IV. i
tenant si vous voulez m' éloigner de vous, j'obéirai. — Dites-moi de partir, et je partirai. Je vous aime , je vous le répète ; dois-je vous dire adieu?
Berthe avait froncé les sourcils; mais bientôt elle sourit, de ce même sourire intérieur dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, et elle répondit :
— Adieu, non. Au revoir, mon cousin!
et elle sortit.
— Ah! vous m'avez parlé de Figaro^ ma belle cousine, se dit Léonce, resté seul. Eh bien ! vous êtes aussi jolie que Suzanne, et moi, je serai, pardieu, plus fin qaJlma-
vivai
En quittant Léonce, après les encoura- 5;eantes paroles qu'elle venait de prononcer, Berthe alla droit à la chambre de sa cousine.
Si vous l'aviez vue , la charmante Estelle, jeune femme, tout-à-l'heure en-
core jeune fil'e , certes , vous n'auriez pas compris qu'on put, en si peu de temps, se rassasier assez d'un aussi doux amour , pour aller chercher ailleurs des distractions et des plaisirs.
Elle écrivait en ce moment. — Appuyée sur un bureau en marquetterie, dans ce style du temps de Louis XV qu'on a baptisé du nom de Pompadour, elle avait l'air d'une de ces johes marquises doiit Wattau et Boucher nous ont conservé les tètes gracieuses et coquettes. — Tout en elle portait le cachet de cette époque charmante et quelque peu maniérée. — Sa bouche , son pied, sa main , étaient d'une petitesse inespérée. — Sa taille, longue et souple , aurait presque tenu dans un bracelet
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d'enfant.— L'éclat de son teint était encore relevé par une petite lentille brune qui remplaçait au coin de l'œil cette mouche que les belles dames de la régence appelaient mouche assassine. — Ses grands yeux bleus , avaient une expression si douce que , bien facilement , elle devait devenir tendre ; et le ton d'un blond cendré de sa belle chevelure n'avait pas besoin de la poudre d'Iris pour s'unir harmonieusement aux lignes fines et gracieuses de son charmant visage. — C'était, pour tout dire en un mot , c'était une de ces figures délicieuses comme Camille Roqueplan sait les peindre.
En voyont entrer sa cousine , Estelle se leva pour la recevoir, puis, toutes deux , s'assirent sur une causeuse.
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— Écoute , Estelle , — dit Bcrthe, — je vais rapprendre la chose la plus merveilleusement imaginable, la plus étonnamment incroyable, la plus...
— Il faut qu elle soit bien étonnante, en effet, interrompit Estelle en riant, pour que ton esprit ne te suffise pas pour la dire, et pour que tu sois obligée d'emprunter celui de madame de Sévigné.
Voyons cette chose, quelle est-elle?
— Tu m'as interrompue, je ne dirai plus rien!
— Vraiment, chère cousine, tu serais aussi chagrine de ne point raconter ta nouvelle merveilleuse que moi de ne la point entendre. Ainsi, parle vite.
d'autuefois. 1247
— Oui ; mais à condition que tu riras autant que j'ai ri tout-à-l'heure.
— Je rirai de mon mieux. Raconte.
— C'est que c'est trop amusant, vois-tu. Ton mari...
— Mon mari?
-Est...
— Est quoi ?
— Amoureux...
— Amoureux, mon mari ! ! !
— Oui, de moi.
— De toi! ! ! ! répéta Estelle stupéfaite.
— Oui, amoureux, amoureux de moi, et tu ne ris pas? Tu vas pleurer, enfant, repartit vivement Berthe en voyant les grands yeux bleus d'Estelle se voiler de larmes, qni bientôt roulèrent sur ses joues; mais qu'as-tu donc , ma chère , nia bonne cousine, qu'as-tu?
Estelle ne répondait pas , et son cœur se gonflait toujours, et toujours des larmes ruisselaient sur ses joues. — Enfin, quand elle put parler, elle s'écria avec la chaleureuse indignation d'une jeune femme de dix-neuf ans qui aime son mari de tout son cœur :
— Ce que j'ai? Quand Léonce me trompe , quand c'est toi-même qui me
d'altukiois. 24 J
J'apprends ? Ce que j'ai , tu mé demandes ce que j'ai!!
— Tu es folle , ma bonne petite Estelle , tu es folle ; Léonce ne te trompe point. Il est jeune, il est léger, il est même , il faut l'avouer, quelque peu fat ; mais tout cela n'est pas bien grave et mérite beaucoup d'indulgence. Je venais d'ailleurs te proposer une petite vengeance qui calmera peut-être ton humeur conquérante.
Au mot de vengeance , les yeux d'Estelle s'étaient ranimés , et sa taille, ployée comme une fleur pendant l'orage , s'était redressée soudain comme la fleur avec le beau temps.
Berthe alors parla tout bas à sa jolie
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cousine, et, quand les fanfares annoncèrent le retour du comte et de la chasse , quand la cloclîe retentit appelant à la salle à manger chasseurs et châtelaines, le sourire avait remplacé la tristesse et les larmes sur la bouche et dans les yeux d'Estelle.
Il eût été curieux pour un observateur sachant ce qui se passait, d'assister au déjeûner et d'étudier les imperceptibles nuances qui séparaient les différentes manières d'être de ces quatre personnes, entre trois desquelles il y avait un secret.
Berthe semblait ne s'occuper que de sa cousine. — Léonce , tout en affectant l'indifférence, ne s'occupait que de Berthe. — Estelle, qui voulait paraître tout-à-fait
d'autrefois. *2?) I
ignorante de l'intelligence de Berthe et de son mari, ne s'occupait pourtant que de ce dernier, épiant chacun de ses regards, pesant chacune des inflexions de sa voix, rougissant , pâlissan't et souriant involontairement quelquefois.
M. de Morny, seul désintéressé dans cette intrigue, restait toujours l'homme de parfaitement bonne compagnie , s'occupant de tous et ranimant de son mieux la conversation quelque peu languissante. Plus d'une fois il ne put s'empêcher de remarquer qu'Estelle répondait de l'air d'une personne qui n'a pas écouté la question, et qui ne fait nulle attention à la réponse. — Léonce, lui aussi, s'aperçut parfois de la préoccupation de sa femme ; il ne sut à
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quoi l'attribuer, et , à vrai dire, il ne s'en inquiéta pas beaucoup.
Le dîner finit. — On était au salon depuis un instant, quand un domestique vint dire à M de Morny que son homme d'affaires avait à lui parler. — Il quitta le salon.
Cinq minutes après , Estelle se plaignit d'une migraine et sortit.
— Ne restez-vous pas, ma cousine ? demanda Léonce à Berthe , qui paraissait se disposer à quitter la pièce à son tour.
— Je ne puis, — répondit-elle, — je ne puis, mon cousin, j'ai la migraine aussi.
Et le beau Léonce resta seul , ayant à choisir entre deux occupations. La pre-
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mière, de regarder les tableaux du salon , à savoir : un Wan-Dik, deux Berghem, un Téniers, un Mieris, deux Van-Ostade et un Terburg ;
La seconde , de réfléchir à la promptitude avec laquelle la migraine vient aux femmes.
Il choisit la seconde.
Au fond de toute nature humaine il y a un sentiment, l'orgueil. — Mais ce sentiment se modifie selon les caractères et les circonstances ; ainsi , il parle tout bas chez l'homme à qui Texpérience a enseigné la méfiance de soi-même. Il finit par
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se taire chez celui qui , soit par nécessité, soit par vertu , a fait de l'humilité Penveloppe de son âme ; mais au fond du cœur de toute la race des Don Juan , il parle d'une voix victorieuse.
Il y a dans quelqu'une des comédies de Molière une vieille coquette qui prend un aveu de complète indifférence pour une déclaration détournée , tant elle est sûre qu'on ne peut résister à l'empire de ses
charmes. Ce caractère a été (grandement à tort selon nous) accusé d'exagération. Cette manie de vouloir tout regarder avec le verre grossissant de l'amour-propre , cette manie que Molière a peinte de sa touche tout à la fois fine et magistrale , pâlit singuHèrement près de la profonde con-
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fiance en eux-mêmes , de ceux qui ont, à tort ou à raison, quelques prétentions au titre d'hommes à bonnes fortunes.
Cinq mintes après le moment où ces deux migraines si subitement advenues avaient laissé Léonce livré à lui-même , il se disait, le modeste jeune homme , qu'évidemment sa cousine le fuyait. — Or, le fuir, c'était le craindre, et chacun sait que de la crainte à l'amour il n'y a que la main, et encore une main de femme, bien étroite et bien patricienne. Puis il se demandait quelle était la meilleure marche à suivre pour mener à bien cette aventure , si merveilleusement ébauchée selon lui.
Tout en se livrant à ces réflexions il avait quitté le salon , était entré dans la salle de