LE MASQUE NOIR
le masque noir.
Après moins d'une semaine de séjour à Paris, Hector, grâce aux soins de M. de Langeac, n'était plus reconnaissable. La métamorphose était aussi complète que l'est celle de l'immobile et hideuse chrysalide devenue tout à coup le léger et brillant papillon.
Avec le costume élégant de la cour, Hector avait pris comme par enchantement les manières élégantes et aisées des courtisans, et à le voir au bout de deux ou trois jours, on eût dit qu'il avait passé sa vie à glisser sur les parquets de Versailles, une main sur le pommeau de son épée, l'autre dans la ceinture de sa culotte de petit velours gros bleu.
Tout le charmait à Paris, depuis l'Opéra jusqu'au Palais Royal; mais il ne s'étonnait de rien, parce que son imagination lui avait à peu près tout révélé.
Quant à Peritus, il était comme enivré de tout ce qu'il voyait et entendait : les splendeurs de la Bibliothèque Royale surtout lui causaient des ébahissements extraordinai-
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reé et quand il entrait dansces vastes salles, remplies depuis le plancher jusqu'au plafond de livres rares et de manuscrits précieux, il lui fallait toujours un quart-d'heure pour en arriver à se convaincre qu'il n'était pas le jouet d'un rêve.
Sa satisfaction était telle, que le pauvre homme ne s'apercevait pas qu'il ne voyait presque plus son élève, et qu'il ne s'inquiétait plus de ce que pouvait devenir le précieux rejeton des Cout-Kérieux.
Il va sans dire que le marquis et le vicomte ne se quittaient plus, et ils faisaient de si bonnes parties ensemble, que le projet d'établissement à Versailles était chaque soir ajourné au surlendemain.
— Il serait ridicule, disait Hector à Fer-
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dinand, de me montrer à la couravant d'être parfaitement initié à la vie du gentilhomme d'aujourd'hui. Je pourrais y faire quelque gaucherie dont je serais inconsolable.
— Si vous n'êtes plus retenu que par cette considération, mon cher marquis, répondait Langeac, vous pouvez vous lancer dès demain : je regarde votre initiation comme aussi complète que possible.
— Sauf un point essentiel.
— Et lequel, s'il vous plaît? n'avons-nous pas....
— Nous n'avons pas encore joué, interrompit Hector avec une vivacité sombre ; et vous m'avez dit lors de notre première
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rencontre qu'on ne pouvait s'avancer à la cour que par les femmes ou par le jeu.
— C'est vrai, mais je croyais que nous étions tombés d'accord que nous n'userions que d'un seul de ces moyens.
— Je voudrais aussi essayer de l'autre, ne fût-ce que pour les comparer. D'ailleurs, mieux vaut avoir deux cordes à son arc qu'une seule, conime dit Peritus, quand il met à la fois sur son assiette une tranche de bœuf et une aile de volaille.
— Eh bien ! nous jouerons donc, puisque cela vous sourit : si vous allez trop loin je serai là pour vous retenir.
Le soir même Langeac présenta Hector dans une maison d'une honnêteté quelque
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peu douteuse, où l'on jouait des sommes folles au lansquenet et au pharaon. La société y était nombreuse et mêlée : elle offrait un assez curieux assemblage de chevaliers de Malte équivoques, et de marquises problématiques.
Hector, nous le savons, avait la conception prompte. Après quelques minutes d'attention, il connaissait la marche du pharaon et du lansquenet, et il se dit qu'il pouvait risquer sur le tapis vert quelques pièces d'or, qui brûlaient ses doigts enfoncés dans la poche de sa veste de satin blanc pailleté.
Langeac, qui l'observait, fut enchanté de sa bonne tenue et de son calme : il se
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dit : « Voilà un garçon qui ira loin, si rien ne
l'arrête en route.
Un joueur en s'en allant laissa une place vide autour de la table ; Hector s'en empara, et, pour constater ses droits à cette espèce de prise de possession, il engagea deux louis avec l'aplomb d'un hanteur de brelans consommé.
11 gagna ; ce qui lui faisait quatre louis, qu'il rejoua aussitôt : la chance était pour lui, il gagna encore.
Alors M tripla, quadrupla, quintupla sa mise sans pouvoir lasser la fortune, ce à quoi, du reste, il ne tenait pas le moins du monde. Bientôt il eut des sommes considérables devant lui, et toutes les marqui-
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ses fantastiques qui se trouvaient là, l'assaillirent de leurs œillades et Je favorisèrent de leurs sourires.
Langeac, émerveillé de ce bonheur, pria Hector de jouer pour lui. 11 le fit, et la chance lui resta constamment favorable.
L'or s'entassait, le gain était énorme, les autres joueurs avaient l'air consterné. Aucun d'eux ne s'était jamais vu dans une veine de gain aussi soutenue.
En apparence, Hector était impassible; mais on eut bientôt la preuve que ce sangfroid n'était qu'apparent, car tout-à-coup l'heureux joueur pâlit, sa tête s'inclina de côté, et, sans le vicomte qui se précipita pour le soutenir, il serait tombé à la renverse sur le dossier de son fauteuil.
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Mais, tout en cédant à cet évanouissement, Hector avait étendu les mains comme pour couvrir son or. Elle était désormais indomptable, celle passion que la marquise de Cout-ïvérieux n'avait pas su entrevoir dans l'àme encore engourdie de son enfant.
De retour chez lui, le jeune marquis répandit sur son lit tout l'or qu'il avait gagné. 11 y baignait ses mains avec une sorte de délire, des exclamations entrecoupées sortaient de sa bouche, une joie surnaturelle, satanique, faisait étinceler son regard. ÏVritus était étonné de voir toutes ces richesses et toute cette folie.
Pendant plusieurs jours, Hector continua d'avoir le même effrayant bonheur.
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Soit qu'il remuât des cartes ou qu'il secouât des dés, la chance lui était également favorable. Langeac, qui avait peur de la voir tourner, pressait le jeune marquis de partir pour Versailles, où, disait-il, sa bonne fortune trouverait un théâtre plus digne de lui; Hector imaginait toujours des prétextes pour reculer le moment du départ.
— Si nous attendons encore, dit enfin le vicomte, la cour partira pour Fontainebleau, et Dieu sait quand vous pourrez être présenté.
— Eh bien ! demain ! dit Hector. Je vous donne ma parole de gentilhomme que je ne changerai plus d'avis.
Le lendemain , Hector s'exécuta de
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bonne grâce, et les deux uniis arrivèrent à Versailles.
Le vicomte de Langeac alla s'établir dans un cabaret obscur de la vieille ville ; Hector prit un logement dans le beau quartier, et il s'y installa avec Peritus et ses deux laquais.
Puis il alla se présenter chez le commandeur de Cardillac, qui le reçut fort bien et lui promit de s'adresser le jour même au premier gentilhomme de la chambre pour sa présentation à Sa Majesté.
Le lendemain, M. de Cardillac envoya un de ses gens chez son jeune parent, pour lui faire savoir que le roi avait dit qu'il serait charmé d'admettre, le jeudi suivant, a