‹ Les viveurs d'autrefois (volume 2)Chapitre 6 sur 21 · S6 LES VIVEURS · texte numérisé non relu

S6 LES VIVEURS

Etienne rentra en apportant le chapeau demandé.

Piichard sortit, mais au lieu de s'éloigner il atteiidit quelques instants à la porte.

Trois bruits successifs et distincts frappèrent presqu'aussitôt son oreille.

Ce fut d'abord celui d'un objet de cristal qui tombait et qui se brisait en tombant.

Puis un cri, un seul, mais si rempli d'angoisse et d'épouvante qu'il exprimait une souffrance surhumaine.

- Et enfin le bruit de la chute d'un corps lourd qui s'affaissait sur le plancher.

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Tout ceci s'était passé en beaucoup moins de temps que nous n'avons mis à le raconter.

Richard rentra.

La première chose qui s'offrit à sa vue fut Etienne gisant sans connaissance à côté des débris du verre de vin du Rhône.

— Au secours ! cria-t-il, au secours !

On accourut, on chercha par tous les moyens possibles à rappeler à la vie le malheureux domestique.

Ce fut en vain.

Un médecin, aussitôt appelé, déclara qu'Etienne avait succombé à une attaque

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d'apoplexie foudroyante, s'étonna de voir un pareil phénomène se manifester chez un homme aussi jeune, et se promit d'adresser un mémoire à l'Académie de Lyon, relativement à ce fait curieux.

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Roland, qui aimait beaucoup son valet

de chambre, fut désolé de cette mort imprévue et terrible, et voulut passer toute la journée du lendemain dans le village ou ils se trouvaient afin de surveiller lui-même les préparatifs de son- enterrement.

Richard témoignait la plus sincère affliction.

Le voyage jusqu'à Lyon fut singulièrement triste. Le comte de Villarcy était assailli de nouveau par un cortège de som-

bres pressentiments , et cette fois il ne parvenait point à les éloigner, comme il avait su le faire en quittant ses domaines.

De son côté Richard était plongé dans une i3réoccupation profonde.

Les jeunes gens se reposèrent pendant quatre jours à Lyon, puis ils se remirent en marche.

La seconde nuit après leur départ de cette dernière ville, voici ce qui se passa :

Disons d'abord que chaque jour, en arrivant au lieu de la couchée , Roland {)renait la valise qui contenait ses titres ses lettres de recommandation et son or, et la montail liu-mème dans la chambre qu'il devait occtiper, où il l'enfermait

dans le plus solide des meubles qui se trouvaient là.

Le vieux carrosse était remisé dans quelque grange, ou sous quelque hangard.

Or, le jour, ou plutôt la nuit dont il s'agit, Richard, vers les une heure du matin, quitta furtivement son lit, descendit, sans lumière et en étouffant le bruit de ses pas, l'escaher qui conduisait au rez-de-chaussée, ouvrit une fenêtre, sauta dans la cour et se dirigea au milieu des ténèbres vers le hangar à moitié rempli de fagots sous lequel se trouvait la voiture.

Que fit-il là? nous ne saurions le dire, mais au bout de peu de minutes il rentrait dans la maison et regagnait sa chambre sans avoir donné l'éveil à quelqu'un.

d'actrefois. ci

Une demi-heure après ce moment le ciel se colorait d'une nuance pourpre, et cette clameur sinistre : au feu ! retentissait soudain au milieu du silence de la nuit, troublant dans leur sommeil les habitants épouvantés.

C'est qu'en effet un violent incendie dévorait les fagots amoncelés sous le hangar, et par la même occasion le vieux carrosse du comte Roland.

On parvint à maîtriser les flammes et à les empêcher de gagner le corps de logis, mais voilà tout; déjà la voiture n'était plus qu'un monceau de cendres fumantes et de ferrements rougis dans le brasier.

Le comte Roland prit son parti le mieux

du monde de cette mésaventure, et décida que le voyage, commencé en carrosse, s'achèverait à cheval.

En conséquence il donna à son cocher la somme nécessaire pour regagner le château de Villarcy, ne jugeant point utile de s'emj)arrasser d'une troisième monture ; puis il se procura des selles et des brides d'occasion, car il ne fallait pas songer à trouver du neuf dans cet endroit peu voisin de toute grande ville, et le lendemain, la précieuse valise ayant été attachée sur celui des chevaux que montait Roland, les deux compagnons se remirent en marche de grand matin.

Être seul avec Roland, voilà précisément ce que voulait Richard.

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A l'époque où se passe notre récit, la route qui conduit de Lyon à Ghâlons, côtoyait, comme aujourd'hui, la Saône, au milieu des plus riantes campagnes.

De tous côtés de vastes prairies d'un vert d'émeraude , et semées de maisons blanches.

Çà et là de gracieux coteaux, coupés de bouquets d'arbres, et surmontés par les tourelles aiguës d'un grand nombre de châteaux.

Il était impossible, on le voit, d'imaginer un paysage plus enchanteur, et cependantle comte Roland n'y prêtait qu'une attention infiniment médiocre.

Les chevaux, vigoureuses bêtes rem-

plies d'ardeur, mais lourds carrossiers normands, avaient de rudes allures qui secouaient fort durement leurs cavaliers, habitués à monter les fins trotteurs du limousin, race merveilleuse, moitié barbe moitié arabe, qui se perd de jour en jour davantage.

On était d'ailleurs au milieu du mois d'août. La chaleur était étouffante, et les voyageurs respiraient à pleins poumons la poussière de la route soulevée incessamment par de nombreux piétons.

— Vertudieu ! dit tout à coup Roland, dont la fatigue et la mauvaise humeur étaient arrivées à leur comble, vertudieu ! il est impossible de continuer plus longtemps ainsi !

d'autrefois. ' 05

— Pourquoi cela, mon frère ?

— Je suis brisé.

— Moi aussi, mais qu'y faire ?

— Prendre un parti.

— Lequel ?

— Acheter une autre voiture.

— Où la trouver?

— Le sais-je...!

— Et d'ailleurs qui nous conduira, puisque vous avez renvoyé Gérôme?

— Tu as raison, et cependant nous ne pouvons pas achever ainsi notre voyage ; la chaleur m'étouffe, la poussière m'étran-

lil 5

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gle, je suffoque, et j'offre de parier qu'il ne fait pas plus chaud en Afrique que sous les rayons de ce satané soleil.

— C'est vrai.

— Je ne me sens point capable d'arriver vivant jusqu'à Paris.

— Faut-il donc rester en route ? -

— Dans quelque méchante auberge...!

ce serait réjouissant.

— J'ai une idée.

— Ah î ah ! voyons un peu.

— Les journées sont brûlantes...

— Autant que l'incendie de ce matin...

d'autrefois. 07

— Et les nuits sont fraîches.

— Sans doute, mais la nuit nous dormons.

— Voilà justement ce qu'il ne faut pas faire.

— Comment.

-" Changeons nos heures de marche ; reposons-nous pendant qu'il fait chaud et voyageons, la nuit.

— Tu as là, ma foi, une merveilleuse inspiration ! je Ven fais compliment, et nous la réaliserons dès demain.

— Quanta aujourd'hui, faisons de nécessité vertu , et poussons nos chevaux , pour arriver plus vite.

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— Qu'il soit fait comme tu dis ! Allons jun temps de galop ! Je déclare que nous nous arrêterons au premier village. Tant pis si nous faisons aujourd'hui moins de chemin que d'habitude. Nous regagnerons cela la nuit prochaine.

— Sans doute.

— Sais -tu que ce sera charmant de voyager le long de cette belle rivière, à la douce clarté des étoiles. Ce serait bien le cas de passer notre temps à rimer des sonnets, si nous étions poètes! ! !

— La circonstance aidant , peut-être le deviendrons-nous !

Roland et Richard partirent au galop ,

d'autrefois. 69

et moins d'une demi-heure après , ils atteignaient un petit village que les détours de la route et un bouquet de bois leur avaient caché jusque-là.

Par bonheur, ce petit village avait une auberge passable. Les deux jeunes gens mirent pied à terre, et bientôt le comte oublia ses passagères fatigues , devant un copieux repas, amplement arrosé de vieux vin de Voinay.

Malgré les instances de Roland , le fils de Geneviève refusa de manger. Il était souffrant, disait-il, et il se retira presqu'immédiatement dans la chambre qu'on avait préparée pour lui.

Là , au heu de se jeter sur son Ht pour

se reposer , il s'assit devant une petite table en sapin , faisant partie du rustique ameublement, de cette pièce , cacha son visage entre ses deux mains , et s'abîma dans de sombres et profondes réflexions.

Quand il releva la tête, on aurait pu voir sur son front contracté l'emgreinte terrible , le sceau fatal , que jadis , feàus doute , imprima le Seigneur au front du premier assassin , de Gain , le fratricide 1

AVENTURES DE VOYAGE

— SUITE

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AVENTURES DE VOYAGE' ( Suite. )

Il était onze heures du soir.

Le comte Roland avait donné l'ordre au garçon de l'auberge , de tenir les chevaux prêts , et de venir l'éveiller à cette heure.

On alla prévenir Richard.

Il était tout habillé et descendit aussitôt.

Sa pâleur était tellement livide, que Roland ne put s'empêcher de la remarquer et lui dit ;

—Tu souffres donc toujours, mon frère ?

— Ce n'est rien, répondit Richard.

— Veux-tu que nous remettions notre départ à la nuit prochaine? du moins ainsi tu pourrais te reposer.

— Non , non ! fit vivement le fils de Geneviève, au contraire, partons à l'instant , ce sera mon meilleur remède , le grand air me fera du bien.

— Puisque c'est ainsi , en route !

— En route ! répéta Richard en montant à cheval.

D AUTREFOIS. tO

Il est impossible à la plume de donner une idée du calme solennel et de la sérénité majestueuse de la nuit pendant laquelle se passèrent les événements qu'on va lire.

Il n'y avait pas un nuage au ciel , éclairé à l'horizon par le croissant de la lune naissante , et qui de l'Orient à POccident s'illuminait de myriades d'étoiles , brillant semis de paillettes d'or, sur un manteau de couleur sombre.

La Saône , semblable à un ruban d'ar-

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gent, roulait ses flots silencieux entre des rive» de gazon.

La nature et les hommes , tout dormait.

Seulement , dans le lointain , on entendait par intervalles, faibles comme un soupir contenu, les notes d'un cor de chasse , qui murmurait une fanfare.

Depuis deux heures à peu près, le comte Roland et son compagnon , marchaient en silence et au pas , sans avoir rencontré un seul être vivant.

Le fils de Geneviève se tenait un peu en arrière, à une demi- longueur de cheval.

Ils arrivèrent à un endroit où la route se bifurquait.

La voie principale tournait à droite pour traverser un petit bois.

A gauche, au contraire, un étroit sentier pratiqué dans la prairie , suivait la lisière de ce même bois , et rejoignait la grande route à peu près à une demi-lieue de là.

Roland s'engagea dans le sentier.

Us firent environ deux cents pas.

L'endroit où ils étaient parvenus se trouvait resserré entre un mur bas et croulant, à moitié tombé dans le fossé qui bordait le bois , et la rive de la Saône , élevée de huit ou dix pieds.

Richard s'arrêta tout-à-coup.

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— Mon frère , dit-il :

— Que veux-tu? demanda le comte en se retournant.

— Je crois que mon cheval est blessé , il boite.

— Ah ! diable ! fit Roland , ce serait fâcheux ! mais peut-être est - ce peu de chose , un caillou dans le fer ; il faut voir.

Et tout en parlant, il sauta à bas de sa monture.

Richard l'imita et attacha la bride de son cheval à une branche d'arbre qui faisait saillie au-dessus du sentier.

Roland , de son côté , en avait fait autant.

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— De quel pied l'as-tu senti faiblir? demanda-t-il.

— Du pied de devant , hors montoir.

Le comte se pencha et souleva l'avantbras du cheval , dont il examina le sabot en connaisseur.

— Je ne vois rien , dit-il , je ne sens même aucune chaleur dans le pied, c'est peut-être de l'épaule qu'il boite.

Tandis que Roland parlait ainsi, Richard s'était glissé derrière lui.

li tira de sa poitrine et sortit de sa gaîne, un petit couteau de chasse , long de huit pouces à peine , à la lame épaisse, triangulaire ei affilée.

Au moment où M. de Villarcy allait se relever, il lui enfonça cette lame tout entière entre les deux épaules.

— On m'assassine ! au secours ! à moi , Richard ! cria le comte , qui tomba sur ses genoux, et s'affaissa sur le dos.

C'est alors qu'il vit au-dessus de sa tête la figure pâle du fils de Geneviève, le re-* gardant d'un air égaré, et tenant encore le couteau qu'il avait arraché de la plaie.

— Toi ! Richard ! ! murmura-t-il. Oh !

Et il fit un effort pour se soulever , mais le sang coulait comme un ruisseau de son affreuse blessure , il ne put faire un mouvement.

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11 entr'ouvrit les lèvres et chercha à articuler quelques mots.

Un flot de sang jaillit de sa bouche , ses yeux tournèrent dans leur orbite, une convulsion faible fit tressaillir ses membres , et ce fut tout.

Il était mort.

Richard avait accompli la moitié de sa besogne, il se mit immédiatement à l'œuvre pour le reste.

D'abord , il lança au milieu de la rivière le couteau qui lui avait servi à consommer le meurtre.

Ensuite il visita soigneusement les poches de Roland , lui enleva ses bagues et

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ses bijoux, et le dépouilla de ses vêtements, dont il fit un paquet.

Il dessella le cheval que montait le comte , prit une des sangles, et s*en servit pour attacher une lourde pierre au pied droit du cadavre.

Cela fait, il souleva dans ses bras le corps déjà raidi, et s'avançant jusqu'au haut de la berge, le laissa tomber dans la Saône, dont l'eau calme et profonde se referma sur lui.

Et les étoiles du ciel éclairaient cette scène de leur douce lueur, et les notes du cor de chasse, redisant sa fanfare, retentissaient toujours au loin comme le soupir d'une nuit d'amour.

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. Richard n'en avait pas encore tini.

Il prit par la bride le cheval de Richard, et le fit reculer jusqu'à la rive.

Là il lui donna avec le mors une violente secousse.

Les pieds de derrière du pauvre animal glissèrent sur le talus rapide. Vainement, dans un suprême effort, il essaya de se cramponner au sôl, la terre friable s'éboulant sous chacun de ses sabots ferrés, il roula jusqu'à la rivière en poussant un hennissement de douleur et d'effroi, et après avoir battu l'eau pendant quelques instants il disparut à sou tour dans les flots.

Richardmit dans les foutes de sa selle les

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riches pistolets du comte, puis il amoncela quelques fragments de bois mort, y joignit les vêtements de sa victime et y mit le feu.

Il descendit ensuite au bord de l'eau avec des précautions infinies. Il lava ses mains ensanglantées et son visage trempé de sueur, puis toute trace du crime ayant ainsi disparu, hors la mare de sang qui baignait le sol, mais que sécheraientles rayons du soleil naissan t,il monta à cheval et partit au grand galop en criant d'une voix étouffée, dans un élan de joie féroce :

— L'avenir est à moi ! — Roland de Villarcy est mort! vive Roland de Villarcy !

Les dernières paroles de Richard né-

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cessitent une explication, quoique, sans aucun doute, tous nos lecteurs en aient compris le sens et la portée.

En effet, modifier violemment ce que la destinée avait fait et mal fait, selon lui, se substituer au comte assassiné, devenir en un mot Roland de Villarcy, tel avait été le but de Richard.

Et, si invraisemblable que puisse paraître un semblable résultat, les plans infâmes du fils de Geneviève devaient se voir cependant couronnés par un succès complet.

Ce succès s'expliquera d'ailleurs d'une façon que nous croyons satisfaisante pour ceux de nos lecteurs qui voudront bien,

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en parcourunt le chapitre suivant, se rendre'compte des moyens d'action qui se trouvaient à la disposition de Richard, et dont il sut faire usage avec la plus infernale habileté.

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