CO LES VIVEURS
quaient dans une multitude d'endroits ; les poches béantes formaient de vastes et sombres cavités au fond desquelles on apercevait quelque vieux bouquins, quelque sale manuscrit, mêlés à des coquilles de noix , à des croûtes de pain, à des pièces de menue monnaie, sans compter un chapelet rustique dont Peritus faisait un fréquent usage, car il avait encore plus de piété que de savoir. Pour en finir avec l'habit du docte et pieux personnage, nous dirons que les manches trop courtes et trop larges laissaient voir un bras et une main d'une maigreur phénoménale, et d'une teinte bistrée dont l'origine était moins que douteuse ; une cravate blanche, noircie par l'usage , encadrait un visage ridé, aux joues saillantes, et supportait un
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menton proéminent. Des besicles à monture de cuivre pinçaient un nez mince et crochu, et voilaient, sous leurs verres nuageux, deux petits yeux gris clignotants et fatigués par le labeur des nuits. Si nous passons au reste du costume, nous ajouterons encore que le gilet, la veste comme on disait alors, delà même couleur que l'habit, attestait les nombreux outrages du temps , qui n'avait pas respecté non plus la culotte. Des bas de soie noire à teinte rougeàlre dissimulaient mal, malgré leurs plis nombreux, l'absence complète de mollets, et de larges pieds osseux ballotaient dans d'immenses souliers avachis et éculés, à boucles de fer battu, jadis argenté.
Jamais Hector, qui possédait tous les instincts de l'élégance, n'avait pu obtenir la moindre modification à ce costume, fort pittoresque sans doute pour un peintre de genre, mais très peu comfortable, comme on dirait de nos jours.
Quant à l'appartement de Chrysostôme, il nous faudrait, à défaut du pinceau d'Hogarthou de Rembrandt, la plume de Scott ou de Balzac, pour en donner une idée même imparfaite. Le célèbre Capbarnaùm de Y Antiquaire du romancier écossais , n'était rien, nous le pensons du moins, auprès de l'antre favori du digne Peritus. Tout ce que l'on peut rêver de plus impossible en fait de désordre se trouvait là réalisé et surpassé. C'était l'amas le plus
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iiioni, le plus fantastique de mille ehoses les plus incohérentes : vieux livres, vêtements sordides, instruments de physique et de chimie, armes, curiosités, manuscrits, brimborions sans nom et sans forme d'où s'échappaient au moindre choc des nuages de poussière nauséabonde, composaient un tohu-bohu dont la hotte d'un chiffonnier n'offrirait qu'une incomplète ima^e. Dans cette pièce et au milieu de ce désordre, devant un bureau recouvert d'un maroquin noir, tout taillé de coups de canif, et écrasé sous des piles d'infolios, trônait Chrysostome Peritus , la plume à l'oreille et enfoui dans la méditation d'un bouquin quelconque ouvert devant lui.
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Hector entra clans cette chambre sans que Peritus s'aperçût de sa présence. Ce que voyant, le marquis lui frappa sur l'épaule. Le savant tressaillit, se retourna, et reconnaissant son élève, il se leva avec vivacité et gaucherie, et lui fit un profond salut.
— Que veut Monsieur le marquis de son très humble serviteur? demanda-t-il.
— Vous apprendre une nouvelle qui vous étonnera fort, mon bon maître, répondit Hector de sa voix la plus caressante, et en posant familièrement la main sur l'épaule du savant.
Peritus s'inclina sans proférer une parole et Hector poursuivit :
— Je suis las de la vie que je mène ici;
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je veux voirie monde, la cour, briller sur un autre théâtre; je pars donc pour Versailles, et, comme j'ai grande confiance dans votre zèle et dans vos lumières, je vous emmène avec moi.
Peritus jeta autour de lui un regard désolé.
— Où serons-nous mieux qu'ici? dit-il entin mélancoliquement après quelques secondes de silence.
Hector sourit à la pensée que Peritus regrettait sa chambre et son mobilier.
— Je tâcherai, répondit-il, que rien ne vous manque dans notre nouvelle résidence.
— Oh! Monsieur le marquis, s'écria le
savant, ce n'est pas a moi que je pense ! mais la cour... le monde... M. votre père ne les fréquentait pas.
— Mon père était colonel, il avait une carrière, la croix de Saint-Louis : son ambition était satisfaite ; mais moi, moi, mon bon Peritus, il faut que je végète ici ; et alors à quoi me servira l'instruction solide et brillante que vous m'avez donnée ?
La figure de Peritus s'épanouit sous !
soûl;! de cette délicate flatterie, c'est-àdire aue de très laid qu'il était il devint horrible.
— 11 est certain, répondit-il en se redressant avec un naïf orgueil, que monsieur le marquis peut se montrer partout
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avec avantage, et qu'il serait vraiment fâcheux d'enfouir dans ce vieux château, des facultés qui peuvent le pousser aux premiers emplois ; ainsi s'il juge convenable de partir pour la capitale ou pour la cour, son très humble serviteur Chrysostonie Peritus est prêt à le suivre partout.
— Merci ! merci, mon bon maître, mon digne ami! s'écria Hector; mais je n'attendais pas moins de votre affection et de votre dévoûment. Maintenant laissez-moi vous dire que, si vous envisagez avec un certain effroi le changement d'habitudes auquel notre départ donnera nécessairementlieu, je ne négligerai rien pour vous en dédommager. Versailles n'est pas loin de
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Paris où vous trouverez la bibliothèque du Roi, et celle, admirable aussi, dit-ou , fondée parle cardinal Mazarin...
— Je pourrai donc encore travailler, interrompit le savant avec un sourire radieux.
— Mieux qu'ici, mon bon Peritus ; sans compter que vous serez à même de rencontrer une foule d'hommes célèbres qui seront trop heureux de faire avec vous un échange de lumières.
— Et je ne quitterai pas monsieur le marquis? demanda Peritus avec une certaine inquiétude.
— Ceci dépendra de vous, répondit Hector d'un ton moins résolu.
— Monsieur le marquis sait bien...
—Oui, mon bon Peritus, je sais que rien n'égale votre attachement... mais votre costume, mon vieil ami...
— Mon costume ! mon costume ! interrompit Peritus avec l'accent d'un profond étonnement, qu'a-t-il donc de si extraordinaire?
— Il est très bien, très convenable pour Cout-lvérieux, mon bon maître ; mais pensez-vous qu'à Versailles on ne le trouvera pas un peu trop simple? je m'en rapporte à vous.
— Je ferai ce que monsieur le marquis voudra, repartie Peritus avec- résignation.
— Eh bien ! on vous apportera demain d'autres vêtements; vous les mettrez pour l'amour de moi, n'est-ce pas, mon ami ? Mais soyez tranquille, ils auront toute la gravité qui convient à un homme comme vous, vous pouvez vous en rapporter à moi aveuglément.
— Je mettrai ces habits, monsieur le marquis; mais je pourrai laisser ceux-là ici pour les retrouver quand nous reviendrons; car nous reviendrons quelques fois, j'espère...
— Faites plus que l'espérer Peritus ; et laissez ces vieux habits ici si vous le voulez : j'aime à croire que les vers les respecteront.
Peritus ne remarqua pas le sourire qui
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accompagna ces dernières paroles d'Hector : il n'était plus préoccupé que de la crainte de n'avoir pas le temps de mettre un peu d'ordre dans ses livres avant son départ.
— Quand quittons-nous le château , Monsieur le marquis? demanda-t-il d'un ton timide.
— Nous partirons après demain, et nous voyagerons à cheval pour faire moins de dépense. Vous monterez la vieille Fanchon , qui est bien douce , comme vous savez? à bientôt, mon bon Peritus ; je vais tout disposer pour le voyage.