RICHARD
Nous prions nos lecteurs de vouloir bien se transporter avec nous à Paris, trois semaines environ après le moment où se passaient les faits que nous venons de raconter.
Nous y retrouverons Richard.
11 était possesseur de la précieuse valise
00 LES VIVEIRS
renfermant les titres de noblesse, les titres de propriété et les lettres de recommandation de Roland.
Personne, excepté ceux qui avaient connu le jeune comte, ne pouvait donc mettre en doute l'identité de Richard, et lui contester le nom qu'il avait pris.
Il fit un usage immédiat des lettres de recommandation, et fut accueilli partout comme devait l'être naturellement le représentant d'un beau nom et le possesseur d'une fortune magnifique.
Peu de jours après son arrivée, il écrivit au château de Villarcy qu'il venait d'avoir la douleur d'assister à l'agonie de Richard, son frère d'affcciion, mort la veille
d'althefois. 91
au soir dans ses bras, après une courte et douloureuse maladie.
Il s'étudia dans cette lettre à reproduire d'une façon exacte l'écriture de Roland.
Cela lui fut d'autant plus facile que les deux jeunes gens ayant eu le même maître dans leur enfance, il y avait dans leurs écritures une frappante analogie.
Puis, enfin, l'intendant auquel la lettre s'adressait n'était point grand clerc, et il serait tombé dans un piège moins habilement tendu.
La nouvelle de la mort de Richard passa du reste sans produire aucune sensation dans le pays. Nous savons qu'il n'avait
92 LES VlVELllS
pas de famille, et personne ne- s'intéressait à lui.
Tout marchait au gré des désirs de Richard.
Il n'avait à craindre qu'un seul écueil, mais sur lequel pouvait venir sombrer la barque de sa fortune.
C'était de se trouver un beau jour face à face avec quelqu'un des gentilshommes voisins de campagne et compagnons de plaisir de Roland.
Mais dans ce temps un voyage à Paris n'était point, comme de nos jours, une chose toute simple, et il pouvait fort bien se faire que le péril que nous venons de signaler ne devint jamais sérieux.
D'AtTUhFOIS. 9Ô
Cependant Richard prit ses précautions.
D'abord, et une fois qu'il eut été accueilli et reconnu par un certain nombre de grands seigneurs comme le véritable comte Roland de Villarcy, il n'eut plus que des rapports assez peu fréquents avec le monde dans lequel sa position sociale semblait le destiner à vivre.
Puis, comme il avait soif de plaisirs et de voluptés, il se lança à corps perdu dans cette bohème dorée de fils de famiile en train de manger leur héritage en herbe, de chevaliers du Lansquenet, de la Bassette et du Pharaon, moitié filous et moitié dupes, de filles d'Opéra, de femmes galantes, etc., etc., etc.
Richard ne manquait ni d'esprit ni de bravoure, il avait de l'argent et n'hésitait point à le dépenser sans compter, il se fit donc une sorte de réputation pour ses bons mots, ses duels, ses prodigalités, mais ce renom de mauvais aloi ne dépassait guère le cercle de cette société équivoque dont il était un des héros.
Un jour il disparut, et pendant deux ans on n'entendit plus parler de lui.
Yoici ce qui lui était arrivé :
Un certain soir, comme il était dans un brelan, en train de gagner quelques cen* taines de pistoles, il leva les yeux par hasard, et vit en face de lui, de rautrecôté de la table, quelqu'un qui le regardait fixe-
DAUTRi-FOIS. 1)5
ment, et dont l'aspect le déconcerta à un tel point qu'il changea soudain de figure, et fut au moment de laisser tomber ses cartes.
Cependant il vint à bout de faire assez bonne contenance , et l'on comprendra que ce ne dut point être sans peine, quand on saura qu'il avait reconnu dans la personne qui l'exam' lait avec une si grande attention, le marquis de Boismorand, jeune gentilhomme du Dauphiné, un des amis les plus intimes de Roland de Villarcy.
Sitôt qu'il lui fut possible de quitter la partie sans affectation, il se leva, et, se laulilant au milieu des groupes, «hercha à gagner une issue et à s'esquiver.
90 LES VIVLUUS
Mais au moment où il arrivait à la porte, il sentit une main se poser sur son épaule et une voix qu'il reconnut aussitôt lui dit avec un. accent dauphinois incontestable :
— Eh ! non, mordioux ! je ne me trompe pas ! c'est ma foi bien vous, maître Richard !
— Monsieur le marquis, j'ai Thonneur de vous saluer, répondit le jeune homme qui venait de prendre un parti.
— Je suis en vérité bien aise de vous voir, mon garçon! fit M. de Boismorand. Je crois me souvenir vaguement avoir entendu dire à l'intendant de Villarcy que vous étiez mort, et j'ai grand plaisir à m'assurer par mes propres yeux du contraire.
d'autrefois. 97
—Monsieur le marquis est bien bon, et je l'en remercie.
*— Il n'y a vraiment pas de quoi, d'autant que vous allez me rendre un service.
— Ce sera pour moi une précieuse faveur.
Tout en parlant, Richard avait amené son interlocuteur sur l'escalier, et le conduisait insensiblement jusqu'à la rue.
— De quel service voulez-vous parler, monsieur le marquis ? reprit-il.
— Il s'agit de me dire à quelle heure il est possible de rencontrer chez lui votre maître? ^
— Mon maître ! s'écria Richard dont
i)8 LES yiVLURS.
les joues s'enpourprèrent et dont le regard étincela de colère.
•^ Je parle du comte Roland, continua Boismorand sans remarquer l'émotion de Richard.
— Je n'ai pas de maître , monsieur le marquis, répondit ce dernier en s'efforçant de se contenir.
— Au fait, répliqua le provincial, j'aurais dû deviner que vous n'étiez plus au service du comte, en voyant votre costume de gentilhomme, et. la façon toute galante dont vous semiez tout-à-l'heure l'or sur les tapis verts ! Savez-vous bien que vous avez presque des allures de seigneur!
d'autrefois. 99
— Vous trouvez? monsieur le marquis.
— Ma foi oui! Peste! mon garçon, il paraît que nous avons fait fortune à Paris.
— Peut-être bien !
— Tant mieux ; mais je vous dis la des
balivernes, je ne sais pourquoi. Pouvezvous répondre à ma question de tout-àl'heure ?
'^^ J'ignore complètement que vous m'ayez fait une question.
— Je vous ai demandé à quelle heure je pourrais rencontrer le comte Roland.
J'ai passé trois fois chez lui sans le trouver jamais.
— C'est" là ce que vous voulez savoir ?
'lOO LES VIVEVRS
— Oui.
— Eh bien ! envoyez un laquais s*en informer : je ne suis pas à vos ordres.
Richard et le marquis étaient alors à cent pas de la maison de jeu, en pleine rue et sous un réverbère.
— Savez-vous, maraud! s'écria M. de Boismorand, blessé du ton de Richard, savez-vous que vous me parlez avec une singulière impertinence !
— Ah ! vous avez remarqué cela ! répliqua le jeune homme en ricanant.
— Sans doute !
— Et n' iriez-vous point aussi remar-
D AUTUEFOIS. >I0^
que, monsieur le marquis, que je porte une épée?
— Oui, mordioux! et je m'en étonne !
Une épée ! à vous ! pourquoi faire ?
— Pour corriger les insolents, monsieur le marquis !
— Vous dites ?
Richard répéta sa phrase.
— Et quels sont-ils ces insolents? demanda Boismorand.
— Vous d'abord !
— Mon cher garçon , vous êtes très drôle, et je suis en vérité bien aise de ne pas avoir de canne sous la main, car je ne
^02 LES VlVEl]!lS
pourrais résister au désir de vous la casser sur le dos.
— Et moi, monsieur le marquis, je désire si vivement vous enfoncer trois pouces de fer dans la poitrine , que je vais m'en passer îa fantaisie.
Tout en parlant , Richard avait tiré son épée.
- Un duel! fît ie gentilhomme en riant
à [)or^e déployée. Allons donc! est-ce que nous nous battons avec des espèces!!!
Ces derniers mots n'étaient pas prononcés, que Richard avait fouetté du bout de sa lame le visage du marquis qui bondit de colère et se mit en garde , oubliant la qualité de l'homme qui venait de
d'âutulfois. 'i05
l'insulter et ne voyant plus que l'outra^^e.
Richard recula jusque dans une petite ruelle déserte où il attira son adversaire.
Là, les deux épées se croisèrent.
Le résultat de ce combat est prévu.
Après une courte lutte, le marquis tomba frappé à mort, et Richard, pour être bien sur d'en avoir à tout jamais fini avec cet homme qui pouvait le perdre, lui traversa deux fois la gorge de la pointe de son arme avant de se retirer.
Pourtant cette aventure l'effraya pour l'avenir.
11 ne savait point si le marquis était
venu seul à Paris , il tremblait de rencontrer sur sa route quelquautre gentilhomme dont il serait également connu, et comme il ne contestait point la valeur de cet axiome bien connu :
€ Qui s'expose au danger y périra ! »
il résolut de se soustraire au péril par une prompte fuite.
En conséquence il emprunta une somme considérable sur les domaines de Villarcy , il acheta une berline , envoya quérir des chevaux de poste , et partit pour ritahe.
Il n'entre point dans le plan de ce récit, de suivre Richard au milieu des mille
D'AlIThElOlS. ^0o
aventures de ses voyages, qui durèrent deux ans.
Ce temps passé, il jugea qu'il pouvait sans grand inconvénient revenir à Paris, et là, il se lança de plus belle dans la vie folle et dissipée dont il avait doublement besoin.
Et ce n'est point sans raison que nous nous servons ici de ce mot : doublemôtit.
Il fallait à Richard le fracas tumultueux de l'orgie, le bruit des verres qui se choquent et qui se brisent, la mousse du Campagne sur de blanches épaules, le cliquetis des dés qui tournent, le son provoquant de l'or qui roule , et la vue des cartes qui tombent, et les baisers des filles
d'amour, d'abord parce que tout cela était l'un des besoins principaux de sa nature
ardente et sensuelle mais ensuite, et
surtout, parce que tout cela l'étourdissait , l'aidait à oublier, et qu'il cherchait par tous les moyens , bien souvent sans y parvenir, à oublier et à s'étourdir.
A mener cette vie , Richard , ou plutôt Roland de Villarcy (car .à l'avenir nous lui donnerons seulement ce nom, sous lequel il était connu), ébrécha rapidement sa fortune.
De folie en folie, d'emprunt en emprunt, il en arriva à avoir hypothéqué ses domaines pour une somme au moins égale à leur valeur, et il en fut réduit à vivre d'industrie.
•'autrefois. ^ 07
Il s'en tira d'ailleurs à merveille. Personne ne soupçonna sa ruine. Le jeu, peut-être encore d'autres ressources clandestines et plus honteuses, lui permirent de ne rien retrancher à son faste et à sa dépense.
Il courut plus que jamais les ruelles et les tripots, et c'est dans l'un deux, comme nous l'avons dit déjà au commencement de ce livre, que le fils de Geneviève, devenu le comte Roland, avait fait la connaissance du marquis Hector de Cout-Kérieux, le héros de notre histoire.