‹ Les vipères de France, morsures, traitementChapitre 19 sur 35 · DE L'INTOXICATION VIPÉRIQUE OU EN VENIR! ATION · texte numérisé non relu

DE L'INTOXICATION VIPÉRIQUE OU EN VENIR! ATION

La lymphangite existe quelquefois seule, sans être accompagnée d'hyperplasie des ganglions ; d'autres fois c'est l'inverse qui se présente.

e. Abcès. — Des abcès se produisent aussi quelquefois au point d'inoculation du venin. Je les ai observés plusieui*s fois chez le chien après l'injection souscutanée de venin. 11 suffit de les percer et faire écouler le pus pour amener la guérison. Les abcès ont été signalés aussi chez l'homme à l'endroit mordu ou dans le voisinage.

/. EscHARES. — Plusieurs fois aussi j'ai constaté qu'au point de morsure la peau se détache sur une certaine étendue et tombe après s'être mortifiée. 11 reste alors une simple plaie qui suppure plus ou moins longtemps avant de se cicatriser. -

g. Gangrène. — Dans certains cas, l'altération des tissus atteint un tel degré au point de morsure, qu'ils ne tardent pas à perdre leur vitalité sous l'effet de la stase sanguine et de l'épanchement séreux; alors des microorganismes s'y multiplient, achèvent et étendent la désorganisation jusqu'à production d'une gangrène locale, qui le plus souvent entraîne la mort par l'absorption des toxines d'origine microbienne. La partie envahie répand alors une odeur fétide.

h. Hémorragies. — On a observé quelquefois des hémorragies abondantes se faisant au point d'introduction des crochets.

2** Symptômes généraux. — Les principaux accidents généraux qu'on peut observer chez l'homme après la morsure de la vipère sont : des défaillances au moment même de la morsure ou peu de temps après; elles doivent être attribuées quelquefois à la peur, mais pas toujours; des angoisses très vives, des éblouissemenls fréquents, de la prostration, de la lipothymie, des douleurs stomacales, des tranchées, des maux de tête, une sensation de constriction très pénible à la gorge, de la dyspnée, des sueurs froides et visqueuses, des nausées, des vomissements, de la diarrhée quelquefois sanguinolente, une soif vive, une teinte jaunâtre de la peau (teinte ictérique), de la somnolence; parfois des crampes, des soubresauts de tendons, des mouvements convulsifs, du trismus, delà rêvasserie, du délire, etc. ; le pouls est toujours très petit, à peine perceptible et le plus souvent très accéléré, la respiration se ralentit et devient souvent très faible.

Toutes les personnes mordues n'offrent pas nécessairement cet ensemble de phénomènes, dont quelques-uns peuvent faire défaut. Le plus souvent, soit que le venin ait été faible, soit qu'il n'ait été introduit qu'en petite quantité, les accidents se bornent à la tuméfaction, à des lipothymies et à quelques nausées.

Chez le chien, les phénomènes généraux sont sensiblement les mêmes ; on observe de rabattement, de

94 DE L'INTOXICATION VIPÉRIQUE OU ENVENIMATION.

la stupeur, de la faiblesse générale, delà somnolence, quelquefois des tremblements dans les membres, des nausées, des vomissements, de la diarrhée, de l'hématurie, de la difficulté de la respiration, de la faiblesse du pouls, de la salivation, la sécrétion exagérée des larmes et une parésie générale. Je n'ai jamais constaté de véritables convulsions.

Les chiens mordus tombent quelquefois sans pouvoir se remuer de quelque temps et avec une respiration à peine sensible. D'autres lâchent à l'instant leurs urines et leurs excréments, puis restent plus ou moins longtemps dans une léthargie complète. Presque tous pissent du sang.

Les autres animaux, les moutons, les chèvres et les bêtes bovines deviennent rapidement très tristes et tombent dans un grand calme ; ils ont de l'hématurie et les femelles donnent souvent du lait sanguinolent.

3° Accidents lointains ou postérieurs, — Le plus ordinairement lorsque les accidents primitifs de la piqûre de la vipère se sont évanouis, le malade recouvre sa santé d'une manière complète etplus tard il ne ressent aucun malaise pouvant se rattacher à l'envenimation. Mais quelquefois il se présente des phénomènes postérieurs qui persistent pendant plusieurs années ou qui se reproduisent périodiquement à certaines époques.

M. Vîaud-Grand-Marais a observé des cas où la convalescence s'est prolongée et compliquée dî* anémie, de cachexie chronique. Ces accidents correspondent à une altération persistante et profonde du sang. « Le blessé, au lieu de revenir franchement à la santé après la disparition des symptômes locaux et généraux, reste valétudinaire et continue à décliner. D'autres fois il y a rémission ; il s'est cru guéri et a repris ses habitudes quand, sans cause apparente, il voit toutes ses fonctions s affaiblir; il dépérit, il est engourdi et endormi, il est sans énergie et sans forces, sa température s'abaisse, ses digestions sont difficiles et lentes, sa peau est subictérique. Les personnes adultes vieillissent prématurément, les enfants sont arrêtés dan leur développement.

« D'autres, après une guérison apparente de dixhuit mois à deux ans, meurent subitement frappés d'accidents cérébraux. »

On a observé aussi à la suite des piqûres des vipères, des affections du poumon, qui ont enlevé le malade au moment où on le croyait absolument guéri, Plusieurs malades ont eu un affaiblissement persistant de la vue ou de Touïe.

Mais parmi les faits les plus singuliers indiqués comme consécutifs à la piqûre de la vipère, il faut signaler particulièrement le retour périodique, pendant un grand nombre d'années, de souffrances plus

96 DE L'INTOXICATION VIPÉRIQUE OU ENVENIMATION.

OU moins vives dans l'endroit même de la blessure et au moment de Tannée où elle a eu lieu. Ces faits constatés par de nombreux observateurs n'ont pas reçu jusqu'ici une explication satisfaisante.

Sur quelques animaux qui avaient reçu expérimentalement des inoculations de venin, particulièrement chez les cochons d'Inde, j'ai vu, longtemps après la guérison, se développer sur le dos une éruption pustuleuse formant des croûtes dures et adhérentes, recouvrant une surface saignant très facilement. Des faits analogues ont été observés chez des chiens guéris des suites des morsures de vipère.

Mécanisme de la production des accidents généraux. — Les symptômes généraux de l'envenimation sont le résultat de la pénétration du venin dans l'intérieur des vaisseaux et de son mélange avec le sang qui l'entraîne au contact de tous les tissus de l'organisme.

Les anciennes et belles expériences de Fontana démontrent en effet que l'action du venin ne se généralise pas par l'intermédiaire du système nerveux, mais bien par la circulation. Si on coupe tous les nerfs d'un membre avant de le faire mordre par une vipère, les symptômes de l'envenimation se produiront exactenient comme lorsque les nerfs sont intacts. Si au contraire, on laisse les nerfs intacts et qu'on lie tous les vaisseaux du membre, l'empoisonnement

général n'a plus lieu, les désordres locaux se produisent seuls. De plus on sait que les accidents n'apparaissent qu'un certain temps après la piqûre; ce temps est plus ou moins long, Suivant les conditions dans lesquelles la morsure a lieu. Quand l'humeur venimeuse est déposée directement dans une veine, les symptômes généraux sont pour ainsi dire instantanés; si au contraire le venin est déposé dans les tissus, il faut un certain temps pour qu'il soit absorbé ; ce temps a été déterminé par Fontana sur les pigeons. Ayant fait mordre une série de ces oiseaux à la patte, il a vu qu'en général la mort n'arrive pas quand on pratique l'amputation en moins de vingt secondes après la morsure; qu'après vingt secondes, la mort arrive au contraire toujours et d'autant plus vite que le temps écoulé est plus considérable. Les symptômes généraux décrits par les cliniciens dans les cas d'envenimation vipérique ne peuvent être bien compris qu'à Taide de l'expérimentation sur les animaux.

Le moyen le plus rationnel pour étudier les effets généraux produits par le venin, c'est d'injecter ce poison directement dans le sang d'une veine. On évite ainsi les accidents locaux et on fait apparaître les accidents généraux seuls dans toute leur pureté et avec leur maximum d'intensité.

Les injections intra-veineuses de venin de vipère indigène ont été pratiquées déjà par plusieurs expé-

98 DE L'INTOXICATION VIPÉRIQUE OU ENVENIMATION.

rimentateurs sur le lapin ou le chien. Je dois citer surtout Foutana et L. Albertoni. J'ai moi-même exécuté des expériences du même genre en 1886. Les résultats sont toujours les mêmes :

L'injection intra-veineuse du venin est à peine commencée, que l'animal pousse des cris violents ; puis il s'agite fortement, pour tomber aussitôt après dans un calme complet. Si la quantité de venin injectée est un peu forte, la mort peut arriver déjà au bout de deux minutes; mais si elle est modérée on voit se dérouler tous les symptômes que l'on observe communément sur l'homme ou l'animal mordu.

C'est du côté de la circulation que l'on constate les modifications les plus importantes : aussitôt que le venin est déposé dans le sang d'une veine quelconque de l'animal^ il se produit un abaissement énorme de la pression du sang dans le système artériel. Cet abaissement s'accentue de plus en plus à mesure que l'empoisonnement se poursuit. Quand l'animal a reçu une quantité de venin insuffisante pour le tuer, la pression tout eu tombant beaucoup conserve une certaine valeur, cesse de décroître lorsqu'elle a atteint environ 50 millimètres de mercure (Alberton i) ; elle se maintient un certain temps à ce niveau, puis se relève ensuite insensiblement, à mesure que les effets du venin se dissipent. Mais dans le cas contraire, la pression continue à s'abaisser jusqu'à la mort.

En même temps qu'on observe cet abaissement si rapide et si prononcé de la pression, on voit que le nombre des pulsations s'accroît considérablement. Ce nombre peut doubler et même tripler. Le pouls non seulement s'accélère outre mesure, mais il devient en même temps petit, et enfin presque imperceptible. 11 bat généralement très régulièrement et ne devient irrégulier que fort peu de temps avant la mort.

La respiration devient d'abord plus ample et plus fréquente, mais bientôt elle diminue de nombre et s'affaiblit graduellement jusqu'à la mort.

La températures'élève d'abord de quelques dixièmes de degré, puis elle diminue de 2 à 3° vers la fin.

Les troubles' nerveux consistent d'abord dans une vive excitation de bien courte durée, puis survient une longue période de calme et d'assoupissement. Cet état de torpeur est entrecoupé de temps en temps par des nausées et des efforts de vomissements; les animaux: assoupis sont à peu près insensibles aux excitations douloureuses; ils ne réagissent pas notablement quand on pique ou qu'on incise la peau et les tissus. La sensibilité générale et la sensibilité à la douleur sont donc profondément déprimées, mais l'animal conserve souvent son intelligence intacte, car il reste sensible à la voix de l'homme, ce qu'il traduit par les mouvements des yeux et de la queue. Dans l'empoisonnement grave, la troisième paupière

100 DE L'INTOXIC/ITION VIPÉBIQUE OU ENVENIMATION.

recouvre en partie les globes oculaires, et les yeux se ferment. L'animal semble plongé dans un profond sommeil.

Fréquemment, une dose mortelle de venin provoque l'écoulement involontaire de l'urine et l'expulsion des matières fécales.

Quelquefois, les animaux assoupis sont pris de convulsions quelques instants avant de succomber. La mort s'annonce par l'arrêt de la respiration ; à ce moment le cœur bat encore pendant un certain temps.

Je ne puis mieux faire pour montrer au lecteur la succession de divers effets généraux décrits ci-dessus que de rapporter ici le résumé d'une de mes expériences :

Expérience du 28 décembre 1886.

Chien normal en digestion pesant 7 kilofi;rammes. — Venin pur conservé depuis le mois de septembre dernier à l'état liquide dans un tube capillaire bouché aux deux bouts. Une goutte de ce venin est diluée dans 10 gouttes d'eau distillée.

L'animal étant fixé en position dorsale sur la planche à expérience, on lui applique un manomètre et un sphygmoscope enregistreurs sur le bout central de l'artère fémorale droite ; deux pneumographes sont appliqués l'un sur la poitrine, l'autre sur l'abdomen ; le rectum reçoit un thermomètre. Une pendule électrique marque les secondes.

A 2 heures du soir, tout étant bien disposé, on fait fonc* tionner les appareils pour enregistrer l'état normal. Après un instant et pendant que le cylindre enreg istreur tourne régulièrement on injecte, à ^'^i^Ê/KÊÊSSSSBj^ÊSàl^^* ^^"^ '^

veine fémorale gauche, la moitié du liquide préparé, c'est-à-dire 5 gouttes représentant une demi-goutte de venin pur. L'injection, faite très vite, est à peine finie, lorsque l'animal pousse des cris et s'agite violemment. Cette excitation générale ne dure qu'un instant, le chien tombe aussitôt après dans un calme absolu. Au point où l'on a piqué la paroi de la veine, avec la canule fine de la seringue Pravaz, il s'écoule un sang noir, qui me paraît fluide et diffluent ; il ne larde pourtant pas à se coaguler, mais le coagulum reste mou. Au contact de l'air ce sang prend assez vite une coloration d'un rouge vif.

L'animal reste assoupi et immobile jusqu'à la fin de l'expérience. Il est plongé dans un grand état de faiblesse. Il n'a pourtant pas perdu son intelligence, car quand on rapp>elle il ouvre les yeux et porte le regard du côlé de la personne qui vient le caresser. De temps en temps ce chien est pris de nausées et d'efforts de vomissement, mais il ne rejette rien par la bouche. Les indications fournies par les appareils enregistreurs sont les suivantes :

La pression artérielle, qui était de 115 millimétrés de mercure à l'instant de l'injection, est tombée après 1 minute à 87 millimètres, après 14 minutes à 78 millimètres, après 36 minutes à 60 millimètres, après une heure à 50 millimètres, après une heure et demie à 48 millimètres, après deux heures à o millimètres, après trois heures à 0; à ce moment il est mort.

Les pulsations étaient au nombre de 100 par minute avant l'injection de venin; aussitôt l'injection terminée, leur nombre s'est élevé à 230 ; 3 minutes après il est à 180; ce chiffre est resté sensiblement le niême jusqu'à la mort qui est survenue à 5 heures, c'est-à-dire trois heures après l'injection.

A partir du moment de l'injection de venin, le pouls a perdu sa force, il s'est affaibli considérablement et cet affaiblissement s'est accentué de plus en plus jusqu'à la mort. Le rythme des pulsations est resté absolument régulier pendant toute la durée de l'expérience.

102 DE L'INTOXICATION VIPÉRIQUE OU ENVENIMATION.

Les respirations, qui étaient au nombre de trente au moment de rinjeclion, ont été seulement de vingt-quatre une heure après.

La température rectale s'est modifiée de la manière suivante : état normal 39° ; après l'injection 38°,9 — 39^,2 — 39^,3 — 39°,2 — 39°,1 — 39^^ — 38«,6 — 38°,3 — 38%2 — 38%1 — 380 370^8 — 370^6 au moment de la mort.

Après rinscription des modifications engendrées par le venin, on découvre le nerf pneumogastrique droit. Pendant cette manœuvre opératoire, l'animal reste absolument calme; il ne fait aucun mouvement de défense, mais il survient une modification du fonctionnement du cœur; cet organe bat plus fort et envoie dans les artères des ondées plus volumineuses. On excite alors le nerf droit intact avec un courant électrique induit ; le nombre des battements du cœur diminue sous l'influence de cette excitation, mais elle ne parvient pas à l'arrêter complètement malgré son intensité. On coupe ensuite le nerf, et on excite son bout périphérique : on observe le ralentissement du cœur, mais non Tarrêt. Le venin affaiblit donc le pouvoir modérateur du nerf pneumogastrique sur le cœur.

Autopsie, — Le cadavre est ouvert le lendemain matin à H heures. Il est en rigidité. La peau du ventre est violacée. Les tissus sous-jacents, y compris les muscles, sont infiltrés, congestionnés, mous et d'une couleur brique. Rien du côté du foie et de la rate. Le poumon offre quelques taches hémorragiques peu étendues. La muqueuse de l'estomac et de l'intestin est vivement congestionnée et parsemée de nombreuses taches ecchymotiques. Le contenu de l'estomac et de l'intestin est coloré en rouge par du sang. Les lésions s'étendent sur toute la longueur de l'intestin. Le cœur ne renferme pas de caillots, il n'en existe pas non plus dans les veines. On y trouve un sang noir, fluide, qui ne tarde pas à se colorer en rouge au contact de l'air. L'endocarde du cœur gauche est recouvert de nombreuses taches hémorragiques. Dans les autres cavités il n'y a rien d'anormal, si ce n'est une coloration rouge du bord libre de la

valvule tricuspide. Les reins sont gorgés de sang surtout dans la zone d'union des deux substances.

La vessie est fortement resserrée et ne contient que quelques gouttes d'urine jaune normale. La moelle épinière et l'encéphale n'olTrenl rien d'anormal, ni à leur surface, ni dans recrp épaisseur. Les petits vaisseaux des circonvolutions contiennent du sang qui a une couleur rouge particulière rappelant la couleur de Théniatoxyline. La substance nerveuse de la moelle et de Tencéphale est plutôt anémiée que congestionnée.

D'autres expériences de même genre m'ont donné des résultais identiques. Il est donc inutile de les rapporter ici en détail.

A Tautopsie de tous les animaux, j'ai trouvé les principales lésions dans le tube digestif. Toujours l'intestin était hypérémié, offrait de nombreuses hémorragies intra-muqueuses, sous-muqueuses et sousséreuses.

L'endocarde offrait des lésions de même nature. Les reins, certains muscles, principalement les muscles abdominaux, offraient des foyers hémorragiques.

De plus, les globules rouges du sang avaient subi dans plusieurs cas, et cela immédiatement après la morl, un changement de forme remarquable : ils étaient tous devenus sphériques. Malgré celte modification des globules, le sang devenait rouge au contact de l'air.

J'ai étudié sur le mésentère du chien les lésions vasculaires; elles consistent dans des hémorragies.

i04 DE L'INTOXICATION VIPÉRÏQUE OU ENVENIMATION.

des extra vasalions des hématies. Les taches ecchymotiques que présente le mésentère sont formées par des globules rouges extravasés et accumulés autour des cellules graisseuses très abondantes en général dans le mésentère du chien.

En explorant, à l'aide d'excitations électriques induites, les nerfs et les muscles immédiatement après la mort, j'ai constaté que la plupart des muscles étaient encore excitables ainsi que les nerfs moteurs. Cependant le muscle diaphragme ne réagissait souvent que fort peu et, dans plusieurs cas, les nerfs diaphragmatiques étaient entièrement inexcitables.

Effets locaux. — Mécanisme de leur 'production. — Comme nous l'avons vu, le venin détermine toujours au point d'inoculation des désordres plus ou moins étendus qui débutent par la lividité et la tuméfaction.

Ces deux phénomènes, qui apparaissent le plus souvent simultanément, sont dus à l'action directe du venin sur les petits vaisseaux et le sang qu'ils contiennent. Sous son influence les capillaires, les petites artères et les petites veines perdent leur tonicité et se dilatent. Le sang s'y accumule, y séjourne et bientôt les globules et le sérum se répandent en dehors des parois et infiltrent les tissus. De là le gonflement et en même temps la coloration rouge, noire ou violette. Ces phénomènes localisés d'abord autour des points de

SYMPTOMES ET ACCIDENTS. i05

pénétration des crochets se propagent ensuite progressivement aux parties voisines, à mesure que le venin y arrive. La sortie des globules rouges hors des vaisseaux se voit très facilement sur le mésentère mince et transparentd'un animal quelconque. WeirMitchell, qui a bien étudié ce phénomène, dit que si on dépose une goutte de venin au voisinage d'un des vaisseaux du mésentère d'un mammifère, on voit au bout d'une minute se faire une véritable irruption des globules, bientôt l'hémorragie trouble tellement le champ de la vision du microscope qu'elle vient empêcher d'en reconnaître la cause matérielle. Chez la grenouille le phénomène est plus long à se produire et il semble que le calibre des vaisseaux n'est ni diminué, ni augmenté ; aucun phénomène congestif ne précède cette sortie du sang, qui parait due à une action spéciale du capillaire au point où le venin le louche.

L'altération des parois des capillaires ne paraît pas être la seule cause de l'extravasation sanguine. Le sang lui-même semble s'altérer. Brainard [Comptes rendus de r Académie des sciences, 1854) a déjà signalé la forme sphérique des globules du sang de poulet après la morsure du crotale.

Plus récemment (1886), Weir Mittchell et E. Reichert ont également vu les globules rouges du sang d'animaux envenimés se transformer en des masses sphériques et molles se fusionnant en amas irrégu-

106 DE L'INTOXICATION VIPÉRIQUE OU ENVENIMATION.

Jiers ressemblant à de la matière colloïde. Moi-même, j'ai constaté plusieurs fois cette même altération du sang sur des animaux empoisonnés par le venin de la vipère aspic. Je dois cependant déclarer que cette altération n'est pas constante ; il est des cas d'envenimation où les hématies du sang circulant ne paraissent pas allérées dans leur forme.

Les observations que Ton a faites, en mélangeant directement du sang frais avec du venin, n'ont donné aucun résultat. Ni les anciens auteurs tels que Mead et Fontana, ni les modernes tels que Viaud-Grand- Marais, Fredet, Weir Mitchell, Wolfenden, Kaufmann, n'ont vu survenir aucune modification des globules rouges du sang tiré des vaisseaux et additionné de venin.

Si le venin ne semble pas modifier sensiblement le sang sorti des vaisseaux, il n'en est pas de même de celui qui circule. 11 est certain qu'au point d'inoculation, le sang se modifie en même temps que les vaisseaux, et c'est à celle double action qu'il faut attribuer la lividité et le gonflement.

Le sang cxtravasé, en infiltrant les tissus, compromet leur nutrition. Les éléments anatoxniques sont prédisposés à la désagrégation, à la destruction, parce qu'ils sont plongés dans un milieu qui ne se renouvelle pas, puisque le sang épanché est stagnant et que par sa présence il comprime consécutivement

lesvaisseauxet empêchelacjrculatioû. Si des microbes ont été introduits dans ce milieu en voie de modification, soit au momentde la morsure, soit après, ils trouvent là un excellent terrain pour leur puUulation. Aussi se multiplient-ils avec rapidité, achèvent la désorganisation et engendrent soit la gangrène à odeur fétide, soit la septicémie, soit quelquefois de simples abcès.

La multiplication microbienne consécutive à l'altération des tissus produite par le défaut de circulation peut devenir plus grave que l'action toxique venimeuse. Les individus succombent alors, non par envenimation, mais par infection microbienne consécutive secondaire.

Fréquemment, en faisant l'autopsie d'animaux envenimés par inocuhation artificielle, il m'est arrivé de trouver immédiatement après la mort les tissus friables, dissous, imprégnés de sérosité et répandant .une odeur infecte de gangrène. On y trouvait toujours de nombreux bacilles.

Fontana avait déjà remarqué cette décomposition putride des tissus sur l'animal vivant. Un lapin qu'il fit mordre par trois vipères mourut au bout de vingtdeux heures. Tous les muscles de la jambe étaient livides, gangrenés et puants.

Causes de la mort par envenimation, — Le venin peut tuer de deux manières : 1° en agissant comme un simple poison absorbé à trop forte dose ; 2° en pro-

108 DE L'INTOXICATION VIPÉRIQUE OU ENVENIMATION.

voquant le développement de lésions locales qui deviennent le point de départ d'une infection microbienne consécutive.

1° Mort par absorption d'une dose toxique de venin. — Lorsque le venin déposé dans les tissus par les crochets du reptile est absorbé à dose toxique, la mort a lieu par le même mécanisme que dans les cas d'injection intra-veineuse. Elle peut survenir presque aussitôt après la morsure quand le venin pénètre directement dans le sang d'un vaisseau; mais heureusement les cas de mort foudroyante sont rares. Le plus souvent l'humeur venimeuse est déposée, non directement dans le sang, mais simplement dans les tissus ; ceux-ci ne le cèdent ensuite que graduellement à la circulation. La rapidité des accidents généraux et par conséquent de la mort, est liée au temps que met l'absorption pour s'effectuer.Quelsque soient d'ailleurs la rapidité et le mode d'absorption du venin, la mort, lorsqu'elle survient, est toujours due à l'énorme dépression circulatoire, à l'apoplexie et à l'affaiblissement du cœur, aux extravasalions sanguines qui envahissent la muqueuse gastro-intestinale, les reins, le foie et certains muscles, et enfin à l'action stupéfiante et paralysante que le venin exerce sur le système nerveux central.

Certains auteurs attribuaient la mort à une sorte d'asphyxie qui résulterait de l'altération du sang sous

rinfluence du venin, altération qui le rendrait impropre à l'absorption de l'oxygène. L'erreur de cette opinion est démontrée par les expériences suivantes : On a fait le dosage des gaz du sang sur trois chiens qui ont reçu une dose mortelle de venin, en injection hypodermique, à la face interne de la cuisse.

Page 1