus étroit.

Voyez ce beau vase d'argent à couvercle mobile et élégamment orné, avec ces deux anses dressées qui en accompagnent si bien la forme.

Voyez encore cette belle timbale en électron à pans régulièrement coupés; ces boucles d'oreilles en colimaçons ; ces bracelels s'enioulanl autour du bras, comme les serpents de nos élégantes modernes.

Reconstituez encore avec H. Scliliemann les magnifiques bandeaux de léte d'une barbare mais indéniable élégance. Ils se composaient d'une sorte de ruban en or, long d'environ ()uarnnte nu cinquante cenlimètres;

Pendanls d'oreiUes. — Trésor de Pri«in.

aux deux extrémités de longues franges destinées à retomber sur les tempes pendaient et formaient de gros glands terminés par des ornements assez voisins.de la représentation d'une ligure humaine; tout autour, cnlre chacune de ces frangei^, règne une série de quarante h cinquante pendeloques plus courles, toutes en or, et qui couvraient le front d'une sorte de diadème ujouvant.

Il y avait certes là une véritable recherche, et en présence d'objets aussi caractéristiques, on comprend le sentiment de fieulé qui, s'efforçant de reconstituer l'image d'une civilisation si développée, en cherche le modèle dans les grands empires du voisinage. « Je suis

208' LES TILLES RETROUTÉES

lente, (lii-il, quand je me rappelle VIliade, de comparer Priam, avec son harem et ses cinquante fils, au roi Sargon ou au roi Sardanapale III, de lui ceindre la même tiare, de lui prêter les mêmes draperies brodées, la même barbe teinte et frisée en étages, de le voir sur le même char conduit par le même écuyer. Les murs dllion devaient avoir les murs et les sept portes de Khorsabad; les vieillards qui admiraient Hélène se tenaient sur des terrasses derrière des créneaux semblables ù ceux de Ninive ; les guerriers avaient les mêmes armes, allaient à la bataille dans le même désordre, poussaient des chevaux couverts des mêmes harnais. Vax un mot, les bas-reliefs do Khorsabad fourniraient une illustration graphique de Vlliade plus juste que les bas-reliefs du Parthéuon, car au siècle de l'ériclès, la Grèce avait rompu avec l'Orient aussi soigneusement qu'au siècle de Sargon, l'Assyrie avait rompu avec l'Egypte. »

^ous n'acceptons pas pour notre part celte prétention de rallier le développement de Tari troyen à celui de l'Assyrie. Qu'il y ail eu analogie de système, cela n'a rien d'impossible entre peuples ayant, en somme, la môme origine. Mais nous consentirions mal volontiers à reconnaître autre chose qu'une vague ressemblance et nous n'admettons guère d'influence directe. Les objets qu'a trouvés M. Schliemann semblent, au contraire, les produits d'un développement absolument national et indigène. Sans nier la possibilité des rapports établis entre les deux peuples par quelque Agron fugitif du centre de l'Asie, et subjugueur des peuples de l'Asie Mineure, nous pensons qu'on ne peut trouver aucune trace de pareils liens dans les découvertes d'Hissarlik Certes, quelque importantes qu'elles puissent être, elles sont loin de présenter le caractère de majesté et de perfection que nous montrent les plus anciens monuments de Ninive ou de Babylone. A se placer au point de vue chaldéen, les hommes qui ha-

liiuieiit rilion de M. Schliemann semblent avoir été ou des ancêtres, ou des barbares. Homère, lui-même, eiït-il eu, — comme on l'a pensé, — des notions assez précises sur les grands peuples de l'Orient et de l'Égyple, que les passages qu'on pourrait relever en ce sens dans Vlliade ne prouveraient rien pour l'histoire réelle de Troie.

Solvant cette même métliode de rapprocliemenis et H uijlii^ietircheologiques (t di(orativi<: V lenurmant

Diadtme — TrdEor de Priant

a voulu saidei de i histoire des anciens peuples des lies de lÂrcbipel et en particulier de '•aiitonn pour éclairer celle de nos Troyens Ici le terrain semble plus, solide et il la deviendrait tout à fait si l hypothèse dun idiome analogue parlé par ces d lïerenls peuples sortait absolument de la phase d ncertilude où elle est encore aujourd'hui. Il y a en faveur de cette opinion un autre argument d'une haute vileur histonque, c'est que Thèbains et Achéens semblent désignés comme

210 LES VILLES RETROUYÉES.

des alliés dans les listes égyptiennes qui énumèrent les peuples d'Asie et d'Europe réunis pour piller Tcmpire des Pharaons.

Il faut cependant marcher ici encore avec la plus grande prudence. Le terrain archéologique sur lequel on se place si volontiers pour poursuivre ces études (car c'est lui qui fournit les documents les plus nombreux et les plus significatifs), ce terrain, dis-je, est bien incertain et il faut craindre de s'y hasarder sans autre guide que l'hypothèse. Reconnaître que tel ou tels vases» telles ou telles armes présentent des analogies de forme, de décoration, de procédé dans la fabrication et la composition, ce n'est pas là raison suffisante pour conclure à identité de civilisation et simultanéité d'existence et de progrès.

Il ne faut pas oublier que, parlant du même point d'ignorance et d'inhabileté, l'esprit humain suit dans son développement les mêmes voies d'essai et de tâtonnements, pour arriver bien souvent à des produits analogues et quelquefois presque identiques. C'est là un principe qu'il faut avoir en vue, surtout quand on s'applique à l'étude de ces restes de civilisations jeunes et rudimentaires en quelque sorte.

11 est remarquable^ par exemple, que les poteries et les terres cuites provenant de fouilles faites au Pérou ont les plus grands rapports avec celles que nous avons étudiées plus haut. 11 y a les mêmes incertitudes dans la main-d'œuvre, les mêmes insuffisances dans la représentation des figures humaines ou animales, les mêmes inspirations dans les motifs de décoration. M. Schliemann ne serait peut-être pas trop fâché de rencontrer dans ces poteries américaines plusieurs « Minerves à la tête de chouette ». On ne peut cependant pas conclure de ces rapprochements — parfaitement naturels étant donné l'identité de but et de moyens, — à des rapports de civilisation entre les Péruviens d'autrefois et les Troyens d'avant Homère.

On le voit donc, après avoir passé en revue les découvertes si intéressantes de H. Schliemann, nous n*avons pas encore atteint le but que nous nous proposions, c*est-à-dire la détermination de la date de l'existence de Tempire Troyen. Il faut pour obtenir ce résultat que la science poursuive encore ses études; mais avec la sûreté de méthode qu'elle emploie maintenant» et en suivant la voie où elle est lancée désormais.

Par contre, que de renseignements précieux n*avonsnous pas recueillis sur ces anciens hommes! Ne les avons-nous pas vus en quelque sorte se ranimer et revivre sous nos yeux? Leurs usages intimes, les maisons qu'ils construisaient; les essais nombreux et enfantins que tentaient leurs mains encore jeunes pour passer de l'usage de la pierre à celui du métal; l'amour de la parure et du clinquant qui les rapproche de tous les peuples à demi civilisés; jusqu'à leur manière de vivre qui ressort des ustensiles de cuisine et des coquillages rencontrés en grand nombre; leur commerce déjà assez étendu; leurs premières préoccupations artistiques, et par-dessus tout le spectacle de leur vie agitée, inquiète, toujours menacée des plus grands désastres; la lutte suprême qu'ils durent soutenir contre un ennemi finalement victorieux, la certitude et comme la vision de la catastrophe dans laquelle ils périrent, se défendant pied à pied jusque dans le dernier retranchement, au milieu d'une ville en proie aux flammes, voilà le spectacle qui peu à peu s'est déroulé devant nos yeux. Les cendres qu'a fouillées M. Schliemann ne semblaientelles pas chaudes encore de ce grand et imposant désastre? Quel homme peut refuser de s'émouvoir au souvenir de ce qu'ont souffert ces anciens lionunes, quand même il ne s'agirait pas de Troie et de la lutte qu'Homère a célébrée?

Car c'est bien là pour nous, repélons-le en terminant, le lieu où fut Troie, « lubi Troja fuit ». Malgré tant d'incertitude dans l'explication de quelques-uns des faits,

malgré Timpossibilité d'identifier les découvertes de H. Schliemann avec les récits d'Homère, et nous dirions presque à cause de cela; malgré la haute antiquité, l'antiquité en quelque sorte préhistorique, vers laquelle nous devons rejeter forcément et définitivement l'époque du siège fameux, nous n'en hésitons pas davantage à croire que c'est bien Troie qu'a découvert le vaillant et tenace archéologue. Nous avons pour cela plusieurs motifs convaincants: d'abord le lieu où ont été faites les fouilles répond bien au lieu traditionnel où Troie a dû exister; ensuite l'ancienneté des objets trouvés se rapporte bien au long intervalle que les chants d'Homère supposent entre la date du fait et celui où il fut chanté.

En outre, il n'est pas possible qu'un empire assez puissant pour avoir imprimé un souvenir ineffaçable dans la mémoire des hommes, n'ait pas aussi laissé quelque trace matérielle sur le sol même où il a vécu; d'où découle cette dernière raison péremptoire, qu'à notre avis, H. Schliemann peut de fort bonne grâce opposer à ceux qui, à force de minuties, s'efforcent de nier des résultats évidents : « Si ce n'est là la Troie historique, montrez-nous-en une autre I »

Pour se rendre à Tunis, des bords du Nil ou 4e l'Euphrate, il faut marcher pendant des jours et des jours du côté où se couche le soleil. Nous n'entrons cependant pas dans un monde absolument nouveau, lorsque, pour étudier ce qui reste de Carlhage, nous quittons Ninive, Babylone ou la ville d'Âmmon,Thèbes aux cent portes. En dépit de sa situation, Garthage est une ville tout orientale. C'est que le berceau du peuple Carthaginois n'est pas cette terre d'Afrique qu'illustrèrent ses exploits et ses malheurs. Rameau de la grande famille sémitique, frères des Hébreux, les Phéniciens avaient habité pendant bien des siècles l'antique pays de Canaan, avant de couvrir de leurs colonies les côtes de la Méditerranée : les hommes que les tribus d'Israël durent combattre et vaincre pour prendre possession de la terre promise, c'étaient les ancêtres des Hannon et des Barca.

Les plus anciennes traditions des Sémites nous les montrent venus de l'Orient et déjà établis sur les confins de la Chaldée. C'est dans cet immense territoire compris entre la Méditerranée, la mer Noire, le Caucase, la mer Caspienne, l'Indus et les mers qui baignent les côtes méridionales de l'Asie, que se formèrent peu à peu les nations qui devaient fonder plus tard tant et de si

fameux empires. De là tous ces peuples emportèrent le fonds commun de religion que chacun, pendant le cours des siècles, modifia à sa guise au point de le rendre méconnaissable aux yeux du vulgaire, mais sans en effacer néanmoins ces analogies frappantes qui devaient plonger dans un si profond étonnement les premiers savants qui étudièrent ces questions. De là vient la croyance à un dieu à la fois un et multiple, que nous retrouvons à Ninive comme à Tyr, à Jérusalem aussi bien qu*à Garthage.

Entre deux civilisations, produit du génie particulier de deux peuples dont Torigine est commune, il existe toujours des ressemblances, ressemblances souvent fort vagues, mais qu*il n*est cependant pas impossible de saisir. A cette première cause de similitude avec plusieurs des civilisations de TAsie intérieure, les Phéniciens en joignaient une seconde peut-être plus importante encore. Peuple de marchands, ils portaient dans tous les pays les denrées les plus variées. Leurs flottes sillonnaient toutes les mers; leurs caravanes allaient jusque dans Textrême Orient, jusqu'au cœur du continent africain chercher Tor, Tivoire, les parfums et tout ce qui pouvait satisfaire les besoins ou contribuer aux plaisirs. Us étaient les grands pourvoyeurs du monde ancien.

Tandis que tous les peuples s'enfermaient chez eux n'ayant avec leurs voisins d'autres rapports que ceux du champ de bataille, et ceux qui s'établissaient ensuite entre le vainqueur et les vaincus réduits en esclavage; tandis que tous vivaient isolés au milieu d'un monde qu'ils connaissaient à peine, les Phéniciens étaient partout. Ils frappaient à toutes les portes et n'étaient nulle part repoussés; car, inspirés par ce génie du commerce, caractère distinctif de leur race, ils apportaient toujours ce qui cadrait le mieux avec les besoins du moment. La famine, chose fréquente au milieu des guerres

CAUTHAGE 215

continuelles, venait-elle à se faire sentir en quelque endroit? Semblables à des points perdus sur l'immensité des flots, on voyait apparaître et grandir à Thorizon les vaisseaux de la flotte cananéenne. Bientôt on entendait le bruit cadencé des avirons, et les galères, lourdes de blé, entraient dans le port. La paix avait-elle ramené l'abondance? On voyait revenir ces mêmes hommes, et c'étaient maintenant des parfums, des poteries, des armes étincelantes d'or et de pierreries, des joyaux aux formes bizarres et ces étoffes de pourpre dont la Phénicie avait le monopole.

Au cours de ces continuels voyages, les Phéniciens s'assimilaient les procédés industriels ou artistiques des nations qu'ils visitaient. Ainsi doit s'expliquer, plus encore que par une communauté lointaine d'origine, le caractère cosmopolite de la civilisation des Phéniciens.

Pénétrons dans une de leure villes, à Tyr ou à Sidon*, Nous pourrons douter par moment si nous sommes en Egypte ou dans une ville d'Assyrie. Ces édifices, dont les murs disparaissent sous des revêtements de bois et de métal, rappellent, par les peintures qui les ornent, les palais de Ninive. Les statues et les bas-reliefs sentent l'inspiration et la manière des artistes égyptiens. Mais ce qui donne à ces villes leur caractère propre, ce sont ces immenses faubourgs où pullule une population active d'ouvriers, de marins et de marchands. Dans nulle autre ville antique nous ne trouverions ces rues immenses bordées d'ateliers d'où s'échappe du matin au soir un bruit assourdissant. Les marteaux frappent, les limes grincent, et, dominant ce tumulte, on entend le mugissement des forges et des hauts fourneaux. Plus loin ce sont les tisserands avec leurs métiers au bruit monotone. Plus loin encore ce sont les flaques sanglantes des teintureries où se prépare la pourpre phénicienne.

Page 1