‹ Les viveurs d'autrefois (volume 3)Chapitre 3 sur 19 · HECTOR · texte numérisé non relu

HECTOR

Le château de Cout-Kérieux, berceau de la famille d'Hector, était situé dans une des plus pittoresques contrées de cette vieille Armorique, si chère aux poètes et aux chroniqueurs. C'était une lourde et féodale demeure, de construction mi-partie ancienne et mi-partie moderne, qui présen-

tait dans son ensemble une réunion de beautés bizarres, dont l'irrégularité n'était pas dépourvue de charmes. Le parc, d'une vaste étendue, n'était nullement dessiné dans le goût quelque peu maniéré de l'époque. On n'y voyait, par exemple, ni boulingrins, ni statues mythologiques, ni vieux ifs transformés en animaux de toutes les espèces, ni charmilles taillées en arcades, ni bassins, ni jets d'eau ; mais de larges pelouses, ornées, de distance en distance, de groupes d'arbres séculaires, étendant leurs rameaux au loin, et de vieilles futaies aux allées pleines de mystère et d'ombre. Vu des fenêtres du château, ce parc offrait dans toutes les directions d'admirables perspectives, et le château, à son tour, quand on le contemplait de certains points

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du parc et à certaines heures, semblait plus imposant encore. Il y avait surtout un moment où son aspect était magique, c'était le soir lorsque les rayons du soleil couchant illuminaient ses irrégulières façades de briques, et faisaient resplendir comme autant d'escarboucles , les vitres enchâssées de plomb, de ses nombreuses fenêtres de toutes formes. Cout-Kérieux était bâti assez loin dans les terres, et cependant quand le vent d'ouest soufflait, il apportait d'imposants murmures dans lesquels les hôtes passagers du manoir eux-mêmes recom naissaient d'abord cette grande voix de l'Océan, dont les accents ont tant de charmes, malgré leur profonde tristesse, pour les âmes rêveuses et les imaginations poétiques.

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Quand Anne-Victoire de Kersac marquise de Cout-Kérieux mourut, Hector n'avait que quinze ans environ, mais ces années d'enfance avaient suffi à la noble et vertueuse femme pour déposer dans le cœur d'Hector le germe des sentiments les meilleurs et l'instinct de toutes les choses élevées. Il était bon, charitable, bienveillant, capable de dévouement et de sacrifice : nous ne parlons ici ni de bravoure ni de loyauté, vertus depuis longtemps héréditaires dans les deux races dont le sang coulait mêlé dans les veines d'Hector. Mais toute médaille a son revers, et dans l'âme de ce jeune homme, candide encore, sommeillaient des passions violentes qui n'attendaient que le choc d'un événement pour s'éveiller d'une façon terrible. Gomme elles

i/aitki fois. M\

ne se trahissaient par aucun signe extérieur, la marquise nesoupçonnaitpas leur existence mystérieuse, et elle était morte parfaitement tranquille sur l'avenir de son enfant.

On parle beaucoup, aujourd'hui, des désordres du siècle passé, et nous conviendrons franchement que ce n'est pas sans raison. Tout ce qui tenait de près ou de loin à la cour, était plus ou moins atteint de la corruption de cette époque, fertile en scandales, qui commence à la régence de Philippe-d'Orléans et qui finit au premier échafaud de la révolution. Mais, au milieu des honteuses turpitudes de ce temps, un grand nombre de familles d'antique origine et qu'avaieiïi illustrées de longs ser-

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vices rendus à l'état, donnaient, dans leurs terres où elles vivaient retirées, l'exemple des plus belles et des plus touchantes vertus. A Paris, à Versailles, à Ghoisy, partout enfin où les courtisans et la cour servaient de modèles à la foule, le vice s'étalait avec un cynisme triomphant, et il ne se trouvait pas même une voix courageuse pour le flétrir. Les liens de famille étaient relâchés quand ils n'étaient pas rompus tout-à-fait; le mariage se transformait au bout de quelques mois d'indifférence en une sorte de convention, réciproque entre les époux, de fermer les yeux sur leurs mutuels écarts , on se voyait à peine tant qu'on vivait ; on ne se pleurait pas lorsque venait l'heure de l'éternelle séparation. Un respect glacial, infranchissable comme les

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barrières de l'étiquette, traçait une ligne de démarcation entre les pères et les enfants, quelquefois, de plus, en rivalité entre eux. Dans les provinces tout se passait autrement à peu d'exceptions près. Les existences de château étaient grandes et simples à la fois comme celles des anciens patriarches. Les familles y vivaient unies dans une tendresse qui n'avait rien de trop familier, et dans un respect qui n'avait rien de trop sévère. L'affection des époux était grave et sainte comme la religion par laquelle elle avait été consacrée. Les femmes n'allaient jamais à la cour ; les hommes ne se séparaient d'elles que pour courir sur les champs de bataille, et, la guerre finie, il n'y avait ni remords pour celles qui

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avaient attendu le retour, ni déceptions pour ceux qui étaient revenus.

Aussi, après vingt-cinq ans d'une vie à deux , d'une vie de tendresse et presque dépassionne marquis de Gout-Kérieux n'avait-il pu résister longtemps à la douleur profonde que la mort de sa femme lui avait causée. Usé, d'ailleurs, par les fatigues de dix campagnes, il s'était éteint, un an après la marquise, ayant la conscience qu'il laissait, pour soutenir son nom et perpétuer sa race, un fils noble de cœur comme ses ancêtres, beau de corps, élevé d'esprit, merveilleusement adroit à tous les exercices , maniant un cheval difficile avec la hardiesse et l'aplomb d'un centaure, ardent à la chasse comme un des-

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cendant de Nemrod, et tirant l'épée à devenir un jour le rival du célèbre chevalier de Saint-Georges.

Un peu avant de mourir cependant, le marquis deCout-Kérieux s'était dit que l'éducation toute physique que le jeune Hector avait reçue, n'était pas suffisante pour un gentilhomme, et qu'il serait peut-être bon que chez lui l'esprit fût cultivé comme le corps. Il se décida donc à placer auprès de cet enfant si cher un homme excellent, fort vieux, fort sale, fort chauve et très simple, mais d'une moralité et d'une science tout-à-fait respectables. Ce personnage chargé de meubler convenablement la vive intelligence du jeune marquis, se nommait Ghrysostôme Peritus.

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Était-ce à sa naissance et de ses parrain et marraine qu'il avait reçu ce beau prénom deChrysostôme, qui, comme on le sait, veut dire en grec bouche d'or? Nous l'ignorons complètement, mais nous prendrons la liberté de supposer qu'il ne lui avait été donné que beaucoup plus tard, alors qu'on avait vu quil était naturellement fort silencieux : c'était se conformer à ce sage précepte du Koran qui, pour encourager la sobriété de la langue, dit quelque part, que si la parole est d'argent le silence est d'or.

Revenons au marquis de Cout-Kérieux, que nous allons bientôt quitter pour toujours.

Après avoir pourvu, ainsi que nous venons de le dire, à tout ce qui pouvait, se-

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Ion lui, manquer à son fils, monsieur de Cout-Kérieux mourut l'âme en repos, car il ne se croyait plus nécessaire dans ce inonde, et il sourit doucement à la mort, parce qu'il pensait qu'il allait rejoindre la compagne aimée des plus beaux jours de sa vie. Les yeux déjà voilés par l'ombre qui précède l'aube du jour éternel, il tenait la main d'Hector dans ses mains, et ses dernières paroles furent celles-ci :

— Vis toujours comme j'ai vécu, mon enfant ; c'est-à-dire en homme d'honneur et de courage, et Dieu te bénira.

Hector pleura beaucoup la perte qu'il avait faite, sans en comprendre toutefois l'immensité. Puis il se consola : à cet

e, hélas ! on prélude à la vie par l'oubli,

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parce qu'on sent vaguement qu'on aura souvent besoin de recourir à ce moyen de guérison.

Après quelques semaines données aux larmes et aux affaires, quand les premières commencèrent à se tarir, et les secondes à se débrouiller, il fallut songer à l'accomplissement d'une des dernières volontés du défunt marquis, c'est-à-dire à l'éducation intellectuelle et morale de son jeune et brillant héritier.

Certes, ce fut une rude et terrible besogne pour le bonChrysostôme, que celle de courber l'impétueux jeune homme sous le joug fatigant de l'étude: la seule vue d'un livre faisait fuir Hector qui disparaissait quelquefois des journées entières. Peritus

d'autrefois. *')•)

courait k la recherche de son élève; mais lent, gauche, distrait comme tous les savants, il ne parvenait jamais à retrouver Hector, qui revenait le soir, sa carnassière pleine de gibier sur l'épaule, ou le meilleur cheval de ses écuries entre les jambes. Alors l'aimable enfant sautait au cou du vieux pédant avec le plus affectueux abandon, il lui contait ses prouesses du jour, lui promettait d'être plus sage le lendemain, et le bon précepteur enchanté d'une docilité si grande, se contentait de marmotter entre les dents d'ébène de sa bouche (ter : il faut bien que jeunesse se passe.

Mais ce qu'il n'avait pu faire, ce digne homme, le hasard, ce charmant intrigant, (e fitdès qu'il voulut s'en mêler. Un jour, un

livre, non pas de ceux qu'on voulait faire lire à Hector, mais peut-être un de ceux qu'on lui cachait soigneusement, tomba entre les mains du jeune marquis. Comme on lui avait dit : Vous ne lirez pas ceci ; il se dit à son tour : Pourquoi ne lirais-je pas cela? C'était un de ces ouvrages étincelants d'esprit, remplis de science, brodés de paradoxes , comme le dix-huitième siècle en produisait tous les jours. Hector le dévora: il y trouva la preuve d'une multitude de mauvaises choses qu'il ne faisait que soupçonner, mais il y prit aussi un certain goût pour l'étude* Peritus, en sa qualité de savant, vit l'effet et ne s'inquiéta pas de la cause, qui méritait cependant moins d'indifférence , et il se borna à exploiter de

son mieux les excellentes dispositions de son élève.

Quatre années s'écoulèrent. Hector partageait, sans se plaindre qu'il fut trop long, son temps entre les livres, l'avare conversation de Peritus, la chasse, l'équitalion, et quelques rares visites chez des hobereaux du voisinage: il vivait enfin de la vie d'un gentilhomme campagnard, dans toute l'acception qu'on donnait à ce mot à

cette époque là.

C'était du reste un charmant cavalier

que le jeune marquis, et à quatre ou cinq

lieues à la ronde il n'y avait personne qui

ne le connût et ne l'aimât. Nous avons parlé

de ses qualités morales, et nous nous bor-

nerons à dire qu'elles ne s'étaient pas sui-

siblement altérées. Quant au physique, Hector était grand sans l'être trop ; il avait le teint blanc, mais point efféminé ni fade, les cheveux du plus beau châtain, les yeux bruns pleins de feu, de fierté et d'expression, une taille svelte et souple, la jambe fine et bien prise, le pied petit et cambré ; on ne pouvait donc désirer chez lui que ce qui s'acquiert facilement, c'est-à-dire un peu de cette gracieuse désinvolture que donne l'usage du grand monde , et qui caractérisait particulièrement alors les roués de la cour et les habitués de l'œil de bœuf.

Il va sans dire que ce n'était pas l'honnête Peritus qui trouvait que le jeune marquis pouvait encore gagner quelque chose,

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car à son avis il ne lui manquait rien, ce qui pouvait à la rigueur se soutenir, puisque la grande recherche des manières nuit quelquefois à leur aisance naturelle.

Le pi us souvent cette calme et monotone existence de province satisfaisait le jeune marquis, dont le caractère avait pour base un très grand fond d'insouciance; mais quelquefois aussi, quand arrivaient jusqu'à lui quelques bruits lointains des fêtes de Versailles, ou quelque récit des splendeurs de la Cour, il sentait battre violemment son cœur où s'éveillaient de vagues désirs, et des rêves brillants traversaient son imagination et la laissaient excitée pour plusieurs jours. Peu-à-peu sa pensée s'accouluma à ne plus considérer les lieux où

iî avait vécu jusqu'alors , comme devant lui servir toujours d'asile. Les bruits du monde qui étaient parvenus jusqu'à lui bourdonnaient sans cesse à son oreille, et jetaient le trouble dans son âme. Paris, la Cour étaient des mots magiques dont la vibration faisait tressaillir son cerveau ; enfin un jour il prit un parti qui lui sembla une inspiration du ciel, ou plutôt un avertissement de la destinée, et il entra résolument dans le cabinet de Chrysostôme Peritus, autrefois son gouverneur et maintenant son ami.

Ce digne personnage était un homme de cinquante-cinq à cinquante-huit ans , paraissant en avoir au moins soixante-etdix ; quelques mèches éparses de cheveux

grisonnants se dressaient par devant sur son crâne chauve et poli, et d'autres retombaient par derrière surlecolletde son habit gris de 1er, habit assez remarquable pour mériter une mention toute particulière.

Sa couleur primitive avait presqu'entièrement disparu sous les innombrables taches de graisse, d'encre et d'autres liquides de toute nature. Après dix ans de laborieux services, cet habit, au lieu d'être mis à la réforme à laquelle il avait des droits incontestables , avait été retourné par les soins de Peritus lui-même, et il était, à l'époque dont nous parlons, à la cinquième année de ce nouveau bail. Presque tous les boutons en étaient absents, ou seulement suspendus à quelques fils ; les coutures avaient une teinte blanchâtre et cra-

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