LES VIVE 1RS
— Tout cela me semble tort sage, répondit le vicomte; mais vous devez vous attendre à quelques difficultés, en votre qualité de nouveau venu de la province.
— Elles ne m'effrayeront pas, repartit résolument mais sans jactance le marquis.
— C'est parce que je le crois que je vous le dis. Par exemple, si vous voulez faire votre chemin à la Cour, il ne faut pas être trop prompt à tirer l'épée.
— Je croyais, au contraire...
— Détrompez-vous, marquis, interrompit Langeac. Ecoutez, puisque le hasard nous a réunis, continua-t-il, il faut au moins que ce hasard vous serve à quelque chose. J ai acquis de l'expérience, un peu
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à mes dépens, comme cela arrive toujours : eh bien ! cette expérience, je veux que vous en profitiez.
Hector prit une attitude grave, et le vicomte ajouta aussitôt :
— Ce sera d'abord une excellente leçon que de vous apprendre la cause de notre rencontre dans cet endroit perdu : je suis attaché à la Cour, où j*ai joui pendant quelque temps d'une assez grande faveur.
L'attention d'Hector redoubla.
— Mais j'ai le malheur d'être querelleur et d'aimer à me battre, vous avez pu vous en convaincre, il n'y a qu'un moment. A Versailles et à Paris, j'ai eu quelques duels assez malheureux pour mes adversaires,
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ce qui a déplu au roi et à Messieurs du point d'fmmeur* vieilles bonnes gens qui ont tous oublié qu'ils ont été jeunes. On m'a plusieurs fois averti que j'abusais de la permission qu'a tout gentilhomme de tuer son semblable; on m'a conseillé d'être plus sage, et quand on a vu que je ne faisais pas plus de compte des avertissements que des conseils, on a fini par m'exiler dans une de mes terres. J'y passais le temps assez joyeusement à boire et à chasser ; mais je suis marié depuis peu et très amoureux de ma femme qui, attachée à la maison de madame la Dauphine, n'a pu me suivre dans mon exil. Elle est jeune, jolie, un peu coquette, la cour de S. M. Louis XV est un séjour périlleux, et, ma foi, je prends le parti de revenir incognito. Nul ne saura
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que je suis là-bas, excepté ma femme, et encore, avant de lui apprendre mon retour, me donnerai-je le plaisir de m'assurerde sa manière d'agir à mon égard pendant mon absence. Toute cette comédie ne sera pas longue, puisque mon exil finit en réalité dans quelques semaines; mais, tout en me cachant, je pourrai peut-être vous aider de mon expérience, et vous guider sur ce terrain brûlant, où vous allez poser le pied pour la première fois : cela vous convientil?
— On ne saurait davantage, et je bénis le ciel de notre rencontre, répondit Hector avec gratitude.
— Nous continuerons donc notre route ensemble, poursuivit Langeac ; nous pas-
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serons quelques jours à Paris où vous échangerez ce costume de province contre les modes du jour, et ensuite nous partirons pour Versailles : je présume que vous y avez quelqu'un pour vous présenter, car moi, je ne pourrais le faire tant que je serai obligé de me tenir à l'écart.
— J'ai un vieil oncle maternel, le commandeur de Cardillac, qui occupe un poste élevé dans la vénerie du roi, dit Hector.
— J'ai l'honneur de le connaître, et vous serez en bonnes mains, si toutefois il veut s'occuper sérieusement de vous, car l'excellent commandeur, comme tous les vieux courtisans et même comme beaucoup de jeunes, est très égoïste; mais, sans compliment, vous flalterez sa vanité,
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et alors je suis sur qu'il se fera un plaisir de vous produire dans le monde et à la cour, où il jouit d'une grande considération. Aimez- vous le jeu?
— Je n'en sais rien, répondit naïvement Hector.
— Tâchez de conserver cette heureuse ignorance, mon cher marquis, et bornezvous à la galanterie ; c'est beaucoup plus agréable et bien moins cher.
— Est-il donc nécessaire de... de... se hasarda à dire Peritus qui n'avait pas encore prononcé une parole, bien que, contre son habitude, il n'eut pas perdu un seul mot de la conversation que nous venons de rapporter.
— Ce n'est pas seulement nécessaire, c'est indispensable, répliqua Langeac du ton le plus sérieux. 11 n'y a que deux manières de faire son chemin à la cour : le jeu et les femmes.
Peritus pâlit, et Hector sentit dans tout son être des tressaillements inconnus : ses passions venaient de recevoir le choc qu'elles attendaient pour s'éveiller.
— Allons nous coucher maintenant, dit Langeac en se levant de table, et demain mettons-nous en route dès le point du jour.
Le surlendemain les deuxgentilshommes virent sur le soir les brumes de la Seine au milieu desquelles se dessinaient vaguement
les Tours de Noire-Dame et la masse imposante des Tuileries.
Quelques heures après ils arrivèrent, et descendirent dans une des grandes maisons garnies du quartier Saint-Honoré.
Hector et Langeac étaient déjà liés comme s'ils avaient passé leur vie ensemble.