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Nombres, xix

se rendre un compte exact de Taspect habituel des tombes carthaginoises. Elles étaient creusées dans un calcaire très vif. De même que le sol de certaines cryptes de Bordeaux ou de Palerrae, celle pierre desséchait proraptement les corps. Ces tombes étaient de véritables sarcophages, au sens étymologique du mol : elles dévoraient les cadavres.

Pour établir leurs sépultures, les Carthaginois aplanissaient d'abord la surface du rocher en ménageant une pente légère pour faciliter l'écoulement des eaux. Souvent ils enduisaient d'une couche de mortier bien battu l'espace ainsi nivelé. On perçait alors dans le roc une ouverture suffisante pour y établir un escalier. A une profondeur convenable, les ouvriers creusaient une salle rectangulaire soutenue, suivant sa grandeur, par une ou plusieurs arcades. Dans les parois de cette salle étaient pratiquées un certain nombre de niches, de fours à cercueily pour employer l'expression pittoresque de M. de Saulcy, assez grandes pour recevoir le corps d'un homme. Une inscription funéraire, probablement en métal, était scellée au-dessus de chaque niche. Le nombre de ces niches est variable, mais elles sont toujours disposées de la même manière autour de la salle principale. L'intérieur était revêtu de stuc blanc, sauf les fours à cercueil où le calcaire était laissé à nu. Un enduit eût neutralisé ses propriétés absorbantes. Une dalle énorme fermait la porte du caveau.

" Toutes ces tombes ont été violées, probablement par les soldats romains; et tous les objets qu'elles renfermaient ont disparu. A peine retrou ve-t-on çà et là quelques poteries grossières et de rares ossements. Aujourd'hui la plupart des chambres funéraires communiquent entre elles : les dévastateurs ont trouvé plus commode d'enfoncer une mince cloison de pierre que de remonter à la surface pour chercher l'entrée du caveau voisin. Pendant tout le moyen âge ces dévastations ont continué et chaque jour voit encore disparaître quelqu'une de

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ces antiques sépultures. « Quelquefois, dit H. Beulé, je m'arrêtais devant un Arabe qui détruisait un tombeau pour faire de la chaux. Je lui disais que ceux dont il \iolait le dernier asile étaient de la même race que lui, peut-être ses ancêtres. Il s'arrêtait, me regardait indécis, réfléchissait, puis me demandait si ces pères de ses pères connaissaient Mahomet et levrai Dieu. Quand j'avais reconnu qu'ils ne les connaissaient pas, il faisait entendre une exclamation gutturale^ reprenait sa pioche et continuait, d'un cœur tranquille, son œuvre de destruction. »

Lorsque M. Beulé exécuta ses premières fouilles, un autre savant était déjà occupé à explorer pour le compte du gouvernement anglais les ruines de Carthage. Sa mission était terminée lorsque M. Beulé revint pour la seconde fois sur la côte d'Afrique. Malgré cela, c'est seulement en 1861 que le docteur Davis publia le résultat de ses travaux. Il semble qu'un volume de plus de 600 pages doive renfermer à peu près tout ce que l'on sait sur la vieille ville punique. On aurait tort de le croire. Le livre du docteur Davis est l'œuvre d'un touriste autant que d'un archéologue.

Après un long chapitre dont le but est d'identifier Carthage avec la ville de Tarshish dont parlent les saintes Écritures, vient un long récit de l'histoire et de la chute de Carthage d'après Virgile et les autres auteurs de l'antiquité. Enfin nous arrivons aux fouilles. Mais le but de M. Davis n'est pas tant d'étudier les ruines, que de trouver des objets faciles à emporter et propres à enrichir les collections du British Muséum. Aussi ne s'attache-t-il pas à décrire bien minutieusement les monuments qu'il rencontre.

En revanche, il nous raconte avec humour les péripéties de cette chasse aux inscriptions et aux mosaïques à laquelle il s'est livré pendant de longs mois. Ici c'est son entrevue avec le bey ; là le récit comique de ses efforts pour éviter le contact de certain marabout aux vêtements sordides qui s'était pris d'amitié pour l'étran-

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ger. Le docteur Davis change de place pour s'éloigner un peu de son hôte. Aussitôt le saint homme se lève et revient imperturbablement s'asseoir à ses côtés, en sorte qu'à chaque visite les deux interlocuteui*s, Tun fuyant, l'autre le poursuivant, font de siège en siège deux ou trois fois le tour de la chambre.

Plus loin, le docteur nous fait part de l'accès de gaieté que lui causa un jour lun de ses ouvriers en venant, avec une gravité toute musulmane, lui demander s'il était vrai qu'il eût la faculté d'être en même temps dans plusieurs endroits différents, et de se promener à cheval dans l'atmosphère. Un vaisseau anglais vient-il à faire escale à Tunis pour emporter à Londres les antiquités découvertes? M. Davis nous raconte la promenade à travers les fouilles faite avec les officiers du bord, sans oublier le succulent diner qui les attendait au retour et qu'on avait fait dresser dans une salle antique récemment déblayée.

11 ne faudrait pas croire, d*après ce qui précède, que le livre du savant anglais ne soit qu'un livre amusant. S'il est d'une lecture agréable, la science y tient sa large part. Le docteur Davis n'a peut-être pas toujours apporté aux monuments qu'il découvrait toute l'attention désirable. Il n'en a pas moins consacré aux restes d'architecture antique de longues pages où il critique avec une grande vivacité les travaux et les opinions de ses devanciers. Pour lui les découvertes de H. Beulé ne sont rien moins que les fortifications de Byrsa ; l'aqueduc regardé jusque-là comme une construction romaine est l'œuvre des Phéniciens, et ainsi de suite. Il nous est impossible d'entrer ici dans la discussion des arguments^ sur lesquels se fonde une opinion si nouvelle. Nous ne pouvons que renvoyer au livre de M. Davis ceux de nos lecteurs qui seraient curieux d'approfondir ces questions.

Dans ces dernières années un nouvel explorateur français, H. de Sainte-Marie, a étudié les ruines de Garthage. On peut voir à la Bibliothèque Nationale la belle collection d'inscriptions puniques découvertes par lui

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et qui, rapportée en France par le Magenta, a si heureusement échappé au désastre de ce vaisseau.

Nous en avons fini avec les principaux travaux dont Carthage a été l'objet. Essayons maintenant, d'après les textes anciens et les études modernes, de nous faire une idée de ce qu'était au temps de sa splendeur et de son indépendance la grande cité phénicienne.

Conclure de l'identité du nom à l'identité de la chose, est une erreur des plus communes et que n'a pas toujours su éviter plus d'un savant de profession.

Si nous nous figurions la capitale des Phéniciens d'Afrique comme quelque chose d'analogue à notre Paris moderne, nous nous tromperions lourdement. Des rues étroites et tortueuses aboutissant aux principaux édifices et aux portes de la ville; d'innombrables impasses irrégulièrement disposées le long de ces grandes artères; des maisons bâties un peu au hasard, telles étaient la plupart des villes de l'antiquité, telle était Carthage, telles sont encore aujourd'hui beaucoup de villes de l'Orient.

Les maisons carthaginoises étaient fort élevées, elles avaient jusqu'à six étages. De leur disposition intérieure nous ne savons rien, mais elles étaient terminées par des terrasses et du haut en bas, badigeonnées avec du goudron. Que les murs aient été ensuite blanchis à la chaux, c'est ce qu'on peut affirmer sans crainte de se tromper. Le blanc réfracte la chaleur, le noir l'absorbe. Des maisons seulement goudronnées, sous le ciel brûlant de l'Afrique, auraient été parfaitement inhabitables. Nous avons d'ailleurs de Tusage de blanchir les maisons une preuve qui pour être indirecte n'en est pas moins concluante. Diodore de Sicile nous apprend que dans les grandes calamités publiques on tendait de noir non seulement les maisons, mais encore les remparts de la ville. Est-il probable qu'on eût pris cette peine si les mars avaient été noirs habituellement?

Les rues étaient dallées. Nul alignement n'étant imposé aux propriétaires, les deux rangs de maisons qui les bordaient s*écartaient et se rapprochaient tour à tour au point parfois de laisser à peine entre elles Tespace nécessaire au passage d*un chariot.

La topographie intérieure de Carthage nous est à peu prés inconnue. Des nombreux édifices qui embellissaient la ville, on connaît à peine le nom, les Romains n'ayant pas jugé à propos de laisser une description des monuments qu'ils détruisaient.

Le temple d'Esmum était situé précisément à l'endroit où s'élève aujourd'hui la chapelle Saint-Louis; au nord-est de Byrsa se voient encore les fondations supposées du palais de Didon; entre Byrsa et la mer se trouvait le forum, grande place de forme rectangulaire, au dire de Dîodore, et où se tenaient les assemblées. Le temple de Junon Céleste s'élevait suruue colline située en face de la colline de Saint-Louis.

Mais à quoi bon continuer cette énumération d'édifices sur lesquels manque toute donnée précise? d'une manière générale, les plus anciennes constructions puniques étaient faites en blocage. Ce n'est que plus tard que l'usage de la pierre de taille devint fréquent dans les grands édifices. La prédilection pour les formes arrondies est un des caractères de l'architecture des Phéniciens. Les salies de leurs maisons ou de leurs palais sont généralement rondes ou ovales. Se trouve-t-il dans de très grands édifices une salie oblongue, les deux extrémités en sont cintrées. Les voûtes phéniciennes, bâties en blocage, sans claveaux, à la différence des voûtes romaines, sont ou des coupoles ou des voûtes en berceau ; mais dans ce cas, pour peu qu'elles soient de grande dimension, les angles en sont largement arrondis et le plus souvent elles se terminent en cul-de-four. Bref il semble qu'en toutes choses les architectes phéniciens aient eu horreur des angles et des lignes droites.

a J'ai pu remarquer aussi, dit M. Daux^ dans les

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bâtisses quelconques les plus anciennes, que le nombre trois, prenant sans -doute son origine dans une idée mystique, est observé en tout : trois salles, par exemple ; une salle longue divisée en trois demi-circonférences ; dans le décor, trois moulures ou mieux une moulure triple, trois boudins; sur les stèles votives, trois doigts, trois unités jointes en bas, ou bien trois fois ces trois unités répétées; les figures symboliques sont toujours disposées de façon à former trois saillies, trois extrémités. »

L'extérieur des monuments est rarement orné de moulures ; dans les très grands édifices seulement, sur le parement en pierre de taille, on trouve parfois un boudin taillé grossièrement et au-dessus duquel le mur forme un retrait de sept à huit centimètres. A Texterieur les murs étaient revêtus de plaques de marbre de diverses couleurs, sciées au moyen d'un fil métallique amorcé avec un mordant quelconque, puis dressées à la meule et polies. Il est très probable que les métaux étaient également employés à cet usage. Les lambris de bois, les tentures d'étoffes étaient encore plus communs. Le sol était couvert de mosaïques souvent d'une extrême finesse et d'une exquise beauté. L'intérieur des édifices religieux était enduit d'un stuc peint en ocre jaune, sur lequel se profilaient parfois des moulures d'un profil mou et indécis.

Ceci n'est vrai que des édifices les plus anciens et de ceux qui furent bâtis plus tard conformément aux usages phéniciens. Un grand nombre d'autres, bâtis par des architectes étrangers, surtout par des esclaves grecs de Sicile, présentent la plus grande analogie avec les monuments de l'art gréco-romain. On peut citer comme exemple la décoration ionique de l'un des ports de Carthage que nous allons étudier maintenant.

« Les ports de Carthage, dit Appien, étaient disposés de telle sorte, que les navires passaient de l'un dans l'autre; du côté de la mer ils n'avaient qu'une seule

iis LB fmK iPi oifito

entrée^ larfS^ ik mkiM ÊÊ e, et dix pieds, qui ae fermait avec des efaaiaes de fer.

i Le premier part, desitiné aux bàlimeats marchands, éfiiit 2~imi d'amarres nombreuses et variées . Au milieu du second étiit une île entourée de grands quais, de même «pie les bords opposés du bassin. Les quais présentaient une série de eales qui pooraient contenir deux eent Tingt vaisseaux. Au-dessus des cales, on avait construit des magasins pour les agrès. En avant de chaque raie s'élevaient deux colonnes d*ordre ionique qui donnaient â la circonférence du port et de File Taspect d'un portique.

i l>âns l'Ile on a construit pour Tamiral un pavillon d*oà partaient les signaux de la trompette, les ordres transmis par le héraut et d*où Tamiral exerçait sa surveillance. Llle était située vers le goulet et s'élevait sensiblement, aCn que Tamiral vit tout ce qui se passait au large, sans que les navigateurs pussent distinguer ce qui se faisait dans Tintérieur du port. Les marchands mêmes qui trouvaient un abri dans le premier bassin, ne voyaient pas les arsenaux du second; une double muraille les en séparait et une entrée particulière leur donnait accès dans la ville sans passer par le port militaire. §

A ce passage d*Âppien se réduit à peu près tout ce que nous savons de certain sur les ports de Garthage, MM. Jal et Daux ayant démontré que la restauration proposée par M. Beulé à la suite de ses fouilles est inacceptable.

Mais toutes les villes phéniciennes du nord de l'Afrique avaient un port. Plusieurs de ces villes ont été étudiées, lune surtout, toute voisine de Garthage et dont les monuments sont dans un état relativement bon de conversation, a été il y a quelques années, de la part d*un savant français, Tobjet de recherches approfondies. M. Daux a pu entre autres choses nous donner une restauration complète et certaine du port d*Uti-

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que*. Or, comme le remarque fort bien cet auteur, les mêmes mœurs et les mêmes habitudes, sous un même climat, produisent, chez tous les peuples et dans tous les temps, une grande similitude dans la disposition des édifices. D'ailleurs, pour tous les ports puniques que M. Daux a pu étudier, il a constamment retrouvé, sauf des différences de détail, la même disposition. Est-il probable que seul le port de Garthage se soit écarté de cette forme traditionnelle?

A défaut de renseignements directs, nous croyons donc qu'une description du port d'Utique pourra aider le lecteur à se faire une idée, au moins approximative, de ce qu'était le port de Garthage. Sans doute il n'y avait pas entre les deux identité parfaite, mais nous ne croyons pas que dans leurs lignes générales ils aient beaucoup différé l'un de l'autre, de même que tous les ports ph^piciens étudiés jusqu'à ce jour.

Le port d'Utique avait la forme d'un rectangle à angles largement arrondis. Au milieu, s'élevait le palais de l'amiral, relié à la terre ferme par une étroite langue de terre, a Des trois côtés de ce bassin, à gauche, à droite et au fond, s'élevaient, sur des quais à fleur d'eau, deux rangées ou, pour mieux dira, une double rangée de cales, ou magasins, superposées en retrait l'une sur l'autre; le dessus des rangées inférieures, disposé en terrasses plates et dallées, formait également un quai à peu près au niveau des bas quartiers de la ville. La hauteur était de 7'°,20 pour la rangée ou étage inférieur; l'étage supérieur pouvait avoir de 5",50 à 6 métrés. » Tout cela était bâti en blocage; mais les murs de refend, c'est-à-dire les murs qui séparaient chaque cale de la cale voisine, étaient pourvus à leur partie antérieure d'un parement en pierre de taille, « formant une sorte de pilastre unie sans saillie ni moulure. De sorte que, vu d'ensemble, l'aspect, dans le développement de la

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