‹ Les viveurs d'autrefois (volume 3)Chapitre 5 sur 19 · G LES VIVEURS · texte numérisé non relu

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neufs. Le marquis, occupé d'une multitude d'affaires sérieuses depuis l' avantveille, avait oublié ce détail du changement de costume de son gouverneur, de sorte qu'il en eût toute la surprise , ce qui doubla l'hilarité que lui causa la petite scène qu'on va lire.

Quand Peritus entra dans la pièce où le marquis l'attendait , ce dernier était appuyé contre un panneau de boiserie qui séparait deux hautes et larges glaces de Venise. Le vieux savant, chaussé de longues bottes à l'écuyère et tenant un énorme fouet de chasse à la main , s'approcha d'Hector qu'il salua d'abord profondément ; puis , inclinant à droite et à gauche Jatète vers les deux glaces, il lit deux nou-

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veaux saluls aussi profonds que le premier. Hector qui le contemplait avec une vive curiosité, ne put s'empêcher de lui dire :

— A qui diable adressez-vous donc toutes ces révérences, mon bon maître? Vous exerceriez-vous déjà à faire votre entrée dans les salons de Versailles?

— À qui? à qui? balbutia Peritus, mais à ces deux messieurs qui veulent bien me rendre mes saluts avec toute la courtoisie possible.

Hector fut saisi d'un fou rire, et il lui fallut quelques minutes pour reprendre son sang-froid.

— Mais, dit-il enfin, quand il put prononcer quelques paroles, c'est à voua

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même, mon bon Peritus, que vous témoignez tant de déférence et de respect. Ne reconnaissez-vous donc pas votre image, deux fois réfléchie dans ces glaces ?

Peritus joignit les mains, et, quand il vit son geste deux fois répété, il fut convaincu et il s'écria :

— C'est pourtant vrai, mon Dieu , que c'est bien moi ! qui m'aurait dit qu'à mon âge je changerais au point de ne pas me reconnaître moi-même ?

Et il examinait chaque partie de son costume neuf avec une douloureuse stupéfaction.

— Vous êtes très bien comme cela, mon

ami, reprit le marquis, et si vous êtes un

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peu changé, je vous jure, foi de genùlhoffiriie, que c'est à votre avantage. Ces habits ont vraiment toute la gravité désirable, et je vois avec plaisir que mes ordres ont été ponctuellement suivis.

Maintenant que votre identité est bien reconnue, mettons-nous à table, car nous avons une terrible journée à faire pour commencer notre voyage.

Le repas fut triste et silencieux. Hector chercha vainement à l'animer par quelques joyeux propos, sa gaîté ne fut pas communicative parce qu'elle n'était pas de bon aloi. Le marquis touchait il est vrai à l'accomplissement de son premier grand désir, mais une inquiétude vague s'élevait dans son aine au moment de l'exé-

cution, et il se demandait si le parti qu'il allait prendre était bien sage , et surtout bien conforme aux conseils qu'il avait reçus au lit de mort de son père. Comme cette question se formulait dans son esprit, il leva les yeux, son regard rencontra les visages expressifs de deux ou trois portraits de famille suspendus en face de lui } et il lui sembla que l'expression de leurs physionomies avait une tristesse et une sévérité dont il ne s'était jamais aperçu. Il voulut chasser cette pensée, mais elle se reproduisit sous d'autres formes , et finit par lui causer un profond découragement. Si, dans cet instant, Peritus eut été un autre homme, il aurait deviné le trouble intérieur de son élève, et qui sait si de cette découverte ne serait pas

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résulté l'abandon de ce projet de voyage et d'absence. Mais Peritus songeait à la Bibliothèque Royale, aux grands hommes qui le traiteraient en confrère, à ses habits neufs surtout, et il ne vit rien. Alors la mobilité d'Hector reprit le dessus, et, quand on vint lui annoncer que ses chevaux étaient prêts , il salua de nouveau avec transport cet avenir dont le mirage trompeur l'avait séduit.

Quelques vieux serviteurs en larmes, qui l'attendaient au bas du perron pour lui faire leurs adieux, lui causèrent encore un moment d'émotion. Il les embrassa, leur promit de revenir bientôt, les assura de sa constante protection , puis il enfourcha sa monture, salua tout le monde par un

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geste aiîeet eux , et suivi de Peritus el Tii* deux valets, il s'engagea sous les ombrages séciil aires du parc de Cout-Kérieux.

Après avoir dépassé le mur d'enceinte, il atteignit un petit mamelon au sommet duquel passait la grande route. Arrivé là il se retourna une dernière fois et aperçut, au milieu de la sombre verdure des bois qui l'environnaient , le vieux manoir où il avait vécu jusqu'à ce jour heureux et honoré ! deux grosses larmes jaillirent alors de ses paupières et coulèrent lentement sur ses joues, passagèrement pâlies par l'émotion. Au-delà du parc, deux points blancs brillaient parmi les arbustes d'un petit enclos : Hector reconnut le cimetière du village et les deux croix de

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marbre blanc qui marquaient les tombes jumelles de son père et de sa mère... Ce fut sa dernière et sa plus cruelle épreuve ! malheureusement pour lui il eut la force de la supporter!... machinalement peut-être son éperon eftleura les flancs de son cheval, qui fit un demi-tour et marcha pendant quelques moments à une allure rapide. Quand Hector songea à le ralentir tout avait disparu en arrière, et le jeune gentilhomme ne voyait plus devant lui que la route qui devait le conduire au but qu'il avait rêvé depuis si longtemps .... tout était consommé !

Nous ne suivrons pas jour par jour la marche des voyageurs; nous résisterons même à vous montrer Peritus, grotesque-

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ment juché sur la vieille Fauchou, excitant , sans s'en douter, l'hilarité des passants. Nous aimerions assez nous amuser à ces détails , mais nos lecteurs ne seraient peut-être pas de notre avis, et comme nous les supposons désireux de savoir quelques-uns des événements qui attendent Hector à la cour, nous nous y transporterons avec eux le plus promptement possible.

Cependant il est un épisode du voyage de notre héros que nous- ne pouvons passer sous silence, parce qu'il se rattache au fond même du récit : nous allons donc le raconter.

Un soir, la petite cavalcade, après une journée de marche plus longue que de

coutume, arriva à la porte d'une hôtellerie isolée. Bêies et gens étaient exténués de fatigue et mourants de faim. Hector qui avait conservé un peu plus de vigueur que ses compagnons , sauta à bas de son cheval, jeta la bride à l'un de ses valets et entra dans la maison.

11 n'eut pas fait quatre pas dans une espèce de corridor conduisant à la cuisine de l'auberge, que son odorat fut agréablement chatouillé par un fumet de viandes à la broche. Il poussa une porte, et les premiers objets qui frappèrent ses regards furent un grand feu, une grosse femme et quatre dindons embrochés les uns au-dessus des autres.

Le feu pétillait, la grosse femme ruiss*4-

lait, les quatre dindons tournaient avec une majestueuse lenteur en s'arrosant réciproquement ; l'ensemble de ce tableau devait être ravissant pour un homme qui avait faim.

— A souper ! à souper madame l'hôtesse ! je retiens deux de ces quatre dindons pour moi ei mes gens, s'écria Hector.

L'hôtesse s'essuya le front et les joues avec son tablier de cuisine, peut-être dans l'espoir de calmer l'appétit du marquis qu'elle regarda d'un air consterné.

— Hélas! mon bon seigneur, lui dit-elle enfin , je ne puis disposer de rien ! tout est retenu par un gentilhomme qui est arrivé ici il y a deux heures.

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— Un gentilhomme ! il a donc une suite bien nombreuse avec lui?

— Deux domestiques, pas davantage.

— Quatre dindons pour trois personne1-! et je mourrais de faim pendant ce temps-là! nous verrons, nous Verrons", madame lnè(esse! dites provisoirement a ce gentilhomme qu'un voyag ur demande à partager fraternellement avec lui ce qu'il y a de vivres dans cette maison. Tenez je paye d'avance , ajouta Hector.

Et il glissa deux pièces d'or dans la main de l'hôtesse qui sortit après avoir fait une magnifique révérence.

Quelques minutes après elle rentra, la figure toute eft'arée, en disant :

— Ce seigueur ne veut pas consentir à partager... faut-il rendre à Monsieur ce que Monsieur vient de me donner?

— Non , ma brave femme ! mille fois non ! s'écria Hector, car je vous jure par les cendres de mes aïeux que je mangerai ma part de ce festin, quand je devrais, mordieu, la découper avec mon épée! Retournez vers ce gentilhomme si peu obligeant, et dites-lui qu'on le demande ici....

— Mais, mon bon seigneur , il m'a déjà très mal reçue la première fois, et je ne sais si je dois...

— Allez toujours; je réponds de tout, reprit Hector qui déjà ne doutait plus de rien .

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ChrysostômePeritus était entré pendant ce colloque, et par hasard il l'avait entendu, grâce à la fui m et à la fatigue qui l'arrachaient à sa distraction habituelle.

— Pour l'amour deDieu, monsieur Hector, soyez moins impétueux dans vos désirs! s'écria le bon précepteur. Qu'allezvous faire? vous attirer une querelle, une aifaire d'honneur pour deux malheureux dindons ! Ah ! funeste voyage ! mais si vous vous battez, vous serez tué comme un poulet, mon pauvre enfant! Est-ce donc pour cela, bone Deus ! que je vous ai élevé, instruit? que grâce à moi vous lisez aussi couramment dans Virgile et dans Homère que dans votre livre d'Heures? Ah ! monsieur Hector, nousnesouperonspas s il le

faut , mais au nom du ciel et pour l'amour de votre vieux gouverneur, ne cherchez pas querelle à ce mangeur de dindons...

— Tranquillisez-vous, monbonPeritus, nous souperons et je ne serai pas tué, interrompit froidement Hector : il ne s'agit que d'une explication amicale à avoir.

En ce moment le gentilhomme parut sur le seuil de la cuisine de l'auberge, où Peritus était venu rejoindre Hector.

C'était un beau cavalier de trente ans à peu près, ayant la mine hautaine et le regard parfaitement dédaigneux et provoquant. Il était mis de la façon la plus élégante, et ses manières avaient une insolence tout à fait distinguée.

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— Qui donc veut me parler ici? demanda-t-il en jetant sur Hector et sur Peritus un coup-d'œil d'une rare impertinence.

— Moi , répondit Hector en prenant une attitude ferme et digne qui contrastait avec la pose quelque peu méprisante de son interlocuteur.

— Vous, Monsieur? et qui êtes-vous, je vous prie ?

— Le marquis Hector de Cout-Kérieux.

L'inconnu s'inclina et dit :

— Etinoi, Monsieur, je suis le vicomte Ferdinand de Langea c.

Hector s'inclina à son tour.

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— Je vous prierai maintenant, monsieur le marquis, poursuivit poliment le vicomte, de vouloir bien m'apprendre ce que je puis faire pour vous être agréable.

— Consentir à me céder la moitié de votre souper : il me semble que c'est là une de ces choses qu'on ne se refuse guère entre gentilshommes.

— Mon Dieu ce serait avec le plus grand plaisir, dit Langeac avec une certaine bonhomie ; mais tout à l'heure on est venu me demander la même chose, j'ai dit non , et je me suis fait la loi de ne jamais revenir sur une détermination prise et exprimée. Vous voudrez bien m'excuser, j'espère.

Le rouge monta au visage d'Hector qui

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fui au moment d'éclater; mais il jeta un coup-d'œil sur Peritus, dont la figure était bouleversée, et il se contint.

— Je crois, Monsieur, dit-il en s'efForçant de parler avec calme, qu'il est des circonstances où les caractères les plus forts peuvent sans inconvénient se départir de leur fermeté, et celle où nous nous trouvons en est une, ce me semble.

— J'en juge autrement, Monsieur le marquis.

— Libre à vous, Monsieur le vicomte ; mais vous me permettrez de vous dire que cette façon tyrannique d'acaparer tous les vivres d'une hôtellerie est indigne d'un gentilhomme.

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— Monsieur le marquis, vous me rendrez raison de cette insulte ! s'écria Langeac en allant prendre son épée, qu'il avait déposée, en arrivant, dans un des coins de la cuisine.

— C'est justement ce que j'allais vous offrir, Monsieur le vicomte, répondit Hector en dégainant froidement la sienne, qui était toujours à son côté.

C'étaient de singulières et folles, mais de nobles et vaillantes mœurs que celles de ce temps, où l'on ferraillait à propos de tout et quelquefois à propos de rien.

Les épées s'engagèrent. Hector, nous l'avons dit, était d'une force tout à fait remarquable, grâce aux leçons du défunt

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marquis; au bout de quelques passes, il désarma son adversaire.

— Eh bien ! Monsieur le vicomte, partagerons-nous? demanda-t-il à Langeac en lui rendant courtoisement son épée.

— Je vous dirai cela tout à l'heure, répondit le vicomte en. se remettant en garde.

Le combat recommença, et cette fois Hector fut désarmé à son tour.

Son adversaire lui tendit la main, en lui disant avec une franchise qui avait quelque chose f}e chevaleresque :

—Nous partagerons, et, si vous le voulez, nous serons amis, monsieur de Cout-Ké-

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rieux, car vous êtes un brave et noble jeune homme.

— J'accepte tout de grand cœur ! répondit Hector en secouant cordialement la main qu'on lui tendait.

— Eh bien ! mettons-nous à table ! s'écria le vicomte avec le plus aimable abandon. Monsieur est votre ami, ajouta-t-il en montrant le pauvre Chrysostôme, qui avait contemplé cette scène avec une muette horreur, que la réconciliation des deux adversaires n'avait pas encore calmée.

— C'est mieux que cela, vicomte, repartit chaleureusement le marquis : c'est le seul être qui m'aime au monde ; c'est aussi celui que je chéris le plus.

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Et il présenta régulièrement Peritus a Langeac, qui eut toutes les peines du monde à s'empêcher d'éclater de rire à l'aspect de la figure hétéroclite du vieux précepteur.

Quand l'hôtesse avait vu les épées rengainées, elle s'était empressée de tirer les dindons de la broche et de les porter dans une salle voisine, où le couvert était tout dressé.

Un repas commencé sous de tels auspices ne pouvait être que très gai. Les deux gentilshommes furent bientôt en confiance, et à la seconde bouteille, Hector raconta au vicomte de Langeac ses désirs, ses projets et ses espérances.

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