LE CABARET DU CHARRIOT-D OR
Maintenant que nous avons mis nos lecteurs au fait des événements qui avaient déterminé le marquis Hector de Cout-kéricux à alJer chercher l'oubli de ses malheurs dans les flots de la Seiue, nous rejoindrons notre héros au cabaret fort renommé (\\\Charriot-d'Or, où nous l'avons
-OC fis viveurs
laissé en compagnie du petit vieillard qu'i venait de tirer d'une situation assez péril leuse.
Quand ce dernier, que nous appellerons désormais Guillaume Lepicard, quoi qu'il ne se soit pas encore nommé lui même, s'était vu tranquillement assis dans une vaste salle étincelante de lumières e remplie de buveurs bruyants, sa figure avait perdu peu à peu l'expression de terreur qu'elle gardait encore, et elle était devenue bientôt sereine et presque joviale.
On se souvient qu'Hector en entrain avait frappé sur la table avec le pommeau de son épée pour appeler un garçon :
après deux ou trois appels du même genre, et cinq ou six autres plus énergi-
ques, un garçon était enfin- arrivé en courant à toutes jambes , la serviette à la main , l'excuse à la bouche et l'intelligence dans le regard.
Hector, par un reste d'habitude de grand seigneur, allait commander quelque chose, lorsque Guillaume Lepicard, posant la main sur son bras, l'arrêta en lui disant :
— Vous oubliez que c'est moi qui vous ai invité, mon gentilhomme, et qu'eu conséquence c'est à moi, si vous le permettez, de...
— J'ai oublié, ma foi, bien autre chose! interrompit en riant Hector qui venait de se rappeler tout-à-coup qu'il n'avait pas même un liard dan-; sa poche.
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-- Donnez-nous deux bouteilles de votre meilleur vin de Bourgogne, reprit Guillaume Lepicard, en s'adressant au {(arçon ; vous savez, ce Volnay que nous bûmes l'autre soir en soupant, M. le chevalier du Guet et moi? mais comme M. le marquis préfère peut-être le vin de Bordeaux, vous nous apporterez aussi deux bouteilles de ce vieux Saint-Émilion que l'intendant de monseigneur le maréchal de Richelieu vous a vendu sur ma recommandation. Maintenant, comme il ne serait pas convenable d'arroser des mets vulgaires avec des liquides aussi distingués , vous nous servirez un gigot d'agneau sur une soubise bridante, et ur canard sauvage aux bigarades : allez e
qu'on se dépêche, car nous mourons de faim.
Le garçon , qu'on appelait de tous les côtés, et qui avait donné plusieurs signes non équivoques , quoique respectueux , de l'impatience que lui causait le discours un peu long du vieillard, le garçon, disons-nous, ne se fit pas répéter deux fois l'ordre de courir h la cave et à la cuisine*.
— Je suis très connu dans cet établissement, reprit Lepicard en savourant avec un certain contentement de lui-même une prise de tabac qu'il alla puiser au fond d'une boîte d'or assez belle ; et je vous assure, continua-t-il, qu'on y conserve toutes les traditions gastronomiques les plus célèbres. Par exemple, moi qui vous parle,
mon gentilhomme, j'ai donné au maître de céans les recettes des meilleures sauces inventées par sa majesté le roi Louis XV, qui, vous le savez peut-être, jouit d'une réputation européenne en ce genre trop négligé de nos jours.
Hector ne répondit rien à ce bavardage, qu'il n'avait peut-être pas entendu. Il était rêveur, plus rêveur même qu'une heure auparavant, alors qu'il venait de prendre une détermination suprême. 11 se demandait intérieurement dans quel endroit de la rive les flots glacés et bourbeux de la Seine auraient roulé son cadavre, si un hasard n'était venu se jeter à la traverse de son projet ; puis il se disait que ce serait probablement à recommencer le lende-
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main , et dans ce cas il aurait autant aimé que la chose lut déjà faite.
Guillaume Lepicard regardait le jeune gentilhomme en-dessous, avec un mélange de curiosité et de bienveillance. Un léger sourire errait agréablement sur ses lèvres minces, tandis que sa main droite, étendue sur la table, battait machinalement la marche des tiinballiers de la compagnie de messieurs les mousquetaires gris.
« Il faudra bien qu'il se déride tout-àl'heure, pensait-il ; je l'attends au quatrième verre. »
En ce moment, le garçon revint en courant comme il était parti; mais cette lois il tenait entre ses doigts les quatre bouteilles qu'on lui avait demandées.
Guillaume Lepicard en prit une pour faire contempler à Hector les toiles d'araignées et la poussière épaisse qui la recouvraient ; puis il la déboucha avec une attention minutieuse, versa quelques gouttes dans son verre, leva le verre à la hauteur de son œil en cherchant une lumière, le fit redescendre sons son nez, le porta ensuite à sa bouche, puis, quand il eut vu, senti et goûté, il remplit le verre d'Hector, et lui dit du ton le plus engageant :
— Avalez-moi ce velours , monsieur le marquis, et vous m'en direz des nouvelles.
— Parfait ! répondit Hector après avoir bu tout d'un trait le contenu du verre, avec un plaisir qu'il ne chercha pas à dissimuler.
— Cela vaut un peu mieux , convenezen , que l'eau de la Seine , reprit le vieillard en buvant à son tour.
Hector fronça le sourcil : les paroles de Lepicard rentraient dans l'ordre des réflexions qu'il venait de chasser avec beaucoup de peine de son esprit.
Au lieu de répondre, il se versa coup sur coup deux ou trois rasades qu'il avala successivement avec cette résolution un peu farouche des gens qui cherchent à noyer leurs chagrins dans le vin.
— Bravo! bravo! s'écria, à chaque verre, Guillaume Lepicard qui prévoyait le résultat de cette médication énergique.
Bientôt le souper arriva , précédé d'un
fumet délicieusement provoquant. Hector, qui était à jeun depuis la veille, mangea vigoureusement, et pendant qu'il mangeait, les rasades allaient toujours leur train. Peu à peu ses joues flétries se colorèrent, son œil éteint se ranima , et à l'expression moins taciturne de sa bouche , il fut facile de prévoir qu'il allait devenir aussi communicatif qu'il avait été jusqu'alors renfermé en lui-même.
Il n'attendit même pas que Guillaume Lepicard le questionnât , et remettant sur la table son verre qu'il venait de vider encore une fois , il dit avec un geste dont il nous serait impossible de rendre l'éloquence insouciante et gracieuse.
— Au fait je n'avais pas le sens commun.
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— Pas le sens commun? répéta Guillaume avec un accent interrogateur , comme s'il ne se souvenait pas à quelle circonstance le marquis faisait allusion.
— De me noyer , pardieu ! répondit celui-ci en jetant un coup-d'œil à la dérobée sur les quatre bouteilles, dont trois étaient déjà vides et la dernière fort entamée.
— Garçon, du vin! du même! cria Guillaume. Je le crois bien que vous aviez tort, continua-t-il , et je suis enchanté que vous le reconnaissiez vous-même.
— Tout bien considéré, la vie telle qu'elle est a encore beaucoup de bon , reprit Hector.
— Oui , oui, elle a du bon, mon gentil-
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homme, surtout quand on est jeune comme vous , charmant cavalier comme vous ,
brave comme vous! Permettez-moi
maintenant de vous parler avec la franchise que mon grand âge et le service que vous m'avez rendu autorisent, vous faisiez là
— Une sottise , n'est-ce pas ? interrompit Hector. Je suis tout à-fait de votre avis.
— Non pas une sottise , une folie.
— Une folie soit ; vous êtes bien poli.
— Ce que c'est pourtant que l'amour, répliqua Guillaume en baissant la voix, de manière à n'être eutendu que d'Hector , assis en face de lui.
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— Que parlez-vous d'amour? demanda celui-ci avec un profond étonnement : supposeriez-vous donc...
— Que vous avez été amené au bord de la Seine, interrompit Guillaume , par l'amour ou par l'un des cent mille chagrins qu'il pousse devant lui ou qu'il traîne à sa suite ? Mais cela n'est pas douteux , mon gentilhomme; telle est ma supposition , et je la crois fondée.
— Eh bien ! vous n'y êtes pas du tout.
— Ah bah ! fit Lepicard avec un mélange d'étoniiement et d'incrédulité qui ne manquait pas d'un certain comique.
— Rien n'est plus vrai , reprit Hector.