CAS DE MORSURES DE VIPÈRES OBSERVÉS SUR LES CHEVAUX
Observation I (M. Viau, vétérinaire) (1).
Piqûre par la vipère ayant occasionné la mort d'une jument, — Dans la ferme de rArlusière, à la Chapelle-Basse-Mer, chez le sieur Boulet, le 28 juin 1869, dès six heures du matin, pacageait dans un pré une jument de race bretonne, âgée de trois ans, de forte taille. Elle était naturellement viv^ et en très bonne santé. A huit heures, la gardienne la vit soudainement relever la tête, regarder le sol avec effroi et pousser un reniflement bruyant, puis s'élancer au galop vers le milieu de la prairie. A partir de ce moment, elle ne chercha plus à paître.
Une demi-heure après, la gardienne, voulant la rentrer, remarqua, au-dessus de la narine droite, une tumeur de la grosseur du poing, que la bête ne permettait de palper qu'avec difficulté, et au centre de laquelle existait une croûte formée par un peu de sang desséché. Celle-ci ayant été enlevée, on aperçut une blessure à vif, d'un très petit diamètre.
Une heure après, la tumeur ayant augmenté, le propriétaire conduisit l'animal chez un empirique, qui y appliqua une embrocation de populeum, et prescrivit trois fumigations avec des fleurs de mauves bouillies dans Teau, et des barbotages avec 90 grammes d'azotate de potasse, en trois doses, dans la journée.
Le lendemain, le mal ayant empiré, il continua le même traitement; mais il substitua au populeum une première friction de Uniment ammoniacal, à parties égales, et, vers la nuit, une deuxième d'ammoniaque pure.
Le 30 l'engorgement faisant toujours des progrès, une nouvelle friclion fut appliquée; mais le propriétaire fort inquiet fit appeler le vétérinaire.
A trois heures, ce dernier se rendit près de l'animal et le trouva dans l'état suivant: Engorgement du nez et de la lèvre
(1) Publiée par Abadie in Journal de médecine de V Ouest.
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inférieure, plus prononcé du côté droit, où il remontait jusqu'à la base deToreilIe et, contournant le rebord de la mâchoire inférieure, envahissait le bas de Tauge pour se confondre, au menton, avec celui de la lèvre ; les paupières étaient tellement gonflées, que ce n'était qu'avec peine qu'elles pouvaient être écartées, pour laisser voir le globe de l'œil.
Les ganglions maxillaires étaient très engorgés, et formaient une saillie très proéminente hors de l'espace compris entre les branches de l'os de la mâchoire. L'œil et la joue gauches ne présentaient rien d'anormal.
Vers la moitié inférieure, l'engorgement était chaud et très douloureux au toucher, ce dont l'animal se défendait très énergiquement. — A la partie supérieure, il était indolent. Au-dessus delà fausse narine, sur une étendue du creux de la main, la peau était légèrement dépliée, ridée et reflétait une couleur d'un rouge marron assez prononcée.
L'animal était triste, avaitlabouche chaude et sèche, mangeait peu ; le flanc était creux, le ventre levreté, mais la respiration était calme et la circulation peu accélérée.
Le vétérinaire après cet examen et les renseignements recueillis, ne pensant pas que la piqûre par une vipère pût amener la mort d'une jument, surtout de forte taille, rassura le propriétaire fort alarmé, et appliqua le traitement suivant :
Scarifications, avec le bistouri, à la partie inférieure de l'engorgement, qui donnèrent issue à du sang d'un rouge marron; frictions de Uniment ammoniacal au tiers, répétées deux fois dans la soirée sur tout l'engorgement. L'animal étant d'une irascibilité insurmontable, M. Viau dut renoncer à lui administrer en breuvage une dose assez élevée d'ammoniaque; une vingtaine de gouttes de ce liquide furent versées dans un barbotage que l'animal mangea sans trop de répugnance. Cette dose fut répétée pendant la nuit.
Le l®"" juillet à dix heures du matin augmentation considérable de l'engorgement qui avait envahi le côté gauche de la tète, laquelle en était enveloppée jusqu'aux oreilles, mais il était
beaucoup plus proéminent à droite, où il descendait jusqu'au milieu de l'encolure. Les parties engorgées depuis la veille étaient indolentes; mais les anciennes, au contraire, étaient très douloureuses.
La bouche brûlante laissait écouler par les commissures des lèvres une salive abondante, glaireuse, filante. Les mâchoires entr ouvertes avec difficulté, la bouche apparaissait remplie de salive baveuse ; la muqueuse des lèvres, des joues, de la langue, épaissie, reflétait une couleur rouge violacée, très vive.
La respiration était accélérée, sans être bruyante, les battements du cœur, un peu plus forts qu'à l'état normal, étaient au nombre de 90 à la minute. Tète basse, lourde, grande prostration des forces.
M. Viau manifesta ses craintes au propriétaire en lui prédisant la mort prochaine de l'animal.
De profondes scarifications furent pratiquées sur une grande partie de la surface tuméfiée; des frictions ammoniacales furent répétées quatre fois sur toute son étendue. La dose d'alcali dans le barbotage fut augmentée aussi, et comme la bête ne prenait plus que quelques brins de paille, la farine d'orge fut mêlée au son en plus grande proportion.
Le 2, l'engorgement s'était encore accru et beaucoup étendu vers la base de l'encolure. Mais il n'était plus douloureux sur aucun point. La moitié inférieure de la tête était froide, et la pression de la tête faisait sourdre, par les scarifications, de la sérosité sanguinolente, mêlée de bulles de gaz.
Il ne fut pas possible d'enlr'ouvrir les mâchoires. La salive, d'une odeur fétide, pendait des lèvres en gros flocons ; par la narine droite s'écoulait du mucus épais, jaunâtre, très abondant. La muqueuse nasale était livide à droite, d'un rouge cerise à gauche.
La respiration précipitée était devenue bruyante. Les battements du cœur, tumultueux, étaient àl20*> à laminute. L'animal ne pouvait plus bouger.
Il n'était plus possible de rien lui faire prendre ou accepter, même en boisson.
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Dans la journée, Tengorgement s'étendit encore plutôt qu'il ne s'accrut, la mort survint vers le milieu de la nuit.
Dans la matinée du 4, le cadavre ayant été transporté à Nantes le vétérinaire se rendit chez l'équarisseur pour constater les lésions .
La peau élait partout distendue comme chez les animaux que les bouchers insufflent avant de la lever.
Sur la face, surtout du côlé droit, il y avait chute du poil et chute de l'épiderme ; mais le derme subsistait dans toute l'étendue, et ce n'était même qu'avec peine qu'on y découvrait les (races de scariflcations.
La peau étant levée, il constata un épaississement considérable du tissu conjonctif sous-cutané, sur toute l'étendue de la tète et de l'encolure.
A partir de l'épaule, ce tissu était à l'état normal. L'infiltration qui le gonflait était jaune clair à l'encolure ; mais à la tête, surtout du côté droit, elle était brune ou noirâtre.
Les muscles de la face, à droite, étaient infiltrés aussi de sérosité sanguinolente.
Au point qui correspondait à la piqûre indiquée, une partie du sus-nasal et du sus-maxillaire était à nu, complètement dépouillée du périoste. Ce dernier avec les muscles qui le recouvraient formaient une espèce de deliquium, dans lequel il n'a pas été trouvé trace de pus. La surface des os ainsi dénudée formait un cercle d'environ 4 centimètres de diamètre. Le derme qui correspondait à ce point n'a présenté rien de particulier qui le différenciât d'avec les parties voisines. Mais sur toute la face, du côté droit, il était plus épaissi et plus noir.
La muqueuse dans les cavités nasales et dans celles des sinus, sans lésions à la surface, était épaissie et noire, surtout du côté droit.
Le sang qui s'échappa des vaisseaux de Tencolure était liquide, poisseux, très noir, sans traces de caillots.
Là se borna l'examen nécroscopique.
Observation II (M. Chancel, vétérinaire) (1).
Observation sur les effets de la morsure de la vipère. — Le 1" août 1817, deux juments poulinières nourrissant l'une et l'autre une pouliche, étant couchées sur le bord d'un étang, furent mordues près et devant les mamelles. Le lendemain le ventre, chez toutes les deux, offrait une enflure qui s'étendait du xyphoïde aux mamelles. L'une d'elles fut confiée à mes soins. La tumeur, de nature œdémateuse, était très chaude; elle avait plus d'un pouce et demi de hauteur du côté droit ; de ce côté, elle s'étendait à la mamelle et à la face interne de la cuisse ; la jument avait beaucoup de fièvre, elle avait perdu l'appétit et marchait difficilement. La blessure faite par la vipère était bien reconnaissable. La sécrétion du lait était supprimée. Des scarifications sur la tumeur donnèrent issue à de la sérosité roussâtre. Deux sétons furent placés au poitrail et sur toute la tumeur. Je fis des frictions ammoniacales.
Le 3. — Augmentation de la tumeur abdominale que je circonscrivis par une ligne de feu : cautérisation profonde en quelques points, frictions ammoniacales sous les mamelles et la cuisse.
Les 4, 5, 6. — Les symptômes persistent.
Le 7. — Écoulement de sérosité par les trous faits à la peau. Mêmes frictions.
Le 8. — Diminution de la tumeur et de l'enflure. Les sétons suppurent. Le traitement fut favorisé, à l'intérieur, par les toniques et les amers. Un exercice régulier fut mis en usage pour exciter la sueur.
Le 15. — L'enflure avait disparu, mais une très grosse tumeur s'était formée à l'endroit des sétons ; elle céda à l'emploi de deux purgatifs, et, la jument fut complètement rétablie le 19 août.
L'autre jument ne fut soumise à aucun traitement. Le
(I) Recueil de médecine vétérinaire, 1825.
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dessous du ventre, les mamelles, siège de la morsure, les extrémités postérieures, furent atteints d'une enflure monstrueuse et la bête* succomba le 5 août, presque sans aucune douleur.
L'autopsie fit voir toutes les parties tuméfiées, comme lardacées, contenant beaucoup de sérosité sanieuse, et la membrane péritonéale enflammée avec des points noirâtres; le lait coagulé dans la mamelle gauche, la plus rapprochée de la morsure. Ces deux exemples prouvent que malgré le volume immense de nos grands animaux, comparé à celui de la vipère, celle-ci peut cependant leur donner la mort assez promptement si Ton ne met en usage des moyens convenables pour annuler l'effet de son venin.
L'on croit généralement, dans ce pays, que c'est l'odeur du lait qui attire la vipère : je ne sais jusqu'à quel point cette idée est fondée ; mais la presque totalité des accidents de ce genre que j'ai vus, sont arrivés près des organes mammaires; peutêtre aussi cela tient-il à la finesse de la peau en cet endroit.
Morsures sur lk mouton et la chèvre. — Ces animaux sont souvent victimes des morsures de la vipère. Les parties mordues sont presque toujours le nez ou les lèvres. A Tinslant de la piqûre l'animal lève brusquement la tête et recule ; il cesse de manger; quelques instants après, le point et le pourtour de la morsure se tuméiSent ; puis on constate des défécations involontaires, de la salivation, de la dilatation de la pupille, et de la faiblesse générale; puis l'animal tombe^ présente des convulsions, une raideur tétanique de Tencolure et des membres. La mort arrive souvent au bout de deux à trois heures.
OBSERVATIONS CLINIQliES. 79
A rautopsîe on trouve les lésions hémorragiques ordinaires au point d'inoculation et sur Tappareil gastro-intestinal.
Dans une observation rapportée par le D' G. Kaufmann [loc. cit,)^ une vipère a mordu successivement une chèvre et la bergère. La chèvre mordue la première a succombé après deux heures. La bergère a été très malade, mais elle s'est rétablie.