y. Renan, Mission en Phénicie
S16 LES VILLES RETROUTÉBS
Ce spectacle animé que devait présenter chacune des villes répandues sur la céte phénicienne, ne peut malheureusement emprunter ses couleurs qu'aux fantaisies de Timagination. Peu de faits certains nous restent, peu de documents, peu de ruines. Nulle terre n*a été moins féconde en souvenirs de l'antiquité. Si bien conduites qu'aient été les recherches de M. Renan, il n*a rencontré que des débris, des objets minuscules. Aussi peut-on dire que de la Phénicie il ne nous reste que le souvenir de la grande influence civilisatrice qu'elle a répandue sur le monde. N'ayant laissé ni une littérature, ni un art, ni un monument, cette côte active n'a d'autre gloire durable que celle d'avoir colonisé les rivages de notre Méditerranée.
De toutes ces colonies, la plus puissante et la plus célèbre fut Carthage.
L'origine et la construction de Carthage se perdcn' dans la légende que Virgile a racontée :
De la yaste cité qui frappe vos regards
Les enfants d'Agénor ont bâti les remparts;
Ces champs sont la Libye ; une race guerrière
Contre ses ennemis en défend la frontière.
Cet empire obéit à la belle Didon ;
Elle reçut le jour dans la riche Sidon ;
Mais d'un frère cruel fuyant la barbarie,
Son courage en ces lieux s*est fait une patrie.
L'histoire de ses maux voudrait un long discours;
Je vais en peu de mots vous en tracer le cours :
« Par les nœuds de l'hymen à l'opulent Sichée,
IMus encor par l'amour, Didon fut attachée,
l/hymen l'unit à lui dès ses plus jeunes ans ;
Mais son barbare frère, exemple des tyrans.
Dans Tyr avait saisi la grandeur souveraine.
Dientèt s'allume entre eux le flambeau de la haine :
Insatiable d'or, ce monstre furieux.
Sans égard pour sa sœur, sans respect pour les dieux,
Dans le temple en secret immole sa victime;
Le cruel toutefois cacha longtemps son crime.
Et, d'une sœur crédule amusant la douleur,
Longtemps d'un faux espoir il entretint son cœur.
Mais bientôt d'un époux privé de sépulture
Le s^ctre, s*élevant du sein de l'ombre obscure,
Triste, pftle et sanglant, apparut à ses yeux,
Dévoila de sa mort le mystère odieux,
Et le piège barbare, et l'autel homicide,
Et, pour l'aider à fuir de ce palais perGde,
J)e son lâche assassin lui livrant le trésor»
Lui montra sous lu terre un immense amas d*or.
Didon, pleine d*effroi, hâte soudain sa fuite :
Ceux qu'une même horreur ou que la crainte excite
Attroupés en secret, veulent suivre son sort.
Des vaisseaux étaient près à s'éloigner du bord ;
Leur troupe s'en saisit; de leur asile avare
Un tire les trésors de ce monstre barbare :
Maîtres de sa richesse et bravant son courroux,
Us voguent. Une femme a conduit ces grands coups.
Sur ces bords à leur ville ils cherchaient une place;
Et leur ruse innocente achète autant d'espace
Que la peau d'un taureau dépouillé par leur main
Pourrait, en s'étendant, embrasser de terrain :
Leur ville en prit son nom.
Telle est la légende. Voyons Thistoire.
^A une époque reculée qu*on ne saurait préciser, des navigateurs sidoniens, venus de Sicile, abordèrent sur la côte septentrionale de l'Afrique et y fondèrent la ville de Kambê.
Combien de siècles s'écoulèrent?
La splendeur de Kambô s'était éclipsée; Tyr avait succédé à Sidon dans rhégémonie des cités pbéniciennes du pays de Canaan, lorsqu'une nouvelle colonie, chassée de la métropole par une révolution, vint débarquer dans la Zeugitajne sur les ruihes mêmes de l'antique cité. Un promontoire de forme rectangulaire, couvert de sombres forêts, s'élevait à peu de distance de la mer. Il devint le centre de la ville nouvelle. On y bâtit quelques maisons. On y éleva un temple à Ësmum, et le tout fut entouré de murailles : Cartilage était fondée. Depuis lors la « cité nouvelle » ne cessa de grandir, jusqu'au jour où, devenue la rivale de Rome, elle expia sous la
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f Ilu haut de la colline de S^ûnt-Louis on aperçoit au sud. et au bout de la langue de terre qui sépare la mer du lac, une pelite ville que le touriste connaît déjà : la Goulelle doit sf»n origine à des fortifications élevées, en ir>.j5, par les Espagnols, lors de l'expédition de Charles- Quint contre Barberousse. Les ouvrages avancés sont encore debout et ils servent au gouvernement tunisien qui y a placé plusieurs batteries de canons. Le palais où siègent les ministères en été et qui est situé au delà du canal est lui-même un fort espagnol de la même époque, démantelé et approprié aux besoins du jour. La Gouletle n'offre les débris d*aucun vestige punique ou romain : je citerai seulement dans Tarsenal une belle inscription romaine apportée de Rhadès, il y a quelques années, ainsi que deux inscriptions néo-romaines scellées dans le mur du vice-consulat de France,
« Toujours au sud et presque au pied de la colline on aperçoit Douar-Eschatt, composé de quelques maisons
qu'un minaret domine. Entre Douar-Eschatt et la Goulette, je citerai le palais du général Khereddine, le Kram, le palais du bey, et au sud-est, est le palais de Mustapha-Ben~Ismaîl et d'Ahmed-Zarrouck. Au nord-est, sur une colline escarpée, on aperçoit Sidi-Bou-Saîd, dont les maisons blanches groupées Tune contre l'autre forment comme un essaim de colombes au repos. C*est une ville sainte où les musulmans prétendent que saint Louis, converti à Tislam, est enterré. Il y a tout autour de nombreuses ruines cachées sous terre. Après Sidi- Bou-Saîd et plus au nord, s*é(endent les maisons de campagne de la Harsa : Théritier présomptif y demeure et les consuls y viennent passer l'été. La Marsa est bornée au nord par la montagne de Gammart, dans les flancs de laquelle est la nécropole de Garthage. Après Gammart, on voit à l'horizou le lac de Soukra, les collines d'Utique, le village de TAriane et Tunis au fond du lac. Entre la Marsa et la colline de Saint-Louis, je citerai le village de la Malka, dont j'ai déjà parlé, et celui de Sidi-Daoud, situé plus à Touest, et que les débris de Taqueduc côtoient un instant. Enfin, au bord du lac, et sur la route de Tunis, on remarque El-Aouïna, naguère s^tation des voitures et jadis témoin de la victoire de Xantippe sur Régulus*. »
Pas une ruine antique apparente, si Ton en excepte les débris de Taqueduc bâti par l'empereur Hadrien; pas un monument, à moins qu'on ne veuille considérer comme tels la chapelle de Saint-Louis bâtie en 1841, le palais de Mustapha ou celui du général Khereddine.
L'opinion courante, nous croyons avoir eu déjà occasion de le dire, était que de la ville punique il ne restait pas pierre sur pierre. Sans doute on n'ajoutait pas foi aux exagérations de Paul Orose. Dureau de la Malle
1. H. de Sainte-Marie vient de réunir dans un beau volume ses recherches sur remplacement de Garthage. Mission à Carthage, par de Sainte-Uarie, Leroux, 1884, grand in-8\
avait même démontré que Scipion n'avait pas détruit la ville aussi complètemenL que la lecture des historiens anciens aurait porté à le croire. Mais sur les ruines de la colonie phénicienne s'était élevée une colonie romaine; à la ville d'Hannibal avait succédé la ville de saint Augustin. Quand cette dernière avait laissé si peu de traces, que pouvait-il rester de Tautre? Pendant de longues années ses ruines avaient servi de carrière aux habitants des colonies voisines. Lorsque les architectes romains creusèrent les fondatiens de la nouvelle Carthage, ils avaient dû détruire jusqu'aux derniers vestiges des anciens édifices. Il fallait donc se résigner. La vengeance des Romains était complète. Leur rivale était retombée dans le néant. L'histoire ne connaîtrait d'elle que ce qu'ils avaient bien voulu lui en apprendre.
Cependant on devint peu à peu plus sceptique à l'égard de ces destructions absolues. Notre siècle a assisté à trop de résurrections pour croire beaucoup à ces effacements. Combien n'en avons-nous pas vu, de ces vieilles civilisations mortes, secouer leurs cendres, et, nouveaux Lazares, soulever tout à coup la pierre de leur tombeau?
Par quelle transition M. Deulé, presque exclusivement occupé jusque-là des études grecques qui avaient illustré son nom, fut-il amené à s'occuper de la Carthage punique? C'est ce qu'il a négligé de nous dire. Mais une fois décidé à entreprendre ces recherches, le point spécial sur lequel elles porteraient d'abord était fixé à l'avance. Byrsa, l'acropole de Carthage, devait exercer une attraction à peu prés irrésistible sur l'homme qui avait retrouvé les portes de l'acropole d'Athènes.
En débarquant sur la terre d'Afrique, M. Beulé eut d'abord à établir un premier point : quelle était la situation exacte de Byrsa? Les auteurs qui, avant lui, s'étaient occupés de Carthage, n'avaient guère fait qu'embrouiller la question.
En 1758, l'Anglais Shaw publia à Oxford ses Voyages
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OU Observations relatives à plusieurs parties de la Barbarie et du Levant. C'est le premier auteur qui ait décrit avec quelques détails les antiquités de l'Afrique septentrionale. Mais Sha\s^ n*était pas exclusivement un archéologue. L'organisation intérieure des pays qu'il parcourait,- la constitution de leur sol, l'intéressaient autant que les monuments anciens qu'il pouvait rencontrer. En visitant le golfe de Garthage, il fut frappé par les déplacements du Bagrada et reconnut avec une grande sagacité que ce fleuve, ensablant la rive carthaginoise, s était peu à peu rapproché d'Utique. Hais ici le géologue fit tort à l'antiquaire. Tout occupé de ses alluvions.. il méconnut l'emplacement de Garthage et tourna vers l'ouest la ville qui, en réalité, regardait le levant. L'erreur de Shaw fut acceptée par tous ses contemporainsy notamment par d'Anville. En vain fut-elle rectifiée par le père Garoni et quelques autres. Ghateaubriand seul accepta leurs idées, et presque jusqu'à nos jours, l'opinion reproduite à l'envi par tous les savants qui s'occupèrent de Garthage, fut celle du dix-huitième siècle. On ne s'explique pas que l'emplacement exact d'une ville aussi fameuse ait été si longtemps méconnu, ni que tant d'hommes éminents aient pu émettre et répéter des idéesque la seule inspection du terrain, aidée de la tradition, devait leur permettre de rectifier, « car, dit M. Beuié, les habitants de Tunis et des environs savent tous montrer du doigt les lieux où fut Garthage » . Gitons encore pour mémoire le comte Gamille Borgia, dont les travaux n'ont pas été publiés, et le capitaine de vaisseau Falbe, consul général de Danemark, auteur d'un excellent plan de Garthage publié en \ 853 et qui servit de base à tous les travaux ultérieurs.
H. Beulé reprit les opinions de ses devanciers et les soumit à une critique rigoureuse. 11 compara attentivem.ent les indications que lui fournissait le sol avec les passages des auteurs anciens et reconnut bientôt que la colline où s'élève la chapelle de Saint-Louis n'était
2U 1I> YILLEir liEHu^rVÉES
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L atit^uuoL at K. l»»3uiir>* ifiuriu loul d*ai»{»rd ^e?^ jf cûu ou*^î QL i»iai«aii. laljie sumaïai: ût oe C4%.t û--^ >ouit.*i- e; Qi^ ruiii*^ qu. J svaieniiai: soiix?"! *» ic irA^àt eu^'iimii: th: r>vî's>L, e: ou Iturean Qt- la lii..jf «va;; vu lou! L U»uT Qt*i- i)ri>oiis. fft l£î ci^vt^rihe ou ~/iî>f*.iJU£ Lassiif Trt*tt?iiadi: PAuir ifirouvt Jt^ lie>or? ot- l»jaon — Ce ><m: î4»u: siuuntîiifeul o**ï- ciiei'Dt^f c ej»i»qut- romame Qfiii.nt^tîs- f»: ai»iirnprH*f^ a Jeu:« iH*5.oiiif par quàçatts iaïuJitif anii»€br OU- T on: tiiai»i: ifui diaDt^.ure- Les ciitTiirt» aiiunot'ii: ^ui ve \**r'>aifl ot- ia cf-.iJit rt ies a?L:iiiift'i*'i' roiiJt.iii*- cvaieiiî nu oeîruirf- fît it* crensAni li»u; >tstu!t Qt fonsiruciiuifc? itius aiicjt'iiiiei^ i*es ioc.litr> euLT-enrist^ >ui et mun: oil'ai-nî ût»Dr i>eu de chaiices Ot? sufffS- 1 a.a:*u!^ Ii. l»euit apprtîuaj: lutaniv»! çot- 1» Arai»t'5-i\ajeu: aeiims c u-- jaut-^aiiDees-l» oui f verse toute cette in'uit i»(»UT >vjja!f jt^ luaiiTiaux au\i< rfia?ODîrairiit-
Iiu ri'it iiarc Jt^ roiiaiii.»ii5 Lt»îaieii:x:DL*T>e pins favor..iijt»s. C e:ai; jt oiif Jt^ ^aDaîies ft^laienî bâti, à proxîij.-.t CL i.Lica> Qt Jt*ur ro- t»tai>tirjc, ût: Sv«îrji»î «euses hâbiti .ji«:i> ùiUit jr? ri^Dtrs ancjtJiiif* avLifiDl iait tous les ir;*;^ lut tr;iii..i!tt OL^ej'.t u Œ jvii: drue tc^nr b\Taa- ;.Dt ù.ci: jj. Bi rf>:f p.u? c^ ue pLa de lu-r au^iessiis u- >.».* lit Tr; i.L i.'t.: çiJt jt*> rt*.:?^ c ù£ fx at t-t dune
i\«i-itr, l B ;»vV*ù 5*«*.;r-r-L ;Krj>sr >.;r uDe lon^cueur \>e 11 *:,»ir>?< «•; td ï^.*;.:.; jr î\>r ht traversa que des o.r-^l:•Kl>.•:^ i:^\«îc^:\'> L-.t^ à laiie de iras
d'architecture romaine, et des débris mêlés de fragments de poteries des bas temps, parmi lesquels se trouva une lampe avec le monogramme du Christ. De monuments puniques, nulle trace.
Des sondages pratiqués sur le versant occidental ne rencontrèrent que des débris d'époque romaine.
Restait le versant méridional, le plus escarpé de tous. Le soi paraissait intact, sauf sur un point d'où les Arabes avaient tiré de la pierre; d'ailleurs la rapidité de la pente avait pu rebuter les constructeurs romains. Tout indiquait donc ce flanc de la colline comme offrant aux recherches le plus de chances de succès. M. Beulé résolut d'y concentrer ses efforts et d'arriver, à tout prix, à la couche des constructions puniques, dût-il pour cela pratiquer dans la montagne une ouverture de 30 ou 40 mètres de largeur.
Mais à quel niveau devaient être établis les travaux? « Si la tranchée était entreprise trop haut, je pouvais passer par-dessus les ruines carthaginoises; si elle était établie trop bas, je restais au-dessous^ et perdais ma peine dans les deux cas. »
Une série de sondages préliminaires prouva, chose d'ailleurs facile à prévoir, que le rocher se rencontrait à une profondeur de plus en plus grande au-dessous de la surface du sol, à mesure qu'on s'éloignait davantage du point culminant de Byrsa. A moins de supposer aux architectes carthaginois des habitudes contraires à celles de tous les constructeurs de l'antiquité, on devait admettre qu'ils avaient fondé les premières assises de leurs murailles sur le roc même. C'est donc au niveau de ce grès argileux, de couleur jaune j)âle, dont est formé le noyau de Byrsa, qu'on avait le plus de chances de rencontrer quelque trace des fortifications puniques.
Les premiers sondages rencontrèrent le rocher à une profondeur variant de deux à cinq mètres environ, sans avoir amené d'autre découverte que celles des ruines byzantines et d'un cimetière arabe paraissant remonter
au douzième siècle. Un nouveau sondage dut être poussé jusqu'à 19 mètres au-dessous de la superficie du sol. a Dès lors, les fouilles véritables pouvaient commencer et être conduites avec certitude. »
Ce n avait pas été chose facile de parvenir à une telle profondeur à travers un sol sans consistance, composé de débris de toute nature. Ouvrir une tranchée, c'était exposer les ouvriers à ime mort presque certaine, chaque coup de pioche pouvant déterminer un éboulement. Percer des boyaux souterrains était également impraticable faute des charpentes nécessaires pour étayer les galeries. Il fallut se résigner, à mesure qu'on pénétrait plus profondément dans la terre, à élargir Torifice de la fosse en forme d'entonnoir. Ce procédé était fort long et fort dispendieux, puisque, pour découvrir une surface de i mètre carré, au niveau du rocher, il fallait enlever 200 ou 500 mètres cubes de terre.
Cette tâche gigantesque semblait devoir offrir plus d'une compensation à l'archéologue qui avait le courage de l'entreprendre. En admettant même qu'on ne trouvât rien des murailles de Carthage, quelle abondante moisson de vases, de bas-reliefs, d'inscriptions, d'objets de toute nature intéressant l'histoire des mœurs ou des arts ne pouvait-on pas se promettre de recueillir en déplaçant une si énorme quantité de terre I Cet espoir fut malheureusement déçu. Les couches supérieures n'offrirent naturellement que des débris d'époque byzantine, une lampe funéraire, des poteries brisées, des fragments informes de bas-reliefs et d'inscriptions!
Tout à coup les ouvriers furent arrêtés par d'énormes massifs de maçonnerie. C'étaient les murailles bâties sous Théodose, à l'approche des Vandales, et que les Arabes avaient renversées plus tard en les attaquant par l'intérieur et par le sommet du plateau. « Elles étaient à peu de profondeur, renversées par pans énormes, couchées en terre de toute leur longueur.... Telle est l'excellence du mortier romain, que les petites pierres
qui composaient ces vastes murailles n*ont été ni séparées ni ébranlées. Il s*est fait çà et là quelques fissures dans toute la hauteur comme si les machines eussent battu un massif homogène ou un rocher; des blocs immenses ont été précipités sur la pente, s*y sont étendus, et ont été ensevelis sous la poussière et les décombres. »
On dut avoir recours à la mine pour continuer les fouilles. Les ouvriers s*enfoncècent alors à travers une effroyable masse de pierres renversées, brisées et noyées dans une poussière subtile de tuf broyé par le temps. Enfin ils rencontrèrent d*énormes pans de murs encore debout et formés de gigantesques blocs de pierre amoncelés les uns sur les autres ; c^était la partie inférieure des murailles puniques ; tout semblait Tindiquer.
Les historiens anciens nous avaient appris que les murailles de Garthage renfermaient des écuries pour les chevaux et pour les éléphants, des arsenaux et des magasins de toute sorte. M. Beulé déblaya le pied des murailles. Le plan répondait suffisamment aux descriptions anciennes-, on pouvait donc croire que c*étaient bien les murs de Byrsa qu'on venait de retrouver. Protégées par les ruines des étages supérieurs écroulés sur elles, les premières assises avaient échappé à la fureur des Romains et bravé Taction du temps. Mais seules, ces masses énormes avaient résisté. L'incendie avait eu raison de tout le reste. H. Beulé ne retrouva que des fragments informes perdus dans des monceaux de cendres. Les métaux étaient tordus et comme mâchés par les flammes. *Quel avait été autrefois l'usage de ces masses rongées par la rouille? Il était impossible de le deviner. Le verre se rencontra en grande abondance, mais réduit en miettes. Tout ce qu'on put reconnaître, c'est qu'il était de deux sortes, uni ou strié, blanc, et surtout d'une extrême finesse, a Nos fabriques modernes n'obtiennent riçn de plus mince ni de plus délicat dans ce genre que nous nous plaisons à comparer à une mousseline légère. »
La terre cuite avait mieux résisté que le verre. Les fragments étaient trop menus pour qu^on pût reconstituer la forme des objets, mais le caractère de la fabrication et la provenance pouvaient encore être reconnus. Les débris de poteries étaient de trois sortes. D*abord des tessons d'une pâte jaunâtre présentant des traces de peinture brune et fort analogues aux vases archaïques que Ton retrouve à Corinthe, à Athènes, dans Tîle de Théra, sur plusieurs autres points de la Grèce et en Étrurie.
D*autres tessons avaient appartenu à des vases grecs^ sans doute importés de Sicile.
Une troisième catégorie de débris n'offrait aucune ressemblance avec les poteries grecques ou romaines. C'était une terre d'un grain peu serré, facile à briser et d une couleur orange tout à fait caractéristique. Fallait-il voir là des produits d'une fabrique indigène? La preuve ne se fit pas attendre. Lorsque toutes les cendres eurent été enlevées et le sol déblayé, on remarqua que le grès avait une couleur orange exactement semblable à celle des tessons dont nous venons de parler. Entamait-on la surface? Le grès reprenait la couleur jaune pâle qu'on lui avait reconnue sur tous les autres points. L'incendie, en cuisant la terre sur une profondeur d'un centimètre environ, avait changé sa couleur. Les poteries orange étaient donc bien de fabrication carthaginoise. La preuve était faite. Pouvait-on la souhaiter à la fois plus singulière et plus concluante?
H. Beulé recueillit avec un soin pieux tous cesmonu-* ments d'une civilisation disparue. 11 y joignit des échantillons des différentes sortes de mortier rencontrées au cours de ses travaux, et une grande quantité de balles de fronde, en terre cuite très dense, et d'une forme ovale légèrement aplatie. C'étaient les seuls objets qu'on eût retrouvés intacts.
Au printemps de l'année 1859, M. Beulé revint en France. Il déclarait que le problème de l'emplacement de
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Byrsa était résolu; sa tâche était accomplie. Est-ce à dire que la vieille citadelle punique nous ait livré son dernier mot? Assurément non, et M. Beulé était le premier à appeler de ses vœux de nouvelles recherches sur ce point.
S'il ne s*est pas trompé, fl est probable que les murailles se retrouveraient sur tout le versant méridional de la colline, et qu'en les dégageant sur toute leur longueur, on pourrait compléter sur plus d'un point la connaissance que nous en possédons. De plus, quelques produits de l'industrie ou de Tart puniques, protégés au milieu du désastre général par une circonstance fortuite, viendraient peut-être jeter un peu de lumière sur la question si obscure des mœurs carthaginoises et soulever un coin du voile qui dérobe à nos regards la vie intime plus encore que l'histoire de ce peuple fameux. Mais, une semblable entreprise dépassait de beaucoup les ressources d'un simple particulier, et nous ne devons pas oublier que c'est à ses frais que M. Beulé entreprit et mena à bien des recherches dont le résultat, pour modeste qu'il soit, ne lui fait pas moins le plus grand honneur.
Après avoir passé en France le temps des grandes chaleurs, M. Beulé retourna à Carthage, et l'automne le trouva occupé à explorer les ports, élément capital d*une ville maritime. L'emplacement des ports est on ne peut plus facile à reconnaître. Les recherches pouvaient donc être entreprises à coup sûr. En revanche, des difficultés de toute nature semblaient s'opposer à ce qu'elles fussent poussées plus loin qu'une simple inspection du terrain. Depuis longtemps comblés, les ports sont couverts de plantations. Sur leur emplacement, le premier ministre du bey de Tunis, Sidi Mustapha, s'est fait bâtir une maison de plaisance. Le général Khaïr-ed-din , ministre de la guerre, en possède une autre à quelque deux cents pas de là. 11 fallait tout
tst LES TILLES BEIBOnTÉffi
d'abord obtenir de ces deux riches propriétaires l'antarisalioQ de boult^verser leurs jardins. Le consul général et L'har?é d'jtTairea de France, S. Léon Ruches, s'y emplova. La permisiiion fut accordée à la seule condition qu'avant son départ rt^iploraleor français reroellrail loutes choses en l'étal où il les aurait trourées. Refilaient les difficultés inhérentes à la nature même liu âol : les plus sérieuses de tontes. L'endroit où les fouilles devaient éli'e entreprises n'était séparé de la HeiLlerranée que par nue étroite langue de siible. L'eau ne pouvait manquer de Tenir gêner les omriers dès quÙs auraient dépassé le nifeau de la mer.
« Cependant il fallait descendre plus bas pour
trouver les restes des constructions puniques, car il était Traiseniblable que les Romains aTaient dû tout raser an niveau de l'eau. En elTel, à peine mes oavriers eurent-ils creusé jusqu'à deux ou trois mètres de profondeur que les imilLr^ilioDs jaillirent de toutes parts, Entreprenaientila de les épuiser par de continuels efforts, ils n'en Irou- Taient pas moins sous leurs pieds une fange noire, félide, eompaete, mêlée de débris niêconnai^ahles, car les pierres de tuf étaient elleâ^nèmes romme pourries; la pioche et la bêche restaient prises dans cet afEreux raélanire, les paniers dejojic, bienldt déformés el déchirés, ne pouvaient plus servir au transport. A chaque coup, l'eau et les taches ToUient au visage de mes pauvres Arabes et sur leurs blancs burnous qu'ils n'osaient quitter de peur de la fièvre; jamais pourtant leur patience et leur douceur ne se démentirent. Après divers essais, voici le svstème que j'adoptai. Au lieu d'épuiser l'eau qui envahissail les tranchées, on laissait son niv<\m s'établir; ce niveau était presque toujours celui des constructions carthaginoises quand elles avaient été -eiilcineni rasées et quand les colons romains ne les iii:!i I' 1-. plus tard, détruites à plaisir. Quelquefois < cixisd iictions étaient i trente ou quarante centi- Cros au-dessous de l'eau. Hes Arabes suivaient sous
GARTHAGE 2M
Teau les murs, ils les tâtaient avec leurs pieds nus, s'y tenaient établis et reliraient la fange à droite et à gauche afin de les bien dégager. Quand une longueur suffisante était nettoyée, ils abandonnaient la tranchée et allaient en faire une autre à quelques pas plus loin.
tf Le lendemain, la vase s'était déposée, Teau était redevenue limpide; les murs se voyaient clairement avec leur appareil, il était facile de les dessiner et de les mesurer avec .précision. Dès que j'avais relevé un ensemble et raccordé mes dessins, on comblait les trous afin de ne point multiplier les foyers d'infection. La mort du comte Camille Borgia, qui avait respiré des miasmes mortels en étudiant les ports de Carthage, me servait d'avertissement. »
C'est en procédant de la sorte que M. Beulé put relever avec exactitude le plan des ports. Arrêtant ses fouilles à une aussi petite profondeur, il est à peine besoin de dire que les ruines qu'il rencontrait étaient d'époque romaine. Les détails relevés appartenaient donc au port romain. Mais ce port romain ainsi restitué répondait si bien aux descriptions du port carthaginois laissées par les auteurs anciens, qu'il est évident que les vainqueurs s'étaient contentés de réparer ou de remplacer les anciens quais, mais sans rien changer à la forme primitive de l'œuvre. Quelques traces de constructions puniques retrouvées çà et là ne firent que confirmer cette hypothèse.
Après avoir recueilli avec soin quelques rares débris de sculptures et de moulures trouvés au cours des fouilles et qu'il avait tout lieu de considérer comme remontant au temps de l'indépendance de Carthage, M. Beulé fit combler sa dernière tranchée. Il éprouvait bien quelque regret de ne pouvoir laisser au jour les ruines découvertes par lui. Mais il s'était engagé à remettre toutes choses en l'état où il les avait trouvées. D'ailleurs, laisser ces ruines apparentes, c'était les vouer à une destruction prompte et certaine. Il n'avait
233 LES YIUES RETROUYÈES
plus rieB ref rouyé, à son retour de France, des murailles puniques qu'il avait dégagées quelques mois auparavant. Malgré la défense du bey de Tunis, malgré la surveillance du gardien de Saint-Louis, les Arabes et les Maltais étaient venus et, sous forme de moellons ou de pierres de taille, les murailles avaient pris à leur tour le chemin suivi par toutes les ruines que la terre ne défend pas suffisamment contre l'avidité des trafiquants.
Tous ces travaux avaient coûté fort cher. Les résultats étaient remarquables. Cependant M. Beulé ne considéra pas sa tâche comme achevée. Les tombeaux sont d'ordinaire les œuvres les plus durables des civilisations disparues. C'est dans la demeure des morts qu'on trouve souvent les plus vivantes traces des religions et des mœurs oubliées. C'est du fond des tombeaux que sont sortis la plupart des objets qui nous ont fait connaître d'une manière si précise l'Egypte et tant d'autres pays anciens.
M. Beulé ne voulut pas quitter Carthage sans avoir exploré la nécropole. Elle se trouve près du village actuel de Qamart, sur le versant d'une colline. Les sépultures des anciens étaient bien plus exposées à être violées que ne le sont les nôtres, à cause de l'usage où on était d'ensevelir avec le cadavre divers objets précieux. Une forte muraille, coupant l'isthme qui rattache la presqu'île de Carthage à la terre ferme, mettait la nécropole punique à l'abri des profanations de l'ennemi.
L'attachement aux tombeaux des ancêtres est un trait commun à presque tous les peuples de Tantiquité. La Bible témoigne en maint endroit de la vivacité de ce sentiment chez les Hébreux. Lorsque le consul Censorius ordonne aux Carthaginois vaincus de raser leur ville et de la rétablir â dix lieues dans l'intérieur des terres, un des députés, Bannon, surnommé Tigillas, lui répond qu'il est moins cruel d'exterminer un peuple que de lui faire abandonner ses temples et ses tombeaux ^
i. Appieri; YIII, lxxxiv.
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Cependant nous ne trouvons pas ici entre les morts et les vivants ce commerce quotidien, cette familiarité respectueuse, caractéristique des civilisations égyptiennes, grecques et romaines. Chez les Sémites, les tombeaux sont considérés comme quelque chose d'impur*. La Mischna défend d'ensevelir un mort à moins de cinquante coudées d'une ville quelconque. Cette distance était portée à deux mille coudées pour les villes lévitiques.
Les Carthaginois partageaient-ils les préjugés des llébreux h Tégard des morts? Aucun texte ne nous permet de Taffirmer ; il est cependant permis de le croire. La nécropole punique se trouve à la pointe la plus reculée de la presqu'île, sur le versant extérieur du Djebel-Khawi, en sorte que les tombes ne pouvaient être aperçues d'aucun point de la ville. Peut-être trouvera-t-on cet indice bien faible ; mais en le rapprochant de la conformité presque parfaite qui existe entre les caveaux funéraires de Carthage et ceux qu'on a découverts en Judée, on pourra, croyons-nous, admettre au moins comme une hypothèse plausible, que les Phéniciens, sur ce point, pensaient comme les Hébreux. Le Carthaginois désirait ardemment reposer un jour dans le caveau de famille, à côté de ses ancêtres morts; mais tant qu'il était vivant il ne tenait pas à les coudoyer de trop prés.
Lorsqu'on a gravi la pente du Djebel-Khawi, on découvre, sur la gauche, Tunis avec ses maisons blanches et son lac. En face, le lac de Soukra et le golfe d'Utîque. A droite, la mer. Au pied de la montagne et jusqu'au village de Qamart, coquettement caché dans un bouquet de palmiers, s'étend la nécrople.
Aucun monument ne marque plus aujourd'hui l'emplacement des tombeaux.
M. Beulé en découvrit et en déblaya plusieurs et put