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102 LES VIVE lus
un paroxisme de colère jalouse, après une heure et demie d'attente.
Quant à nous, nous estimons qu'une machine à vapeur de la force de vingt-cinq chevaux doit rester de beaucoup en arrière, pour les résultats possibles.
Hector vint à bout cependant de commander à sa figure et à sa démarche une apparence de calme.
Roland s'apprêtait à remonter en voiture.
Hector s'approcha de lui.
— Monsieur le comte..., dit-il, d'une voix un peu tremblante, en lui touchant l'épaule.
Roland se retourna vivement.
d'autrefois. 465
Son visage prit une expression joyeuse, au moment où son regard rencontra celui du marquis de Gout-Kérieux.
— Ah bah! mon très cher, s'écria-t-il, te voilà ! !
— Deux mots, je vous prie, dit Hector.
— Vingt si tu veux, répondit le comte, feignant de ne point remarquer le ton inaccoutumé du marquis; mais d'abord, donne-moi de tes nouvelles... comment vas-tu ?
— Monsieur... commença Hector.
— Serais-tu souftVant, par hasard, et veux-tu monter dans mon carrosse?... Je te trouve, en te bien examinant, une figure
de l'autre monde ! ne te serait-il point arrivé, par hasard, quelque chose de fâcheux ! !
— Il ne s'agit pas de moi
— Ah ! ah ! et de qui donc?
— De vous. Monsieur !
— De moi! fit Roland avec un étonnement fort bien joué.
— Oui, Monsieur, de vous! il s'agit de me rendre des comptes! de m'expliquer votre façon d'agir ! !
— Ma façon d'agir ! deviens -tu fou, mon cher, ou prends-tu Thabitude, comme le Mercure galant^ de parler en énigmes ?
d'autrefois. <65
— Vous me comprenez à merveille
— Point, j e t' assure ...
— Et je trouve étrange que vous feigniez de ne me pas entendre, quand je viens vous demander compte d'une trahison indigne!
— Plaisantez- vous? demanda M. de Villarcy, dont le ton changea tout-à-coup.
— En ai -je donc l'air? répondit Hector.
— C'est que voyez-vous , si c'était une plaisanterie, je dois vous déclarer que je la trouverais d'infiniment mauvais goût!
Cependant, je serai bon prince. Veuillez donc m'expliquer ce que vous avez, ou plutôt, ce que vous croyez avoir à me reprocher, et ensuite, si cela vous convient.
•iÔO LfcS VIVLLKS
nous irons faire un tour et échanger un coup d'épée, au cloître Saint-Benoit. J'attends !
L'embarras d'Hector fut grand, nous devons le dire , en se voyant ainsi mis au pied du mur, et forcé d'articuler nettement un grief positif; car enfin il n'avait guère, jusqu'alors, que la certitude morale et sans preuves irrécusables de la trahison du comte Roland.
Cependant , après un instant d'hésitation , il répondit :
— Ne savez-vous point , monsieur le comte, que j'aime la marquise, Diane de Lormois ?
— Si , pardieu !
d'autrefois. <(67
— Ne vous étes-YOus point engagé sous serment, et avec toute l'apparente loyauté qui convient entre gentilshommes , je dirai plus, entre amis, car nous l'étions, ne vous étes-vous point engagé , disais-je , à vous abstenir de toutes tentatives , ayant pour but de me supplanter dans, le cœur de madame Diane? ?
— Oui , certes ! Mais je ne vois pas encore très bien, je l'avoue, où vous voulez en venir.
—A ceci , qu'il y a près de deux heures, m'étant présenté chez madame de Lormois, j'ai trouvé sa porte fermée. Vous êtes arrivé dix minutes après moi, et vous avez été reçu. Que conclure de tout cela, je vous prie?
-168 LES VIVKUUS
Roland , en entendant ces paroles, partit d'un éclat de rire , si joyeux et si franc, que les convictions d'Hector en furent aussitôt ébranlées. V
— Ah ! ah ! ah ! s'écria le comte dès que son accès d'hilarité se fut un peu calmé ; ainsi , mon pauvre garçon , voilà l'unique cause de la scène ridicule que tu es venu me faire tout-à-l'heure ! !
— N'est-ce donc point assez ?
— En vérité , mon très cher, je devrais pour t'apprendre à douter ainsi d'un ami, je devrais te laisser quelque temps dans l'inquiétude où je te vois; mais j'ai pitié de ta jalousie, et je vais parler...
— A la bonne 'heure !
d'autiuiois. -iGO
— Mais comme voici déjà longtemps que nous faisons de grands gestes au beau milieu de la rue, et que je trouve fort ridicule d'initier les badauds, à ce que nous pouvons avoir à nous dire, tu vas me faire le plaisir de monter dans ma voiture ; je te conduirai ou chez toi, ou chez moi, ou partout ailleurs , à ton choix , et chemin faisant nous nous expliquerons.
— Mais... fit Hector.
— Il n'y a pas de mais ! en voiture , ou je me tais.
— Eh bien ! soit ! répondit le marquis , en montant dans le carrosse de Roland.
— Je n'abuserai point de ta patience, dit ce dernier aussitôt qu'il eut pris place
à côté de M. de Cout-Kérieux , je commence :
« Prête-moi donc, mon cher, une oreille attentive,
« Et chasse de ton front celte ombre intempestive ! ! »
« Or, figures-loi, qu'il y a environ deux heures , mais tu sais cela aussi bien que moi, j'arrive chez madame la marquise de Lormois, àqui je devais une visite, puisque j'avais été invité à sa dernière soirée. Je suis introduit, et tout en saluant la maîtresse de la maison, je ne puis m'empêcher de lui trouver un air infiniment soucieux. J'ose lui demander quelle est la cause des nuages qui obscurcissent ses jolis traits, et elle me répond, tout en minaudant :
« — En vérité , monsieur le comte , je
dois être maussade à faire peur, car je suis horriblement contrariée !
« — De quoi donc, madame la marquise?
« — Des sottises de mes gens.
« — Qu'ont - ils donc fait qui mérite votre courroux?
e — Mille gaucheries , plus impardonnables les unes que les autres.
« — Mais encore..,?
« La marquise fit une petite moue et ne répondit point.
a Comme bien tu penmj , mon ami, je n'insistai pas , de peur de sembler indis-
-1"- LES VIVELRS
cret. La conversation languit pendant un instant, mais bientôt la marquise reprit :
« — Croiriez-vous, Monsieur le comte, à ce qui vient d'arriver chez moi par la sottise étrange de valets maladroits I Tout à l'heure, il y a de cela dix minutes à peine, j'entends parler dans mon antichambre, je sonne et l'un de mes laquais m'apprend que la personne que je tenais le plus à recevoir, M. le marquis Hector de Gout-Kérieux, votre ami, vient de se présenter, et qu'on l'a renvoyé .en lui disant que je venais de sortir. Quelle interprétation stupide de la consigne donnée à mes gens de ne laisser passer, ni les importuns, ni les fâcheux!
« — En effet, Madame la marquise, ceci
d'autrefois. ^75
est fort contrariant , mais , cependant , moins grave que je ne l'aurais craint.
« — Y songez-vous, Monsieur? Et si le hasard veut que M. de Cout-Kérieux apprenne que j'étais chez moi, et que je recevais, au moment où il trouvait ma porte fermée, ne me saura- t-il pas un mauvais gré infini de ce tort involontaire, et ne rejetera-t-il pas sur moi, avec quelqu'apparence de raison, la maladresse de mes gens..,?
« J'ai de mon mieux rassuré la marquise, en lui parlant, comme je le devais, de ton tact exquis et de ton parfait savoirvivre, et voilà, mon très cher, le récit véridique et détaillé du commencement de notre entrevue.
^74 LES vivtius
« Je crois que jusqu'ici tu n'as pointa te plaindre.
« Quant au reste, tu as été encore plus favorisé, car la conversation n'a roulé que sur toi, tes qualités et tes perfections, et si elle s'est prolongée longtemps, c'est que tu avais en moi un intarissable preneur, et en la marquise un auditeur avide et point désintéressé. »
— Et tout ceci est exact? demanda Hector qui ne demandait pas mieux que de se trouver convaincu..
— Je t'en donne ma parole d'honneur.
— Alors , voici ma main.
— Tu ne m'en veux donc plus?
d'au TRI, FOIS -175
— Non-seulement je ne t'en veux plus , mais je te fais de très sincères excuses de la vivacité plus qu'inconvenante avec laquelle je t'ai parlé tout-à-l'heure. Il reste d'ailleurs parfaitement convenu que si tu exiges une réparation d'un autre genre , je me mets à ton entière disposition.
— Allons donc, mon cher ! Nous battre , parce que tu as cédé à un mouvement d'impatience nerveuse ! ! Je sais vivre, tu es jaloux, c'est un tort; mais la jalousie , à mes yeux du moins , fait tout excuser, qu'il ne soit donc plus question de rien, et dînons ensemble , si tu n'as pas d'autres projets pour ce soir.
Hector accepta , et les deux rivaux se
trouvèrent, comme avant cette explica- '
tion, les meilleurs amis du monde.
UNE MORT ET UN MYSTERE
UNE MORT ET UN MYSTÈRE
Qu'elles fussent menteuses ou sincères, les affirmations du comte Roland avaient dissipé, nous le répétons , tous les soupçons de monsieur de Cout-Kérieux , et quelques circonstances qui se succédèrent à de courts inîervalles, vinrent le raffermir de plus en plus dans ses confiantes dispositions.
Ainsi , dès le lendemain , il ne manqua point de se présenter chez la marquise de Lormois, et cette dernière lui répéta d'une façon presque littérale, avec accompagnement des plus aimables réticences , les paroles flatteuses qu'il avait entendues la veille, de la bouche du comte Roland.
Ainsi encore, à partir de ce jour, la conduite de Diane avec lui , fut soumise à des modifications très sensibles et fort avantageuses.
Autant, jusqu'alors, elle avait semblé peu désireuse de laisser Hector lui parler librement de sa tendresse, autant au contraire elle multipha les occasions de tendres tête-à-tête , et parut indulgente en
d'autrefois. 481
écoutant le chapelet des paroles d'amour que le jeune homme égrenait à ses pieds.
D'un autre côté , les visites du comte Roland devinrent infiniment rares , et parurent même cesser tout à fait.
Bref, quoiqu'il n'eut encore rien obtenu de décisif que quelques demi-aveux, fort voilés , le marquis de Cout-Kérieux n'en était pas moins au comble du bonheur.
Or, nos lecteurs l'ont deviné sans doute, tout ce délicieux mirage d'amour charmant et d'avenir enchanteur , n'était que le résultat de l'une des combinaisons du comte Roland, qui voyant Hector sur la piste de son intrigue avec Diane, avait, et non sans raison , supposé que le meilleur
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moyen de le dérouter complètement, était de lui donner le change en lui persuadant à lui-même que la marquise commençait à l'aimer.
Cependant, M. de Villarcy, devenu avec une facilité qui le surprit luimême , l'amant complètement heureux de Jiiadame de Lormois , n'eut pas plutôt atteint le but qu'il s'était proposé, qu'il vit tout-à-coup l'horizon s'élargir devant lui , et que dans les lumineuses ténèbres de son esprit surgit un nouveau plan , d'une profondeur et d'une portée véritablement diaboliques.
Nous assisterons bientôt à la première mise en œuvre de ce plan, don il n'est
d'autrefois. ^85
point encore temps de faire connaître les bases et la trame.
Quant à M. de Lormois, insignifiant personnage, autour duquel se croisait l'inextricable réseau d'intrigues si diverses, il paraissait tout ignorer.
Ne voyait-il rien en efifet, possédant ainsi une très large part de cette bienheureuse myopie, don que le ciel dans sa clémence t'ait à de si nombreux maris ?
Ou bien, par insouciance et par philosophie , laissait-il volontairement à Diane une complète liberté d'action ?
Voilà ce que nous ne pourrions et ne voudrions point décider.
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Afin d'éviter de nouveaux liors-d'œuvre, qui viendraient fort mal à propos entraver la marche de notre récit, désormais rapide, c'est ici le lieu, ce nous semble , de noter en quelques lignes un fait d'une certaine importance.
Le comte Roland possédait un valet de chambre , son àme damnée , son second lui-même.
Ce valet s'appelait Champagne, du nom de la province où il était né ; mais il faisait mentir énergiqiiement le dicton railleur qui n'accorde aux Champenois qu'une
D"ALT!lEr()I"î. 185
dose infiniment reslreinte d'esprit, d'astuce et de finesse.
Champagne , à bon droit célèbre parmi tous les valets de sac et de corde de la jeunesse rouée et blasée de cette. époque , était l'une des contre-épreuves les plus parfaites du type illustre des Mascarilles et des Crispins.
A lui seul il réunissait superlativement les vices de toutes sortes , dont ses confrères jouissaient isolément.
Il était joueur, à perdre ses chausses et son pourpoint, ou à gagner avec des dés pipés , l'âme de son prochain.
Menteur, à nier l'évidence, et à soutenir à grand renfort de serments , devant les
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rayons du soleil, qu'il faisait noire nuit.
Ivrogne à vider un tonneau, mais supportant si bien le doux jus de la treille , par excès d'habitude , qu'il ne tombait guère
sous la table qu'à la vingt-sixième bouteille.
Libertin.
le reste se devine.
Voleur, à se voler lui-même, s'il ne trouvait nulle part quelque bourse égarée.
« Au demeurant, le meilleur fils du monde. »
Comme l'avait dit Scarron d'un de ses acolvtes.
d'aLTKI FOIS. i87
Champagne, avec tous ces défauts, ou si l'on veut, toutes ces perfections (cela dépend de la manière d'envisager la chose), était fait pour le comte Roland, comme le comte Roland était fait pour lui.
Ce n'était pas là une alliance imparfaite comme celle de Sganarelle et de don Juan. C'était un tout homogène et indissoluble, c'était mieux sans contredit que Mepliistopliélès et Faust.
Donc, Champagne, autant pour obéira son maître que pour suivre ses propres instincts, lit à Mariette, la jolie camériste de la marquise Diane, une cour clandestine, mais entreprenante.
Nous ne savons d'ailleurs s'il fut favo-
t88 LES VIVEIJIIS
risé aussi vite et aussi complètement que le comte, mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que la gentille soubrette prit sur le valet fripon une influence plus grande qu'il n'eût voulu l'avouer.
Cette influence devait avoir dans l'avenir d'importantes conséquences.
Et certes, après le beau trait que nous venons de commettre^ nous espérons que nul de nos lecteurs (si tant est que ce pluriel ne soit point une fallacieuse hyperbole), nous espérons que nul de nos lecteurs, ne nous accusera de délayer notre prose et de tirer à la page, (style d'iditeurs et d'hommes de lettres), car enfin, n'avions-nous pas une charnlante occasion d'écrire ici tout un chapitre , façon Mari-
DALTUEFOIS. 189
vaux, ou façon Beaumarchais, à propos des amours peu candides d'un Mascarilie et d'une Lisette?
Nous préférons nous abstenir.
C'est cinq ou six louis que nous perdons !
Nous ne les regretterons point, ô lecteurs, si vous savez apprécier, comme il convient, ce sacrifice!!
Peu de jours après son explication si sa- ■tisfaisante avec le comte Roland, Hector, au moment où il se disposait à sortir pour sUer faire à madame de Lormois sa visite
^90 LES VIVEUiiS
accoutumée, vit entrer chez lui un grand laquais tout effaré .
Ce laquais était des gens de M. deCardillac.
Hector, depuis qu'il s'était épris pour la marquise Diane d'une passion violente, avait singulièrement négligé son oncle le commandeur, il se hâta donc de demander au valet qu'il reconnut aussitôt :
— Qu'y a-t-il , Comtois , et pourquoi cette figure bouleversée? •serait-il arrivé quelque chose à mon oncle?
— Ah! Monsieur le marquis! Monsieur le Marquis...
Et le valet ne put continuer.
d'autrefois. 'IOI
— Mais parlez donc, Comtois ! au nom du ciel, parlez donc !
— C'est que voyez-vous, Monsieur le marquis, c'est si terrible, si inattendu... votre excellent oncle, mon bon maître
— Vous me faites mourir ! Est-il blessé ? malade?
— Il est à l'agonie!!
— A l'agonie!!!
— Hélas! oui, Monsieur le marquis! et le médecin en désespère !
— Mais , c'est impossible , Comtois ! vous exagérez le mal..
— Plût au ciel !
192 LES VITECRS
— Mon oncle, malgré son âge, jouissait, jusqu'à ce jour, d'une santé tlorissante.
— Vous avez bien raison, Monsieur le marquis, il y a quelques heures encore, votre excellent oncle se portait comme vous et moi...
-Eh bien?
— Eh bien ! il a passé sa soirée d'hier à * jouer au reversi avec M. le vicomte de Con-
flans, et M. le chevalier d'Essonne, et M. le baron de Quingey, il était même de très joyeuse humeur. — Sur les onze heures il a soupe de fort bon appétit, d'un consommé et d'une aile de perdrix à la gelée, et s'est mis au lit frais et dispos...
— De grâce. Comtois, abrégez ces dé-
d'autrefois. ^95
tails et arrivez au fait! Vous voyez bien que je suis sur des charbons ardents.
— J'abrège, Monsieur le marquis, j'abrège... Le fait est que vers les trois heures du matin, je fus réveillé par le bruit de la sonnette de M. le commandeur, je courus à sa chambre, sans prendre, pour ainsi parler, le temps de me vêtir, et je le vis à la lueur de sa lampe de nuit, pâle comme un mort avec quelque chose de renversé dans les traits et un regard qui me fit peur.
€ — Monsieur a besoin de moi? demandai-je.
< — Comtois, je me sens bien mal, me répondit votre oncle.
« Je l'interrogeai sur sa maladie, et il
me dit qu'il ressentait dans les jambes un froid glacial, une sorte d'engourdissement qui montait, montait sans cesse, mais lentement et qui menaçait d'envahir bientôt la poitrine et le cœur.
« Je lui tàtai les pieds, on aurait dit un morceau de glace. J'essayai de les réchauffer; rien n'y faisait. Alors, je m'épouvantai, j'éveillai toute la maison, et j'envoyai quérir les médecins .qui déclarèrent que c'était une paralysie complète, et que si l'on ne parvenait pas à l'arrêter, votre excellent oncle n'avait plus que quelques heures à vivre... »
— Et qu'a-t-on fait, Comtois? qu'a-t-on essayé? s'écria M. de Gout-Kérieux, sin-
d'authefois. 495
cèrement ému et affligé des nouveUes qu'il apprenait.
— On a tout tenté, Monsieur le marquis, et sans obtenir le moindre résultat. La matinée entière s'est écoulée en essais infructueux. Les synapismes brûlants, la saignée au pied, n'ont point amené d'amélioration dans l'état du malade. La paralysie monte lentement, votre excellent oncle souffre beaucoup, car sa figure se décompose de plus en plus ; mais il a gardé toute sa raison, et son esprit est aussi sain et aussi lucide qu'il l'a jamais été. H y a une heure à peu ppès que M. le commandeur, s'adressant à l'un des médecins qui se trouvaient au chevet de son lit, lui dit :
« — Docteur, voulez- vous me promettre
^nC LES VIVEURS
de répondre avec une complète franchise à la question que je vais vous faire ?
« — Je vous le promets, a répliqué le médecin.
« — Quelle que soit cette question ?
< ~ Quelle qu'elle soit.
Œ — Jurez-le-moi sur votre honneur.
« — Sur mon honneur, je vous le jure.
« — Eh bien! docteur, y a-t-il encore quelqu'espoir?
c Le docteur hésita.
c — Vous avez promis et vous avez juré, répéta votre oncle, dites-moi donc, puis-
d'autiiefois. ^97
que je vous le demande, s'il y a encore quelqu'espoir?
« — Aucun, fit le docteur.
« Cette réponse ne parut point ni étonner, ni même émouvoir mon excellent maître ; il poursuivit du même ton :
« — Quand mourrai-je?
< — Quand la paralysie aura atteint la région du cœur.
« — Et combien de temps mettra-t-elle pour en arriver là?
€ Le médecin posa la main sur la poitrine de votre oncle, et regarda sa montre.
« — Trois heures, répondit-il.
198 Li:s vivEUUs
« — Merci, docteur! Je suis bien aise de savoir à quoi m'en tenir. Puisque j'ai encore trois heures à vivre, je tiens à ce qu'elles soient bien remplies.
« Je pleurais dans un coin de la chambre ; mon bon maître se tourna de mon côté et me dit :
« — Allons, Comtois, à quoi bon se désoler? un peu plus tôt ou un peu plus tard, ne faut-il pas toujours en arriver là ? Approche-toi de mon lit, j'ai quelques ordres à te donner.
« J'obéis tout en sanglotant, et votre excellent oncle m'enjoignit d'envoyer à l'instant même quérir un notaire pour lui dicter son testament, et de venir moimême vous chercher au plus tôt.
d'autrefois. 409
« Voilà ma triste missioti remplie, Monsieur le marquis. Le carrosse est en bas, vous plaît-il départir?
UNE MORT ET UN MYSTERE
— SUITE
UNE MOriT ET DN MYSTÈRE. {Suiie.)
Peu d'instants après la conversation que nous venons de rapporter, M. de Cout- Kérieux mettait pied à terre dans la cour du petit hôtel de la rue de Babylone, hôtel que le commandeur occupait tout entier.
Hector traversa une enfilade de pièces
'20i LES VIVEUIIS
fort luxueuses, pleines.de domestiques dont l'attitude exprimait l'inquiétude et le chagrin, et il arriva à la chambre à coucher de M. de Gardillac, sorte de sanctuaire soigneusement fermé d'habitude à tous les profanes, et dans laquelle, luimême, neveu du maître de la maison, n'était entré que très rarement.
Cette chambre, ou plutôt ce boudoir, méçite, sans contredit, les honneurs d'une description de quelques lignes.
Les murailles étaient tendues d'une étoffe de soie d'un jaune pâle, semée de guirlandes de fleurs qui dessinaient sur la tenture un grand nombre de panneaux.
Chacun de ces panneaux contenait un
médaillon ovale merveilleusement encadré, et dont les peintures, fort recommandables sous le rapport artistique, l'étaient infiniment moins au point de vue de la morale.
C'est assez dire que les sujets les plus anacréontiques de la mythologie avaient été reproduits avec une hardiesse, un fini de détails et une perfection voluptueuse et nullement gazée, qui damait le pionaux plus vives licences de YJrt d aimer, des Métamorphoses d'Ovide et des poésies légères de TibuUe et d'Anacréon.
C'était une odyssée complète des fêtes lubriques de Paphos, des étranges orgies d'Amathonte, et Vénus, la lorette olym-
200 LES VIVEUBS
pienne, y brillait en plus d'un endroit par le décolleté de ses amours.
Mais ce musée cynique n'était point, à beaucoup près, ce qui devait le mieux attirer les regards surpris, dans cette chambre à coucher de vieillard.
De chaque côté de la cheminée, deux grands cadres renfermaient chacun une cinquantaine de petits portraits; ceux-ci en buste, ceux-là en pied, portraits de femmes, toutes jeunes et jolies, quelquesunes d'une très remarquable beauté.
Ces femmes, assises ou couchées, brunes ou blondes, coquettes ou langoureuses, tendres ou hautaines, n'étaient vêtues que de leur chasteté.
DALTKËFOIS. 207
C'était peu.
Au-dessous de chaque portrait, il y avait un nom; un nom écrit en toutes lettres sur un petit cartouche en ivoire.
Ces deux cadres, on l'a deviné déjà sans doute, étaient une sorte de catalogue iconologique des principales maîtresses de M. de Cardillac.
On eût trouvé là des duchesses et des grisettes, des femmes du monde et des filles du peuple. La petite bourgeoise y trônait à côté de la danseuse en renom, l'aristocratie de la beauté étant la seule admise dans les archives galantes du galant commandeur.
Deux ou trois de ces portraits avaient les yeux crevés.
C'était ceux des pauvres femmes à qui le commandeur ne pouvait pardonner d'avoir été infidèles les premières !
Qu'on se figure maintenant, dans cette chambre toute imprégnée de senteurs enivrantes, sous les rideaux brodés d'un lit merveilleusement élégant, au milieu des dentelles, des courtepointes et des oreillers, la figure décomposée de M. de Cardillac expirant.
Le contraste était terrible, étrange, effrayant même.
Le commandeur, adossé à deux ou trois coussins placés sous ses épaules, presqu'assis dans son lit par conséquent, se tenait immobile.
D*AllTnEFOIS. ,2<(9
Il avait exigé qu'on le coiffât et qu'on lui mît du rouge ; mais ce rouge, maladroitement placé par la main tremblante de l'un de ses valets de chambre, faisait tache surles joues au lieu d'imiter les couleurs de la vie.
Un mouvement convulsif agitait les lèvres pendantes du malade.
Les yeux seuls avaient conservé toute leur vivacité, toute l'expression et toute la mobilité de leur regard.
Ce vieux roué sceptique, libertin sans âme, mais charmant de formes, expirant sous le fard et les dentelles, nous semble personnifier, d'une façon assez exacte, l'agonie du dix-huitième siècle.