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Un médecin se tenait debout vers le chevet du lit.
Au milieu de la chambre, un homme maigre, tout vêtu de noir, écrivait sur une immense feuille de papier.
C'était le notaire minutant le testament.
Au moment où Hector entra dans la chambre de son oncle, M. de Cardillac fit un mouvement, tendit la main au jeune homme et lui dit d'une voix fort calme, mais coupée d'instant en instant par un hoquet sinistre.
— Ma foi, mon garçon, je suis bien aise
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de te voir. Tu arrives à propos, et j'avais grand'peur que Comtois , rie te rencontrant point dans ton logis, ne put te trouver assez tôt pour t'aniener ici, moi vivant
« Cependant, ajouta le commandeur avec une sorte de sourire, je lui avais re. commandé, en cas d'absence de ta part, de toucher à l'hôtel Lormois où je soupçonnais fort que tu pourrais être... Enfin, te voilà et tout est pour le mieux Dismoi adieu, mon garçon, dis-moi adieu!
— Oh! mon oncle ( mon bon oncle ! dit Hector en pleurant; mais ce n'est pas possible ! il y a des ressources... il y a de l'espoir Vous vivrez... longtemps
— Docteur, quelle heure est-il? deman-
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da M. de Cardillacen interrompant le marquis de Cout-Kérieux.
— Il est deux heures, répondit le médecin.
— Hector, mon garçon, dit alors le malade , je vivrai cinq quarts-d'heure , pas une minute de plus, voilà mon éternité ; prends-en donc ton parti, puisque rien ne peut l'empêcher.
Hector saisit la main de son oncle et la couvrit de larmes amères.
— Eh bien ! qu'est-ce que c'est que ça ! qu'est-ce que ça signifie ? s'écria le commandeur. Voilà que tu te désoles comme un enfant ! Ah ! certes , il fallait arriver à mon âge pour voir un neveu si chagrin
DALTKKFOIS. 2\o
de la iiiort d'un oncle dont il est le légataire universel ! car je te laisse tout , mon garçon , meubles et immeubles , et mes
économies, et ma bibliothèque , et mon cuisinier, et ma cave, qui par parenthèse n'est point à dédaigner !
Hector ne put répondre.
— Allons donc ! continua monsieur de Cardillac, allons donc! Du désespoir quand je suis si calme ! Mais mon ami , je pars au bon moment, la vie pour moi maintenant est comme une orange dont j'ai sucé tout le jus et dont je rejette l'écorce. Que m'a-t-il manqué pour être heureux? rien. Le hasard avait mis tous les biens de la terre à ma disposition , et j'ai su largement m'en servir. La table et l'a-
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mour, voiJà le bonheur en ce monde. Les jolies femmes et les meilleurs vins ne m'ont jamais manqué ; voici que mon estomac devient difficile , et quant au reste , ah! mon ami, je me faisais singulièrement pitié dans ces derniers temps en me souvenant du passé! Les infirmités allaient venir. C'est un acte de bon sens et d'esprit de ma part d'éviter la goutte , les rhumatismes , les asthmes , la gravelle , toutes ces misères enfin qui fondent suites vieux podagres. Je m'en vais de la vie au moment précis où toutes les jouissances de la vie s'en allaient de moi....
« ^e te désoles donc point, mon ami , car je suis enchanté et tout est pour le
U AUTUEFOIS. Jli)
mieux, je te le répète, dans le meilleur des mondes ! !
Tandis que le commandeur parlait ainsi d'un ton léger, comme au milieu d'une conversation de salon, Hector revoyait, par le souvenir, la mort si digne et si solennelle de son père , le marquis de Coul- Kérieux, dont les paroles étaient nobles et graves, dont les pensées étaient hautes et sévères , comme il convient dans un moment suprême.
Et malgré lui il s'étonnait, il s'affligeait, de l'extrême dissemblance de ces deux agonies.
Il lit sur lui-même un violent effort , et
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dit d'une voix qu'il cherchait vainement à rendre ferme et distincte :
— Mon oncle... mon oncle... ne voulezvous pas... voir... un prêtre..'. ?
— Un prêtre! demanda monsieur de Cardillac, pourquoi faire ?
— Mais... répondit le jeune homme, singulièrement déconcerté par cette réponse étrange , ne pensez - vous donc pas.... qu'il est temps de songer à... votre âme...?
— Mon àme! répliqua le commandeur avec un rire sardonique que lui eût envié Voltaire. ]^n àme, répéta-t-il , allons donc, mon ami! tu divagues. Te figurestu dune que parce que je n'ai plus que
d'althefois. 247
trois quart-d'heures à vivre, je vais ajouter foi à tout ce qui, dans ma vie, m'a paru faux et ridicule ! J'aurais cru que tu me jugeais mieux! Ai-je peur de Tenter, par hasard ! L'enfer ! qu'est-ce donc ? Le Tartare sous un autre nom. Pluton est devenu Satan, voilà tout! Contes fort propres, je l'avoue, à endormir les petits enfants; mais dont, pour ma part, je m'inquiète comme de cela ! et puis, dans tous les cas , n'ai-je pas ma croix de Malte pour me protéger! Un commandeur damné ! vive Dieu, j'aimerais à le voir, pour la rareté du fait , et si cela était , je viendrais la nuit prochaine, mon garçon , te le dire à l'oreille , pour que tu le fasses répéter dans les Nouvelles à la main! !
Anéanti, muet de stupeur, Hector, écoutait ces lugubres blasphèmes , et c'était une chose terrible que ces paroles impies sortant de ces lèvres presque glacées déjà par le doigt de la mort.
— Le froid monte ! le froid monte , reprit M. de Cardillac; il nest plus qu à dix lignes du cœur, laisses-moi terminer mon testament, car je veux qu'il soit bien en règle..., dans ton intérêt, mon garçon.
. M. de Cardillac, nous le savons, instituait Hector son légataire universel, et le chargeait de distribuer divers legs peu importants à ses domestiques , et à quelques anciennes maîtresses.
C'était tout.
d'altrefois. 219
La minute de l'acte terminée par le notaire , il signa.
— Adieu , mon garçon ! s'écria-t-il en laissant retomber la plume, dont il venait de se servir, et en posant la main sur son
cœur. Le froid est là, tout est fini ie
vais donc savoir ce qu'il y a... là...
bas
Et son geste indiquait l'espace.
Soudain tout son corps se raidit.
Un cri d'épouvantable angoisse s'échappa de sa gorge.
Son regard devenu fixe et vitreux exprima une indicible terreur.
Il était mort.