‹ Les viveurs d'autrefois (volume 4)Chapitre 25 sur 30 · IV · texte numérisé non relu

IV

Mais tous ses efforts ont été vains, et, fatiguée de cette lutte inutile , elle est , comme nous l'avons dit, couchée dans un large fauteuil, les mains jointes sur ses genoux, la lête renversée en arrière, et le regard perdu au plafond.

Cette jeune femme a vingt-sept ans et s'appelle Berthe d'Espars, comtesse de Morny.

A l'époque de son mariage, Berthe avait seize ans et le comte quarante-huit; ainsi, au moment où se passe cette histoire, Berthe était une jeune femme encore, et son mari déjà presque un vieillard.

Le comte de Morny, homme de grande naissance, de grande fortune et de grandes

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manières, était encore beau à cinquante-neuf ans. Dans sa jeunesse, ses succès avaient été nombreux -, mais il avait eu le bon esprit de comprendre, en se mariant, qu'il était temps de renoncer à la vie d'intrigues et de faciles amours pour chercher dans son intérieur un plus soHde bonheur. - Il s'était attaché à sa femme de toute la force de sa noble intelli(]énce , et, reconnaissante de cette tendresse, Berthe la lui avait payée, en estime, en aifection, presqu'en amour. — L'aimant comme un ami, le respectant comme un guide, jamais l'idée ne lui était venue qu'un plus jeune et plus frais amour pouvait fleurir dans son âme, et dix années de mariage s'étaient écoulées déjà, sans que les yeux malveillants du monde, pussent découvrir

dans sa conduite, l'ombre, je ne dirai pas d'une faute, mais même d'une légèreté.

Hélas ! sur cette terre, il n'est pas pour l'âme de ciel sans nuages.— Berthe , depuis dix ans, s'était rassasiée de tous les plaisirs et de tous les bonheurs. — Le bonheur pour elle devenait monotone et le plaisir fatigant.

Hélas ! Berthe s'ennuyait. — Fêtes du monde et voyages lointains, — chants des théâtres, — lustres des salons, — torrents des montagnes, elle avaitassezde tout cela.

Au moment où nous l'avons vue ainsi affaissée dans son salon, elle se disait en elle-même, que depuis un an elle s'était ennuyée tous les jours, et qu'il y avait

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bien peu de choses qu'elle ne fût disposée à faire pour cesser de s'ennuyer, ne fût-ce que pendant quelques heures.

Il y avait alors à Neufcastel, Estelle de Surville cousine de Berthe, et le vicomte Léonce de Surville son mari. Ce dernier, au moment où Berthe se livrait à une si violente crise d'ennui, chassait avec M. de Morny. — Estelle n'était pas encore descendue.

Un son vague vint tout-à-coup à mourir aux oreilles de Bertlie. — Elle ouvrit la croisée. — Le vent qui passait sur la forêt lui apportait de lointains échos d'harmonie, des fragments de fanfares. — C'était la chasse qui se rapprochait àtravers les bois, mais qui bientôt s'éloigna de nouveau.

Une heure après, Berthe, qui était restée accoudée à la fenêtre, regardant les ciselures du feuillage avec le même regard vague qu'elle jetait l'instant d'auparavant aux moulures du plafond, vit s'élever au fond de l'avenue un petit nuage de poussière sous le galop d'un cheval. — Au bout d'un moment, son cousin mettait pied à terre devant le pérystile.

~ Pourquoi revient-il seul ? s'était demandé la jeune femme.

La question que Berthe s'adressait nous allons la résoudre ; mais disons d'abord deux mots de son cousin, personnage important de ce récit.

Léonce de Surville, fort jeune encore

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(il avait trente ans), était ce que Ton est convenu d'appeler un bel homme et un homme aimable, ce qui signifiait qu'il jouissait d'une agréable figure, d'une tournure distinguée et d'une irréprochable élégance. Quant au moral, il possédait cette instruction superficielle qui lient Heu de science, ce jargon que donne l'habitude du monde et qui remplace l'esprit. Cela, joint à beaucoup d'assurance et de confiance en soi-même, avait valu à Léonce, avant son mariage, la réputation méritée d'homme à bonnes fortunes. Malgré son union récente avec une toute jeune et toute charmante femme, Estelle la cousine de Berthe, il n'avait point renoncé franchement à la carrière des aventures galantes. —Lors de son arrivéeàNeufcastel, l'idée lui

était venue, vaguement d'abord il est vrai, de faire la cour à sa cousine. — Puis cette idée avait germé, grandi, et il s'était réveillé un beau matin la tête quelque peu remplie de l'image de Berthe. Or, comme il savait fort bien que moins on est amoureux et mieux on joue l'amour, il avait résolu de commencer le siège et d'ouvrir la tranchée le plus tôt possible. — Voilà pourquoi ce jour-là il revenait seul au château.

Il entra dans le salon. —11 était en costume de chasse. La course rapide qu'il venait de faire et le vent de la forêt avaient légèrement coloré ses joues et débouclé ses cheveux bruns. Son regard brillait, et Berthe ne put sempêcher de se dire : — Il est bien mon cousin !

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Léonce s'approcha d'elle.— Elle lui tendit amicalement la main en lui demandant :

— Eh hien I avez-vous eu bonne chance?

Léonce, sans répondre, prit la blanche main qu'on lui offrait, et appuya ses lèvres sur les doigts effilés ; mais jamais au grand jamais, un baiser de cousin ne fut ainsi donné.

Berthe tressaillit, regarda Léonce un instant, puis sourit intérieurement à une pensée qui se formula ainsi : — Oh ! si cela était ! !

Léonce avait senti la main de Berthe tressaillir sous sa lèvre. — Il s'assit près d'elle. — Elle reprit :

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— Vous ne m'avez pas répondu, mon cousin ; je vous ai demandé si vous aviez eu bonne chance aujourd'hui?

— Peut-être avez-vous entendu de loin la fanfare qui sonnait la mort du cerf. — M, de Morny s'est remis tout à l'heure en quête d'un second animal à courir.

— Vous n'avez pas été tenté d'être encore de la partie?

— Nullement.

— Mais je croyais que vous aimiez la chasse ?

— Oui, je l'ai aimée... autrefois.

— Et vous ne l'aimez plus?

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— Non.

— Pourquoi ?

— On aime la chasse quand on a le cœur vide. La chasse alors avec son tumulte, n'apporte que joie et plaisir ; mais quand le cœur et la tête sont remplis d'une seule pensée, le bruit elle mouvement de la chasse fatiguent et font souffrir.

-- Je comprends. — Il y a un an que vous aimez Estelle, et depuis un an... Vous souvenez- vous des vers de la Phœdre de Pradon ?

« Depuis que je vous vois, j'abandonne la chasse, t« Ou si j'y vais ce n'est que pour penser à vous. »

N'est-ce pas cela, mon cousin?

— Oh ! vous vous trompez. — Après mou mariage, j'ai aimé la chasse, non pas longtemps, mais quelque temps encore.

Après cette réponse, Berthe ne fit pas de question. — Elle semblait pensive. — Léonce avait l'air rêveur. — Ils se taisaient tous deux.

— Eh bien! vous ne me parlez plus, dit Berthe tout dun coup avec une impatience gracieuse comme celle d'un enfant.

~ Je ne parle pas, mais je pense, ma cousine.

— Vous pensez î — Alors pensez tout haut, ce n'est pas poli de se laire; et puis d'ailleurs, c'est ennuyeux.

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— Penser tout haut! je le voudrais bien, mais je ne l'oserais pas devant vous.

— Pourquoi donc? ce que vous pensez n'est pas mal, j'imagine.

— Pourquoi ? vous me demandez pourquoi! — C'est qu'il est des rêves, ma cousine, si beaux qu'ils illuminent l'âme, mais si insensés qu'on passerait pour fou si l'on osait les révéler. — C'est que le cœur a sa voix à lui, que la voix des lèvres ne peut pas reproduire. — C'est que les anges parlent tout bas quand ils parlent à Dieu. — C'est qu'il est des femmes qui sont pour nous ce qu'est Dieu pour les anges.— C'est que moi je vous aimerai toujours sans jamais oser vous le dire.

Berthe partit d'un éclat de rire et chanta d'une voix moqueuse.

— Ah! bravo, Figaro, bravo, bravissimo!!!!Je doute, mon cher cousin, que l'on fasse souvent d'aussi merveilleuses déclarations. — Le langage des anges, — les anges qui sont des femmes, — les femmes qui sont des dieux,—- Bravo, bravo!

Cette gaîté intempestive déconcerta bien quelque peu Léonce ; pourtant il ne perdit pas la tète et répondit, d'une voix réellement émue, espérant mettre sur le compte de l'amour l'émotion du dépit :

—Oh ! pas de raillerie, Berthe, je vous en conjure.— Je vous ai laissé voir un amour que j'aurais dû, que je voulais vous ca-

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cher toujours. — Songez que cet amour c'est ma vie, c'est mon âme! — Berthe, ne vous en moquez pas.

— Ecoutez-moi, Léonce, — fit la jeune femme, redevenue grave. — Ce que vous venez de me dire, je puis le prendre de deux manières; ou vous m'avez parlé sérieusement, et alors c'est une offense, une offense réelle, une offense que je n'ai pas méritée, et qui ne me permettrait pas de vous engager à rester plus longtemps sous notre toît ; ou bien c'est une plaisanterie, une comédie supérieurement jouée, et nous en rirons. Gomment dois-je le prendre?

— Je vous ai dit que je vous aimais , ma cousine, parce que je vous aime, main-

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