CHAPITRE IV
Aujourd'hui fort appauvri en verrières du XIV® siècle, Paris en possédait de nombreuses, de considérables autrefois. Charles V, porté d'une grande sympathie pour les vitrages en couleur et pour les verriers, auxquels il octroya, par lettres patentes que Charles VI renouvela le 12 août 1390, de larges privilèges, avait fondé des fenêtres peintes en plus d'une église de la capitale et dans toutes les chapelles de ses maisons royales. Au siècle dernier, en outre de celles de Saint-Séverin, qui subsistent, on en voyait au chœur de Saint-Germain-rAuxerrois; au chœur et dans la nef
Fig. 62. VITRAIL INCOLORE.
(XIV" SIÈCLE.) (Église de Pontigny.)
de Saint-Jean-en-Grève, près THôtel de Ville; à Téglise du Saint-Sépulcre, qui s'élevait où fut ensuite la cour Batave, disparue à son tour dans le tracé du boulevard Sébastopol , — c'étaient des grisailles, au dire de Tabbé Lebeuf; — à Saint-Denis-de-la-Châtre (sur remplacement actuel du Marché aux fleurs), entre autres, Teffigie de La Grange, cardinal d'Amiens; et, à Notre-Dame, dans les fenêtres hautes du chœur, où, indépendamment de beaucoup de portraits, par exemple celui de Michel de Davesnes, chapelain de Saint- Féréol, peint en i358, ceux de Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre, sa femme, qui dataient du commencement du siècle, il y avait des frises dans lesquelles Levieil admira « des rinceaux avec leurs fleurons merveilleusement lacés, d^un travail très assujetti et d'une belle union ». On en rencontrait aux fenêtres hautes de Téglise abbatiale de Saint-Denis (là, des scènes de la vie de saint Louis); à Tabbaye de Saint-Maur-des- Fossés, et dans plus d'une autre église ou chapelle de Paris et de sa banlieue. Toutefois, le musée des Petits- Augustins avait recueilli peu de témoignages de cette période. Le panneau provenant de Sainte-Marie-PÉgyptienne, église située à l'angle des rues Montmartre et de la Jussienne, ne remontait pas au delà, probablement. La sainte s'y montrait troussée jusqu'au-dessus des genoux devant un marinier : '< Coment la saincte offrit son bel corps au bastelier pour paier son passaige », disait une inscription. D'après Lenoir, « l'attitude était exacte et l'expression de la physionomie celle de la douleur ». Lorsque fut fermé et dispersé le Musée des monuments français, ce panneau fut égaré, avec les
autres du même temps, épaves des chapelles du collège de Picardie, du collège de Navarre et de Péglise Saint- Leu; comme furent perdues^ deux très curieuses vitres sur lesquelles se voyaient les portraits décrits par Levieil, « à genoux et en pied du roi Jean et de Charles V, représentés dans la même attitude sur un fond rouge orné de dessins de forme losangée ». Ces effigies, c^était tout ce qui avait survécu des six grandes verrières données en i365 par le roi Charles V aux Célestins, son église favorite, ruinées de fond en comble quand une poudrière voisine, celle de la tour de Bissy, fit explosion en i538. Dans la catastrophe disparurent aussi les vitraux de la chapelle d^Orléans, dans la même église, terminés en 1498.
Il ne nous est parvenu, non plus, nul débris des vitraux que les rois avaient fait placer dans leurs palais, les grands seigneurs dans leurs hôtels, les bourgeois riches dans leurs demeures. On n'a rien qui rappelle le fameux hôtel Saint-Paul, « l'hostel solemnel des grands ébastements »; rien de l'hôtel de Bourbon, en face du Louvre, de l'autre côté de la rue d'Autriche, superbement pourvu de verrières, surtout la chapelle; rien de tant de verres peints par Pierre David et Claux le Loup pour les châteaux de Louis d'Orléans, frère de Charles VI, duquel Champollion-Figeac a publié les comptes ; rien du château de Wincester (Bicêtre)
i. « De toutes les verrières qui, pendant la Révolution, avaient été transporte'es au Musée des monuments français, que reste-t-il i Une dizaine de panneaux à Saint-Denis, quelques-uns à Écouen et à Chantilly, et c'est tout. » — Viollet-le-Duc, Dict. de l'archit., art. Vitrail.
dont le duc de Berri, Jean, avait fait décorer les fenêtres de vitres peintes « qui ne fesoient que commencer à orner Tarchitecture des palais », dit à tort Sauvai, d'après Juvenal des Ursins. Rien du Louvre, enfin. Les fenêtres, assez petites d'ailleurs, étaient closes de verrières « de couleurs hautes » , assure Sauvai, représentant de saints personnages surmontés d'un dais, assis sur une espèce de trône, comme « dans un tabernacle «, plaisant contraste avec les scènes d'amour et chevaleresques en tapisseries aux murs des galeries, des salles et des chambres ; ces verrières avaient été exécutées sur les dessins de Saint-Romain, sculpteur très en faveur de son vivant, paraît-il, que Charles V honorait d'une entière confiance, et dont on ne connaît pas un ouvrage. Dans les nombreux appartements du palais, tant du roi, de la reine, des princes et princesses que des favoris et hauts officiers logés au Louvre par destination, il y avait quantité de vitres dont les embellissements, comme armoiries, emblèmes, devises, sentences, étaient toujours appropriés à ceux qui habitaient le lieu.
Et de tant de vitres peintes pour les palais, les châteaux des hauts et puissants seigneurs, rien qu'on ait recueilli, rien de celles faites par Pierre Girole, par Jean de Beauvais, Guillaume de Francheville, Pierre et Thibaut d'Arras, et par d'autres, pour Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Car Labarte s'est bien trompé, sur la foi de Sauvai, en avançant que le vitrail ne fut point utilisé avant le xv"^ siècle, dans les habitations privées^. Alors, la plupart des constructions
I. Description des objets d'art qui composent la collection Debruffe-Duménil.
ii8 LES VITRAUX.
civiles s'en garnirent, sans doute. Mais l'usage datait de loin déjà. On en trouve des traces au xuf siècle. On vient de fournir les preuves de son grand essor au suivant.
Si le vitrail civil prit un large développement au cours du XIV® siècle, il en alla différemment pour les verrières d'églises dans les provinces du royaume.
C'est que l'enthousiasme, unanime naguère, à construire et orner les cathédrales, était bien refroidi. a Au siècle précédent, la dévotion étoitsi grande, qu'on trouvoit dans les troncs de l'or et de l'argent en une telle abondance, qu'il y en avoit quasi assez pour payer les ouvriers au bout de chaque semaine ^ )) Les temps étaient autres, à dire vrai. Une époque marquée par les désastres de Crécy et de Poitiers, par des guerres sans fin, par la Jacquerie, la peste, d'autres désolations, n'était pas propice aux besognes coûteuses. La noblesse se fortifiait dans ses châteaux. Les évêques, faute des subsides de la charité épuisée, poursuivaient péniblement ou interrompaient la construction de basiliques colossales, d'une croissance déjà fort lente et laborieuse dans les temps favorables. Les corporations songeaient à leurs intérêts matériels et civils plutôt qu'à de pieuses fondations.
Néanmoins, l'art du verrier ne chôma pas absolument. Même il se modifia d'une façon tellement nette, si accusée, qu'il est impossible de confondre ses produits avec ceux du siècle précédent. Il défie toute méprise. Il a son caractère particulier, il a son originalité