I. Mabillon^ Vetera analecta., t. III
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Il faut se méfier des apparences. Ainsi, des verrières du chœur de Saint-Rémi à Reims, contemporaines de celles du Mans, sinon d'une date postérieure, portent plus sensible encore Tempreinte des traditions byzantines. On en compte six : un Calvaire, très expressif et intéressant dans son caractère farouche, même après les restaurations qu'il a subies; dans les trois fenêtres les plus proches, deux à gauche, une à droite, des figures de rois et de grands-prêtres; en deux autres des saintes femmes. Ces figures, conçues toutes dans le même esprit décoratif^ offrent les mêmes tons, brun clair, blanc verdâtre et vert neutre, pour les vêtements coupés de bandes de couleur avec des ornements jaunes et des points rouges, notamment aux chausses des personnages.
Les grandes verrières de la cathédrale de Poitiers fournissent un exemple remarquable de Terreur dans laquelle peut conduire la physionomie générale d'une œuvre. A cause de leur archaïsme de la plus robuste intensité, on avait pensé qu'elles remontaient au début du xii^ siècle, et cette date demeura sans protestation jusqu'au moment où l'on dut reconnaître qu'il fallait la ramener au commencement du siècle suivant, c'està-dire à un moment où les peintres sur verre, au moins ceux du centre de la France, avaient déjà à peu près secoué le joug byzantin. On décrira plus loin ces vitraux d'un très puissant intérêt.
Au même titre, citons un petit vitrail d'une chapelle attenante à l'église de Neuviller, en Alsace. Le martyr Timothée est représenté à mi-corps, de pleine face, les traits allongés, les cheveux crêpés en petites
boucles à la mode antique, une sorte de palme à la main; son vêtement est bleu et vert, un ornement enlevé au style sur le bord,, Tauréole rayonnante en grisaille, le fond rouge, la bordure large, dont les organes, sur fond bleu, sont épais, — et le tout a un tel air de byzantinisme qu'on incline aussitôt à reculer Pexécution au xi^ siècle, même au delà. Dans son Histoire de la -peinture sur verre, Lasteyrie ne dissimule pas ses hésitations. Toutefois, outre que les formules orientales eurent longtemps encore, chez les artistes rhénans, de fidèles adeptes, qu'elles étaient délaissées de ceux d'Occident, le caractère de certaines lettres d'une inscription au-dessus de l'auréole dénote une origine remontant à peine au milieu du xii® siècle.
Les dix-huit fragments exposés au Musée des arts décoratifs, provenant de la cathédrale de Châlonssur-Marne, ou plutôt d'un édifice antérieur à la cathédrale actuelle, sont des débris de verrières où le style byzantin est bien frappant. Sur le principal, en quatre panneaux de 5o centimètres de côté chaque, VApparition de saint Gamaliel au prêtre Lucius, dans un médaillon circulaire, les figures en vigueur sur champ bleu d'une excellente tonalité. Il faut noter aussi une Crucifixion, panneau de 80 centimètres (fig. 3) : — un grand nimbe rouge fait ressortir en clair le calvaire, la Vierge et Jean debout à droite et à gauche ; — les figures symboliques de la Synagogue et de VEglise, celle de David. Tous ces morceaux, d'un caractère byzantin très aride, d'une exécution âpre, sont, décorativement, singulièrement expressifs.
D'ailleurs, fidèles ou non à la tradition byzantine,
les verriers du xii® siècle n^eurent jamais qu^un très médiocre souci de la nature. A ces artistes ingénus,
Fig. 3. — CRUCIFIXIO ( Musée des arts décoratifs.)
auxquels l'exactitude n'importe guère, une vague ressemblance de la réalité suffit, et nul ne songe à leur
demander plus qu'ils ne donnent. Non, Leur idée ne va pas au delà, ni leur effort. Aussi, avec eux, les figures s'amincissent en des allongements exagérés quand elles ne se tassent pas lourdes et trapues; le dessin n^a aucune correction; l'expression du visage est excessive, le geste gauche, outré, et, fort roides, les draperies semblent collées, fussent les plus amples, aux saillies de la forme humaine. En revanche, ornemanistes de première force, pour la mâle allure des motifs et leur ajustement, pour l'austère sûreté du contour, de Texécution, comme pour le charme puissant du coloris, on ne les a jamais dépassés. Après tout, peut-être furent-ils les continuateurs sans déchéance de leurs devanciers.
Qui sait si ce n'est pas non plus à leurs prédécesseurs qirest due la disposition dite légendaire, c'està-dire divisant la verrière en compartiments superposés, égaux ou inégaux, un sujet dans une bordure en chaque compartiment, l'ensemble encadré d'une bordure générale, plus ample? En tout cas, cela est constant, les plus anciennes qu'on puisse dater sans embarras ont été agencées sur cette donnée caractéristique. Ainsi les verrières de Téglise abbatiale de Saint- Denis.
Elles furent exécutées de 1140 à 1 144. Leur description se trouve détaillée au chapitre xxii du livre que l'abbé Suger fit écrire, parfois sous sa dictée, par le moine Guillaume, sur son administration : « Nous avons fait peindre une suite nombreuse et très variée de vitres nouvelles, commençant par V Arbre de Jessé qui se trouve au chevet de l'église, et finissant au vi-
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trail placé sur la porte principale, tant en haut qu'en bas de rédifice. » L'auteur ajoute : « Ces peintures sont l'ouvrage d'un grand nombre de maîtres fort habiles appartenant à diverses nations ^ » Il dit encore que le prix de ces beaux ouvrages fut très élevé, les verriers s'étant servis de saphirs pour colorer leurs vitres. Quoi qu'il en soit, les verrières de Suger ont presque toutes disparu. C'est à force de soins intelligents et d'ingénieuse patience qu'on a pu en reconstituer quatre aux bas côtés du chœur et celles de trois doubles fenêtres absidales. Mais quantité de remplacements, d'adjonctions ont été nécessaires; ce qui reste d'anciens verres est à présent confondu dans un plus grand nombre de nouveaux. L'agencement de l'ensemble a été Tobjet en même temps de modifications majeures. Lasteyrie donne une fenêtre composée de six cartouches circulaires étages deux à deux, surmontés de trois rosaces. C'est la disposition des verrières d'Angers. Viollet-le-Duc l'a imaginée avec une colonne de cinq médaillons montant au centre, flanquée à droite, à gauche, d'une bande de demi-médaillons semi-sphériques -. Telle est l'ordonnance actuelle des fenêtres de l'abside, à Saint-Denis. Au bas de la verrière à gauche, dans la chapelle de la Vierge, une petite effigie, celle
1. Suivant Levieil, ces maîtres de « diverses nations» auraient été Anglais et Allemands.il n'en savait rien. Peut-être étaient-ils , la supposition est permise, du pays chartrain ou normand, de l'Anjou ou du Maine, c'est-à-dire France, domaine de la couronne.
2. Les panneaux que cette autre disposition a rendus inutiles ont été repartis dans les verrières voisines.
de Suger agenouillé devant Marie (fig. 4). On appelle signature tout panneau de ce genre, et le petit Suger de Saint-Denis, pièce authentique heureusement arrachée aux décombres, est la plus d.nc\tn\\t signature connnt^. Un autre vitrail de Téglise, vitrail d'ornements, que VioUet-le-Duc a remanié, qui sait? rétabli peut-être dans sa disposition première, est celui dont le motif saillant est un griffon au milieu d'un cercle inscrit dans un cartouche carré sur la pointe, ce cartouche contenu à son tour dans un autre également carré, mais posé sur une de ses faces reciilignes. Deux colonnes de griffons et de cartouches, enfermées dans une forte bordure, composent un ensemble tout à fait décoratifs. VioUet-le- Duc avait pénétré le secret des ornemanistes du moyen âge, saisi le sens de leur génie. On ne pouvait avec plus de goût et d'art utiliser un seul sujet en le répétant, ni tirer de couleurs d'une douce vivacité, d'un éclat tempéré, des vibrations d'une harmonie plus exquise. Seulement, dans ce décor en quadruple réplique pour les deux premières fenêtres de chaque côté du collatéral du chœur, la partie des pièces d'origine est bien petite : ces pièces y sont extrêmement
1. La signature est toujours placée au bas de la verrière. A Chartres, cependant, dans le vitrail && Saint-Eustache, on voit la signature vers le milieu de la fenêtre, en quatre petits compartiments circulaires où sont les marchands d'étoffes et de pelleteries, donateurs de l'œuvre. Mais cette singularité est due, sans doute, à quelque interpolation ultérieure.
2. D'après un dessin de Percier fait avant que la verrière entrât au musée de Lenoir, ces griffons formaient le centre du décor, que trois larges bordures complétaient. Suivant Violletle-Duc, on peut « supposer que les griffons et leurs médaillons auraient été encadrés beaucoup plus tard, peut-êcre au xvi* siècle».
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rares. L Arbre de Jesséj à la fenêtre à droite de la chapelle de la Vierge, est celle des verrières de Saint-Denis qui a le plus de morceaux primitifs. Il est fâcheux que le coloris en soit obscur, circonstance certainement peu ordinaire dans les vitraux dePépoque.
Deux médaillons des verrières de Saint-Denis à
Fig. 4. — l'abbé suger.
{Signature d'un vitrail de Saint-Denis.)
signaler, parce qu'ils sont des témoignages de la symbolique chrétienne qui allait se répandre : Jésus dévoile d'une main la Synagogue et couronne TEglise de l'autre ; sur sa poitrine rayonnent les sept dons du Saint-Esprit figurés par autant de colombes; — sur PArche d'alliance se dresse la croix de Jésus soutenue par Dieu le Père; aux angles, les symboles des quatre évangélistes. La croix et Tarche sont enrichies d'ornements tracés au style avec une finesse de goût, une
légèreté de main singulières (fig. 5). Les verriers d'alors étaient aussi adroits à dessiner les souples linéaments d'un rinceau qu'intimidés et malhabiles devant un visage, une main, une draperie.
Des vitraux d'Angers, à Saint-Maurice, seraient contemporains de ceux de Saint-Denis, même les auraient un peu devancés, si la version qui les fait exécuter sur Tordre d'Ulge'r, évéque de ii25 à 1149, n'était contrariée par une autre, en apparence mieux justifiée : le chanoine Hugues de Semblançay les aurait donnés en 1 170 à la cathédrale. Sans essayer d'élucider la question, laissons-la telle quelle, après l'avoir indiquée.
Dans la première fenêtre à gauche, la Vierge assise de face avec son fils, un sceptre dans la main droite, adorée par des anges. Champ bleu, bordure verdâtre. De la deuxième seulement la bordure. La troisième est consacrée à la légende de sainte Catherine, la quatrième à celle de la Vierge, divisées l'une et Tautre en six médaillons symétriques dont le fond est bleu et rouge, la bordure avec perlés blancs; sur le fond, bleu également, de l'encadrement très large de la verrière, court un ornement régulier de rinceaux, de feuillages, de fleurons, où le rouge, le jaune, le blanc, le vert, sont répartis dans une délicate mesure, discrètement, et de tout cela se dégage une sensation de fraîcheur limpide, un mouvement de couleurs transparentes et légères d'un charme irrésistible. Mêmes dispositions à la cinquième fenêtre, Martyres des saints Vincent et Laurent. L'effet, même, a plus de richesse peut-être. Il est aussi plus diffus: par places, la bordure générale se confond avec celles des médaillons, conséquence, peut-être, de réparations
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maladroites, de substitutions de verres opérées sans assez de vigilance et de soins. Disons-le aussi d'une façon générale, les verrières d'Angers sont d'un dessin meilleur que celles du siècle suivant.
Fig. $. — l'arche d'alliance.
(Saint-Denis.)
Sous la rose occidentale de la cathédrale de Chartres, au-dessus de la porte royale, sont des verrières du xn^ siècle, plus importantes que celles de Saint-Denis et d'Angers, et plus belles. On les date de 1145. Dans la première, à droite, F Arbre de Jessé, ou tige généalogique de la Vierge, annoncée par Isaïe; dans celle du
milieu, des scènes de VEnfance de Jésus jusqu'à VEntrée à Jérusalem: dans la troisième, des sujets de la Passion et de la Résurrectioîi du Christ, y compris le Souper à Emmaiis, en douze médaillons circulaires étages deux à deux. De sorte que les faits se continuent chronologiquement d'une fenêtre à Tautre. Dans la grande rose ouverte au-dessus, du xiii*^ siècle, le Jugement dernier.
Le vitrail central, le plus étendu des trois (il mesure environ dix mètres en hauteur), comprend vingt-quatre médaillons, trois par rangée, carrés à fond rouge, circulaires à fond bleu, alternant en échiquier, et cinq autres au sommet de la baie, irréguliers, occupés par la Vierge dans un nimbe amandaire, un sceptre fleuri dans chaque main, le petit Jésus sur les genoux ; par deux anges adorateurs et les personnifications de la lune et du soleil ; ce vaste ensemble entouré d'une admirable bordure où se voient en de petits cercles à fond bleu, sertis de perlés et de lisérés blancs, des animaux fantastiques, des oiseaux imaginaires, des dragons à tête humaine (fig. 6).
Il faut renoncer à décrire les compositions que renferment les cartouches de cette fenêtre et de celle où sont les épisodes de la Passion. Tant de détails mèneraient beaucoup trop loin. Seulement, il importe d'observer que les deux verrières ne sortent pas de la même main : Tinfluence gréco-byzantine très prononcée dans le vitrail de la Passion est moins sensible dans Tautre, et l'exécution de ce dernier accuse une supériorité réelle non seulement sur les vitres peintes qui Tavoisinent, mais encore sur toutes celles de la période qu'on
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