‹ Les viveurs d'autrefois (volume 3)Chapitre 10 sur 19 · LES VIV: ! NR · texte numérisé non relu

LES VIV: ! NR

Il en rêva tout le jour, il en rêva toute la nuit, et le lendemain courut parler de son aventure (ie mot était un peu ambitieux) à son ami le vicomte de Langeac,

— Faites une conquête, mon ami! s'écria Langeac; rien ne vous mettra mieux en cour, croyez-moi.

— Mais elle a eu l'air de me trouver fort ridicule.

— Bravo !

— Comment, bravo !

— Sans doute ; l'essentiel était qu'elle fît attention à vous ; mais si elle eut eu l'air de vous trouver, dès le premier abord, charmant, cela me serait fort suspect.

b u ii'.i.i <!i- . \il

IlIIc vous a ri au nez, mon cher ; c'est une femme de la cour à laquelle vous ne déplaisez pas.

— Vous avez une manière d'envisager les choses...

— Qui est la vraie, interrompit vivement Langeac. Vous comprenez, mon ami, que quand cette femme, qui a commencé par se moquer de vous et qui vous prend peutêtre pour un gauche provincial, vous rencontrera dans la grande galerie de Versailles , les jours de réception , elle sera un peu confuse de sa méprise. Alors vous vous ferez présenter juste au moment où votre vue l'aura fait rougir, vous iui direz quelques paroles très vives , elle voudra réparer ses torts , et quand les femmes se

i2S tfcS VIVKURS

mettent à réparer, cela va un train, un train...

— Vous n'y allez pas doucement, vousmême , interrompit à son tour Hector.

— Il y a cent à parier contre un , que les choses se passeront ainsi : enfin vous me le direz , n'est-ce pas? Je tiens beaucoup à connaître la fin de l'histoire.

Ce jour-là, à la même heure que la veille, Hector retourna dans le parc. Le cœur lui battait de crainte et d'espoir; bientôt il lui battit d'émotion , car à l'extrémité d'une longue allée , il vit de loin venir deux femmes, qu'il reconnut bien vite pour les charmantes promeneuses, dont il avait entretenu Langeac.

d'autrefois. \'2l.i

Hector s'était dit qu'il leur parlerait, résolution un peu téméraire, puisqu'il n'est guère d'usage d'accoster des femmes que l'on ne connaît pas.

Néanmoins il se tint prêt à tout hasard , car le hasard était son Dieu depuis qu'il avait gagné au lansquenet et au pharaon. DoncJIectorjeta son chapeau sous son bras gauche, d'une façon tout-à-fait galante, puis il répandit quelques grains de tabac d'Espagne sur son jabot de dentelles , et ayant passé négligemment sa main droite entre sa veste et son habit, il se mit à marcher lentement , les yeux tantôt fixés sur le feuillage des plus grands arbres , tantôt errant sur le gazon des pelouses ou le sable des allées , mais toujours avec un

•130 LES VIVElïîS

air distrait et rêveur du meilleur effet; toutefois, plus les belles promeneuses approchaient, et plus Hector sentait son attitude cavalière se transformer en contenance gauche et embarrassée. Son cœur battait violemment , les phrases qu'il avait préparées se disloquaient dans sa mémoire, de manière à ne plus présenter un sens intelligible; il était rouge comme un écolier qui vient de voler des pommes ; bref, il se faisait pitié à lui-même. Pour l'achever, les deux femmes l'ayant croisé, Hector leur fit un salut qui sentait Cout-Kérieux incontestablement plus que Versailles, et le sourire moqueur delà veille vint lui donner le coup de grâce. Alors le pauvre garçon s'accabla de malédictions véhémentes et de reproches sanglants ; il

d'autrefois. 4 "i

se dit qu'il serait plus brave à la première occasion , et qu'après tout ce n'était pas chose si difficile que de dire à une femme : Madame j, vous êtes charmante! — L'occasion se présenta une seconde fois, elle se représenta même une troisième, — Hector ne se sentit pas plus de courage, et il allait abandonner la place quand un événement inattendu lui vint en aide.

Un palfrenier de la grande écurie promenait dans le parc deux magnifiques chevaux que le roi d'Angleterre avait récemment envoyés au roi de France. Celui qui était en main s'effraya du passage d'une bête fauve, et faisant un violent écart, il cassa le bridon qui le retenait. Se sentant libre, il commença par gambader

152 LES VIVEl'ftS

sans changer de place, comme s'il essayait ses forces, puis il s'élança avec la rapidité de l'éclair, revint bientôt sur ses pas avec la même vitesse, rua, se cabra, fit des bonds furieux à droite et à gauche, et devint bientôt l'effroi des quelques personnes qui se trouvaient là. Les deux jeunes femmes ne furent pas les dernières à s'alarmer, et la plus jolie, celle qu'aimait Hector, quitta le bras de sa compagne et se mit à fuir ; mais son émotion paralysant ses forces, elle ne fit que quelques pas, et elle se laissa tomber sur un banc où elle s'évanouit.

Hector n'avait pas attendu ce temps pour se mettre à la poursuite du fougueux animal. Léger, intrépide , vigoureux, il

DAUHEIOIS. 153

était parvenu à le saisir, et il le reconduisait au palfrenier, lorsqu'il aperçut la jeune femme évanouie , et son amie qui lui prodiguait les soins qu'on donne en pareil cas.

L'occasion était trop bonne pour la laisser échapper. Hector ayant rendu un premier service, se croyait tout-à-fait en droit d'en offrir un second, c'est ce qu'il fit à l'instant même.

La jeune femme rouvrit les yeux, sourit légèrement à son amie penchée sur elle, et adressa à Hector son remerciaient dans un regard rempli de douceur et de reconnaissance.

Puis elle voulut se mettre debout, mais

ses jambes fléchirent, et elle retomba sur le banc.

— Si Madame veut le permettre, dit Hector d'une voix frémissante d'émotion, je puis la porter jusqu'à sa voiture qui l'attend sans doute à une des issues du parc.

— Merci, Monsieur, dit la jeune femme d'une voix harmonieuse qui fit tressaillir Hector; j'espère que je pourrai marcher tout-à-1'heure et cela me fera du bien; je me sens déjà beaucoup mieux.

— Je puis du moins avertir vos gens.

— C'est inutile ; mais de grâce, Monsieur, dites-nous à qui nous sommes redevables de tant de bonne grâce.

D Ai.ïT.EFoiS. io.j

Hector se nomma.

— Nous ne vous avons pas encore vu à la cour, n'est-ce pas, monsieur le marquis ? demanda l'autre jeune femme.

— Mon oncle, le commandeur de Cardillac, doit me présenter jeudi prochain. Je suis depuis très peu de temps à Versailles.

— Vous êtes neveu du commandeur Gardillac? dit la jeune femme blonde : je le connais beaucoup et je le vois presque tous les jours chez moi.

Hector fut ravi de cette découverte, dont il se promit bien de profiter.

- Puisqu'il en est ainsi, continua la

13(3 LKS VIVE tKS

jeune femme en riant, vous danserez avec moi le premier menuet du premier bal de la cour où nous nous rencontrerons.

Hector s'inclina avec le plus hypocrite respect, puis il courut à toutes jambes au logis de Langeac pour le mettre au fait de cette seconde phase de son aventure : pour cette fois l'expression n'était pas exagérée.

Le vicomte l'écouta attentivement.

— Maintenant, dit-il, si vous savez conduire votre barque, mon cher marquis, dans huit jours vous aurez un rendezvous.

— Vous croyez!

d'autrefois. -1 57

— J'en suis sur, et même je mets les choses au pis. A la cour de S. M. Louis XV ces sortes d'affaires vont très vite.

— Pour vous , peut-être , qui êtes un roué ; mais pour moi...

— Vous, on vous traitera mieux encore, si c'est possible. On ne voudra pas vous décourager pour votre début.

— Mais enfin, si j'étais tombé sur une femme très vertueuse, très attachée à ses devoirs...

— Je ne connais guère que la mienne qui soit dans ce cas, interrompit Langeac.

— Très amoureuse de son mari, ajouta Hector.

— Vous auriez alors une excellente chance de plus.

— Qu'entendez-vous par ces paroles?

— Ce serait trop long à vous expliquer, au lieu que la pratique vous mettra au fait très promptement.

— Ainsi, vous m'encouragez à persévérer.

— Certainement, et je réponds des résultats.

— Eh Lien ! j'essaierai.

Chaque après-midi, quand le temps le permettait, Hector se rendait dans le parc, il y trouvait son inconnue et causait longtemps avec elle.

d'autrkfois. IôO

— Comment vous appelez-vous donc, Madame? se hasarda-t-il à lui demander un jour.

— Vous le saurez plus tard.

— Pourquoi pas dès à présent?

— C'est un caprice, mais je vous crois trop galant pour ne pas le respecter.

— Eh bien ! j'attendrai, dit Hector avec un soupir.

Comme on vient de le voir par ce lambeau de conversation, le mot d'amour n'était jamais prononcé entre le marquis et la belle inconnue, et cependant tous deux savaient bien qu'ils s'aimaient et que viendrait le jour où ils pourraient se le diiv.

4 40 LES VIVtUKS

Enfin, ce fameux jeudi où Hector devait paraître à la cour, et par conséquent savoir le nom de celle qu'il adorait, ce fameux jeudi arriva. Le soir, après la réception, il devait y avoi; bal et même bal masqué dans les grands appartements.

« Après le bal, pensait Hector, on soupera, elle ôtera son masque, et mon oncle le commandeur me dira qui elle est. »

Gomme il caressait ce doux rêve, un de ses gens lui remit un billet qu'avait apporté, dit cet homme, un laquais sans livrée, ce qu'on appelait alors un grison.

Voici ce que contenait ce billet, dont l'écriture était évidemment déguisée.

« Ce soir, à onze heures, si le temps reste

1> AIÏKLFOIS.

aussi beau, je vous attendrai dans le bosquet d'Apollon, près de la statue de l'Amour. Je serai déguisée en bergère et mon masque sera noir. — N'oubliez pas notre menuet. »

Page 1