‹ Les vitraux de Montmorency et d'Ecouen;Chapitre 7 sur 11 · PL III · texte numérisé non relu

PL III

Église de Montmorency. La Madeleine du vitrail de Guy de Laval,

Vierge portant l’enfant Jésus et couronnée par les anges. Dans le tympan deux anges affrontés tiennent des banderoles portant la devise APLANOS.

Le vitrail de François de Montmorency, si l’on fait abstraction de l’affreux soubassement fait il y a trente ans et condamné à disparaître, est un chef-d’œuvre merveilleusement conservé (PL II).

François écartelait les armes de Montmorency des armes de sa mère que Du Chesne énonce ainsi : « Escartelé aux 1 et 4 de Pot qui est d’or à une fasce d’azur, aux 2 et 3 de Courtiamble qui est échiqueté d’argent et de sable à deux cimeterres ou badelaires de gueules, mis en fasce l’un sur l’autre, virolez, enchez et rivez d’or. »

L’exécution de ces armes sur la verrière témoigne de la prodigieuse habileté du peintre verrier. Les armes de Courtiamble sont dessinées sur un verre rouge plaqué, couché de noir dans les parties de sable, tandis que le placage rouge a été enlevé, dans les parties d’argent, pour mettre à nu le verre blanc.

Les cimeterres rouges sont réservés; mais les viroles sont enlevées pour être ensuite reprises au jaune d’argent et rehaussées d’ornements en grisaille d’une finesse inouïe. Un véritable chatoiement résulte des inégalités d’épaisseur entre les parties enlevées et les réserves, que séparent de larges biseaux.

La conscience des artistes français du xvie siècle devrait être un sujet de méditation pour nos peintres verriers, habitués trop souvent à traiter les vitraux comme des productions industrielles, qui n’ont rien de commun avec l’art.

Dans une œuvre vraiment digne de ce nom, le moindre détail a sa valeur et le grand attrait de nos verrières n’est pas moins dans la recherche des détails que dans l’éclat et l’harmonie de l’ensemble.

Les figures de François de la Rochepot et de la bienheureuse Françoise d’Amboise, sa patronne, sont les œuvres d’un maître et d’un grand maître.

La « Compassion de la Vierge », qui occupe le second panneau, estime œuvre décorative d’une expression saisissante.

Le vitrail de Guy de Laval1, dans le bas-côté nord, est aussi un chef-d’œuvre de composition décorative.

Le tympan de la verrière est rempli par des anges, tenant les instruments de la passion. Les figures des donateurs et de leurs patrons sont abritées par de véritables dais, formés d’arcatures légères en grisaille et jaune d’argent.

A gauche est l’épouse de Guy de Laval, Anne de Montmorency, sœur du connétable : Guy de Laval, revêtu de sa cotte d’armes, est au centre du vitrail. A droite est une admirable figure de Madeleine embrassant la croix (PL III). Au second plan sont sainte Anne et saint Jérôme2.

Le vitrail du maréchal de Châtillon a été fort endommagé. Les armoiries refaites sont mal disposées. Le panneau des rois mages est neuf et n’a aucun rapport avec les panneaux anciens. Mais le tympan du vitrail et les figures

1 . La maison de Laval, dont le chef était fils de Mathieu II de Montmorency, portait les armes de Montmorency « chargées de cinq coquilles d’argent sur la croix pour brisure ».

2. Saint Jérôme, couvert d’un cilice, se meurtrit le corps et repousse la pourpre des cardinaux.

de Gaspard de Coligny, de saint Louis et de Louise de Montmorency sont admirables.

Louise de Montmorency, épouse du maréchal et mère de l’amiral de Coligny, du cardinal de Chàtillon et du sire d’Audelot, est vêtue d’un surcot aux armes de Montmorency et de Coligny. La tète est neuve. L’aigle d’argent « couronnée, membrée et becquée d’azur » s’étale sur la cotte d’armes rouge du maréchal de Chàtillon.

Le vitrail des Gouffier1, séparé par la sacristie du vitrail de Coligny, a été aussi endommagé par de mauvaises restaurations. La partie ancienne est réduite aux figures du cardinal Adrien de Boisy, évêque de Coutances, et de Louis, abbé de Saint-Maixent, chanoine de la Sainte-Chapelle, frère du grand maître Artus Gouffier et de l’amiral de Bonnivet. Les autres figures de ce vitrail sont neuves et n’ont point le caractère des figures anciennes. Derrière le cardinal de Boisy est un saint Adrien dont le dessin est d’une remarquable élégance.

Le magnifique vitrail de François de Dinteville2 est presque intact et ne comporte d’autres restaurations que les têtes de saint Christophe et du Christ.

Deux évêques d’Auxerre ont porté successivement le nom de François de Dinteville. L’évêque représenté sur la verrière est évidemment le chapelain de Louis XII et de François Ier : l’autre évêque d’Auxerre, qui fut envoyé en mission auprès du pape Clément VII, était son neveu.

1. Les armes des Gouffier étaient « d'or à trois jumelles de sable ».

2. Les armes de François de Dinteville sont aux 1 et 4 d'azur à la croix d'or cantonnée de vingt billettes de même, aux 2 et 3 de sable, à deux léopards d’or l’un sur l'autre.

A gauche, saint François d’Assise est debout derrière l’évêque; à droite est saint Étienne, patron de la cathédrale d’Auxerre.

Les six verrières que je viens de décrire sont des œuvres admirables et je ne vois que le magnifique arbre de Jessé de l’église Saint-Godard à Rouen qui puisse leur être comparé. Une autre église de Rouen, Saint-Vincent, conserve une verrière représentant la légende de saint Jean-Raptiste où j’ai relevé dans un cartouche les initiales E L P du peintre verrier Engrand le Prince, que j’aurai à signaler tout à l’heure comme l’auteur du vitrail de Charles de Villiers à Montmorency.

Que de comparaisons intéressantes pourraient être faites, si l’on rapprochait les donateurs, qu’unissaient des liens de famille ou d’amitié, des artistes que ces donateurs employaient de préférence.

La liste des œuvres dues aux familles de Rrézé, de Montmorency, de Gouffier, de Laval, de la Trémoille, devrait être établie depuis longtemps et la comparaison de ces œuvres magnifiques permettrait de saisir les caractères communs qui doivent être la base de toute recherche archéologique. L’attribution sans preuves à Engrand le Prince des verrières de Montmorency ne repose pas même sur un examen sérieux des œuvres.

Toutes les œuvres d’Engrand le Prince portent les initiales E L P du peintre verrier : à Montmorency une seule verrière porte cette signature : mais l’œuvre originale d’un maître a des caractères plus précis encore que ses initiales et je reconnaîtrais partout un vitrail d’Engrand le Prince à

la liberté du dessin, à l’indication large des modelés, aux touches légères de jaune d’argent, qui brillent comme l’or dans les lumières des étoffes blanches, aux oppositions justes des tons les plus éclatants.

Les six verrières dont j’ai parlé se distinguent précisément du vitrail d’Engrand le Prince par des qualités opposées. Les œuvres du peintre verrier de Beauvais sont des esquisses chatoyantes, faites sans retouches, dont la fraîcheur et l’éclat sont extraordinaires; au contraire les six verrières dont l’auteur est inconnu, ont la précision des peintures flamandes, sans que l’extrême finesse des détails nuise à l’effet décoratif de l’ensemble.

Je ne crains donc pas d’affirmer que seul, parmi les quatorze vitraux de Montmorency, le vitrail de Charles de Villiers a été exécuté à Beauvais.

Le vitrail porte la date de 1524 et les initiales E L P y sont inscrites trois fois dans des cartouches. Le comte évêque de Beauvais, cousin d’Anne de Montmorency, fut le donateur de cette verrière. Derrière l’évêque est saint Charles dont la robe est aux armes de France et d’Allemagne. Saint Charles était toujours représenté au xvie siècle sous les traits de Charlemagne1. Suivant une ancienne tradition, respectée dans la restauration, la tête de saint Charles était un portrait de Charles-Quint. L’évêque de Beauvais avait rempli une mission diplomatique auprès de l’empereur dont le précepteur Adrien d’Utrecht , pape sous le nom

1. C’est ainsi qu'il est ligure sur un vitrail de l’église Sainte-Gudule à Bruxelles, sur un vitrail de l’église d’Écouen et sur une verrière de la chapelle de Ghampigny-sur-Veude.

d’Adrien VI, est représenté sur le vitrail en soldat du Christ.

L’œuvre d’Engrand le Prince est une œuvre de coloriste. Dans la figure de Charles de Yilliers, l’harmonie résulte des nuances d’un même ton. Le rochet de l’évêque exécuté sur un verre plaqué rose, paraît être transparent; la robe rouge semble ainsi prolongée sous le rochet que recouvre en partie un camail pourpre. Les robes blanches des anges qui supportent les armes de Yilliers1 donnent un exemple des touches de jaune clair dans les lumières.

Cette verrière peut être comparée pour la richesse des colorations à ce magnifique arbre de Jessé de l’église Saint- Étienne de Beauvais où le peintre verrier, désigné par ses initiales, s’est représenté lui-même, la tête nue au milieu des rois.

Engrand le Prince est une personnalité dans l’art du vitrail et son œuvre originale est isolée dans l’école de Beauvais, comme sa verrière est isolée dans l’église de Montmorency.

Le vitrail des alérions, quoique contemporain des autres verrières du chœur, exprime un sentiment nouveau de la décoration translucide (PL IV). Si le peintre verrier de l’abside était un ancien, le peintre verrier du vitrail des alérions était un jeune, et la noble attitude de ses figures est aussi remarquable que l’élégance de ses décorations en grisailles2.

1. « D’or au chef d’azur chargé d’un dextrochère d'argent revêtu d’hermine, au fanon de même. »

2. Les figures de sainte Marie-Cléophas et de sainte Marthe sont anciennes. Les figures de Marie-Madeleine et de Salomé ont été rétablies sur les cartons de M. F. Ehrmann, par M. Leprévost. L’exécution des figures est de M. Lebayle, l’un des plus jeunes pensionnaires de l’Académie de France à Rome.

I’l. V. — Eglise Saint-Gervais, à Paris. Vitrail (lu Jugement de Salomon.

La perspective, quoique timidement employée, donne quelque profondeur aux portiques; mais le peintre n’ose pas encore traverser les divisions de l’architecture et son point de vue change avec chaque panneau. Plus audacieux à l’église Saint-Gervais de Paris, il traversera les meneaux par une composition unique dans son « Jugement de Salomon ».

Si je rapproche à dessein ces deux verrières, c’est qu’elles sont évidemment l’œuvre du même maître. J’avais déjà noté des analogies dans la disposition des portiques, dans le dessin élégant des figures, lorsque j’ai reconnu que les draperies de sainte Marie-Cléophas dans le vitrail des alérions et de l’une des mères dans le jugement de Salomon étaient identiques. Le changement des colorations rend sur place cette comparaison délicate; mais les plis sont reproduits comme les modelés dans le même caractère et la même forme; évidemment une seule étude de draperies a servi pour les deux figures (PL V).

Si le peintre verrier de Saint-Gervais était connu, nous connaîtrions en même temps le peintre verrier de Montmorency.

Mais ici les auteurs ne s’accordent pas. Les inventaires de la Ville de Paris attribuent, sans preuves, à Robert Pinaigrier la verrière du jugement de Salomon. Le Vieil attribue ce vitrail à Jean Cousin1. « Les plus belles de ses vitres, dit-il, sont dans l’église paroissiale de Saint-Gervais à Paris, qu’il paraît avoir entreprises en concurrence avec

1. Le Vieil, L'Art de la peinture sur verre, Neuchâtel, 1781, p. 104.

Le vitrail de Saint-Gervais porte la date de 1331 et non de 1331 comme Le Vieil l’indique par erreur.

Robert Pinaigrier Il y a peint lui-même le martyre de

saint Laurent, l’histoire de la Samaritaine et dans une chapelle autour du chœur à droite la réception de la reine de Saba par Salomon. » Les attributions du vitrail de Saint-Gervais soit à Jean Cousin, soit à Robert Pinaigrier, ne me paraissent devoir être ni admises ni repoussées sans examen. De nouvelles comparaisons sont encore à faire afin de trouver dans d’autres œuvres des caractères communs et de compléter les observations par la recherche et la discussion des textes.

Les trois verrières suivantes qui terminent la série des vitraux anciens de Montmorency, sont intéressantes en ce qu’elles attestent, dès la seconde moitié du xvC siècle, un déclin rapide dans Part du vitrail.

La verrière d’Odet de Châtillon es! évidemment postérieure aux vitraux du chœur. Odet ne fut nommé cardinal qu’en 1533; il n’avait alors que quinze ans et le portrait conservé à Montmorency, fait évidemment d’après nature, annonce un homme de trente ans au moins. Le vitrail parait avoir été exécuté après le vitrail d’Écouen où le môme personnage a été représenté en 1545. D’ailleurs on ne peut admettre une date postérieure à 1560, puisqu’à cette époque le cardinal avait embrassé la réforme et s’était séparé de son cousin le connétable.

Le seul morceau intéressant de ce vitrail, est le portrait du cardinal; mais la décadence de l’art est manifeste dans la négligence même de l’exécution et les défauts de cuisson de la grisaille ont occasionné la détérioration des modelés dans la figure.

Les vitraux d’Anne de Montmorency et de Madeleine de Savoie ont été certainement exécutés à l’époque de l’achèvement de la nef en 1563. Ils sont surtout remarquables par les portraits des personnages agenouillés. D’un côté sont représentés le grand connétable et ses fils, le maréchal François de Montmorency, Henri de Damville, le futur connétable de France sous Henri IV, Charles seigneur de Méru, le futur amiral, Gabriel baron de Montbéron, qui fut tué à la bataille de Dreux, et Guillaume seigneur de Thoré. Aucune de ces figures n’a été endommagée. De l’autre côté les sept filles de Madeleine de Savoie sont agenouillées derrière leur mère; ce sont Éléonore, mariée au vicomte de Turenne, Anne, qui fut abbesse de la Sainte-Trinité à Caen, Jeanne, épouse de Louis de la Trémoille, Catherine, mariée à Gilbert de Lévis, Louise religieuse à Saint-Pierre de Reims, Madeleine, qui fut abbesse de Caen après la mort de sa sœur, enfin Marie, qui épousa Henri de Foix.

Les figures de Madeleine de Savoie et de quatre de ses filles sont presque entièrement neuves.

Ces verrières sont mal composées : les sujets superposés ne sont isolés que par une maigre corniche, et les défauts de l’exécution révèlent la défaillance de l’art au milieu des troubles des guerres religieuses.

Les vitraux anciens de Montmorency forment certainement le plus beau sujet d’études sur le vitrail au xvie siècle. Par la variété même des compositions décoratives, par les différences des procédés d’exécution, par la liberté ou la précision du dessin, par le choix des couleurs elles se prêtent à des comparaisons et à des classements dont doit pro-

fiter non seulement l’histoire, mais encore l’enseignement du vitrail. L’examen des vitraux d’Écouen complétera cet enseignement.

Montmorency brille par les créations originales des plus grands maîtres français du vitrail. Ècouen est un reflet de l’œuvre de Raphaël.

Depuis 1793 les vitraux de la chapelle du château sont réduits à deux magnifiques verrières, placées dans la chapelle de Chantilly et représentant, à la date de 1544, les cinq fils et les cinq fdles du connétable et de Madeleine de Savoie. Les portraits sont des chefs-d’œuvre et des œuvres bien françaises; ils sont supérieurs aux belles figures décoratives de sainte Agathe et de saint Jean-Baptiste, représentés debout derrière les enfants agenouillés (PL VI).

La restauration du vitrail des fils d’Anne de Montmorency a été l’occasion d’une amusante méprise. La tête du fils aîné manquait et, depuis Alexandre Lenoir, on attribuait au connétable le corps de son fils aîné, François de Montmorency, revêtu suivant l’usage de la cotte aux armes de sa maison. Aussi l’artiste chargé de la restauration plaçat-il sans hésiter sur le corps du jeune homme une tête de vieux connétable.

L’erreur, que je signalai, était manifeste; car l’église d’Écouen possède encore les vitraux exécutés à la même date, à l’aide des mêmes cartons, et la figure du fils aîné, revêtu de sa cotte d’armes, y est conservée intacte. J’ai pu ainsi restituer sa tête à François de Montmorency.

Dans les annexes de la chapelle de Chantilly sont deux! verrières en grisaille et jaune d’argent, l’Annonciation aux

Pl. VI. — Chapelle du château de Chantilly. Les fils du connétable Anne de Montmorency.

bergers et la Circoncision qui proviennent sans doute de la sacristie du château d’Écouen. Ce sont déjà des interprétations de tableaux, étrangères à l’art du vitrail.

L’église d’Écouen nous fournira des exemples caractéristiques de la transformation très rapide du vitrail, cet art de décoration par excellence, en un art d’imitation.

L’église n’a qu’un bas-côté, utilisé comme chapelle de la Vierge dans les travées du chœur. C’est le chœur de l’église que le connétable éleva en 1545.

Les vitraux contemporains de la construction sont au nombre de sept, trois dans le bas-côté, quatre dans le chœur. La comparaison de ces verrières avec les verrières de Montmorency est intéressante en ce qu elle nous montre la révolution opérée en vingt ans dans l’art français.

A Montmorency les lois de la décoration translucide sont respectées; les progrès du dessin n’ont modifié que la forme des ornements ou des figures qui occupent la surface transparente. Le peintre verrier respecte son cadre architectural et ce sont les meneaux qui limitent sa composition.

Les verrières d’Écouen sont des tableaux indépendants des divisions de l’architecture.

Les colorations éclatantes de Montmorency sont atténuées à Écouen. Dans le bas-côté de l’église d’Écouen les tons neutres, le vert et le violet, sont employés de préférence. Les plans lointains sont d’un bleu pâle; bien plus, dans le vitrail de la Visitation, le paysage est exécuté en grisaille sur verre incolore. Tandis qu’à Montmorency l'harmonie résulte de l’opposition juste des tons les plus

éclatants, à Écouen l’harmonie est due à la décoloration des surfaces.

Sans doute le dessin est très étudié et n’a plus les naïvetés qu’on trouve encore dans les vitraux de Montmorency : les modelés sont d’une remarquable finesse et la perspective aide à la disposition savante de chaque scène dans le milieu que le peintre a choisi.

Mais en revanche la superposition de sujets différents, formant autant de tableaux non encadrés et non reliés entre eux, donne à l’ensemble de l’œuvre un aspect confus, et le vitrail n’est plus qu’un assemblage de morceaux divers, dont l’œil saisit avec peine les contours et les lignes principales.

Ce défaut capital, qui caractérise la décadence du vitrail, est particulièrement sensible dans les grandes verrières de l’abside. Si l’on excepte le vitrail du connétable, dont les compositions diverses sont à peu près équilibrées, les autres verrières ne produisent que confusion pour l’esprit et fatigue pour les yeux.

Le défaut est moins apparent dans les verrières du bascôté dont les sujets sont empruntés à la vie de la Vierge.

A la fenêtre du pignon de ce bas-côté, le verrier a représenté la naissance du Christ et l’adoration des Mages. L’inspiration de Raphaël est évidente dans le mouvement et le dessin des figures; une femme en robe rose, portant un vase sur la tête, est un souvenir de l’une des femmes de « l’Incendie du bourg ».

Dans le vitrail suivant le peintre a superposé l’Annonciation à la Visitation de la Vierge. L’Annonciation nous fait connaître, dans les moindres détails, la décoration d’une

Pc. VII. — Église de Conciles. Décollation de sainte Foy. Détails d'architecture copiés sur deux gravures d’Hans Sebalde Beham.

chambre au xvie siècle, avec son plafond à solives apparentes, ses fenêtres à meneaux, ses médaillons en grisaille brochant sur une combinaison de verre blanc et de plomb, son lit à colonnes, ses coffrets, ses flambeaux, etc. Une frise chargée de guirlandes en grisaille et portant la date de 1544 sépare les sujets (Fig. 1).

La Visitation est l’une des meilleures compositions d’Écouen. Suivant le goût italien, la Vierge et sainte Élisabeth sont accompagnées chacune de deux suivantes. A la base du vitrail, dans une couronne de feuilles vertes est un écu « d’azur à trois gerbes de blé d’or » (Fig. 2).

Le troisième vitrail du bas-côté représente la mort de la Vierge et l’influence de l’art italien est aussi évidente dans cette composition.

Au bas de la verrière est agenouillé un chanoine qui fut sans doute le donateur. La scène principale se développe au milieu des meneaux : au sommet du vitrail est une Assomption de la Vierge.

Dans l’angle droit de ce vitrail est un cartouche chargé des initiales L F enlacées d’une cordelière. Par une curieuse coïncidence, les mêmes initiales, enlacées de même d’une cordelière, sont inscrites sur un écu à la base d’une verrière de l’église Saint-Bonet de Bourges, exécutée, comme la verrière d’Écouen, en 1 544. Le vitrail de Saint-Bonet porte audessous de cette date la signature Laurence Fauconnier, et l’écu est chargé de deux faucons affrontés.

Or dans une remarquable étude sur les Artistes Tourangeaux on lit : « Laurence Fauconnier, Me peintre et vitrier à Tours, 1554, avait pour marque deux faucons

affrontés et les lettres L et F réunies dans un lac noir’. » Dans le même ouvrage Laurence Fauconnier est cité à côté de Robert Pinaigrier et de Jehan Courtoys parmi les plus célèbres peintres verriers du xvie siècle en Touraine.

Fig. 1. — - Église d’Ëcouen. — Vitrail de l’Annonciation.

Je me croyais en conséquence autorisé à comparer les deux signatures de Bourges et d’Écouen, et bien que les deux œuvres fussent sensiblement différentes pour l’exécution, l’attribution au peintre verrier de Bourges des vitraux du bas-côté d’Écouen me semblait obligatoire.

4. E. Giraudet, Les Artistes tourangeaux. Notes et documents inédits, 1885, p. 156 et peinture p. CI.

Mais, suivant un autre archéologue tourangeau1, le nom de Laurence Fauconnier à Bourges désignerait une donatrice et mon hypothèse tomberait d’elle-même. Je laisse aux archéologues de Touraine le soin de vider entre eux cette querelle, et j’en conclus que toute hypothèse doit être impi-

Fig. 2. — Église d’Ëcouen. — Vitrail de la Visitation.

toyablement écartée de nos études ; car toute attribution incertaine risque d’égarer les recherches : je le prouverai tout à l’heure.

1. Léon Palustre, Bulletin critique, 7e année, p. 190. L'auteur invoque çomme un argument, contre l’attribution à un peintre verrier de la signature L F, l’absence de tout signe de corporation. Cependant aucun signe n’accompagne la signature E L P d’Engrand le Prince. En outre, dans une étude publiée par l’abbé Coffinet sur les peintres verriers de Troyes, l’auteur a démontré que les monogrammes, surmontés souvent de croix barrées en forme de 4, « représentent tantôt des signatures d'artistes, tantôt

Les grandes verrières de l’église d’Écouen ont toutes la même ordonnance : des frises, chargées de masques et de cartouches, déterminent trois divisions dans la hauteur de chaque baie. Des écussons ornent le soubassement sur lequel sont agenouillés les donateurs. Les deux compartiments supérieurs sont remplis par des scènes tirées de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Les armes des donateurs sont répétées dans les tympans; dans les trois fenêtres absidales ce sont les alérions de Montmorency, dans la fenêtre du chœur ce sont les aigles d’argent de Coligny.

Les donateurs des vitraux du chœur sont, à gauche de l’autel, le connétable et ses fils, à droite, Madeleine de Savoie et ses filles. A Écouen, comme à Montmorency, les verrières contemporaines de la construction du chœur ne portent aucune trace d’émail; ainsi les alérions de la cotte d’armes de François de Montmorency sont exécutés en réserve sur verre bleu plaqué.

Au contraire l’émail est visible sur le panneau du connétable1. Ce panneau, brisé sans doute pendant les guerres de religion, fut rétabli à la fin du xvie siècle, au moment où Henri de Montmorency se fit représenter sur les vitraux de la nef avec sa première femme x4ntoinette de la Marck.

Le portrait du connétable a d’ailleurs tous les caractères des œuvres exécutées au temps de Henri III. C’est une

des noms de bienfaiteurs ». Ainsi à Troyes, le monogramme M avec sa croix barrée paraît désigner la « femme de messire Jehan Moley, damoiselle Claude Dorigny », qui donna à la cathédrale en loOo, le vitrail de Job [Annales archéologiques, t. XVIII, p. 2 U).

1. L’Œuvre des peintres verriers français. Église d’Écouen, p. 103,

Fl. VIII. — Abbé agenouillé devant la Vierge tenant l’Enfant Jésus. Gravure du Maître à l’Étoile.

peinture médiocre, et le dessin, qui donne le plus grand charme aux vitraux anciens d’Écouen, est absolument négligé dans cette restauration.

La flagellation du Christ, qui occupe le milieu du vitrail, parait être une réminiscence du Christ à la colonne de Sébastien del Piombo. La dernière scène représente le Christ insulté par les soldats dans le prétoire.

Ce grand vitrail est peut-être le meilleur des vitraux de l’église d’Écouen. Les colorations, très harmonieuses, sont suffisamment soutenues et la pondération des scènes superposées est suffisante pour atténuer le défaut d’unité qui se manifeste dans les autres verrières.

La verrière centrale est divisée en deux parties; lors de la construction du maître-autel, au commencement du xvine siècle, la partie inférieure qui comprenait les patrons de- l’église, saint Acceul et son compagnon « Accius et Accéolus » surmontés à gauche de la « Vierge en Gloire », à droite de la Rencontre à la Porte dorée de saint Joachim et de sainte Anne, a été encadrée dans une bordure et placée dans une chapelle latérale. La partie supérieure représentant l’apparition du Christ à la Vierge a été conservée en place.

Au soubassement de la troisième fenêtre sont les armes de Montmorency et de Savoie et la date de 1545. Le vitrail de Madeleine de Savoie et de ses filles est presque intact; la figure de Madame la connétable est charmante de grâce et d’expression.

Au-dessus des donateurs a été figurée l’apparition du Christ à la Madeleine : au sommet de la verrière le peintre

so

a représenté la rencontre de Jésus et de Marie sur le chemin du calvaire.

La grande fenêtre du chœur fut un don du cardinal de Châtillon. Le soubassement de cette fenêtre est formé, comme à l’abside, d’une superposition d’anges, tenant des cornes d’abondance, de masques, de guirlandes et de cartouches, qui échappent à l’analyse.

« A gauche sur un cartouche est la date de 1545 qui donne l’époque de l’exécution de la verrière, à droite est la date de 1587 indiquant la réfection à cette époque d’un panneau brisé. L’ancienne disposition a été reproduite, mais avec une telle liberté, que les cornes d’abondance sont devenues des courges et que les mascarons sont des masques de carnaval1 .»

Au milieu du soubassement est un panneau de grisaille au chiffre du connétable qui provient évidemment du château comme en proviennent les deux panneaux conservés au musée de Gluny.

Le cardinal de Châtillon est agenouillé entre le Christ et saint Paul. Au milieu du vitrail est la légende du bon pasteur; au sommet est représentée la chute d’Adam et d’Ève.

Ces verrières d’Écouen ont donné lieu, dans un ouvrage déjà cité, aux appréciations les plus étranges 2. On y lit : « Originairement toutes les fenêtres ne présentaient pas comme aujourd’hui des personnages historiques, on voyait seulement à droite du grand autel... le connétable et ses

1. L'Œuvre clés peintres verriers. Eglise d’Ecouen, p. 108, fig. 10.

“2. La Ilenaissance en France , t. II. Ile-de-France, p. 21, note 2.

ol

cinq fils; à gauche... Madeleine de Savoie et ses cinq filles... Mais plus tard Henri Ier de Montmorency, second fils d’Anne et son successeur (l’aîné François étant mort avant son père), voulut être aussi représenté en compagnie de sa femme, Antoinette de la Marck, dans les vitraux d’Écouen. En conséquence les panneaux inférieurs des deux fenêtres placées à l’entrée du chœur, du côté du midi, furent enlevés et dans l’espace ainsi préparé figurèrent dorénavant les portraits des nouveaux seigneurs. De même à une dernière baie on substitua au sujet primitif l’image du cardinal Odet de Châtillon, neveu du connétable, que son écusson fait facilement reconnaître. Ces remaniements furent opérés en 1587 longtemps après l’exécution des vitraux proprement dits... Jusqu’ici personne n’était entré dans la voie où nous nous sommes engagé; on regardait comme certain qu’à la place indiquée tout à l’heure rien n’avait été changé à aucune époque. »

Je Yeux croire que l’auteur de cette note n’avait pas « visité personnellement » l’église d’Écouen. D’abord François de Montmorency étant mort en 1579 à Écouen, comme on peut s’en assurer en feuilletant les registres paroissiaux, n’a pu mourir avant son père qui l’avait précédé de douze ans dans la tombe en 1567.

Ensuite il suffit de regarder la date de 1545 à la base de la verrière du cardinal de Châtillon et les aigles de Coligny au sommet, pour voir que ce vitrail n’a subi aucun changement, sinon le remplacement que j’ai signalé d’un panneau brisé.

Enfin les deux vitraux de la nef où figurent aujourd’hui

Henri de Montmorency et Antoinette de la Marck, n’avaient pas lieu d’être déplacés en 1587 pour une excellente raison : c’est qu’ils n’existaient pas encore.

Les vitraux exécutés en 1545 s’arrêtaient au chœur de

Fig. 3. — Église Sainte-Foy, à Conches. — Les adieux du Christ à la Sainte Vierge.

l'Église et ainsi que je l’ai dit1 « les deux fenêtres de la nef sont postérieures de quarante années aux belles verrières contemporaines de la construction du chœur ». Les

l. L'Œuvre des peintres verriers. Eglise d’Ecouen, p. 108.

bases de ces fenêtres ne sont que les copies des bases des fenêtres absidales. Les deux verrières sont garnies d’une seule rangée de figures, couronnée par une frise où l’on

Fig. 4. — Les adieux du Christ à la Sainte Vierge.

Graoure d’Albert Durer.

a aussi tenté d’imiter la frise de l’abside : mais le dessin est lourd et grossier. C’est une décadence complète.

On reconnaîtra le danger de ces théories hasardées , étrangères à la science archéologique, et la nécessité d’appuyer toute appréciation sur des faits. L’histoire n’est pas

le roman et l’histoire n’existe que si elle est l’interprétation exacte de documents incontestables.

L’analyse des vitraux de Psyché, commandés, par le connétable de Montmorency, pour son château d’Écouen et placés actuellement dans une galerie du château de Chantilly, sera une nouvelle preuve de la justesse de ces critiques.

Cette suite de vitraux civils, exécutés en grisaille et rehaussés de touches légères de jaune d’argent, représente la fable de Psyché et de Cupidon, tirée de Y Ane d’or d’Apulée, charmant poème, où le philosophe de Madaure semble avoir voulu représenter l’âme humaine élevée par l’amour jusqu’à la divinité.

Les compositions attribuées à l’un des élèves de Raphaël, Michel Coxcie, ont été gravées par le maître au Dé1. Je ne pense pas que Michel Coxcie ait dessiné les cartons des vitraux; car ses compositions étaient au nombre de trente-deux, tandis que la fable de Psyché comportait à Écouen quarante-quatre verrières.

Je crois plutôt que le peintre verrier d’Écouen s’inspira des gravures du maître au Dé, qui furent tantôt copiées, tantôt dédoublées, tantôt interprétées, pour décorer les quarante-quatre fenêtres du château; car ces gravures sont accompagnées de huitains italiens dont les huitains français ne sont que la traduction libre et ces huitains, dédoublés comme les sujets, ont servi de légende aux verrières.

D’ailleurs parmi les vitraux d’Écouen, quelques-uns

1. Bibliothèque nationale, Départ, des estampes, Rés. B, nos 39 à 70. Trente-deux pièces gravées seules, ou accompagnées de huitains.

n’ont que des rapports lointains avec les gravures du maître an Dé. Tels sont le vitrail où la reine se lamente sur la réponse de l’oracle, celui où Psyché parfume ses cheveux au sortir du bain, celui où Psyché se réjouit des dons de l’Amour1. Deux verrières2, où sont représentées

Fig. îi. — Église de Gisors. — La Circoncision.

Psyché au bain et Psyché à table, diffèrent aussi beaucoup des gravures du maître au Dé.

11 est donc probable que le peintre verrier utilisa de son mieux les compositions gravées de Michel Coxcie et compléta l’œuvre par trois compositions originales.

1. L'Œuvre des peintres verriers. Galerie du château de Chantilly, fig. 9, 14, 18.

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