‹ Les visages; pièce en trois actesChapitre 11 sur 24 · SCENE IX LES MÊMES, HEURTEAUX · texte numérisé non relu

SCENE IX LES MÊMES, HEURTEAUX

LATIÉE, voyant entrer Heurteaux.

Nous allons voir ce qu'en pense Heurteaux.

HEURTEAUX.

De quoi s'agit-il?

THÉRÈSE

Latiée et Valin disputent sur la science et sur l'art.

VALIN

m Sur Tart et sur le Bien.

Sur les droits de la beauté.

HEURTEAUX, souriant.

Et Valin dit du mal de la science ?

VALIN

Tu te trompes : c'est Latiée. Je dis, au contraire, que les vrais savants sont des poètes. Toi, tiens, au fond...

LATIÉE.

Et je prétends, moi, que les deux mots hurlent d'être accouplés. Je ne veux pas te diminuer. Je suis prêt à dire que tu es un poète, si tu y tiens...

HEURTEAUX, souriant.

Oh!...

LATIÉE.

Mais alors, pas par ta science, à ton insu, malgré elle. Tu cherches l'utile. Nous poursuivons le beau, pour en jouir, simplement, sans nous soucier de ses autres effets possibles.

VALIN Parle en ton nom.

HEURTEAUX.

Je cherche l'utile? Oui... Pourtant... pourtant ce n'est pas tout. Il y a la poursuite du bien, évidemment. C'est la base, c'est le point de départ, et c'est l'orientation...

LATIÉE.

Tandis que nous, nous cherchons une belle forme, une belle expression, uniquement pour la savourer, pour nous griser de l'orgueil de l'avoir créée et de la volupté de la contempler.

HEURTEAUX.

Tu crois que j'ignore cela, que j'ignore l'orgueil de contempler mon œuvre? L'orgueil! Tu ne sais pas combien en donne la science...

THÉRÈSE

N'est-ce pas?

HEURTEAUX.

Peut-être, il ne faudrait pas., . Peut-être serait-on plus grand... Mais, je l'avoue, souvent le but. le vrai but s'efface quoiqu'il soit toujours poursuivi. Nous ne le voyons plus. Seul le rêve nous porte, le rêve altier de ne plus voir d'obstacles, d'être au-dessus de toutes les timidités, de toutes les inquiétudes humaines, de ne plus connaître rien d'inconnu ; d'avoir imaginé une tâche fabuleuse

et de l'accomplir; d'avoir audacieusement provoqué la nature en une lutte épique, et d'être victorieux ! N ous éprouvons tous les vertiges, et nous savons que notre ivresse est bonne et sera salutaire.

THÉRÈSE, ai'demment.

Oui, oui!...

LATIÉE.

Je ne discute pas cela. Mais la beauté est à nous seuls. Elle ne vous doit rien.

HEURTEAUX.

A vous ! A vous seuls ! Allons donc ! L'illusion, oui, peut-être. Mais nous, nous la faisons vivante.

THÉRÈSE

Vivante, oui !

VALIN, à Latiée.

Tu voulais savoir ce qu'il pensait...

HEURTEAUX.

Ecoute, Latiée, je suis maintenant assez sûr de moi pour parler. .ïe vais te dire ce que je fais en ce moment, ce que j'ai, enfin, réalisé. Tu sais que des réactifs permettent de constater la présence, dans l'organisme, de certains maux avant que ceux-ci n'aient pris la forme virulente. La vie n'est pas encore entamée, mais nous savons que bientôt elle le sera, que bientôt commencera le travail de désagrégation ; alors, même si l'on

parvient à arrêter l'action destructive, elle laissera des traces, il ne restera plus qu'une vie amoindrie, fragile et souillée. Eh ! bien, pour un mal horrible et contre lequel, jusqu'à présent, on était impuissant, pour ce mal qui tuait en flétrissant, je fais mieux que guérir : je préviens.

VALIN, avec un peu d effroi.

Un mal horrible?...

HEURTEAUX.

Quand je perçois le plus fugitif symptôme du mal encore caché, encore inagissant, je le dépiste par le réactif que j'ai trouvé. Et une préparation, que j'ai trouvée aussi, un sérum qui, peut-être, serait plus tard inopérant, ne pourrait plus guérir, défend, défend à ce mal de commencer ses ravages, préserve entièrement la vie menacée, la garde vigoureuse, intacte, immaculée...

C'est un très grand bienfait, mais je ne vois pas...

VALIN, bas et anxieusement.

Un mal horrible...

HEURTEAUX.

Tu ne vois pas ce que cela a de commun avec ta tâche, avec celle de Valin? Tiens : il y a quelques mois, j'ai lu, (il regarde Thérèse y) j'ai lu, sur le visage d'une femme, sur un visage

éblouissant, d'imperceptibles indications. Elle était désignée. Le germe abominable était en elle. Cette femme était belle, merveilleusement belle...

THÉRÈSE

Merveilleusement. . .

LATIÉE, inquiet.

Une femme?...

HEURTEAUX.

Je savais qu'elle allait cesser de l'être. Bientôt, le rayonnement allait s'éteindre, bientôt les chairs frémissantes allaient être minées, mangées, rongées, vidées de sang ; de la beauté miraculeuse rien ne subsisterait, qu'une guenille empoisonnée. Avec angoisse, j'ai expérimenté sur elle ma découverte. Je sauve cette femme et je sauve sa beauté condamnée. Jamais elle n'eut plus de frissonnant éclat! Aujourd'hui, je suis sûr qu'elle ne sera ternie que par l'âge.

LATIÉE.

Oh!

Comprends-tu, maintenant, que je la regarde avec un orgueil presque fou? Elle est devenue mon œuvre, mon œuvre, à moi seul. Sans moi, tout ce que Ton admire en cet être splendide serait aboli, décomposé, mourant. Moi, je ne fais pas de la beauté avec des phrases, avec du marbre

PREMIER ACTE 4g

froid : j'en fais avec de l'iiumanité vivante, avec de la chair, avec du sang ! On peut l'étreindre, et elle peut se multiplier !

LATIÉE, violemment ému.

Tu dis : un mal horrible?

HEURTEAUX.

Horrible.

VALIN

> Oh!

LATIÉE.

Et tu l'arrêtes par... par des piqûres?

HEURTEAUX.

Mais, sans doute.

THÉRÈSE

Latiée, qu'avez- vous ?

LATIÉE.

Alors, Janine?... Janine est?...

HEURTEAUX, surpris,

Janine? Quoi, Janine? Qui te parle de Janine? Je n*ai pas prononcé son nom. Comment sais-tu ?

Les piqûres. . .

HEURTEAUX, agité.

Pourquoi cette émotion?... Comment sais- tu?... Elle t'a dit?... Je lui avais pourtant recommandé... Et elle n'aime pas parler de cela... Elle t'a dit?...

5o PREMIER ACTE

LATIÉE, hésitant.

Non...

HEURTEAUX.

Alors... alors, tu as donc vu? (silence) Tu es donc... tu es donc son...

(Latiée se tait,)

HEURTEAUX, violent.

Tu es donc son a...

THÉRÈSE, avec douceur.

Henri, Henri...

VALIN, tristement.

Oh!...

LATIÉE.

C'est effrayant!...

HEURTEAUX, qui a serré les poings, regarde Thérèse et, lentement, laisse retomber les bras»

THÉRÈSE, près de Latiée.

Elle est sauvée, Latiée... Elle est sauvée. Vous voyez comme elle reste belle...

RIDEAU

I.e cabinet de travail de Heurteaux. — Valin et Thérèse sont en scène.

Page 1