I. Dom Doublet, Histoire de V abbaye de Saint-Denis
propre, dégagée des canons traditionnels. Il est franchement d'un autre âge.
Le vitrail du xiv*^ siècle, a-t-on prétendu, diffère autant de son aîné parce que le verrier était parvenu à s'affranchir de la servitude où Pavait tenu l'architecte, « le maître de Pœuvre », et s'isolait du constructeur. Tel n'est pas tout à fait notre avis. L'architecte fut encore l'ordonnateur à peu près souverain du décor sculpté ou translucide de l'édifice et obligea le tailleur d'images et le verrier à concourir à l'expression de sa pensée. A n'en pas douter, il approvisionna les peintres sur vitres des modèles de dais, de colonettes, de pinacles à jour, des élégantes nervures du style ogival encadrant les scènes ou les personnages isolés, qui entrent pour une part si considérable dans les verrières de l'époque.
Seulement, le goût avait changé; il s'était corrompu si l'on veut. Les petits médaillons disparurent; les souvenirs byzantins allèrent chaque jour décroissant. « Alors, dit Levieil, on quitta l'usage des panneaux chargés de petites figures sur ces fonds brillants de pièces de rapport connus des peintres-verriers sous le nom de mosaïques. On leur substitua des figures de saints soutenus par des piédestaux en forme de balustre et couronnés par des pyramides. Les fonds sur lesquels ces figures paraissoient appliquées étoient ordinairement dans chaque pan ou colonne de vitres de verres d'une seule couleur. Lorsque ces pans se trouvoient un peu plus étendus en largeur que n'eût demandé la proportion des figures, on y suppléoit par une frise de verre peint détaché du corps de l'ouvrage et qui en formoit le contour. »
De son côté, le verrier s'appliquait enfin à apprendre ce qu'il avait jusque-là négligé, l'art de dessiner et de peindre presque correctement. Il améliore beaucoup les proportions de la figure, le contour du visage, des mains; à l'aide de la grisaille il s'étudie à modeler les formes, à adoucir par des demi-teintes le passage des ombres aux teintes claires. Il s'essaye, comme le dit Levieil, « à tâter le clair-obscur ». La grâce lui est moins indifférente; parfois même il Texagère et incline au maniérisme. Plus élégamment ajustées, les draperies se répandent en plis longs et souples, et le sentiment de la perspective commence à se faire jour. En définitive, la valeur individuelle du verrier, qui n'avait encore compté pour rien, signifiera désormais quelque chose.
Mais, à mesure que ces progrès se réalisent, parallèlement la puissance de l'effet décoratif diminue, la recherche des riches harmonies s'affaiblit et s'égare. Pourquoi cela ? C'est que le verrier ne sait pas régler l'emploi des couleurs claires : il donne trop d'importance au blanc et au jaune, qui deviennent les couleurs fondamentales de l'ornementation et envahissent de plus en plus les verrières. On ne saurait y contredire, les vitraux des précédentes périodes, où les blancs sont rares, toujours divisés en petites fractions peuvent bien faire paraître creux et livides ceux du xiv® siècle, d'un art plus avancé, qui gagnent à Texamen ce qu'ils perdent à être aperçus de loin et jugés d'un coup d'œil.
A Chartres, dans le transept méridional de la cathédrale, la comparaison est facile. Guillaume Thierry, seigneur de Loy et chanoine, obtint, c'était en i328, de
supprimer les panneaux inférieurs du vitrail de Saint AprAAnaire. pour leur substituer, en soubassement, les images de sainte Juliette et de son hls saint Cvr, de saint Maur, de sainte Radegonde ^, des saints Sulpice, archevêque, Mathurin, berger, avec ses moutons, Lyphard, transperçant de sa béquille un monstre infernal. Lui-même, le chanoine, se fit peindre à genoux devant la Vierge, le petit Jésus dans les bras. Eh bien, ce soubassement, en grisaille monochrome, à part quelques notes jaunes sur les personnages et sur les baguettes du fond disposées en losanges, qui dénote une main exercée par Tétude, un esprit accessible aux beautés du rythme et répugnant aux exigences laides de la tradition, est écrasé par le voisinage contigu de ce qui reste de Tancienne verrière. D'ailleurs, réunir près à près une harmonie pâlie à ce point et une coloration aussi pleine, aussi robuste, ne procédait pas d'une idée précisément décorative, il faut en convenir. — La comparaison n'est pas favorable non plus à l'énorme rose occidentale de Saint-Etienne de Bourges. Elle est de la fin du siècle. La mosaïque de pièces rouges, bleues, jaunes, blanches, parfois vertes, qui remplit ses longs panneaux lancéolés, lutte mal avec latonalitépuissante des verrières antérieures, nombreuses en cette basilique. Cette rose, il est vrai, a subi de fréquents dommages restés apparents.
I. L'inscription, altérée sans doute lors d'une restauration, dit Abagonde. Lastcyriea ^vo'posé Aide gonde, fondatrice de la fanneuse abbaye de Maubeuge, transformée en chapitre de deriioiselles nobles. Radegonde a prévalu, ce qui intéresse peu, après toui, notre sujet.
Néanmoins, on connaît des vitraux de Pépoque où nous sommes dont le coloris sera loué à peu près sans réserve. A telles enseignes que Viollet-le-Duc, — on sait qu'il ne laissait pas volontiers son admiration descendre au-dessous du xiii« siècle, — reconnaît une « harmonie brillante )> à des verrières de l'ancienne cathédrale de Garcassonne, exécutées de i320 à i33o, et celle où se voient Jésus crucifié, les prophètes et les apôtres tenant des phylactères, lui semble « digne des plus belles du xiii*^ siècle ». Sans forcer la louange, il eût pu ajouter que pour la composition, le dessin, la facture, elle leur est sensiblement supérieure. — Elle est au transept du midi. Au-dessus du Christ, plane un ange; les prophètes et les apôtres disposés de chaque côté, en bordure, et. en outre des inscriptions sur les phylactères, beaucoup d'autres en des cartouches. Pas de verrière qui contienne autant d'écriture. Dans le transept septentrional, un Arbî'e de Jessé; dans le chœur, trois fenêtres sur cinq (les deux autres du xvi® siècle), légendes de saint Pierre et de saint Paulj de saint Nazaire et de saint Celse, scènes de la Passion , sont aussi de beaux spécimens de la même époque. Aux grandes roses des transepts, des grisailles où se combinent des lignes et des feuillages colorés, dont Viollet-le-Duc, également, déclare l'effet riche et harmonieux.
A Nieder-Hasslach, localité sise sur les derniers contreforts des Vosges, l'église construite par Jean Steinbach, fils de l'architecte de la cathédrale de Strasbourg, a ses fenêtres de l'étage inférieur closes de verrières tout à fait remarquables. Comme vivacité de couleurs, suivant Lasteyrie, nulles ne pourraient mieux
supporter la comparaison avec les belles vitres légendaires du xiii^ siècle. Ces vitraux se recommandent en même temps par une exécution peu ordinaire, et, plus encore, par l'agencement très particulier des panneaux de la légende : un grand médaillon au centre, débordant d'une lancette sur l'autre, contient le sujet principal, et autour sont réunies les scènes secondaires et accessoires.
La technique du vitrail n'était pas restée stationnaire. Mieux travaillé, le verre put être divisé en morceaux plus grands que précédemment. « Sur les vitraux de la cathédrale de Limoges, nous avons mesuré, dit l'abbé Texier dans son Histoire de la peinture sur verre en Limousin^ des têtes colossales peintes sur une seule pièce de verre. » Le rôle et la fréquence des plombs se trouvèrent diminués à proportion. Et le jaune d'argent fut découvert. Quand un jaune était commandé par la coloration d'un objet ou d'un ornement. Tunique moyen de l'introduire dans le vitrail était de découper la pièce nécessaire, suivant les besoins de la forme, dans une feuille de verre jaune teint dans la masse. Maître du jaune d'argent, le verrier put utiliser, marier cette couleur à son gré.
La découverte du jaune d'argent fut fortuite probablement. L'abbé Texier l'attribue à des verriers limousins ; c'est là une simple conjecture. En réalité, c'est une origine qui reste à connaître. D'après une tradition, une agrafe d'argent du surcot de Jacques, verrier et dominicain fixé en Italie, surnommé l'Allemand parce qu'il était né à Ulm, aurait tout causé : elle tombe accidentellement sur une pièce de verre qu'on porte au four;
la cuisson développe proche Tagrafe une teinte dorée; attentif à ce jeu du hasard, le verrier entrevoit les prémisses d'un progrès, mêle une dissolution chimique d'argent à de Targile et la couleur jaune d'application est trouvée. Uhistoriette est jolie. Seulement, bien avant la naissance de Jacques l'Allemand (1407 ou 141 1), béatifié après sa mort survenue en 149 1, — jusqu'au siècle dernier, les verriers français fêtèrent sa mémiOire le deuxième dimanche d'octobre, — on était en possession de jaunes allant du clair et du pâle jusqu'à l'orangé très vif, et on en usait librement, souvent même avec peu de mesure.
Une autre découverte, due peut-être à Jean van Eyck, très épris de chimie et autres sciences, celle des « verres doublés », vint augmenter aussi les ressources du verrier. On en parlera plus loin, lorsque, sortie des premiers tâtonnements, elle aura donné ses meilleurs résultats.
En ce temps-là, également, se propagea la coutume de peindre sur le vitrail, aux pieds de figures de saints., les portraits de fondateurs de l'église ou delà chapelle, ou de donateurs de la verrière, représentés chacun avec ses armoiries. D'après l'abbé Lebeuf, les plus anciens vitraux avec effigies armoyées, relevés à Paris, se seraient trouvés à Saint-Séverin. A son avis, ils dataient de Charles VI. Cependant Levieil en signale de la fin du xiu^ siècle, dans la chapelle Saint-Jean, à Notre- Dame, et d'autres à l'église des Carmes « manifestement antérieurs à ceux de Saint-Séverin ». Il est certain, au moins, que l'emploi des armoiries dans les verrières se répandit beaucoup durant le xiv® siècle.
Enfin les armatures de fer ne se composèrent plus que de barres verticales et transversales. On a vu plus haut des verrières des dernières années du siècle précédent inaugurer cette simplification.
En effet, rien n'arrive à date fixe dans Tordre et révolution des idées, rien ne commence ni s'achève brusquement. Dès le dernier quart du xiii^ siècle, on eut plus que le pressentiment des principes nouveaux dont la vitrerie peinte allait se pénétrer, de même que, pendant la première partie du xiv'^ siècle, on demeura çà et là fidèle à la consigne précédemment observée partout et destinée, dès lors, à disparaître de partout. Mieux encore : les verriers de la même région ne subissent pas également Timpulsion. Les uns se hâtent de lui obéir, d'autres lui font résistance. La vitre de Jean de Mante, à Chartres, de i3o8, celle de G^o^ror^ aussi à Chartres, de 1 3 1 6, gardent presque entière la méthode du milieu du xiii' siècle, et, à la cathédrale d'Evreux, celle de Guillaume d^ Harcoiwt j ^( grand queux de "France )>, exécutée en i3io, avec l'architecture blanche qui l'encadre, son fronton ogival orné de crochets en feuilles de choux, accompagné d'accessoires élégants, avec, en outre, son fond de damassé bleu, a déjà tous les caractères qui dominent au xiv^ siècle. Des verrières de la cathédrale de Beauvais, elles aussi de i3io, elles aussi surchargées de détails architectoniques, gables, roses, clochetons arcs-boutants, fenêtres à meneaux, fleurons, sont aussi des types complets de la nouvelle école.
Les verriers de cette école apportèrent plus d^application manuelle que leurs devanciers aux ouvrages
qu'ils exécutèrent. En général, mais pas toujours. Des fenêtres hautes de la cathédrale de Reims, les plus proches de Tentrée principale, du xiv^ siècle, accusent une négligence moins sensible dans les verrières voisines, plus anciennes. — Encore à la cathédrale d'Evreux, riche en vitres du xiv« siècle et en effigies, Geoffroy de Faé, évêque de r334 à 1340, est représenté tenant dans ses mains la verrière qu'il off're à son église, à genoux sous un porche d'une architecture très élégante, le fond bleu damassé couleur sur couleur, dont on ne trouve guère d'exemple avant cette époque. Il faut, à présent, signaler rapidement dans la cathédrale de Troyes les fenêtres hautes de l'abside, sans doute contemporaines de l'achèvement du chœur, sous l'évéque Jean d'Auxois, vers i3i4, et, dans la nef, à la cinquième baie, à droite, PArbre de Jessé un peu confus, un peu envahi par les tons rouges ; à la sixième, douze saints en deux rangées. — Dans des chapelles de la cathédrale de Beauvais, des vitres très chargées d'architecture feinte. — Dans la vieille église de Sablé, quelques débris. A droite, une fenêtre légendaire, les sujets séparés seulement par les montants et les traverses de l'armature. — Des grisailles à l'église de Saint-Gengoult, à Toul. — Des vitres à Narbonne, à Toulouse, à Semur, à Colmar. — La grande rose occidentale de la cathédrale de Metz, au-dessus d'une rangée de seize figures, les apôtres et quatre prophètes, ensemble d'une harmonie un peu blafarde, exécuté par maître Herman, verrier de Munster. — La rose de la façade de Saint-Jean, à Lyon, a été peinte par Henri Nivelle, attaché à l'église comme verrier depuis 1378.
On a noté précédemment la fenêtre de Pabside, d^un aspect archaïque, quoique d'une date peu antérieure à la rose de Nivelle : sur un fond bleu, la Vierge et le Père Éternel sévèrement drapés, les armoiries de l'ancien comté lyonnais et du chapitre, au-dessous. — Les verrières de la cathédrale de Limoges, fondées par l'évéque Pierre Rodier, ont été bien malmenées par les événements. Il ne reste d'intactes, aux treize fenêtres géminées du chœur, que les vitres de sainte Valérie et de saint Martial^ patrons d'Aquitaine, dont, surtout, Tornementation parfaitement entendue, très élégante et riche, rend plus fâcheuse la mutilation ou la disparition des autres.
Les vitraux de la jolie chapelle de Saint-Piat, à Chartres, bâtie vers 1349 en hors-d'œuvre, derrière le chevet de la cathédrale, ont éprouvé des infortunes pareilles. Plus d'une baie a perdu la plupart de ses verres : à gauche, la deuxième et la troisième ; la première et la deuxième, à droite. Quelques panneaux avariés çà et là, saint Denis sa tête dans les mains, saint '( Lorant » avec son gril, la Vierge et Jésus enfant, quelques figures dans les quatre-feuilles des tympans, et c'est à peu près tout. Cependant la fenêtre absidale, à cinq meneaux, s'offrirait entière à l'étude, si un vulgaire fronton d'autel, en bois peint, n'en masquait outrageusement le milieu. A la partie inférieure, des saints, des saintes, chaque personnage dans une niche surmontée d'un dais haut, découpé et svelte. — C'était aussi la disposition des autres verrières. — En son vaste développement, le tympan représente le Jugement dernier. Au milieu de la rose centrale à sept
pétales, Jésus assis sur un arc-en-ciel, un ange dans chaque pétale ; à sa droite, la Vierge; saint Jean de l'autre côté, et dans les vides du fenestrage compliqué, divisé en lobes, contre-lobes, trèfles, quatre-feuilles, petites roses, les morts sortent des tombes nus ou traînant leurs suaires. L'exécution est délicate, passablement correcte ; elle a été poussée avec minutie, surtout dans les infinis détails de l'architecture simulée.
Malheureusement le vandalisme a passé par là : sur tout le coloris s'appesantit une teinte louche et jaunâtre. C'est que, aux environsde i83o, un barbouilleur imbécile englua le vitrail de couleurs à l'huile, sur commande naturellement, et le nettoyage du badigeon, quand on s'avisa de cette besogne utile et réparatrice, ne put jamais être assez complet pour que l'harmonie reprît ses belles vibrations d'autrefois, sa légèreté primitive.
Les verrières des xii^ et xiii® siècles de la cathédrale de Strasbourg étaient renommées. Dévastées à diverses reprises, surtout en 1298, par un incendie, ce fut, diton, Jean de Kircheim qui les rétablit au commencement du xiv^ siècle, prenant pour point de départ ce qui restait de l'ancienne vitrerie, faisant même entrer dans son œuvre les « fragments qui avaient échappé aux ravages du feu et peut-être aux atteintes des hommes ^ ». L'idée de l'ordonnance, le style assez semblable à celui de la précédente période, sur lequel le xiv® siècle a laissé pourtant son empreinte significative, et leur exé-
I. L'abbé Guerber, Essai sur les vitraux de la cathédrale de Strasboursr.
cution bien meilleure, donnent un puissant attrait à ces verrières. Plusieurs fournissent des dispositions légendaires où les sujets se succèdent simplement accole's l'un à Pautre, c'est-à-dire non contenus chacun dans le cadre d^un médaillon. Celles-là sont médiocres. Mais les autres fenêtres, à personnages isolés, très nombreux ici, quant au goût, à la souplesse des ajustements et de Tornementation, quant au rendu, le coloris étant égal d^ailleurs, ont, en général, une sérieuse et incontestable supériorité sur les vitraux du même genre exécutés auparavant.
De ce vaste et noble ensemble, d'un effet très imposant, il ressort trois séries principales : la série des martyrs, des guerriers, des papes, des évêques canonisés; — celle des empereurs bienfaiteurs de Téditice ; — celle des sujets tirés des deux Testaments.
« Sur quatorze fenêtres de Tétage supérieur de la nef, écrit de Lasteyrie, dix sont consacrées à une sorte de musée hagiographique où les saints sont rangés par catégories distinctes du côté de l'Evangile, et les saintes du côte de PÉpître. » Donc, à gauche, cinq verrières à huit personnages chaque, cinq également à droite ; dans celles-ci défile la théorie des saintes femmes, la Vierge la première, en tête, sa place légitime. En outre, d'une part, le Jugement de Salomon ; de Tautre^, la Lutte symbolique des dou:[e Vertus et des dou:{e Vices, présidée par Ézéchiel et par Aristote, qu'on ne sera pas trop surpris de rencontrer en un tel lieu, si on se rappelle comme sa logique servit d'instrument à la théologie et à la philosophie scolastiques du moyen âge. Deux autres baies de la grande nef ne sont pas vitrées